Skip to main content

Full text of "Portraits et histoire des hommes utiles : hommes et femmes de tous pays et de toutes conditions, qui ont acquis des droits à la reconaissance des hommes ..."

See other formats


! 8 













r 






' 



a 



r r 



SOCIETE 



MONTYON ET FRANKLIN. 



[MPRIMF. CHEZ PAUL RENOUAHI), 

MIL GAItlkKGfÉnC, M. 5 



PORTRAITS ET HISTOIRE 



DÈS 



HOMMES UTILES, 



Hotnvnes et Fewnvnes 



DE TOUS PAYS ET DE TOUTES CONDITIONS , 

QUI ONT ACQUIS DES DROITS A LA RECONNAISSANCE PUBLIQUE 

PAU DES TRAITS DE DEVOUMENT , DE CHARITÉ; PAR DES FONDATIONS PHILANTROPIQl'ES, 

PAU DES TRAVAUX, DES TENTATIVES, DES PERFECTIONNEMENS , DES DÉCOUVERTES 

utiles a l'humanité, etc. 



^€e^ued èé e$toAa&€J 



l'AR ET POUR LA 



SOCIÉTÉ MONTYON ET FRANKLIN. 



©©ILILËOTTOfëHM ®I ©OGWMMITg pisurtmotts. 



1857—185». 




A PARIS, 



AU BUREAU DE LA SOCIÉTÉ MONTYON ET FRANKLIN, 

ET DU LIVRE D'HONNEUR , 

RUE DU POT-DE-FER-SAINT-SUÏ.PICE , H". 20. 



SABLE 

v««* V> L.« L>. Ca V 

SABL 



'#ït--é **^^©4jttOtttt*^dôftddtt»-©ott&i»o&aiM>d^8ttiddô©ttftft a & »* * * 



AVIS DU FONDATEUR 



H g«ttl» 



Depuis vingt années, la dépouille mortelle de notre MONTYON 
gisait obscurément, sous une simple pierre , oubliée dans un des ci- 
metières abandonnés, aux portes de Paris. Ce Champ du Repos étai t 
condamné et vendu. Des travailleurs impitoyables prenait possession 
de cette terre long-temps sacrée: la violation des sépultures était com- 
mencée. Type du Bon Riche au XI X e siècle, après avoir doté de 
millions l'Institut et les Hospices, MONTYON avait une statue et allait 
manquer d'un tombeau ! Ses restes étaient menacés d'être jetés à cette 
fosse commune, que son humilité n'aurait pas dédaignée peut-être, 
mais qui aurait accusé Paris et la France d'une odieuse ingratitude. 
L'opinion s'émut à cette pensée : des plaintes énergiques s'élevèrent. 
On avait exagéré le péril : il n'y avait pas négligence, mais retard 
causé par un malentendu , et bientôt les soins réunis des deux classes 
de l'Institut et des Administrateurs de Bienfaisance, donnèrent au pays 
pleine satisfaction sur ce point. L'exhumation et la translation des 
restes de MONTYON s'accomplirent dans une pieuse solennité dont 
nous donnerons ailleurs le récit. 

Ce cri de la conscience publique est une grande leçon. Un quart 
de siècle presque sans combats a révélé aux Français , que pour un 
grand peuple, il y a d'autres illustrations que celles de la guerre. La 



m AVIS DU FONDATEUR. 

fondation d'une maison de refuge, de secours ou d'instruction po- 
pulaire, vaut bien le souvenir d'une ville incendiée ou prise d'assaut! 
En temps de paix, la Bienfaisance a ses héros; et les Sciences, l'Agri- 
culture, l'Industrie, ont aussi leurs Grands Capitaines. 

Dans les Palais, dans les Musées, quand je lis cette belle inscrip- 
tion : « A toutes les Gloires de la France ! » , j'admire ces milliers de 
statues et de bustes , ces portraits de guerriers , d'hommes d'état , de 
grands écrivains, de femmes presque toutes plus belles qu'elles n'ont 
été vertueuses; mais je regrette de ne pas trouver, dans ces galeries 
nationales , un plus grand nombre de Bienfaiteurs et de Bienfaitrices 
du Pays. C'est une lacune qui bientôt sans doute ne peut manquer 
d'être remplie ; car de toutes les Gloires , dont le culte est remis en 
honneur aujourd'hui, quoi de plus vrai que la Gloire utile? 

Au reste, ce que nous ne voyons pas encore dans les Musées, dans 
les Palais, nos regards en sont frappés chaque jour, sur nos places 
publiques et jusque dans nos lectures de famille ! 

Les Corps municipaux , les Souscriptions volontaires , rivalisent 
avec l'Administration centrale de patriotisme et de zèle. Le Nouveau 
Palais de la grande Commune de Paris se décore des Soixante-Quatre 
Statues de Bienfaiteurs de la Cité! Et presque en même temps la 
statue de Cuvier à Montbéliard, la statue de Riquet à Béziers, enfin 
les statues d'Ambroise Paré et de Bichat, pour les départemens de 
la Mayenne et de l'Ain, et la statue de Rotrou que la ville de Dreux 
réclame : tous ces monumens attestent leprogrèsdela Reconnaissance 
et de la Conscience publique dont ils sont l'expression! 

Nous l'avons dit en plusieurs occasions : l'ingratitude populaire 
provient de l'ignorance et non de mauvais cœur! Aujourd'hui, les 
classes lettrées et laborieuses donnent un bel exemple que les étran- 
gers eux-mêmes ont remarqué, et qui honore le caractère français 
aux yeux des nations qui ne le trouvent plus si frivole ! C'est la France 
qui a, la première, créé une publicité, une immense popularité à ce 
culte sérieux et moral de la mémoire d'Hommes utiles, de tous rangs 
et de tous pays, si peu connus ou si vite oubliés avant nous, et 
dont la vie renferme cependant de si graves leçons pour leurs con- 
temporains ou pour la postérité. 



AVIS DU FONDATEUR. wu 

Sur les dix-neuf mille huit cents médailles de bronze " à l'effigie de 
MOJNTYON et FRANKLIN, distribuées depuis six années aux Sous- 
cripteurs- Fondateurs de notre Recueil, on sait que le plus grand 
nombre appartient à des familles françaises. Nous n'apprendrons rien 
de nouveau à l'égard de nos Souscripteurs en constatant ce fait que 
les professions les plus éclairées et les plus honorables de chaque 
localité fournissent le plus grand nombre de fidèles lecteurs d'un 
Recueil quine peuteonvenir qu'aux esprits sérieux etaux bons cœurs ! 
Mais la faveur soutenue dont notre Œuvre a été Pobjet en France 
et hors de France, nous a permis d'apporter à notre publication de 
notables améliorations et d'en essayer de plus grandes encore. Les 
textes biographiques mieux disposés, ont été depuis deux années 
( 1 837 et l 838) presque doublés en étendue , comparativement à ceux 
des premières années: ils seront triplés pour l'année 1839, qui con- 
tient des Notices ou Rapports etFragmens remarquables dus à d'émi- 
nens personnages et à d'illustres auteurs: M. le Comte MOLE, Pré- 
sident du Conseil des Ministres, Pair de France; DE SALVANDY, 
Ministre de l'Instruction publique, Membre de l'Académie Fran- 
çaise, etc.; V1LLEMAIN et VICTOR COUSIN, Pairs de France, 
Membres de l'Académie Française, des Sciences Morales , etc. , 
A. PASSY et BILLAUDEL, Députés, etc. 

Dans un Recueil tel que le nôtre, les portraits inédits offrent plus 
d'intérêt que dans toute autre collection; car il ne s'agit pas seule- 
ment ici d'une vaine curiosité à satisfaire. La plupart de nos por- 
traits inédits ou gravés, pour la première fois, de manière à 
former collection, sont des actes d'une justice tardive ou de répara- 
tion bien méritée. Sans doute l'intéressant portrait de Madame DE 
LAMARTINE, la mère, aurait pu devenir un jour un bel orne- 
ment des Œuvres de son illustre fils; mais avant nous, pas un Re- 
cueil de Contemporains ou de Contemporaines célèbres, n'avait 
donné place à ce touchant souvenir d'une bonne mère, d'une femme 
à vertus modestes et d'exemplaire charité! JEAN ALTHEN, cet 
étranger, qui, par l'introduction de la .Garance, a doté de plusieurs 

* Ce nombre est constaté par les registres de la Monnaie de Taris. 



vin AVIS DU FONDATEUR. 

millions de revenu nos Départ emens du Midi et qui est mort dans la 
misère, a obtenu pour la première fois, par notre publication, les 
honneurs d'un portrait gravé. Les municipalités, les familles, nous 
accordent dans ces recherches un concours empressé , dont nous 
devons leur rendre ici de sincères actions de grâces! 

Nous avons publié, dans notre volume de 18^7 à ,1 838, des por- 
traits de Bienfaiteurs et Bienfaitrices de Paris, de Lyon, de Mar- 
seille, d'Arras, de Nancy, de Reims, etc. ; et de Turin, de Novare, etc. ; 
nous publierons, pour l'année 1839, d'autres portraits inédits de 
Bienfaiteurs de Lyon, de Bordeaux, de Tours , de Rouen, etc. Paris 
aura donné à toutes ies villes françaises ou étrangères un bel exemple. 

Notre collection, pour l'année 1839, P ara î tra en Ul1 seu l volume 
d'environ 3oo pages de texte, sans augmentation de prix pour les 
Souscripteurs-Fondateurs. Ce volume, orné de vingt-cinq portraits, 
est sous presse pour paraître vers la fin de décembre 1 838. Ce mode 
de publication en un seul volume, en facilitant plus de régularité 
dans la distribution des exemplaires placés à très grand nombre, 
permettra également de joindre à chaque année non-seulement un 
titre, une introduction et des tables réclamées par les Souscripteurs, 
mais un complément nécessaire de notre publication, contenant les 
rapports sur lesPrix-Montyon décernés par l'Académie française , par 
l'Académie des sciences , par la Faculté de Médecine de Paris, etc.; 
les ordonnances royales décernant des médailles d'honneur pour actes 
dedévoûment,etc; enfin, un résumé des traits de courage, de charité, 
des Fondations de Bienfaisance les plus remarquables qui ont eu lieu 
dans l'année. Cette partie du Recueil , dont la publication avait été 
ajournée jusqu'à la réunion des cahiers de notre Recueil en un seul 
volume, était vivement désirée de nos honorables Correspondans et 
Souscripteurs-Fondateurs. Nous acceptons bien volontiers la qualifi- 
cation qu'ils ont donnée d'avance à notre Recueil ainsi modifié 
agrandi et publié à époque fixe : ANNUAIRE DE BIEN PUBLIC! 

A. Jarry de Mancy. 



TABLE CHRONOLOGIQUE. 



CINQUANTE PORTRAITS ET NOTICES. 



,Qm><i*<Hh* 



1837-1838. 



Mort. Naissance. Pag«-i. 

ÏÏ5è— ...... Jacques Coeur 285—300 

1480— 1409 René d'Anjou, dit le Bon Roi René 197—202 

1500 — 1450 Clémence Isaure. 1 — 6 

1515—1462 Louis XII, roi de France, Père du Peuple. . . 203—210 

1573 — 1505 Le Chancelier De Lhospital 211 — 224 

1589—1499 Bernard Palissy 49— 58 

1590—1500 Ambroise Paré 59— 66 

1637—1580 Fabri de Peiresc t 225—230 

1666— Le bon Henri (Buch) 231—238 

1687—1618 Jean Hamon 301—306 

1727—16^2 Isaac Newton 67— 74 

1734—1655] 

1749—1676 >L. Le Gendre , C Coffin et B. Collot 307—320 

1756— J 

1749—1661 L'Abbé Jean Godinot. . 149—152 

1768— 1717 Jean-Baptiste Coignard 321—324 

1772—1699 Pothier 239—246 

1774 — 1711 Jean Althen 247 — 252 

1794 — 1708 Perronet 325—330 

1794—1764 Madame Elisabeth , Sœur du Roi Louis XVI. . . 13— 21 

1794—1744)^ „ , , 

. Rn - Desault et Bichat 351 — 362 

1800—1743 La Tour d'Auvergne, Premier Grenadier de France 331—350 

1800—1728 Le Duc de Béthune-Charost. 35— 44 

1816—1734 Etienne Delessert 153—160 



TABLE CHRONOLOGIQUE {tikéte). 

Uorl. Naissance, r^'s- 

1S19— 176Û L'Abbé Legris Duval 253—262 

1822 — 17^1 ) èâ a 

. Q Simoîs et Origet. .....'./.... 45 — 10 

J825— 1761 | 

1828— 1758) Boulard, Bréxin et De Villas 161—174 

1832-17471 f^^oviA) 

1826 — 1747 Le Duc de la Rochefoucauld-Liancourt. . . . 113—144 

1829 — 1770 Madame de Lamartine , mèbe 97 — 102 

1 8;31 — 1755 La Vicomtesse Dumoulin 7 — 12 

1832 — 1769 Georges Cuvier 75— 84 

J 834— 1765 Jecker 363—366 

1835—1777 Dupuytreu 84— 96 

1836— 1768 Le Cardinal de Cheverus 23—34 

1836— 1798 Madelaine Didion . . 103—110 

1836—1786 Beauvisage 367—374 

1837—1776 La Comtesse Rellini, née Tornielli (de Novarre). 281—284 

PERSONNAGES V1VANS. 

Vi:>-.mce5. Payes, 

1764 Le Duc de La Rochefoucauld-Doudeauville. . . . 145 — 148 

1774 Le Général Drouot 174—180 

Le Chanoine Cottolengo (Turin, etc.) . ... . . 181—188 

i 777 Philippe Mérian (Grand-Duché de Bade) 189—192 

1788 Alexis Mallette 271 — 274 

1789 Crespel-Dellisse 275—280 

)7% Paul Gaimard 193—196 

1800 Martinel ( Le Cuirassier du Champ-de-Mars) . . . 375—380 
1802 Jules de Blosseville ( Le Commandant de la Lilloise) . 263 — 270 



W. Nous noyons devoir joindre à celte table des deux années 1 837 et 1 8 38, celle des quatre 
premières années du Recueil , i833 — i83C, formant une Collection de Cent Portraits, avec 
Notices, dont le texte est imprimé à deux colonnes. Ce nombre de Cent personnages se trouve 
partagé en Section Montycn (5o portraits) et Section Franklin (5o portraits) , chaque section 
formant nu volume, Il e&l délivré gratuitement aux Souscripteurs-Fondateurs des Titres et 
Pablcs pour ces deux volui 



SECTION MONTYOïV 



PREMIERE ANNÉE ( 183 



O). 



BARON A. DE MOKTTYON 

A>*Vf (1820-1733), . ^H^H««. 
Fondateur des Prix de Vertu ; Prix poul- 
ies ouvrages utiles aux mœurs; Secours aux 
pauvres convalescens, etc. 

BELSUNCE 
(1765-1671), 
Dévoùment sublime du pieux évèque pen- 
dant la peste de Marseille. 

ABBÉ DE L'ÉPÉE 

(1789-1712), 
Fondateur de l'Institut des Sourds-Muets de 
Paris, et leur bienfaiteur. 

J. HOWARD 

(1790-1327), 
le bienfaiteur des prisonniers, en Angle- 
terre et en Europe ; réforme des prisons. 

ABBÉ CAERON 

(1820-1760), 
Bienfaiteur des enfans émigrés et des pri- 
sonniers français républicains en Angleterre. 

H. GOFFIN ET SON FILS 

(1821-17. .), 
Sauveur de ses ouvriers par son courage 
héroïque et sa constance; décoré par Napoléon. 

STEPHEN GIRARD 

(1831-1750), 
Bienfaiteur des villes américaines de Phila- 
delphie, Nouvelle-Orléans; son Collège, etc. 

MADAME NECKER 

(1794-1736), 
Fondatrice d'un hospice à Paris; mère de 
M""' de Staël ; aïeule de la duchesse de Broglie. 

SŒUR MARTHE 

(1824-1748), 
Bienfaitrice des prisonniers de guerre étran- 
gers et des blessés français. 

EUSTACHE 

(1835-1773), 
Le bon nègre de Saint-Domingue, etc ; obtient 
le grand Prix-Montyon, en 1882, etc. 

PAILLETTE 
(né en 1776), 
Le sauveur d'hommes à la Villette; grand 
Prix-Montyon, en 18 3a; Choléra, etc. 

MADAME VIGNON 

(née en 1792), 
S'est attelé à la charrette portant sa bienfai- 
I lice malade; grand Prix-Montyon, en 1882. 



DEUXIÈME ANNÉE ( 1.S34). 

ST. VINCENT DE FAUL 

(1660-1570), 
Fondateur en Fiance du premier hospice des 
Enfa us-Trouvés et de plusieurs autres institu- 
tions de Charité et de Bienfaisance. 

TH. CORAM 

(1751-1668), 
Capitaine de marine ; Fondateur en Anglelei 1 <• 
du premier hospice d'Enfans-Trouvés, etc. 

FOTHERGILL 

(1780-1712), 
Quaker et médecin célèbre et très riche; mo- 
dèle de bienfaisance publique et privée, etc. 

MALESHERBES 

(1794-1721), 
Modèle des magistrats philantropes et des 
ministres dévoués au roi et au pays ! 

W. HAWES 

(1808-1736), 
Fondateur de la Société humaine de Lon- 
dres; secours aux noyés, asphyxiés, etc. 

ABBÉ GAULTIER 

(1818-1746), 
Bienfaiteur des enfans d'émigrés; fondateur 
de méthodes utiles d'enseignement. 

SCHLABERNDORFF 

(1824-1749), 
Fondateur de la Société allemande de Bien- 
faisance à Londres; testament soustrait? ? etc. 

©BERLIN 

(1826-1740), 
Pasteur protestant et bienfaiteur du Tan de 
de la Roche, en Alsace; modèle du Philantrope. 

PESTALOZZI 

(1827-1746), 
Bienfaiteur des enfans pauvres , fondateur 
d'utiles méthodes élémentaires. 



MADAME DE FOUGERET 

(1813-1745). 
Fondatrice de la Société de Charité mater- 
nelle à Paris, avec la reine Marie-Antoinette. 

ABBÉ TRIEST 

(1837-1760), 
Bienfaiteur de la Belgique; fondateur d'un 
grand nombre d'institutions philantropiques. 



MISTRISS FRV 

(née en 1780), 
Bienfaitrice des Prisonnières en Angleterre ! 
modèle de charité ; le J. Howard de son sexe 



SECTION MONTYON. 



TROISIÈME ANNÉE (l85o). 

ROZE 

(1735-16G1), 
bienfaiteur de Marseille; dit le Chevalier 
Roze; partage le dévoûment sublime del'évêque 
Belsunce, pendant la peste , etc. 

PRINCE TRIVULZÎ 

(1767-1696), 
Kienfaiteur de Milan ; fondateur du magnifi- 
que Hospice pour les Vieillards. (Pio Albergo) 

DAVID PURRY 

(1786-1709), 
Bienfaiteur de Neuchâtel en Suisse; fondateur, 
<it legs en faveur de la ville natale. 

DUC DE PENTHIÈVRE 

(1793-1725), 
Prince modèle de Bienfaisance; petit-fils de 
Louis XIV; aïeul maternel de Louis-Philippe. 

PRINCE D ANHALT-DESSAU 

(1817-1740), 
Petit prince allemand, bienfaiteur de ses su- 
jets; admiré et respecté par Napoléon, etc. 

COMTE DE SOIGNE 

(1830-1741), 
Bienfaiteur de Chambéry; fondations phi- 
lantropiques, embellissemens de la ville, etc. 

BECCARD 

(1833-1754), 
Modèle des Domestiques vertueux et dévoués, 
obtient un des Prix-Montyon, etc. 

ABBÉ KÉRAUIT 

(1835-1744), 
Bienfaiteur d'Orléans; grands exemples decha- 
rité; fondations et livres utiles, etc. 

DUC DE SUSSEX 

(né en 1763), 
Oncle de la Reine Victoria; prince philan- 
trope; protecteur de l'Hospice des Marins fondé 
à Londres pour des malades de toutes les nations. 

CHAMPION 

(né en 1764), 
Surnommé Le Petit Manteau bleu; Bienfaiteur 
des Pauvres et des Petites Ecoles, etc. Médaille 
d'or de la Société Montyon et Franklin, qui 
lui a élé remise par son village natal , etc. 

LA VEUVE DEINSAC 

(née en . . .), 
Bienfaitrice de Toulon; beaux exemples de 
charité, de dévoûment pendant le choiera, etc. 
Médaille d'or de la Société Montyou, etc. 



QUATRIÈME ANNÉE ( 1 856 ). 

SAINT BERNARD (des Alpes) 

(1008-923), 
Fondateur des Hospices du Grand et du Petit 
Saint- Bernard; n'a pas été canonisé. 

LAS CASAS 

(1566-1474), 
Bienfaiteur des Indiens ( Américains ) ; écrits 
remarquables en faveur de ces infortunés. 

ROTROU 

(1650-1609), 
Bienfaiteur de Dreux; dévoûment, etc. 

STANISLAS LESCZYNSKI 
(1766-1677), 
Bienfaiteur de la Lorraine; philosophe bien- 
faiteur'; réunion de la Lorraine , etc. 

LÉOPOLD DE BRUNSWICK 

(1785-1752), 
Victime de son dévoûment; noyé dans l'Odor! 

CLAUDE MARTIN 

(1800-1732), 
Bienfaiteur de Lyon; fondateur de la belle 
Ecole dite La Martinière, etc. 

VAN DER KEMP 

(1811-1748), 
Bienfaiteur des Nègres ; mission de civilisa- 
tion chez les Caffres; modèle de Charité, etc. 

FOIX (N. M.) 

(1830-1743), 
Bienfaiteur de Chaumes prèsMelun, etc. 

STULZ 

(1832-1770), 
Bienfaiteur de la ville de Hières [Var). 

ABBÉ FOURNET 

(1834-1752), 
Fondateur de l'institution des Filles de la 
Croix, Bienfaitrices des malades. 

ROSA GOVONA 

(1776-1716), 
Fondatrice de l'Institution des Rosines de 
Piémont, Bienfaitrices des Pauvres. 

AGNESI 

(1799-1718), 
Illustre mathématicienne; femme de génie ; 
meurt en soignant les malades, etc. 

MARIE FŒDOROWNA 

(1828-1753), 
"Impératrice de Russie ; Bienfaisance. 

UNE DAME DE CHARITÉ 

La Comtesse de Labonlaye-Marillac. 



SECTION FRANKLIN. 



PREMIÈRE ANNÉE (1835). 

FRANKLIN 

(1793-1706), 
L'inventeur du Paratonnerre, et auteur d'ou- 
vrages utiles à toutes les classes de citoyens, dit 
le Bonhomme Richard, etc. 

VESALE 

(156.4-1514), 

Créateur de l'Anatomie humaine, dans les 
temps modernes; meurt victime du fanatisme. 

OLIVIER DE SERRES 

(1619-1539), 
Un des premiers Agronomes modernes ; au- 
teur du i er gr. ouvr. d'Agriculture'en français. 

RIQUET 

(1680-1604), 
Grand ingénieur, conçoit et exécute le célèbre 
canal du midi: jonction des deux mers. 

TOURNEFORT 

(1708-1656;, 

Un des premiers voyageurs utiles des temps 
modernes; grand botaniste. 

LINNÉ 

(1774-1707), 

Un des restaurateurs de la botanique mo- 
derne; grand naturaliste. 

LAVOISIER 

(1794-1743), 
Un des créateurs de la Physique et de la 
Chimie modernes ; illustre victime. 

PARMENTIER 
(1813-1737), 
Propagateur de la grande culture et de l'em- 
ploi de la Pomme de terre en France, etc. 

OBERRAMPF 
(1815-1730), 
Créateur du grand et utile commerce de; 
toiles peintes , dites Indiennes, en France. 

FULTON 

(1815-1765) 
Créateur de la navigation à la vapeur; ses 
premiers essais faits en France. 

"WATT 

(1819-1736), 
Perfectionne la machine à vapeur • révolu- 
tion dans les arts utiles, etc. 

JENNER 
(1823-1749). 
Inventeur et propagateur de la Vaccine ; 
bienfait incalculable pour l'humanité entière. 



DEUXIÈME ANNÉE (1854). 

GUTTEMBERG 

(14C8-1400) 
Inventeur de. l'Imprimerie ; bienfait immense, 
grande impulsion donnée au génie de l'homme' 
Monumeus à Mayeuce et à Strasbourg ! 

ADAM DE CRAPONNE 

(1571-1521), 
Créateur du canal de son nom; bieutaiteui 
des contrées arrosées par ce canal. 

SULLY 

(1641-1560), 
Modèle des Ministres amis du Roi et du Peu- 
ple; protecteur de l'Agriculture en France. 

BOURGELAT 

(1779-1712), 
Fondateur de la première Ecole vétérinaire 
en France ; à Lyon , puis à Alfort près Paris. 

BUFFON 

(1788-1707), 
Écrivain illustre ; grand progrès que lui doi- 
vent les éludes des sciences naturelles, 

D'ARCET 

(1801-1725), 
Grand Chimiste; découvertes et travaux uti- 
les ; fabrication de la Porcelaine. 

J. CONSTANTIN* FERIER 

Ô.816-1742), 
Introducteur en France des Pompes à feu ; 
constructions de machines. 

BERTHOLLET 

(1822-1748), 
Grand Chimiste; belles applications de 1» 
Chimie à l'industrie manufacturière. 

ALBRECHT THAER 

(1828-1752), 
Grand Agronome; grand propagateur de 
l'Agriculture en Allemagne. 

DAVY 

(1829-1778), 
Grand Physicien; inventeur de la Lampe de 
sûreté pour les mineurs. 

CHAFTAL 

(1832-1706), 
Grand Chimiste; Miuistre de Napoléon, et 
protecteur des arts et de l'industrie. 

JACQUARD 

(1834-1752), 
Créateur du fameux métier de son nom; bien- 
faiteur des ouvriers lyonnais et autres. 



SECTION FRANKLIN. 



TROISIÈME ANNÉE ( 1 8? 5). 

i 

HENRI IV 

(1810-1553), 
Bienfaiteur de la France ; rétablit l'ordre à 
luire de génie et de bonté ! 

J. COOK 

(1779-1728), 
Un des navigateurs utiles du X.V1II siècle; 
giandes découvertes ; fin tragique ! 

POIVRE 

(1786-1719), 
Bienfaiteur des colonies françaises en Afri- 
que; plantes utiles introduites, etc. 

MÉJANES 

((1786-1729), 
Bienfaiteur d'Aix; Fondateur de la belle 
Bibliothèque léguée par lui à la Provence, sa 
province natale. 

LAFÉROUSE 

(1787-1741), 
Célèbre et infortuné Navigateur français; dé- 
sastre de celte expédition ! 

ABBÉ ROSIER 

(1793-1731), 
Auteur du Dictionnaire il' Agriculture; meurl 
au siège de Lyon, victime de charité. 

DUPONT DE NEMOURS 

(1817-1737), 
Économiste et écrivain philantrope; exemples 
honorables et ouvrages utiles. 

JOSEPH BANKS 

(1820-1743), 
Protecteur des sciences utiles et des savans 
de lotis pays; beaux exemples, etc. 

MADAME GUIZOT 

(1827-1773), 
Née Pauline de Meulau; auteur d'Ouvrages 
utiles; belles leçons de morale, etc. 

DOM BRIAL 

(1828-1743), 
Le dernier des Bénédictins savans ; legs à son 
village natal ; beau caractère. 

BENTHAM 

(1832-1748), 
Philosophe célèbre; Economiste et philan- 
trope • auteur d'écrits remarquables* elc. 

IANCASTER 
(né en 1778). 
Vn des Fondateurs de l'Enseignement mu- 
tuel, qui a reçu son nom, elc. 



QUATRIEME ANNÉE (l856). 

KOPERNIK 

(1543-1473), 
Polonais, illustre Astronome. Auteur du sys- 
tème qui a reçu son nom; bienfaiteur des pau- 
vres malades ; piété et charité. 

GAI.IX.ÉE 

(1642-1664), 
Italien, illustre Mathématicien, etc. Persécute, 
etc. Modèle de constance. Mort l'amiée menu: 
de la naissance de Newton ! 

DESCARTES 

(1650-1596), 
Grand Philosophe et Mathématicien ; s.i 
Méthode; immense progrès philosophique par 
'impulsion qu'il a donnée , etc. 

GABRIAU DE RIPARFONT 

(1704-1641), 
Fondateur de la Bibliothèque des Avocats à 
Paris; bienfaiteur des jeunes Avocats par les se- 
cours que cette bibliothèque leur procure ; cet le 
bibliothèque envahie , etc. 

ROUBO 

(1791-1739), 
Menuisier, homme de génie; ses belles cons- 
tructions; écrit sur les principes de son ait, ele. 

X.ES FRÈRES HAUT 

(1823-1742), 
L'aine (l'abbé Haùy), créateur de la Cristal- 
lographie , ses beaux ouvrages de Physique , 
Minéralogie, etc. — Le cadet, Fondateur de 
l'Institution des Jeunes Aveugles, etc. 

ESCHER DE LA IIWTH 

(1823-1767), 
Bienfaiteur de la Suisse; grands desséche- 
mens de marais; assainissement d'une grainle 
étendue de terraius rendus à la culture, etc. 

SÉBASTIEN ÉRARD 

(1831-1752), 
Grands perfectionnemens à la fabrication des 
Pianos et Harpes; créateur d'une industrie utile. 

VICTOR JACQUEMONT 

(1832-1801), 
Jeune Voyageur de grande espérance; meurt 
victime de son zèle pour les sciences. 

CLARKSON ET WILBERFORCE 

( — 1759), 

Les deux patrons les plus remarquables de 
['Emancipation des Noirs , en Angleterre. 
Th. Clarkson encore vivant ( iS38) 



ANNUAIRE DE BIEN PUBLIC. 



MM. les Souscripteurs-Fondateurs de la Société Montyon 
et Franklin sont avertis que la publication du Recueil de la 
Société, à partir de Tannée i83c), septième année du Recueil , se 
fera en un seul volume, avec Titre, Introduction, Tables, etc., 
notable augmentation de texte, sans augmentation de prix 

Prix: sept francs. 

AU BUREAU, DE LA SOCIÉTÉ^MONT YON ET FRANKLIN 

A PARIS, RUE POT-DE-FER SAINT-SULPICE , N. 20. 

Les lettres non affranchies sont refusées. 



ANNUAIRE D'ÉMULATION. 



LE LIVRE D'HONNEUR, publié par le Professeur A 

Jarry de Mancy , Fondateur-Directeur de la Société Montyon 
et Franklin, résume et conserve, sous forme de Statistique, les 
Listes de Lauréats des Académies de l'Institut. — Id. du Grand 
Concours des Collèges kle £ Paris et de Versailles, et des Distri- 
butions particulières des Prix de ces Huit Collèges. — Id. du Grand 
Concours des Collèges royaux de toute la France et des Distribu- 
tions particulières de Prix des Collèges royaux ou communaux 
des CENT VILLES DE FRANCE où se font les meilleures études, 

UN BEAU VOLUME IN-8 ORNÉ DE PORTRAITS ET NOTICES. 

Prix pour les Souscripteurs : S fr. 

AU BUREAU, DE LA SOCIÉTÉ MONTYON ET FRANKLIN, 

ET DU X.IVRE D'HONNEUR, 
A PARIS, RUE POT-DE-FER -SAINT-SULPICE, N. 20. 




©IL 



(su esmjim 



M$®eM^4WMM4MNMMMMMeM<Mtt4MMKW4^€^ee&9tteew 



CLÉMENCE ISAURE. 



Oui, je crois à CLÉMENCE ISAURE! — Les prétendus esprits forts 
qui n'y croient pas ou qui s'en vantent, je les plains, mais je laisse à 
d'autres l'ennui de réfuter leurs tristes argumens. 

Autant vaudrait nier aussi JEANNE D'ARC aux villes d'Orléans et de 
Reims. J'en appellerais à toutes les femmes. Et, il faut le dire , à l'éloge 
de notre sexe comme pour l'honneur de notre pays , la France a vu , 
dans un même siècle et à peu d'années d'intervalle , se personnifier en 
deux femmes les deux plus nobles attributs d'un grand peuple régénéré : 
Indépendance et Poésie / C'était encore , si l'on veut , un souvenir 
de la vieille lutte des deux races rivales , du rude et belliqueux Ger- 
main, et de l'Aquitain adouci par son beau climat. 

JEHANNE et CLAMENSA ! contraste doublement glorieux pour les 
Françaises! C'est d'abord la Vierge du Nord, la guerrière, pauvre 
fille des champs, le glaive au poing et agitant l'étendard, terreur de 
l'étranger! Bientôt après, quand la patrie est libre enfin, la douce 
Vierge du Midi, la noble et riche Toulousaine , les fleurs d'or à la 
main, vient ranimer, par son exemple et par ses dons, l'enthousiasme 
des poètes et le génie des arts ! 

L'histoire de Clémence Isaure ne peut être séparée de celle des 
Jeux Floraux. Je ne craindrai pas d'emprunter cette dernière au livre 
justement fameux où la ville de Toulouse a trouvé de si zélés dé- 
fenseurs. (1) 

Après la mort du frère de saint Louis , Alphonse , comte de Poitiers 



(i) Voyage pittoresque en France , etc. , par MM. Ch. Nodier et Ta)lor 



2 CLÉMENCE ISATJRE. 

et de loulouse , dont les domaines furent réunis à la couronne de 
France (1271), c'en était fait de Toulouse comme reine, si de ses 
mains , auxquelles échappait la souveraineté politique, elle n'avait 
ressaisi la souveraineté des arts. Ce fut bien fait à elle, car le luth de 
ses troubadours la rendit sinon aussi puissante , du moins aussi glo- 
rieuse , que l'aurait fait l'épée de ses comtes. 

Les troubadours eurent des successeurs et des émules qui formèrent 
à Toulouse une sorte d'académie , au commencement du quatorzième 
siècle. Les patrons de cette académie invitèrent les poètes à un 
concours solennel, par une lettre « écrite au pied d'un laurier » et 
datée du mardi après la Toussaint (1323). Elle produisit un grand 
effet. De toutes les parties du Languedoc et de la Guyenne, les poètes, 
les grands seigneurs , les théologiens , les érudits , les dames surtout , 
voulurent , l'année suivante , assister à la célébration des Jeux poéti- 
ques. Le ce noble Consistoire des Troubadours » tint sa séance , le 
1 er mai 1324, dans son Verger, ce Jardin merveilleux et beau, » situé 
au faubourg des Augustines. 

On commença par recueillir les vers que ce dictaient» les concurrens, 
Le second jour, les juges entendirent une messe avant de débattre le 
mérite de chaque pièce : douce croyance de ces temps qui voulait que , 
dans les récréations même de l'esprit, la piété fût toujours la compagne 
du savoir et du génie! Et le troisième jour,, ce fête de la Sainte-Croix» , 
dans une assemblée solennelle , ils décernèrent la ce Joie» de la Violette- 
Ce fut Arnaud Vidal de Castelnaudary qui remporta ce prix : son poème 
a été conservé. Les Capilouls de Toulouse, ou ccSenhors de Capitol», 
parmi lesquels on distinguait un Raymond de Fontanes , assistaient à la 
cour plénière des ce Sept Mainteneurs de Gai Savoir». Ces magistrat* 
municipaux furent si émerveillés de l'éclat de cette fête littéraire, qu'en 
sortant de la première séance , et après délibération du conseil de ville, 
ils décidèrent que la Violette serait à l'avenir payée sur les revenus dt 
la commune , et ils acquirent par là le litre désormais attaché à leui> 
charges, de ce Francs et libéraux Patrons de la Fête des Fleurs», jus- 
qu'à l'époque où Clémence Isaure devint la bienfaitrice de la ville. 

Depuis 1324 , la séance appelait une foule de rivaux qui se disputaient 
la Violette. On sentit le besoin d'ajouter deux autres prix : le Gauch ou 
le Souci et YÉglantine. Parmi les noms des vainqueurs couronnés dans 
le quatorzième et le quinzième siècle, on remarque celui de Pierre 
de Janillac qui, ce quoique Français, natif de Paris», remporta le prix 
de la poésie, parce qu'il composa ses vers ce en langage toulousain. » 



CLÉMENCE ISAURE. 

Les Jeux littéraires, qui attiraient un grand concours de gens et aug- 
mentaient considérablement l'affluence des écoliers à l'Université de 
Toulouse, avaient dès-lors leurs statuts , rédigés en 1348 par leur chan- 
celier, Guillaume Molinier, ce écrivain d'une grande subtilité, fontaine 
et mine de Gai Savoir et fidèle poursuivant du droit sentier.)) Ces lois 
d'amour et de poétique « Leys d' A mors , » eurent une telle célébrité , que 
Jean , roi d'Aragon , envoya une ambassade ( 1388 ) à Charles VI , roi de 
France , pour lui demander des poètes languedociens qui fondèrent des 
collèges de ccGay Saber» à Barcelone et à Tortose. 

Avant cet événement , les Mainteneurs avaient perdu leur « Pa- 
lais )) et leur ce Merveilleux Verger ». La ville , démantelée depuis 
le traité de 1229, sous la régence de Blanche de Castille, n'avait pas 
achevé de renfermer dans ses murailles nouvelles le bourg de Saint- 
Saturnin, lorsque les Anglais en approchèrent. On rasa le bourg où 
l'ennemi se serait logé et ce l'Asile des Fleurs» fut sacrifié au salut de la 
cité. Les Mainteneurs se réfugièrent dans l'Hôtel-de- Ville , ccMayso 
communal». On les voit" dans cet asile jusqu'en 1484, et l'on conserve 
encore des ouvrages couronnés jusqu'à cette époque. Il paraît, dit 
M. Poitevin-Peitavie , qu'après le concours de 1484, la Fête des Fleurs 
fut quelquefois célébrée , plus souvent suspendue , soit à cause de la peste 
qui désola Toulouse vers la fin de cette année , soit à cause du désordre 
des finances de la ville ou des troubles qui, dans les années suivantes, 
y excitèrent une sorte de guerre civile. Ce fut vers ce temps que la bien- 
faitrice de la commune de Toulouse devint une seconde fondatrice de la 
Fête des Fleurs. 

CLÉMENCE ISAURE, issue , dit- on , de l'antique race des comtes de 
Toulouse , naquit en cette ville l'an 1450 , sous le règne de Charles VII , 
peu de temps avant l'expulsion des Anglais (1453). Ses chants de douleur 
et ses bienfaits sont les seuls évènemens connus de sa vie. Clémence ai- 
mait un jeune chevalier qui devait l'épouser , mais il fut tué dans un 
combat, sous le règne de Louis XI. Sa fiancée, fidèle à son premier 
amour , voulut se consacrer à la Vierge. Elle était d'un caractère mélan- 
colique , et sa vie entière , dit un de ses historiens , fut une plainte tendre 
et pieuse. 

Clémence cultivait avec succès la poésie. Le recueil posthume de ses 
œuvres, imprimé à Toulouse, l'an 1505, fut long-temps oublié, et le 
serait sans doute encore , sans l'heureuse découverte de M. Alex. Du- 
mège. On ne possède que deux exemplaires connus de ce livre précieux , 
portant le titre de «Dictais de Dona Clamensa Isau. » Il se compose de 

î. 



4 CLÉMENCE ISAURE. 

Canso* ou Odes , presque toutes plaintives , et de Pastorelles . La der- 
nière pièce est surtout remarquable; elle est intitulée : La Plainte 
d'Amour. 

Les deux premières strophes de cette pièce sont ainsi traduites, 
presque littéralement , dans la Biographie toulousaine : 

« Au sein des bois la Colombe amoureuse, 
« Murmure en paix ses longs et doux accens ; 
« Sur nos coteaux , la Fauvette orgueilleuse 
« Va célébrer le retour du Printemps ! 

« Hélas ! et moi , plaintive , solitaire , 
« Moi qui n'ai su qu'aimer et que souffrir, 
« Je dois, au monde, au bonheur étrangère , 
« Pleurer mes maux , les redire et mourir! » 

La douleur de la pieuse vierge ne fut perdue ni pour son pays, ni 
pour elle-même. Dans ses nobles libéralités, elle ne chercha sans doute 
que des consolations ; elle y trouva la gloire. Les concours poétiques 
furent rétablis par ses dons , et les femmes y furent admises par son 
expresse volonté : des fleurs plus riches , et que l'on appela Nouvelles, 
ranimèrent l'émulation des poètes et donnèrent un nouvel éclat à la 
solennité du 3 mai. La fête dut s'ouvrir, comme autrefois, par une 
messe et un sermon : Clémence y joignit des aumônes. 

On ignore la date précise de ce rétablissement des concours nommés 
dès-lors les Jeux floraux, mais elle ne peut être placée qu'entre les 
«années 148& et 1496. Dans les concours de cette dernière année, Clé- 
mence est au nombre des juges de la lutte poétique. La dame de Ville- 
neuve , disputant le prix , adresse à la fondatrice cet hommage public 
de reconnaissance : 

« Reyna d'amors, poderosa Clamensa, 
« A vos me clam per trobar lo repaus. 
« Que si de vos mos dictats an un laus , 
« Aurei la flor que de vos pren naissensa. » 

a Reine d'amour, puissante Clémence, j'ai recours à vous pour 
trouver le repos. Si mes vers obtiennent une louange de vous, j'aurai 
la Heur qui vous doit sa naissance. » 



CLÉMENCE ISAURE. 6 

Deux ans plus lard (1498) , Bertrand de Roaix, qui avait été déjà 
couronné en 1U1U, reçut encore des mains de Clémence XÊglantine 
nouvelle. Ce fut sans doute aussi en sa présence que fut « dicté, » vers 
le même temps, le poème sur l'expédition de Duguesclin en Espagne, 
a Dame Clémence , dit le poète , si vous le permettez , je vous racon- 
terai fidèlement tous les évènemens de la guerre entre Pierre , roi de 
Léon, et Henri, son frère, roi d'Aragon, secondé par le généreux 
Duguesclin. Je vous entretiendrai des Toulousains , dont un grand 
nombre périt dans cette guerre, sans que je vous demande aucune 
récompense. Je sais que je ne mérite pas de recevoir des Fleurs de vos 
mains , et il me suffît d'obtenir votre bienveillance. » 

Le poète, après avoir fait connaître les Toulousains qui périrent 
dans cette expédition chevaleresque , ajoute qu'on ne peut entendre un 
tel récit , sans que le cœur en soit navré de douleur, ce C'est pourquoi 
je m'arrête , dit-il , m'apercevant , Dame Clémence , que vous souffrez 
d'entendre raconter la mort de tant de braves guerriers! » 

La ce Reine de la Poésie, » comme ses contemporains l'appelèrent 
encore, mourut dans la première année du grand siècle de François I er 
et de Léon X (1500). Ses restes furent inhumés dans le chœur de l'é- 
glise de Notre-Dame de la Daurade. L'inscription latine , dont la copie 
gravée sur une table de bronze , a été conservée et se lit aux pieds de 
la statue de Clémence , nous apprend qu'elle avait été à-la-fois la bien- 
faitrice des poètes et de toutes les classes du peuple : ce Clémence Isaure , 
fille de Louis, de l'illustre famille des Isaure, s'étant vouée au célibat 
comme l'état le plus parfait , et ayant vécu cinquante ans vierge , a 
établi , pour l'usage public de sa patrie , les Marchés au Blé , au Pois- 
son, au Vin et aux Herbes; et les a légués aux Capitouls, à condition 
qu'ils célébreraient , chaque année , les Jeux floraux , dans la maison 
publique qu'elle a fait bâtir à ses dépens ; qu'ils iraient jeter des roses 
sur son tombeau , et que ce qui resterait des revenus de ce legs serait 
employé à un festin ; que s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, le fisc 
s'emparerait, sous les mêmes charges, des biens légués. Elle a voulu 
qu'on lui érigeât, en ce lieu, un tombeau où elle repose en paix : ceci 
a été fait de son vivant. » 

Après trois siècles écoulés, il ne fallut rien moins que la révolution 
républicaine de France, rivalisant avec la peste de 1485, pour inter- 
rompre la célébration des Jeux floraux, qui ne furent rétablis, comme 
institution municipale , que sous le règne de Napoléon (1806). C étaient 
aussi des esprits forts, à leur manière, que les hommes de 03! Trop 



CLEMENCE ISAURE. 

patriotes ou trop sincères pour nier Clémence Isaure, ils se trouvèrent 
encore assez savans pour la proscrire en la traitant $ Aristocrate ! La 
table de bronze fut condamnée et livrée au fondeur qui eut ordre de 
la transformer en Grenouilles pour la porte de Saint-Michel. L'honnête 
artisan , en y substituant d'autre bronze, sauva, au risque de sa vie, la 
précieuse inscription. C'était un d'gne habitant de cette noble Toulouse , 
qui ne sera pas du moins accusée d'avoir donné aux villes françaises 
l'exemple de l'ingratitude ou de l'indifférence envers les auteurs de 
fondations utiles I Pour les cent mille âmes de Toulouse ou de ses en- 
virons, c'est une tradition sacrée, une religion des familles, que le 
culte voué à Clémence Isaure, bienfaitrice de la Commune et rénova- 
trice des Jeux floraux! 

Gardez-vous , subtils docteurs , d'aller exposer aux Toulousains vos 
doutes! Ne leur proposez pas de renier la foi de leurs aïeux: vous en 
seriez très mal reçus! 



Adèle Jarry de Majvcy, née Le Breton, 
De V Athénée des Arts de Paris. 




irm©WŒ 



iottohuli: 



QV&iètoVto&&&&i&,&&&>*ib'wG9yWVVy&&&&&MVVHV*WUto&'** j,. 



LA 



VICOMTESSE DUMOULIN. 



Si la conscience et la raison sont les signes éminens de la supériorité 
que la Providence a donnée à l'homme sur toute la création, leur culture, 
leur développement , leur direction, sont le but le plus important que 
puissent se proposer les amis de l'humanité. Honneur donc aux fonda- 
teurs d'écoles-, honneur à ceux qui , dans un esprit de charité, se dé- 
vouent à l'instruction de l'enfance, et à ceux qui, par de notables sa- 
crifices , assurent à la population qui les entoure celte nourriture de 
l'âme qui l'agrandit et la dirige, ces alimens de l'esprit qui le rendent 
propre à concevoir et à exécuter ! 

Appoline Aubert d'Aubigky, née à Reims en 1755, était par sa 
mère arrière-petite-nièce de La Fontaine. Elle avait épousé M. le 
vicomte DUMOULIN, descendant de ce savant et habile Charles Du- 
moulin dont les travaux immenses donnèrent, dans le seizième siècle, 
une si haute impulsion à la jurisprudence chez les Français. 

La vicomtesse Dumoulin était douée d'une imagination vive : le plus 
aimable enjoùment animait son entretien. C'eût été assez pour la faire 
rechercher-; mais la bienveillance, qui était le trait essentiel de son 
beau caractère, dut , toute sa vie , l'entourer d'amis et d'obligés. La 
pensée «des autres, » principe unique, véritable type de la bonté, était 
comme fixée au fond son cœur pour diriger ses actions et ses paroles. 

Demeurée veuve , avec une aisance due en grande partie aux dons 
de son époux, elle ne songea plus qu'à justifier sa générosité par l'em- 
ploi qu'elle en saurait faire. Aussi fut-ce toujours en son nom et comme 
chargée par lui qu'elle se livra tout entière aux bonnes œuvres que h» 
Providence semble avoir réservées comme récompense à l'automne des 
femmes qui ont bien rempli leurs devoirs. 



S LA VICOMTESSE DUMOULIN. 

La fortune de madame Dumoulin aurait pu lui permettre de vivre à 
Paris ; mais son bon esprit la retint en province. Le voisinage de ses 
propriétés avait dès long-temps fixé son séjour à Château-Thierry. Là , 
elle était connue et elle connaissait, là surtout elle pouvait se rendre 
utile; car personne n'ignore les avantages que les localités bornées 
retirent d'une fortune bien employée. Si l'aumône est partout un pré- 
cepte , ici du moins l'obligeance peut encore rencontrer de fréquentes 
occasions. Or, le cercle de l'obligeance s'étend prodigieusement pour 
un cœur tel qu'était celui de la vicomtesse Dumoulin. Toujours prête 
et s'.offrant avec grâce pour toutes les petites corvées sociales, c'était 
aussi toujours sur elle que l'on comptait. Elle s'offrait tout d'abord : sa 
maison, sa bourse, étaient ouvertes; elle semblait en obligeant tou- 
jours être toujours obligée. 

Néanmoins cette maison si honorable était simple. Les meubles vieil- 
lissaient avec la propriétaire , et portaient parfois l'empreinte de leurs 
services. Les cent mille superfluités du luxe moderne étaient demeu- 
rées étrangères à un esprit exempt de prétention et de vanité r et pour 
qui les choses inutiles ne pouvaient avoir d'intérêt que par rapport aux 
ouvriers qui les fabriquent. Mais ce salon simple comme celle qui y 
présidait , cette table où l'ancienne opulence se montrait sans recher- 
che, réunissaient souvent , rapprochaient les uns des autres ceux qu'une 
médisance, des rivalités d'intérêt, ou quelque nuance d'opinion, au- 
raient éloignés. Aucune des fonctions du bon génie n'était étrangère à 
ce cœur vraiment animé de l'amour et du bien. 

Deux hommes dignes d'estime s'étaient , pour une cause légère , éloi- 
gnés et refroidis. Ils étaient voisins, voisins à la campagne, où l'on se 
rencontre si souvent et sans préparation, où le besoin de société ap- 
pelle l'un vers l'autre ceux que l'éducation et les habitudes ont classés 
pour vivre ensemble. Madame Dumoulin, ayant fait demander à dîner 
à l'un d'eux, se fait d'abord descendre à la porte de l'autre. « Je viens 
vous chercher, lui dit-elle , je suis chargée de vous inviter : votre ré- 
conciliation est le but de mon voyage ; je me suis engagée à vous ame- 
ner. » Elle le détermine; il la suit. A leur arrivée dans l'autre maison, 
elle se précipite la première hors de sa voiture ; elle se hâte' d'annoncer 
une visite à celui qui est venu lui offrir la main. « Votre voisin , lui dit- 
elle, a choisi ce jour pour se rapprocher de vous. Il vient vous deman- 
der à dîner : c'est une démarche dont vous serez reconnaissant. » El, 
en effet, tous deux se retrouvèrent et durent, pour l'avenir, à l'aimable 
conciliatrice , le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendirent. 



LA VICOMTESSE DUMOULIN. 9 

Cette âme semblait faire le bien sans effort et comme par instinct , 
ainsi qu'un bon arbre porte de bon fruit. Combien de gens aidés, de 
vieillards secourus, d'enfans mis en apprentissage! Car c'était vers les 
enfans surtout que sa prévoyante bonté portait tous ses efforts. Des 
domestiques vieillis ou élevés dans sa maison , y voyaient encore s'é- 
lever leurs enfans. Zélés, attachés parce qu'ils étaient heureux, et que 
nulle autre part ils n'auraient pu l'être autant, ils chérissaient à l'envi 
cette bonne maîtresse. La paix et le contentement régnaient dans sa 
maison , car la bonté est le véritable secret du bonheur. 

Une petite mendiante presque idiote s'était , pendant un orage , réfu- 
giée sous cette porte à laquelle le pauvre ne frappait jamais en vain. 
Madame Dumoulin, convaincue par la manière dont l'enfant répondait 
à ses questions, qu'elle était hors d'état de gagner sa vie, la recueillit , 
puisque les siens l'avaient abandonnée, et la garda chez elle, puisque 
la Providence la lui avait envoyée. Dieu veille sur toutes ses créatures ; 
il protège le toit qu'il a choisi pour abriter l'orphelin , il bénit la main 
qui soutient le faible. 

Cependant le revenu qui suffisait à tant de charité, à tant d'honora- 
bles dépenses, eût à peine maintenu, sur un plus vaste théâtre, la 
vicomtesse Dumoulin dans une situation convenable à son rang ; le 
bien que partout elle se fût efforcée de faire , parce qu'il était dans son 
cœur, n'eût été qu'une goutte d'eau inaperçue dans le grand fleuve de 
bonnes œuvres , toujours insuffisantes aux abîmes de la misère dans 
nos grandes villes. A Château-Thierry, c'était une source féconde 
qu'elle même pouvait diriger, secondée par plusieurs dames charita- 
bles , car l'exemple du bien n'est pas un des moindres mérites de ceux 
qui s'y dévouent. Madame Dumoulin faisait acheter des chanvres pour 
occuper, l'hiver, les pauvres fileuses ; les toiles dont le tissage était aussi 
confié dans des vues de charité, étaient vendues le plus souvent à perte ; 
car la quenouille , ancien attribut de la femme laborieuse , ne suffit 
plus à payer du pain. Cependant l'argent rentré était employé de nou- 
veau, et, moyennant un léger supplément, redonnait chaque année du 
travail à celles que la seule charité pouvait employer. 

Mais le soulagement de la misère ne suffisait pas à une âme aussi 
vivement touchée du désir du bien , surtout de ce bien moral qui peut 
seul combattre les vices et la corruption , rouille fatale des vieilles so- 
ciétés. C'est vers l'enfance que doivent se porter les efforts de ceux qui 
souhaitent une régénération véritable , parce qu'il est plus aisé de pré- 
server que de guérir. La vicomtesse Dumoulin mit à la disposition de 



io LA VICOMTESSE DUMOULIN. 

la ville de Château-Thierry une somme de 36,000 fr., pour la fondation 
d'une école dirigée par les Frères de la Doctrine Chrétienne ; car la 
religion était à ses yeux la seule base solide de la morale. 

Cependant il ne suffit pas toujours d'aplanir les difficultés pécuniaires. 
La diversité des vues et des opinions en élève d'imprévues, alors qu'il 
faut réunir le concours de plusieurs volontés. Des préventions difficiles 
à vaincre retardèrent long-temps le bien que voulait faire madame Du- 
moulin. On acceptait ses dons, mais on les voulait employer autrement 
qu'elle ne les donnait; on différait d'intention avec elle, et cette diffé- 
rence portait tout entière sur le point de sa conviction , sur le principe 
qui déterminait sa générosité. Persévérante comme il faut l'être pour 
réussir, elle persista dans ses vues avec une fermeté qu'elle puisait à 
une source qui ne tarit jamais, dans sa foi religieuse. Elle résista, elle 
attendit , mais sans que les pauvres y perdissent rien ; car, du jour où 
sa détermination avait été prise, l'intérêt de la somme qu'elle regardait 
comme donnée , ne lui appartenait plus , et dès-lors elle la destina à 
compléter son bienfait. 

D'anciennes religieuses, réunies par une personne qui pourrait bien 
aussi mériter une place honorable parmi ceux qui ont fait le bien, 
avaient depuis quelques années fondé, sous l'invocation de Notre-Dame 
de Bon-Secours, un nouvel ordre consacré à toutes les bonnes œuvres , 
et particulièrement à l'éducation des jeunes filles des classes moyennes 
et pauvres , recevant à pension celles qui peuvent payer, et donnant 
gratuitement l'instruction aux autres. L'utilité de cette institution et la 
sagesse qui en a dicté la règle , se sont manifestées par le nombre des 
établissemens qu'elle a promptement formés dans le diocèse de Sois- 
sons où elle a pris naissance. 

La vicomtesse Dumoulin n'avait pu manquer de sympathiser avec 
les sœurs de Bon-Secours. Protectrice zélée de celles qui vinrent 
à Château - Thierry , elle ne se contenta pas d'aplanir pour elles , 
par toutes les ressources de son ingénieuse charité , les difficultés 
d'un premier établissement. Elle dota leur maison de 1,000 francs 
de rente, et cette somme était spécialement destinée à l'établisse- 
ment d'une classe d'ouvrages , où les divers métiers qui conviennent 
aux femmes puissent être montrés aux jeunes filles et leur servir d'ap- 
prentissage. 

Efifet admirable de l'amour du bien et d'une forte volonté d'y parve- 
nir! Il s'accroît même des difficultés qui lui avaient été opposées. Plu- 
sieurs années d'économie forcée sur le revenu destiné à l'école des 



LA VICOMTESSE DUMOULIN. 1 1 

Frères de la Doctrine Chrétienne, devinrent la dotation du complément 
le plus utile qui pût être donné à l'éducation des filles. 

Infatigable dans le bien, madame Dumoulin prenait déjà ses me- 
sures pour établir les sœurs de Notre-Dame de Bon-Secours, dans une 
terre qu'elle possédait près de Château-Thierry : le cours de ses bonnes 
œuvres ne pouvait finir qu'avec sa vie. Cependant les difficultés, les 
délais apportés à l'établissement des Frères de la Doctrine Chrétienne, 
touchaient à leur fin , comme la carrière de la bienfaitrice. Il était 
temps que son œuvre s'accomplît pour qu'elle en fût témoin. L'école 
des Frères s'ouvrit le 17 octobre 1831. Une messe du Saint-Esprit lut 
célébrée à celte occasion , et la bienfaitrice put y remercier Dieu du 
bien qu'il l'avait chargée de faire. Elle était pleine de vie, une joie 
pure, la joie d'avoir bien fait, remplissait son cœur; mais avant que 
l'octave fut achevée , la même église retentissait de chants funèbres : 
madame Dumoulin n'était plus. Sa famille, ses amis, ses pauvres, et 
cette longue file d'enfans qui lui devaient déjà un maintien décent , 
signe précurseur d'une meilleure éducation , toute une population en 
deuil, conduisaient à sa dernière demeure 9 celle qui avait vécu pour 
le bonheur de tous. Tout exagérée qu'elle puisse paraître , cette expres- 
sion ne sera contestée par aucun de ceux qui ont connu cette femme 
si obligeante et si aimable dans ses rapports avec toutes les classes de 
la société , si discrète et si délicate dans ses bienfaits, ni par ceux qui 
l'ont vue , alors qu'elle disputait à la mort un souffle d'existence , se 
rappeler encore quelques services qu'elle voulait rendre, et, d'une main 
déjà froide, en indiquer les objets. 

La vicomtesse Dumoulin n'avait jamais eu d'enfans; mais son cœur 
aimant avait porté toutes les affections, toutes les prévoyances de la 
maternité sur de petits-neveux demeurés orphelins. Tous étaient digne* 
d'elle, tous étaient heureusement établis; les diverses tâches qu'elle 
s'était imposées étaient toutes remplies , et l'heure de la récompense 
('tait sonnée. Cette idée a été heureusement rendue dans une épitaphe 
composée par une dame, sa parente, dont le cœur était aussi bien fait 
pour l'apprécier que son esprit capable de la louer dignement. 

Elle a passé sur la terre pour y faire du bien : 

Son temps , sa fortune , sa vie entière y ont été consacres. 

Sa dernière et grande œuvre de charité accomplie , 

Dieu a appelé à lui cette âme pure. 

Sa mission était finie sur la terre 

Le <icl l'attendait ! 



12 LA VICOMTESSE DUMOULIN. 

Cette mission était bien belle, en effet, et son accomplissement le 
plus grand bienfait que pussent recevoir, non pas seulement les pauvres 
familles de Château-Thierry, mais la cité entière solidaire pour tous 
ses enfans. La vue n'est plus affligée par le tableau si pénible de l'en- 
fance négligée , dégradée par la misère et l'ignorance ; les oreilles ne 
sont plus blessées par ces imprécations que prononçaient des voix si 
douces , par ces paroles grossières que répètent si promptement ceux 
qui savent à peine parler. Toute cette jeune population , avenir du pays , 
est à présent recueillie dans une école spacieuse , formée à cette obéis- 
sance ponctuelle qui est la base indispensable de toute éducation. Elle 
est instruite dans les préceptes de la foi , en même temps que dans les 
études élémentaires. On la rencontre dans les rues et dans les lieux pu- 
blics, maintenue par une discipline qui n'altère ni son bonheur, ni sa 
gaîté. On la voit tenue avec une propreté que la misère n'exclut pas 
entièrement. Ajouterons-nous qu'on lay oit bien vêtue ? Et c'est là un de 
ces admirables effets du bien , qui semble se propager et comme s'en- 
gendrer de lui-même. Des commerçans, des bourgeois, enviant pour 
leurs enfans l'éducation que donnent les Frères, paient pour leurs fils 
une place sur ces bancs réservés à l'indigence , en habillant quelques- 
uns des plus pauvres. Ainsi ceux-là sont vêtus, et tous sont amendés, 
tous sont instruits. 

Cet inappréciable bienfait d'instruction et de précepte ne s'arrêtera 
point à eux : le puîné succédera à son aîné déjà instruit ; les fils et les 
fils de leurs fils viendront à leur tour sur ces bancs , institués pour aussi 
long-temps que les choses humaines peuvent se maintenir et durer ! 

Madame De Maussion. 



^U^^*^^&U^&&^'^^^^^^&'^^^^^^^^^^^99&Q®eQ9Q^9^^'éO 



MADAME ELISABETH. 



« Je veux qu'il soit employé une somme de Deux mille quatre cents à 
Trois mille francs, pour faire une statue en marbre, formant un buste de 
MADAME ELISABETH de FRANCE, avec cette inscription: A LA 
VERTU. Ce buste sera placé dans un lieu où il pourra être vu de beau- 
coup de personnes ; s'il est possible, à l'église Notre-Dame, à Paris. Je 
ne me rappelle pas si j'ai jamais eu l'honneur déparier à celte princesse ; 
mais je désire lui payer ici un tribut de respect et d'admiration.» 

Telle est la transcription littérale de l'article 11 du testament de 
Montyon. La volonté du testateur a-t-elle été entièrement accomplie? Les 
circonstances l'ont-elles permis ? Pour l'honneur de notre temps, on de- 
vrait croire que ce monument « à la Vertu, » eût été respecté. Quoi qu'il 
en soit, il appartenait à la Société Montyon et Franklin, de réparer autant 
qu'il était en elle, l'omission qu'on a cru pouvoir faire d'une des clauses 
de l'article. En attendant que le buste en marbre soit exposé à tous les re- 
gards sur le seuil de la maison de prière, félicitons-nous de voir l'image 
de MADAME ELISABETH, reproduite par milliers d'exemplaires, dans 
le livre dédié aux cœurs reconnaissans. 

ELISABETH-PHILLIPPINE-MARIE-HÉLÈNE, de France, naquit à 
Versailles le 3 mai 1764 ; elle fut le dernier enfant du Dauphin, fils de 
Louis XV. Ses parens moururent jeunes ; elle ne les connut pas, et fut 
remise entre les mains de la gouvernante des Enfans de France, ma- 
dame la comtesse de Marsan : c'était un choix parfait. Cette dame réu- 
nissait la raison à la vertu ; elle adopta la jeune princesse comme sa fille, 
et fit de son éducation la mission de sa vie. Mademoiselle Elisabeth reçut 
de ses avertissemens cette sagesse aimable, ce sens délicat, ce goût des 
occupations utiles, ce caractère réfléchi et noble, qui la recomman- 
dèrent presqu'en sortant de l'enfance. 



\i k MADAME ELISABETH. 

L'abbé de Montagut, un de ces hommes rares qu'anime la vertu des 
Fénélon, devint le maître de ses études. Il avait des connaissances et 
l'esprit naturellement élevé, la douceur et la politesse ingénieuse du 
grand monde ; ce qui, joint à une piété sincère, lui valut promptement 
l'attention de sa charmante élève, et finit par lui obtenir un empire com- 
plet sur elle. Mademoiselle se plut à ses leçons. Bien que ses penchans 
fussent excellens, madame de Marsan trouva qu'ils se développaient avec 
trop de vivacité ; le bon prêtre parla à Mademoiselle Elisabeth du danger 
de sentir ainsi, et, frappée de ses conseils, elle s'occupa de corriger ce 
défaut. Mademoiselle Elisabeth prit dès-lors l'habitude de se replier sur 
elle-même, afin d'analyser chaque jour ses actes, ses principes, sa vie; 
de là sa vertu, cette vertu naturelle et si réfléchie. Ainsi, ses premiers 
sentimens, malgré leur générosité, se fussent exaltés et gâtés sans les 
avis de madame de Marsan et de M. de Montagut, qui lui expli- 
quèrent froidement et simplement les choses. Ce système d'éducation, 
qui déterminait bien chaque fait, calma ses légères exaltations. Il s'en- 
suivit qu'au lieu d'un être fragile, mobile, volontaire , qu'on avait eu , on 
eut une jeune fille sérieuse et modeste. Cette rapide sensibilité qu'elle 
avait d'abord laissée paraître fit place à des sympathies marquées pour 
tout ce qui était bon ou beau, et sa vivacité native devint foi, patience, 
résignation. Madame de Marsan lui donna, sur la société et ses carac- 
tères , ces leçons qu'une mère seule peut inculquer à son enfant. Ma- 
dame vit le monde dans ces notions, et comprit les convenances de son 
sexe et de son rang. A ce moment, elle porte ses yeux vers d'augustes 
vérités pour leur demander appui dans ses devoirs : elle cède à cette 
émotion, et devient pieuse, mais sans rien exagérer; son esprit ne 
pouvait plus rien exagérer, quoiqu'il ne se fût pas interdit la faculté 
d'aimer vivement les siens. 

Madame fit à quinze ans, en pleine liberté d'esprit, la lecture des 
meilleurs ouvrages de notre langue: elle appela auprès d'elle, dans sa 
maison, quelques-unes des jeunes femmes les plus estimées de la cour r 
des savans graves et honorés, de dignes vieillards, de bons prêtres de 
leur âge , dont elle faisait ses missionnaires de charité. Le brillant 
évêque d'Alais , M. de Beausset , compta parmi eux. Son éloquence 
rencontra ou fit naître une occasion d'encourager la vertu de Madame. 
Ayant à parler devant elle, à la Cour, au nom des États du Languedoc, 
son discours développa par des allusions vives, les charmes de la vie 
bienfaisante et simple de la jeune princesse. En écoutant les paroles 
d'un ami , au moment où la cour en saisissait le sens avec un murmure 



MADAME ELISABETH. ir> 

bien doux, Madame parut tremblante. Ses beaux cils s'abaissèrent, 
et des larmes roulèrent dans ses yeux. C'était, disait L'orateur aux 
mondains du sièele : « une douce et belle fleur qui ne voulait se 
montrer qu'à la solitude. » On apprit par ses révélations que les dia- 
mans de la belle petite-fille de Louis XIV, se transformaient silencieu- 
sement depuis plusieurs années, en dots de jeunes filles pauvres. Les 
présens en diamans que le Roi lui faisait au premier de l'an , avaient le 
même emploi , et quand le prince l'en voulut louer, elle répondit : ce Ce 
sont des indiscrétions; on est trop bienveillant pour moi. Mon Dieu ! je 
suis la plus heureuse, puisque je peux donner, grâce à vos bontés! » 
Ces transformations de diamans en dots avaient une touchante origine, 
le mariage d'une jeune amie de la princesse (mademoiselle de Causans). 
Non-seulement elle avait voulu la doter; mais, à cause d'elle, et 
comme offrande à sa destinée , elle s'était imposé l'engagement de doter 
d'autres pauvres jeunes filles. 

La vie de la princesse est remplie d'actes de ce genre ; mais peu de 
personnes les ont retenus , car on était alors trop près des jouis 
d'orage pour remarquer des choses aussi aimables. 

Madame Elisabeth soutenait de ses revenus les orphelines de Saint- 
Gyr. Sa vie , toute d'abnégation , était singulièrement active et tout 
occupée d'affaires , souvent minimes , sans doute , mais utiles ; et n'est- 
ce rien que des actes particuliers ? Tantôt , elle réclame pour un père 
de famille injustement dépouillé ; tantôt elle demande qu'une jeune 
demoiselle , récemment orpheline et tombée dans la misère , reçoive 
une place dans un couvent, là où Dieu calme tous les maux. Nous 
sommes en 91 , et de Gervesais, ministre de la marine, repousse avec 
colère sa demande. Mais Madame persiste à demander pour le mal- 
heur. Aussi vous voyez venir à elle tous ceux^t souffrent : il semble 
qu'elle ait du pain pour tous. 

Quoique jeune , belle et instruite , quoique souvent demandée en 
mariage, elle écarte de la pensée de ses parens l'idée d'une alliance 
pour elle : ce les temps ne permettent pas d'y songer, » dit- elle. Cepen- 
dant, ceux qui demandent sa main sont l'empereur Joseph II , un infant 
portugais, le duc d'Aoste; mais Dieu veut d'elle pour d'autres devoirs 
et la consacre à sa famille. 

Au temps de la grandeur de sa famille . Madame venait rarement 
aux réunions de Versailles et des Tuileries, et leur préférait sa so- 
ciété intime et ses lectures particulières ; en été , sa délicieuse maison 
de Montreuil , et les leçons de botanique de son vieux et aimable mé- 



16 MADAME ELISABETH. 

decin, M. Lemonnier. Elle y faisait distribuer et souvent distribuait 
elle-même aux familles indigentes , le lait de ses belles vaches suisses , 
troupeau de ce Pauvre Jacques, dont une romance touchante a con- 
servé le souvenir. On aime à rappeler que si le pauvre Jacques et sa 
compagne durent enfin le bonheur à leur royale maîtresse , ces bonnes 
gens du moins ne se montrèrent pas des ingrats \ 

La charité de la princesse était tous les jours à la recherche de quel- 
ques souffrances. Dans le terrible hiver de 89 , elle nourrit un peuple de 
pauvres, et leur consacra tout ce qu'elle possédait. 

Dès que les évènemens devinrent menaçans, les circonstances com- 
pliquées, on la vit revenir près de son frère; les Tuileries redevinrent 
sa demeure ; dès-lors , en toute circonstance , elle prit place près du 
Roi : toutes les solennités la firent voir dans le royal cortège. Si elle 
vint , ce ne fut pas , grand Dieu ! qu'elle s'attribuât l'idée de quelque 
puissance, mais seulement parce que venir était un devoir. Tant que 
les affaires restèrent dans leur sphère, elle n'en parla jamais, quoi- 
qu'elle eût l'esprit cultivé , sérieux , quoiqu'elle pensât sans doute que 
mille morts, les armes à la main , fussent préférables à tant d'insultes ! 
Mais elle se taisait par respect pour son frère. Au besoin, dans les dan- 
gers , son âme , trempée comme celle des saints , lui donna des mots 
rapides et admirables , qu'elle sut bien accentuer, des résolutions qui 
en furent dignes. 

Madame Elisabeth eut toujours du crédit sur le Roi et la Reine, mais 
elle n'en usait volontiers que pour des personnes qu'elle connaissait 
particulièrement. Ces traits ont du charme , cependant ils ont peu 
frappé : c'est que la révolution était dans toute sa violence; on ne 
voyait plus alors les actes seulement généreux de la vie privée ; les flots 
et l'écume de la tempête couvraient tout. 

Madame Elisabeth refusa d'émigrer avec ses tantes; cependant le 
Roi l'en pria plusieurs fois; elle le suivit lorsqu'il se fut décidé à fuir; 
mais sa famille fut arrêtée à Varenhes. Madame dut revenir alors dans 
le triste cortège, au milieu du silence ou des imprécations du peuple. 
Dans des momens de découragement, où ses parens paraissaient las de 
souffrir, elle chercha à les distraire , et sut y parvenir. Madame a dit à 
une personne qui lui était dévouée , au retour de Varennes, n'avoir quitté 
Paris qu'avec le vif pressentiment qu'ils n'achèveraient pas le voyage.Elle 
avait vu , disait-elle , dans les corridors des Tuileries , à travers les 
ombres, un officier de la garde nationale qui épiait leur départ. 

La noble Elisabeth avait partagé les périls de la journée du 28 fé- 



MADAME ELISABETH. 17 

vrier 1790 : nous la revoyons animée du même dévoûment le 20 juin ft 
le 10 août 1792. Ainsi, au 20 juin , le château des Tuileries est envahi 
par la populace. La princesse parcourt aussitôt les appartemens , 
cherchant le Roi , la Reine et leurs enfans ; la foule est si grande qu'elle 
est forcée de rester dans une salle , mais elle parvient à savoir ce qui 
se passe chez le Roi : il respire encore. Tout-à-coup des hommes armés 
l'aperçoivent et s'écrient : ce C'est la Reine ! c'est la Reine ! » Des sabres 
sont dirigés sur elle. Madame Elisabeth ne répond rien et les regarde 
avec douceur, lorsque son écuyer, M. de St-Pardoux , qui était par- 
venu près d'elle, s'écrie vivement : « Ce n'est pas la Reine ! mais Ma- 
dame Elisabeth! — Taisez-vous, Monsieur, que dites-vous là? Lais- 
sez-les dans l'erreur, je vous en supplie : sauvez la Reine! épargnez- 
leur un crime ! » 

Après le 10 août, Madame s'attacha plus que jamais à la destinée de 
ses parens : la leur fut la sienne. Jusqu'à cet instant , un incontestable 
respect lui fut accordé, et quand sa modestie put le remarquer, elle 
s'en servit pour protéger autour d'elle , pour communiquer de la dou- 
ceur et plus de réflexion aux esprits irrités. Aucun danger ne l'intimida 
jamais : le Roi lui causa une vive peine toutes les fois qu'il lui parla 
d'une occasion de l'éloigner, ce Ma sœur, vous n'êtes pas accusée ici : 
vous n'avez rien à démêler avec eux. — Que dites-vous, sire? jamais! 
jamais! ma place est auprès de vous dans la vie et la mort , » répondait- 
elle avec l'exaltation d'une sainte. Je l'ai déjà dit, c'était une sainte 
active, qui voulait le bien, et cherchait constamment les moyens de le 
faire. Au 10 août, Madame fut sublime, et livra ses mains avec celles 
de ses parens, sans ostentation, avec une douceur toute chrétienne. 
Elle resta avec le Roi et sa famille dans la loge du Logographe , passa 
trois jours avec elle dans les bàtimens de la Convention , et la suivit 
ensuite au Temple. Le simple et touchant récit de Cléry, la dernière 
personne qui ait servi Louis XVI , nous montre Madame Elisabeth con- 
sacrée entièrement à ses parens, et s'oubliant pour adoucir leurs maux. 
Dans la soirée du jour où un arrêt de la Commune prescrivit de leur 
retirer tout instrument tranchant, les princesses, réunies suivant l'ha- 
bitude chez le Roi, reprirent pourtant les ouvrages à l'aiguille dont 
elles étaient occupées auparavant. Dans un moment où le Roi interrom- 
pit sa lecture pour faire quelque remarque, il vit sa pauvre sœur casser 
difficilement son fil avec ses dents, faute de ciseaux : ce Mon Dieu, dit- 
il, devriez-vous être réduite là? Que n'avez-vous ici quelques-uns des 
objets les plus modestes de votre jolie habitation de Montrerai : rien n'y 



, 8 MADAME ELISABETH. 

manquait! — Mon frère, répondit Elisabeth, d'une voix touchée, il ne 
jrie manque rien quand je suis auprès de vous ; mais votre bonheur nous 
manque. » 

Bien qu'elle fût privée d'une foule de choses essentielles , elle se 
garda bien de les demander aux geôliers quand Cléry ne put les lui 
procurer. 

Malgré leur grande douceur, ses traits conservaient je ne sais quoi 
de fier : on sentait qu'elle était née près du trône. Il n'y avait pas à 
lui conseiller de voies plus douces dans la vie, quand ses parens 
marchaient sur un chemin ensanglanté. Son but, en demeurant, était 
d'adoucir leur sort : elle n'écoutait que les évènemens, mais que pou- 
vait-elle? « Je fais mon sacrifice, puis Dieu verra pour moi; mais que 
sa grâce soit infinie pour mes pauvres parens si outragés! » Madame se 
taisait presque toujours devant le Roi , mais elle ne se fit jamais d'illu- 
sion sur son sort : seulement elle ne croyait pas à l'immolation de la 
Reine. 

C'est de la première chambre qu'elle habita au Temple , au second 
étage de la petite tour adossée à la grande, que la Reine reconnut un 
jour au bout d'une pique la tête de madame de Lamballe ; le sang dé- 
gouttait encore; elle avait été hissée le long des murs : à cette vue, la 
Reine s'évanouit. Madame Elisabeth fut plus forte devant cette épreuve : 
relevant la Reine , elle la prit dans ses bras, et la plaça avec tranquillité 
dans un fauteuil ; toute la famille était en larmes. C'est dans cette re- 
traite , autour de laquelle venait, presque chaque jour, rugir cette vile 
populace des révolutions , employée pour abattre l'ancien ordre de 
choses, que Madame Elisabeth déploya, sans faiblir et sans s'abaisser 
un moment, son admirable caractère de sœur, de tante , en même 
temps que celui de petite-fille de Saint- Louis. 

Elle suivit avec une attention bien inquiète le procès du Roi. Chaque 
jour, Cléry lui en apportait des détails fidèles : Madame voulait tout sa- 
voir, et, avec ce fidèle serviteur, son esprit était sans espérances, 
a Cléry, disait-elle à part, le Roi est perdu : vous voyez, les plus modé- 
rés le regardent comme une victime nécessaire ; sa mort est un défi 
qu'ils veulent jeter à l'Europe ; ils le disent d'ailleurs.» C'est M. de Fir- 
mont qui a répété ces mots, qu'il tenait de Cléry. 

A la mort du Roi , madame Elisabeth mêla bien des larmes à celles de 
la Reine et de sa fille : c'était la même douleur. Quelques mois après, la 
Heine fut arrachée de ses bras et envoyée à la Conciergerie pour y at- 
tendre son jugement : sa mort était décidée. Madame Elisabeth ne put 



MADAME ELISABETH 19 

éviter, dans cette triste circonstance, l'interrogatoire que subit la Reine, 
et qui précéda le procès. Ce furent d'obscènes et exécrables questions 
puisées dans un rapport d'Hébert. Madame Elisabeth n'eut pas de paroles 
pour répondre , et se couvrit le visage avec ses mains; mais la Reine, 
bouleversée et inspirée tout à-la-fois , répondit à ces lâches outrages par 
un appel aux sentimens de toutes les mères présentes à l'audience. L'im- 
pression fut des plus vives : le tribunal n'eut plus qu'à frapper. «J'ai 
peut-être été trop loin, dit-elle le lendemain matin à M. Chauveau- 
Lagarde , lorsqu'elle le revit à la Conciergerie; je me suis perdue, mais 
comment se contenir ! v> Elle venait d'écrire une lettre admirable à Ma- 
dame Elisabeth pour lui recommander ses enfans. 

Depuis le mois de juillet, le Dauphin n'était plus avec elle. La Reine 
eut la tête tranchée le 16 octobre. Restée seule avec sa nièce, Madame 
Elisabeth reprit avec plus de zèle que jamais sa tâche de mère. 

Quel temps que celui-là ! Hébert , qui menait la Commune , fit changer 
le logement de Madame et de sa nièce : elles passèrent dans la grande 
tour. Madame n'eut plus pour chambre qu'une cuisine délabrée au troi- 
sième étage; les sales débris d'un évier furent sa table de toilette, et un 
vieux lit de sangles à moitié rompu reçut le soir le corps plein d'anxiété 
de l'angélique petite-fille de Louis XIV; quelques mauvaises chaises dé- 
paillées complétaient l'ameublement de sa chambre, et c'est au milieu 
de toutes ces privations et d'angoisses de toute sorte que Madame Eli- 
sabeth devint pour sa nièce la plus tendre mère , la plus vigilante insti- 
tutrice. Mais cinq mois après elle fut arrachée elle-même des bras de 
son enfant , et dut se préparer à mourir. En effet , un procès- verbal à la 
main, la Commune, ou Hébert était dictateur, grâce à son activité fu- 
rieuse, accusa la sœur de Louis XVI d'avoir conspiré par correspon- 
dance. C'était au mois de mai 94: réveillant à l'appui une accusation 
stupide d'octobre 92, relativement au vol des diamans commis au Garde- 
Meuble, on reproduisit comme démontrée une allégation de laquelle on 
avait à inférer celte lâcheté : « que Madame Elisabeth avait fait voler ou 
connu le vol, et fait passer ses diamans à ses frères. » Tout absurde 
qu'elle était , cette déclaration servit de base à l'accusation écrite qu'on 
lui communiqua le 20 floréal an n (9 mai 1794), par le ministère de 
l'huissier Monet. Celui-ci se rendit à la prison du Temple, vers les 6 heu- 
res et demie du soir ; il fut accompagné de l'adjudant-général d'artillerie, 
Fontaine , de l'aide-de-camp du général Henriot, Suraillé, et présenta 
aux membres du conseil , Eudes , Magendie, et Godefroy, une lettre de 
l'accusateur public Fouquier-Tinville, portant injonction de leur livrer 

*2 



«20 MADAME ELISABETH. 

la Sœur de Capet. S'étant présentés â la chambre des détenues , l'un 
d'eux appela à voix haute Elisabeth Capet! a Que voulez-vous de moi ? 
répondit-elle. — Suis-nous ï » Elle les suivit, et un fiacre la conduisità 
la Conciergerie. Elle fut menée deux heures après devant Fouquier-Tin- 
ville, qui l'interrogea avec saparole brusque, saccadée, avec celte haine 
irascible du pouvoir détruit qui le caractérisait. L'interrogatoire repro- 
duisit, non pas l'accusation écrite, mais ces fangeuses questions qui 
souillent le procès de la Reine. Madame, ou répondit avec calme, ou se tut, 
et fut digne d'elle-même. 

Le lendemain, Fouquierla traduisit au tribunal révolutionnaire avec 
1U autres personnes accusées de contre-révolution. Dumas présidait. Les 
débats furent grossiers, rapides, et Madame, à leur suite, unanimement 
condamnée à la peine de mort, ainsi que les 1k autres victimes qui lui 
furent adjointes; on comptait parmi elles des noms historiques : Loménie 
de Brienne, ex-ministre de la guerre; Mégret de Sérilly, ex-trésorier et 
son épouse, ainsi que la veuve de l'ex-ministre Montmorin. Madame Eli- 
sabeth écouta sans émotion la lecture de son arrêt. Depuis long-temps 
«la douleur de la mort était passée pour elle. » (Lord Russell.) 

Lorsqu'on la mena au supplice , les plus abjectes et les plus impudentes 
des femmes se pressèrent en rugissant autour des charrettes sanglantes 
pour insulter à sa noble sérénité : jamais son front modeste n'avait été 
plus pur et plus beau. Elle parlait souvent à une dame 1res âgée, placée 
à côté d'elle, qui ï'écoutait, on peut dire, avec piété et répondait rapide- 
ment à ses paroles par de respectueuses inclinations de tête. Les traits 
de cette dame marquaient combien elle était vivement flattée de l'hon- 
neur de s'entretenir quelques momens avec une si haute personne. La 
figure de Madame n'avait jamais été plus belle, d'après ce que m'a dit, 
après plus de 40 ans, un savant célèbre (M. Jomard , de l'ancienne 
expédition d'Egypte) qui l'a vue marcher au supplice. Sans être décolo- 
rée, elle était plus pâle qu'à l'ordinaire ; ses traits étaient calmes, et de 
temps en temps ses beaux cils couvraient son doux regard. On la recon- 
naissait entre tous à une dignité inexprimable. Madame parla pen- 
dant presque toute la route et sans se cacher à personne, avec une légère 
action qu'indiquaient les mouvemens de sa tête. Quelques mèches de 
ses cheveux s'étaient échappées et retombaient sur son front. 

Arrivés au pied del'échafaud, les amis de sa cause, qui allaient mou- 
rir avec elle, l'environnèrent encore de leurs respects. Ainsi, ces vingt- 
quatre victimes, en passant devant elle (réservée pour la fin de l'exécu- 
tion, et peut-être lorsqu'elle serait couverte de leur sang), la regardé- 



MADAME ELISABETH. 21 

rent avec douceur et s'inclinèrent. L'expression de ses traits leur répon- 
dait avec une affection sublime; jamais martyr ne fut plus beau : il 
semblait, dit un témoin révolutionnaire dont j'ai consulté quelques 
notes, qu'elle allait conduire cette cohorte au ciel ï 

Quand le sang des vingt-quatre fut épuisé, le bourreau s'empara ru- 
dement de la sainte de notre révolution, et le fichu qui couvrait son sein 
tomba, ce Au nom de votre mère, monsieur, couvrez-moi ! » dit-elle avec 
une expressive peine. Le bourreau obéit à cette voix: elle sourit et 
mourut ! 

Madame Elisabeth avait trente ans; elle était belle, d'une taille noble 
et gracieuse. Ses restes furent jetés immédiatement dans un cimetière 
commun près de Monceaux. 

J'ai entendu dire à un homme célèbre de la révolution, qui avait vu 
par hasard cette tragédie, cette admirable jeune femme marcher au 
supplice, qu'on apercevait dans la foule au moment où elle passa sur la 
place de la Révolution, un grand nombre de bouquets de roses, au point 
que l'air était imprégné de leur parfum. Quelques personnes avaient été 
vivement touchées par ce contraste vraisemblablement accidentel du 
lieu et de ces fleurs, ce Rien ne peut vous le peindre, disait-il, comme je 
l'ai vu. La même émotion était ressentie autour de moi. » Quel con- 
traste dans cette scène! Le supplice de cette belle et pure personne, la 
vue de la guillotine et du sang, les respects et le parfum de roses qui la 
suivirent jusqu'au pied de l'échafaud î 

Plusieurs écrits du temps, entre autres une brochure de Dussault, à 
laquelle j'ai fait quelques emprunts, ont consigné cette particularité. 

Fréd. Fayot. (1) 



»1) Voir le Dictionnaire de la Conversation , etc. , etc. 




©email mm cmmvmmj 



y> 



CARDINAL DE CHEVERUS. 



LEFEBVRE DE CHEVERUS ( Jean - Louis - Anne - Madeleine ) 
naquit à Mayenne le 27 janvier 1768. Il montra de bonne heure 
une vocation prononcée pour l'état ecclésiastique. Après les plus bril- 
lantes études au collège de Louis-le-Grand, il fut revêtu du sacerdoce , 
le 18 décembre 1790 , dans la dernière ordination publique qui eut lieu 
à Paris , sous le règne de Louis XVI. Nommé vicaire- général au Mans , 
peu de temps lui suffît pour s'y faire connaître et s'y faire aimer. Mais 
la marche rapide et violente des évènemens, le força bientôt à quitter 
cette ville. Il revint à Paris et n'échappa que par une sorte de miracle 
aux massacres de Septembre. A l'aide d'un passe-port délivré sous le 
nom de son frère , officier de la marine militaire , il parvint à se sous- 
traire aux proscriptions qui ensanglantaient alors la France , et se ré- 
fugia en Angleterre, vers le commencement de l'année 1793. Un mi- 
nistre protestant lui offrit un asile qu'il accepta : conduite qui honorait 
également deux hommes séparés par leurs croyances, mais rapprochés 
par leurs vertus. M. de Cheverus cherchait à se rendre utile en don- 
nant des leçons de mathématiques, lorsqu'un de ses amis, M. de Mati- 
gnon, qui résidait alors à Boston , fut instruit de ses infortunes, ce Venez 
aux Etats-Unis, lui écrivit-il, vous partagerez nos joies, nos peines, 
nos prières, nos travaux. y> M. de Cheverus partit. II rejoignit M. de 
Matignon à Boston , le 8 octobre 1796. Un respect universel environna 
bientôt les deux apôtres français ; on les cita dans tous les Etats-Unis 
comme des modèles d'amitié , de talent et de vertus chrétiennes. 

Ce fut à cette époque que M. de Cheverus, entraîné par son zèle pour 
la religion et son amour de l'humanité , résolut d'aller porter parmi les 
peuplades sauvages la lumière civilisatrice de l' Evangile. On sait fout 



24 CARDINAL DE CHEVERUS. 

ce qu'il faut aux missionnaires de venu , de foi , de courage ; on sait ce 
qu'ils ont de dangers à courir, de difficultés à vaincre. M. de Cheverus 
ne fut point effrayé des périls, et triompha des obstacles. Chaque fois 
qu'il rentrait à Boston, il était accueilli par les transports d'une joie 
unanime. On se rappelait que vers 1801 , dans la guerre des Etats-Unis 
contre l'Angleterre, on l'avait vu travaillant de ses mains aux fortifica- 
tions que les citoyens élevaient pour la défense de leur cité. 

En 1808, l'évcché de Boston étant devenu vacant, les catholiques de 
cette ville saisirent avec empressement l'occasion d'y appeler M. de 
Cheverus ; mais cette nouvelle dignité ne changea rien à la simplicité 
de ses manières. Il continua de se faire remarquer par cette charité et 
cette tolérance évangélique qui lui concilièrent les cœurs de tous les 
catholiques, et les suffrages même des protestans, dans un pays où 
l'opinion protestante était alors fort injuste et souvent tyrannique pour 
le culte romain. Mais telle fut l'estime qu'il sut inspirer aux Américains 
de la religion réformée , qu'une nouvelle église catholique étant de- 
venue nécessaire à Boston , ils souscrivirent tous pour la construction 
de cette église. M. de Cheverus avait acquis une autorité semblable à 
celle que les évêques chrétiens exerçaient dans la primitive Eglise. 

Les détails suivans ont été communiqués à l'auteur de cette notice 
par M. J. Milbert, un des plus dévoués et des plus utiles voyageurs 
français de notre époque. Dans ses excursions en Amérique , ce savant 
distingué a pu, mieux que personne, apprécier les douces vertus du 
prélat et recueillir sur son séjour aux Etats-Unis des particularités 
qui l'honorent. 

« C'est à New-York que j'ai eu le bonheur de voir pour la première 
fois M. de Cheverus. Engagé par sa réputation d'éloquence pastorale, 
j'assistai à une de ses conférences. Sa voix douce et pénétrante fit un 
tel effet sur moi , que dès-lors je conçus le désir de le connaître parti- 
culièrement. Me trouvant à Boston quelque temps après , j'eus le plaisir 
d'être présenté à cet homme respectable , qui m'accueillit avec la plus 
grande cordialité, et me dit, en me montrant l'unique chambre qu'il 
occupait dans la maison : ce Vous voyez le palais épiscopal ; il est ou- 
vert à tout le monde. » 

ce Tel est l'empire de la vertu sur tous les cœurs , que , dans cette 
grande cité , qui cependant renferme plusieurs sectes religieuses, le 
nom de l'évêque français était honoré dans toutes les bouches. Et, en 
effet, qui aurait pu ne pas vénérer ce ministre de l'Evangile, qu'on 
voyait sortir seul, à pied, à toutes les heures du jour et de la nuit, 



CARDINAL DE CHEVEKUS. 25 

pour aller porter, à plusieurs milles de distauee , aux affligés des eon 
solations , aux indigens des secours secrets , aux familles désunies des 
paroles de réconciliation. 

« Mais je devais éprouver moi-même jusqu'où pouvait aller son dé- 
voûment. L'année suivante, je fus atteint par la fièvre dangereuse qui 
souvent ravage cette contrée. A la première nouvelle de cet accident, 
accourut près de moi le consolateur que n'avaient pu retenir les 
craintes de la contagion. Durant ma maladie, je sentis souvent se ra- 
nimer ma main défaillante pressée par la sienne ; malgré mon accable- 
ment, je pus distinguer dans le ton de sa voix et dans l'expression de 
son regard, sa tendre sollicitude. Son cœur gagna mon cœur ; une élo- 
quence persuasive parvint à tranquilliser mon esprit peut-être encore 
plus malade que mon corps ; enfin ses visites réitérées , jointes aux soins 
de M. de Valnays, consul de France, et de sa fille, mes respectables 
amis, me rendirent à la vie. 

Le fait suivant qui n'a été mentionné jusqu'à présent dans aucune 
notice , nous a semblé tout-à-fait caractéristique. Peut-être l'artiste y 
trouvera-t-il un pendant à quelque trait touchant de la vie du bon 
archevêque de Cambray î La scène se passe au milieu des majestueuses 
forêts de l'Amérique du Nord ; les personnages ne sont pas l'auteur de 
Télëmaque, s'écariant de sa suite pour aller consoler le pauvre paysan : 
c'est Tévêque de Boston, à pied, au milieu des déserts , surpris et 
charmé de rencontrer son ami, le courageux naturaliste. Mais écou- 
tons l'excellent M. Milbert. 

« Dans l'été de 1820 , je revenais d'explorer les hautes montagnes des 
états de Vermont et de New-Hampshire ; j'étais lourdement chargé des 
collections d'objets d'histoire naturelle que j'avais recueillis dans cette 
excursion. Comme je suivais les bords pittoresques du Merimack, je 
fus rencontré par M. de Cheverus, qui faisait alors une tournée pasto- 
rale dans son diocèse. Surpris de mon état de fatigue, ce bon prélat, 
tout en louant mon zèle pour la science, m'adressa des reproches pleins 
d'affection. Puis il me dit : ce Asseyons-nous ici; montrez-moi vos ro- 
ches , vos crustacés , vos végétaux , toutes vos richesses. Vidons ce sac 
et vos poches aussi : je veux tout voir. » Mais je m'aperçus qu'en pa- 
raissant examiner avec soin ces productions naturelles qui n'avaient 
que peu d'intérêt pour lui, il en faisait deux parts , et je lui demandai 
pourquoi il agissait ainsi, ce Je fais à chacun notre part, me répondit- 
il ; ce second sac est pour moi. Gardez seulement votre portefeuille de 
dessins j je le veux ainsi, mon cher ami ! Nous allons marcher douce- 



2tf CAKD1NAL DE CiiEVERUS. 

ment jusqu'à Losn cil; delà, par le canal de Middlesex , nous parvien- 
drons sans fatigue jusqu'à Boston. » Et malgré tout ce que je pus faire 
pour m'y opposer, le bon évêque se chargea d'une partie de mes col- 
lections. » 

M. Milbert nous a aussi raconté un trait qui peint bien l'autorité 
morale qu'exerçait M. de Cheverus. Un jour, à Boston, plusieurs 
milliers de ces malheureux Irlandais , que l'oppression du gouverne- 
ment britannique et de l'Église anglicane , force chaque année à s'expa- 
trier , s'étaient soulevés et menaçaient gravement la tranquillité de la 
ville. La force armée n'aurait pu arrêter la sédition sans faire couler 
beaucoup de saug. Dans cette situation critique , les magistrats appel- 
lent M. de Cheverus comme un médiateur. Il se présente, n'ayant 
d'autres insignes de sa dignité que sa croix pastorale. A peine a-t-il 
adressé à ces hommes égarés quelques paroles, avec son éloquence 
simple , mais si persuasive , qu'ils tombent tous à genoux en lui deman- 
dant sa bénédiction, puis se retirent avec calme et en silence. 

M. Hyde de Neuville , envoyé aux États-Unis en qualité de ministre 
plénipotentiaire, s'était lié avec M. de Cheverus. A son retour, il pei- 
gnit à Louis XVIII, avec des couleurs si vives et si vraies, les vertus 
de ce prélat et la gloire qu'il était destiné à répandre sur l'épiscopat 
français, qu'une ordonnance, en date du 1 er janvier 1823, appela l'é- 
vêque de Boston au siège de Montauban. M. Milbert, qui hâta son 
retour pour accompagner son illustre ami dans la traversée , a donné , 
de leur voyage , un récit plein d'intérêt. 

a Au moment où l'apôtre de Boston se rendait sur le rivage pour 
s'embarquer à bord du paquebot le Paris, je le Yis entouré d'une foule 
d'habitans : les uns dans l'attitude d'un morne désespoir, les autres 
éclatant en sanglots, et déplorant la perte du vertueux prélat qui, 
pendant vingt-sept années , avait fait entendre dans ces contrées la voix 
de la véritable piété et de la tolérance. En vain le digne pasteur s'eifor- 
çait-il , dans une pareille occasion , de montrer de la fermeté, les larmes 
qui sillonnaient ses joues vénérables, décelaient la vive émotion que 
lui causait une séparation si cruelle. 

« Pour apprécier entièrement le caractère de M. de Cheverus , il me 
manquait encore de le voir dans cette situation où l'homme, subitement 
menacé de la mort, montre à découvert la faiblesse ou la force de son 
àme. Celte épreuve difficile lui était réservée. 

« Les témoignages de respect dont il avait été entouré au moment de 
son départ, lui furent continués parles passagers dans la traversée. Du 



CARDINAL DE CHEVERUS. 27 

milieu de cet Océan sur lequel nous naviguions vers la Fiance, chaque 
jour, à la face du ciel, il appelait notre attention vers le Créateur, 
« dont les regards, disait-il, ne nous avaient pas abandonnés, quoique 
nous fussions sur les eaux. 

« Une heureuse navigation nous avait favorisés, et bientôt nous 
allions toucher le sol de la patrie, quand tout-à-coup vint nous assaillir 
une des tempêtes les plus violentes qui aient jamais remué les profon- 
deurs de la mer. Maîtrisé par le vent et la fougue des flots , désemparé 
de son gouvernail et d'une partie de ses manœuvres , notre navire fut 
jeté sur les récifs qui bordent la Côte-de-Fer du Calvados. La nuit 
approchait : à chaque instant on entendait les flancs du navire heurter 
avec violence contre les rochers ; l'eau se précipitait de toutes parts 
dans la cale ; le plus grand trouble régnait parmi les passagers et avait 
déjà gagné l'équipage. Alors le prélat s'avance , et tous les yeux se tour- 
nent vers lui ; son calme imposant a commandé le silence : « Quand 
tous les moyens de salut, dit-il, sont enlevés à l'homme, il lui reste 
encore le recours vers le ciel; adressons-lui donc nos prières, et rece- 
vez ma bénédiction. » A ces paroles, la confiance et le calme renais- 
sent, et du bord de l'abîme monte vers le ciel la prière des naufragés : 
elle fut entendue. Vers dix heures du soir, un homme intrépide se 
montre sur la pointe des rochers , près de nous : c'était le brave Nell , 
maire du village d' Auderville ; profitant du moment où la mer se reti- 
rait, grimpant de saillie en saillie, il venait à notre secours, suivi des 
habitans de son village. Nous n'avions que le temps de les suivre, car 
la mer allait remonter i et alors plus d'espoir de salut. Nous abandon- 
nâmes à la hâte le bâtiment percé de toutes parts. Guidés ensuite dans 
l'obscurité à travers les rochers granitiques , et blessés continuellement 
par leurs pointes aiguës; épuisés de fatigue, à peine couverts de vête- 
mens en lambeaux et inond-és de torrens de pluie , nous parvînmes, avec 
des difficultés inouïes , au rivage où nous attendait la généreuse hospi- 
talité des villageois. Le vénérable curé d' Auderville reçut le prélat et 
le capitaine dans son modeste presbytère. 

« Nous séjournâmes deux jours chez ces habitans hospitaliers. Le 
dimanche, le digne évêque nous réunit dans l'église délabrée du village 
pour y rendre grâce à Dieu de notre salut inespéré. A cette occasion , 
il nous adressa une exhortation paternelle , dans laquelle il montra à 
découvert toute la beauté de son âme à-la-fois profondément religieuse, 
bienfaisante, et surtout tolérante envers tous les hommes, qu'il regar- 
dait comme ses frères. Son langage persuasif fut compris par toutes les 



28 CARDINAL DE CHEVERUS. 

inlelligences , et l'émotion qui se peignait sur le visage des habitans 
nous apprit que , aussi bien que nous , ils avaient été pénétrés du dis- 
cours du vertueux prélat. 

ce Bientôt la nouvelle de notre désastre se répandit dans les environs ; 
et, lorsque le pasteur se mit en route vers le nouveau troupeau qu'il était 
appelé à diriger, son voyage fut une véritable marche triomphale : par- 
tout il trouvait sur son passage une foule nombreuse, accourant pour 
saluer l'homme de Dieu précédé par sa renommée. » 

Le capitaine Robinson , qui commandait le paquebot le Paris , a sou- 
vent raconté, en parlant de son naufrage, un trait que nous croyons devoir 
ajouter au récit de M. Milbert : M. de Cheverus ne voulut se sauver qu'un 
des derniers, et quand il eut acquis la certitude que personne ne serait 
plus en danger de périr après que lui-ntême aurait mis le pied sur le 
rivage. 

La réputation de ses vertus et de la douceur de son caractère avaient 
précédé M. de Cheverus en France. Il prit possession du siège de Mon- 
tauban le 28 juillet 182A, et fut reçu comme en triomphe dans son nou- 
veau diocèse. Après la cérémonie de son entrée solennelle dans la ca- 
thédrale, le prélat, profondément attendri , monta en chaire où il pro- 
nonça , en présence d'un peuple immense des deux cultes , le discours 
suivant, qui fait si bien connaître son âme et l'éloquente simplicité de ses 
allocutions : 

«Mes chers enfans en Jésus-Christ, j'arrive enfin parmi vous. Que je 
goûte de bonheur à me trouver au milieu du troupeau chéri que la Pro- 
vidence a daigné me confier ! Votre empressement à me recevoir et à me 
donner des témoignages de votre amour filial me fait éprouver les plus 
douces émotions. Oui , mes enfans , mes amis , je suis votre père ; je viens 
veiller et pourvoir à vos besoins spirituels, et consoler ce diocèse du 
long veuvage de son premier pasteur. Pour alléger le fardeau de mon 
épiscopat, aimez-moi comme je vous aimerai toujours : votre attache- 
ment est pour moi un besoin nécessaire. Vous me l'accordez , car j'en 
trouve la preuve dans la joie que ma présence vous cause à tous, dans 
votre empressement d'accourir au-devant de votre pasteur. J'en trouve 
aussi la preuve dans les expressions affectueuses qui m'ont déjà été 
adressées, en votre nom, par le digne administrateur de ce diocèse, 
qui , justement honoré de la confiance de trois prélats , mérite complète- 
ment la mienne. J'en reçois également un témoignage éclatant de la part 
des chofs de cette ville, qui n'ont pas craint de transgresser les lois de 
l'étiquette pour voici- à la rencontre d'un nouveau citoyen, d'un nouvel 



CARDINAL DE CHEVERUS. 20 

ami. Je vous porte tous dans mon cœur. Père de cette grande famille , 
vous êtes mes enfans, et, avec plaisir, je donnerais ma vie pour votre 
bonheur et votre salut. 

« Il est une portion intéressante d'habitans dé ce diocèse qui , quoique 
étrangers à notre communion , ne sont pas moins dignes d'occuper une 
place dans mes affections. Pour eux aussi je veux être un père. Heureux 
s'il m'était donné de les réunir tous dans notre foi , comme nous devons 
les confondre dans notre amour ! » 

M. de Cheverus trouva bientôt une occasion éclatante de déployer les 
vertus qui l'avaient fait chérir partout où il s'était trouvé. On se rappelle 
celte terrible inondation qui envahit, au mois de janvier 1825 , la ville 
de Montauban, et jeta la consternation dans une population nombreuse. 
Le prélat, calme au milieu de l'effroi général , accueillit dans son palais 
toutes les victimes du fléau, sans distinction de croyances, et prodigua 
aux protestans ainsi qu'aux catholiques, tous les trésors d'une charité 
ardente et inépuisable. 

M. de Cheverus fut promu à l'archevêché de Bordeaux par ordonnance 
du 30 juillet 1826. Les habitans de Montauban ne purent, sans gémir 
profondément, le voir s'éloigner d'un pays où il avait opéré tant de bien 
et où il avait conquis tous les cœurs par son zèle vraiment chrétien , par 
sa douceur évangélique et cet admirable esprit de tolérance qui l'a fait 
comparer à Fénélon. Les habitans de toutes les classes, les protestans 
comme les catholiques, déploraient l'événement qui les privait d'un père 
tendre, d'un consolateur, d'un ami, d'un vrai ministre du Christ, doué 
de toutes les vertus apostoliques. Le maire de Montauban , au nom de 
tous les citoyens de cette ville , adressa une supplique au Roi pour qu'il 
leur conservât un si digne pasteur , mais leurs vœux ne purent être écou- 
tés. Avant de quitter son diocèse, M. de Cheverus fit une visite pastorale 
dans le canton de Lavit, le seul que le vénérable prélat n'eût pas 
encore fait jouir de sa présence. Une foule immense s'empressait 
autour de lui. A Lavit, où le curé de la paroisse lui exprimait le regret 
d'être, depuis six ans , privé d'église, et de ne pouvoir accueillir le chef 
du diocèse que sous une tente, l'illustre prélat répondit : « Les lieux sont 
d'une faible importance pour le culte du vrai Dieu , quand on l'adore en 
esprit et en vérité. Le Dieu d'Israël habita autrefois sous des tentes moins 
belles. Pour moi, durant trente années de séjour en Amérique, j'ai 
goûté peut-être plus de satisfaction encore à évangéliser les sauvages 
dans les bois que je n'en éprouve maintenant à prêcher les mêmes dog- 
mes, devant un monde plus poli , dans les plus belles cathédrales » 



30 CARDINAL DE CHEVERUS. 

A Bordeaux, comme à Moniauban, les vertus de M. de Cheverus, 
sa piété si touchante, cette charité qui ne repoussait personne, cette 
tolérance qui venait du cœur , le firent adorer de tous les habitans sans 
distinction d'opinion , ni de culte. 

Vers le commencement de l'année 1827, il se forma à Bordeaux une 
association philanlropique, ayant pour but l'extinction de la mendicité. 
Les hommes les plus recommandables de cette ville en faisaient partie. 
L'archevêque , ayant demandé à être compté au nombre des protecteurs 
de cette réunion , on lui fit observer que les Rabbins en faisaient partie; 
le digne prélat répondit que tous les pauvres, tous les malheureux 
étaient ses frères. Et toujours ses œuvres venaient répondre à ses 
paroles. Un jour, l'archevêque sortait de la cathédrale quand une 
mendiante, infirme et vieille , implora sa charité. M. de Cheverus lui 
glissa dans la main une pièce de cinq francs. « Monseigneur, lui dit 
alors son aumônier, qui marchait derrière lui , ce secours est mal placé : 
cette femme est Juive. — Juive! reprit l'archevêque; vous avez 
raison. Peu de personnes lui donnent; vous-même ne lui donnez rien, 
sans doute? Elle reçoit peu; elle a besoin de plus : donnez-lui toute ma 
bourse , monsieur. » Puis , s'adressant à la pauvre Juive avec la plus 
touchante affabilité : « Ma bonne femme, lui dit-il, je vous remercie 
de la confiance que vous avez eue en moi. » 

Elevé à la pairie avec le titre de comte , nommé commandeur ecclé- 
siastique de l'ordre du Saint-Esprit, M. de Cheverus ne laissa point 
s'altérer un seul instant cet esprit de douceur et d'humilité chrétienne 
auquel il avait dû son élévation et la vénération dont il était entouré. 
Ses prédications, qui étaient fréquentes, n'étaient que de simples allo- 
cutions toutes paternelles, tout évangéliques , sans aucun apprêt de 
style et d'éloquence : ces discours , vraiment partis du cœur , produi- 
saient un effet prodigieux et irrésistible. Appelé souvent par ordre du 
roi Charles X à présider les collèges électoraux, et notamment celui 
de la Mayenne où il était né, M. de Cheverus y fit toujours entendre 
des paroles de conciliation et de paix , et ne se mêla jamais de politique 
que pour en calmer les passions et en déplorer les erreurs. 

Tout entier aux devoirs de son ministère et à ses œuvres de charité , 
l'illustre prélat ne venait siéger qu'à regret à la Chambre des Pairs. Il 
disait souvent alors à M. Milbert : « Combien j'aimerais mieux, mon 
cher ami , qu'on me laissât dans mon diocèse ! » 

M. de Cheverus accepta, sans se plaindre, les conséquences de la 
Révolution de Juillet, et renonça, sans regret, aux titres et aux droits 



CARDINAL DE CHEVERUS. M 

politiques que la Restauration lui avait conférés comme à un des 
membres les plus marquans du clergé. Le mandement plein de can- 
deur et de sincérité, dans lequel il se félicitait d'être rendu tout entier 
à l'esprit de sa vocation et aux soins de son ministère , est encore pré- 
sent à tous les souvenirs. 

Lorsque , en 1832 , le choléra vint exercer ses ravages sur la France 
et jeter, parmi les populations, une terreur plus affreuse que la mort 
elle-même , ce fut pour M. de Cheverus une nouvelle occasion de mon- 
trer son admirable charité, et la puissance salutaire de l'autorité mo- 
rale dont il était revêtu. Pendant la durée de la terrible épidémie, le 
palais archiépiscopal porta l'inscription, si bien méritée d'ailleurs, de 
Maison de Secours. Les autorités civiles et militaires de Bordeaux 
firent en corps une visite au vénérable prélat , pour lui témoigner la 
reconnaissance qu'inspirait à tous les bons citoyens l'empressement 
qu'il avait mis à offrir sa propre maison , pour s'associer aux mesures 
prises par l'administration et faire taire par là les absurdes calomnies 
dont elles avaient été l'objet. En effet, le digne archevêque, se rappe- 
lant combien la voix des vrais pasteurs a d'inûuence sur les peuples, 
s'éleva avec une juste et sainte indignation contre des intrigues cou- 
pables et des rumeurs sans motifs : sa voix fut entendue. Le mande- 
ment qu'il publia, dans cette circonstance, est un modèle d'éloquence 
pastorale. 

M. de Cheverus lutta pendant quatre ans contre la nouvelle dignité 
à laquelle on voulait l'élever, la dignité de cardinal : il écrivait lettres 
sur lettres à l'ambassade de Rome , à la cour de France , pour qu'on put 
le dispenser de tous les embarras que nécessiterait inévitablement la 
splendeur du rang auquel on l'appelait. Tout fut inutile : il dut céder. 
On raconte que le Roi, en remettant à M. de Cheverus la pourpre ro- 
maine , lui dit avec cette aménité qui le caractérise : ce Je suis heureux, 
Monseigneur, d'avoir rétabli le cardinalat en France; et, dans l'état, 
actuel des esprits , je ne pouvais le faire qu'avec vous. » 

M. de Cheverus avait le pressentiment de sa fin prochaine : tous ses 
discours , depuis quelque temps , étaient empreints de cette sorte de 
tristesse et de mélancolie qui portaient son esprit à la prévision de sa 
mort. Quand on le complimentait sur sa nouvelle dignité : ce Qu'importe, 
répondait -il avec douceur, d'être enveloppé dans un lambeau de 
pourpre ou dans un drap blanc? » Vers ce temps , M. de Cheverus en- 
treprit une tournée pastorale dans son diocèse. Voici ce qu'on écrivait 
alors de Sainte-Foy : 



32 CARDINAL DE CHEVERUS. 

ce L'effet produit dans notre canton par le vénérable apôtre qui dirige 
l'archevêché de Bordeaux, a été trop remarquable pour que je ne m'em- 
presse pas de vous le signaler : c'est un exemple de ce que peut la vertu 
éclairée , même chez les hommes les plus dissidens , lorsque leur dissi- 
dence prend sa source dans la bonne foi et n'est pas un système. 

a A son arrivée à Sainte-Foy, où les notabilités catholiques ne sont 
pas en majorité , l'élan de la population a eu quelque chose de spontané, 
de sublime. Le clergé, les autorités , la garde nationale, musique en 
tête , trente jeunes gens à cheval , des plus notables du canton et dont 
la moitié au moins appartenait à la religion protestante, ont été au 
devant de ce prince de l'Eglise ; les canons, les cloches ont salué son 
entrée : rien n'a été négligé pour lui faire l'accueil le plus brillant et le 
plus respectueux à-la-fois. Mais ce qui surpasse toutes les démonstra- 
tions qui souvent s'adressent moins à l'homme qu'au rang qu'il occupe, 
c'est cet enthousiasme , que je n'essaierai pas de rendre , d'une popula- 
tion de dix mille âmes , qui était accourue de deux lieues à la ronde , 
pour jouir du bonheur de voir et d'entendre notre digne prélat. De 
toutes parts , de tous les rangs , de toutes les croyances , s'élevait un 
chœur d'hommages et de bonheur. Introduit dans l'église, le cardinal 
de Cheverus a adressé quelques paroles de paix , de fraternité et d'a- 
mour, qui ont été portées d'écho en écho jusqu'à l'extrémité de la ville , 
dont les rues étaient encombrées d'une nombreuse population. Le len- 
demain S. Em. a officié ponlificalement et donné la confirmation; tou- 
jours mêmes témoignages d'amour et de respect. 

ce Les dignes prêtres , préposés dans les diverses paroisses du canton 
à la direction du culte catholique , étaient rayonnans de joie : ils 
voyaient le résultat de leurs travaux , de leurs soins éclairés , du bon 
esprit qui les anime. Un d'eux , jeune prêtre de campagne dont S. Em. 
devait visiter l'église , a eu l'heureuse idée de se priver de l'honneur de 
la recevoir au presbytère, pour la placer dans une des maisons protes- 
tantes les plus distinguées et les plus recommandables du pays : elle y a 
été reçue avec toute la distinction possible. Tous les prêtres du canton 
et soixante autres convives y ont été réunis à un repas splendide. Cette 
idée toute chrétienne annonce une haute portée et fait honneur au ca- 
ractère de ce jeune ecclésiastique. » 

Les fatigues que M. de Cheverus avait essuyées dans cette visite pas- 
torale altérèrent assez gravement sa santé. Malgré son indisposition , il 
voulut assister au Te Deum chanté à l'occasion de l'attentat d'Alibaud. 
ce N'aurais-je que deux heures à vivre, dit-il au général Jamin , je veux 



CARDINAL DE CHEVERUS 33 

appeler les bénédictions du ciel sur le Roi et sa famille. » L'émotion et 
la fatigue que M. de Cheverus éprouva pendant cette cérémonie aggra- 
vèrent encore son état. Le 1U juillet, vers dix heures du matin, il fut 
atteint d'une attaque d'apoplexie qui , dès les premiers instans , laissa 
peu d'espoir de conserver ses jours. Aussitôt que la fatale nouvelle fut 
connue , toutes les rues, aux environs du palais, se remplirent d'une 
foule éplorée qui venait s'informer de l'état du digne archevêque. L'in- 
quiétude et la désolation étaient générales , comme le deuil devait être 
bientôt universel. 

Nous empruntons au Mémorial Bordelais du 19 juillet 1836, sur 
la mort de M. de Cheverus , les détails suivans , écrits sous l'impression 
de ce douloureux événement : 

« L'état alarmant dans lequel l'hémiplégie avait plongé depuis quel- 
ques jours Mgr de Cheverus ne laissait nul espoir de conserver des 
jours si chers à la France , au clergé de la chrétienté , et surtout au 
diocèse qu'il administrait avec tant d'onction , de piété , de douceur et 
de tolérance. Hier matin donc (18 juillet), entre six et sept heures, 
s'est éteinte sans convulsion , sans délire et avec tout le calme apparent 
d'un sommeil profond , cette précieuse existence. Monseigneur n'était 
âgé que d'environ soixante-huit ans : âge très court si l'on songe à tout 
le bien qu'il pouvait faire encore ; mais âge très long , quand on consi- 
dère tout le bien qu'il 3 fait î 

« Déjà une première atteinte du mal qui l'a frappé , mais antérieure 
de quelques jours à celle qui l'a emporté , avait fait pressentir à Mon- 
seigneur que Dieu allait le visiter, selon la belle expression anglaise. 
C'est ce pressentiment, sans doute, qui avait déterminé S. Em. à faire 
ses dernières dispositions. 

« Il ne nous a pas été donné de connaître les clauses particulières de 
cet acte suprême , et tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que les 
pauvres, les établisse mens de charité, surtout celui de la Miséricorde 
pour lequel S. Em. avait une prédilection particulière, s'y partagent 
tout ce qu'elle possédait. 

« Il avait été question d'embaumer le corps du digne prélat ; mais son 
exécuteur testamentaire , pieux interprète des intentions , ou plutôt de 
la répugnance souvent manifestée par le prélat pour toute opération de 
cette nature , s'est fait un devoir de respecter les volontés que , de son 
vivant, le cardinal avait si souvent exprimées. 

« Et pour prouver à quel point était portée chez le prélat celte sim 
plicité modeste et touchante, celte abnégation, cet éloignement du 



34 CARDINAL DE CHËVEAUS. 

luxe et du faste, il suffira de dire que, par son testament, il exprime 
formellement le vœu que , dans le cas où , surpris par la maladie durant 
une de ses missions évangéliques, il viendrait à décéder dans une de 
ses pauvres paroisses de village , il entendait être enterré dans le cime- 
tière de l'humble église, sans pompe, sans éclat, côte à côte avec le 
dernier pasteur du presbytère. Ce trait en dit plus que tous les éloges 
que nous pourrions consigner ici. 

« Il paraît certain que ce sont les fatigues de l'excursion tout apos- 
tolique faite dernièrement à Sainte-Foy, fatigues éprouvées par une 
température de 30 degrés, qui ont déterminé l'attaque à laquelle i! a 
succombé. La veille de sa maladie, il se confessa , puis se promena 
quelque temps dans le jardin de l'Archevêché , et remit au vénérable 
ecclésiastique, M. Soupre , chanoine, un papier cacheté, en lui disant : 
« Prenez : on ne peut savoir ce qui arrivera. 

ce C'est pendant la messe , qui , chaque jour depuis sa maladie , était 
dite dans ses appartenons, et au moment de l'élévation de la sainte 
hostie, après avoir salué son rédempteur, que Monseigneur a rendu 
le dernier soupir. » 

Ainsi est mort, le jour même de la fête de saint Vincent de Paul , ce 
prélat, parfait assemblage de toutes les vertus évangéliques du saint 
dont sa vie , toute remplie de bienfaits , d'amour et de charité , a si bien 
retracé les exemples ! 

G. -S. Trébutien. (i) 



(i) Le portrait en pied, peint d'après nature, par M. Ed. Pingret , artiste distingué et 
ami de M. de Cheverus, a servi de modèle pour le dessin de M. L. Dupré. 




""-ctU 






DTC 11 ŒAIR(QOT 



(£0999999999999999999999993999999999999999999999 



BÉTHIJNECHAROST. 



a Regardez ce petit homme, dit un jour le Roi à ses courtisans ; il n'a 
pas beaucoup d'apparence , mais il vivifie quatre de mes provinces ! » 
Le roi qui s'était honoré en prononçant ces paroles, c'était Louis XV; 
le petit homme, chétif et contrefait, c'était le bon DUC DE CHAROST, 
qui est mort citoyen Charost, maire du dixième arrondissement de Paris, 
sous le consulat (1800). Ses vertus et sa bienfaisance ont été en vénéra- 
tion à tous les cœurs honnêtes , mais son nom est déjà presque oublié. 
Nous ne parviendrons point à en faire un Homme célèbre ! Mais ce 
fut un Homme utile et l'histoire de sa vie ne peut que propager l'amour 
et la science du bien! 

Armand - Joseph de Béthune duc de Charost naquit à Ver- 
sailles le 1 er juillet 1728. Il se montra le digne descendant de Sully par 
une bienfaisance active et en consacrant son existence et sa fortune au 
bonheur de son pays. Ayant perdu , dès un âge fort tendre , son père et 
sa sœur, sa mère devint l'objet de ses affections , et elle en était digne. 
Il n'avait encore que huit ans, lorsque la peinture qu'elle lui fit d'une 
famille plongée dans l'infortune excita sa sensibilité : il lui remit trois 
mois de ses menus plaisirs , et cette première bonne action fut un sou- 
venir délicieux pour le reste de sa vie. Sesdélassemens annonçaient déjà 
l'excellence de son cœur : il avait à peine connu son père et sa sœur, et 
dans des notes qu'il traçait dans un âge aussi tendre et qu'il appelait ses 
Souvenirs, il cherchait à se les représenter, et leur adressait les expres- 
sions de la tendresse la plus touchante. 

En 1745 , le récit de la bataille de Fontenoy vint éveiller en lui l'amour 
de la gloire. Il entra à seize ans dans la carrière militaire et obtint bien- 
tôt un régiment de cavalerie. Ce régiment, prenant l'esprit de son chef, 

3. 



3e BETHUNE-CHAKOSÏ. 

se montra digne de lui : il donna le premier dans plusieurs>grandes oc- 
casions ; ce fut un de ses cavaliers qui mérita l'honneur de couper la 
première palissade lors de la prise de Munster. Le duc de Charost don- 
nait l'exemple de ce courage intrépide : au siège de la même place, il 
resta six heures dans une tranchée où l'ennemi voyait la moitié de sa 
troupe à découvert. Ce n'était pas assez pour lui de payer ainsi de saper 
sonne , il voulut encore s'instruire dans la théorie de son art, et ses con- 
seils furent souvent utiles au maréchal d'Armentières, son général. 

Mais ce fut surtout par ses bienfaits et par sa tendre sollicitude que 
le duc de Charost sut se concilier l'attachement des officiers et des sol- 
dats. Il tâchait de découvrir les moins favorisés de la fortune : lors des 
revues de l'insDecteur , il demandait pour eux des gratifications , et , 
lorsque le ministre les refusait, il les faisait payer de ses propres deniers, 
comme si ces gratifications eussent été réellement accordées. 11 feignit 
souvent d'avoir obtenu pour ses officiers des pensions qui étaient payées 
sur ses appointemens du gouvernement de Calais : c'était pour leur don- 
ner le plaisir de croire qu'ils avaient mérité l'attention du gouvernement, 
et plus encore pour leur cacher qu'ils devaient leur aisance à leur colo- 
nel. Les soldats qui se signalaient par des actions d'éclat recevaient de 
lui une gratification qu'il leur faisait payer régulièrement chaque mois. 
Il continua même à soutenir ceux de ses cavaliers qui sortaient du régi- 
ment, surtout lorsqu'ils étaient chargés de famille ; il les plaçait sur ses 
terres et trouvait moyen de leur procurer de l'emploi. 

Ses bienfaits recevaient un nouveau prix par la manière dont il les 
accordait. Un officier de mérite était sans fortune, et ses appointemens 
ne pouvaient lui suffire. Le duc de Charost obtint pour lui un des petits 
gouvernemens à la nomination du ministre de la maison du Roi ; il em- 
prunta lui-même pour cet objet une somme de 8,000 livres. Cet officier 
ne fut instruit de cet acte de générosité que sur le vu de la quittance de 
finance, et il eut la plus grande peine à faire accepter, par la suite, 
à son noble bienfaiteur le remboursement de cette somme. 

Pendant les cinq années qu'il fit la guerre , il s'honora par une foule 
d'actions qui seules auraient suffi pour lui acquérir un nom cher à l'huma- 
nité. Avant de rentrer en France , l'armée était ravagée par une affreuse 
épidémie ; le duc de Charost fit établir à ses frais, près de Francfort , un 
hôpital où beaucoup de malades furent sauvés. 

En 1758 , il fit porter son argenterie à la Monnaie, pour subvenir aux 
besoins de l'Etat, et répondit aux représentations de son intendant : «Je 
sacrifie ma vie pour ma pairie : je peux aussi sacrifier mon argenterie.» 



BETIÏUNE-CHAROST 

La paix de 1763 rendit le duc de Charost a une vie plus tranquille et 
mieux appropriée à son caractère, Dès 1765, dit un de ses biographes , 
il commença à faire des essais d'agriculture ; il s'occupa de la construc 
(ion de plusieurs routes qui traversent l'ancienne province de Berry ; il 
établit divers ateliers de charité à Ancenis, et contribua à l'amélioration 
de l'instruction publique dans sa province, en réunissant à un collège 
un bénéfice qui était à sa nomination. Il acheta et fit réparer une maison 
à cet effet, et dirigea l'instruction vers des objets alors trop négligés 
Il ne considéra jamais la prééminence que lui donnaient ses grandes 
propriétés seigneuriales que comme l'obligation sacrée de remplir les 
devoirs de père envers ceux qui étaient alors ses vassaux. Il sentit l'im- 
portance de faire un choix d'agens probes pour diriger ses affaires, et 
surtout de juges intègres dans les lieux où il avait le droit de jusliee 
seigneuriale : pour être plus libre dans ce choix , il ne balança pas à 
rembourser le prix des charges de tous les officiers qui dépendaieiu 
de lui. 

Vingt ans avant la révolution, il écrivit contre la féodalité , et abolit 
les corvées seigneuriales dans ses domaines; il forma un plan d'amor 
tissement de ses cens et rentes, convertit les banalités en abonnemens , 
et ne conserva , avec des droits modiques, que celle des fours communs. 
Enfin, il supprima un droit de minage qu'il reconnut injuste , quoiqu'en 
ec moment même on lui en offrît 10,000 livres de fermage, et il indem- 
nisa des censitaires qui, par erreur et à cause de la bizarre multiplicité 
des mesures employées, avaient payé à ses prédécesseurs une somme 
plus forte que celle qu'ils devaient légalement. 

Mais, pour cet homme vraiment admirable, c'était trop peu d'être 
juste. Il fonda dans chaque commune des secours annuels pour les indi • 
gens ; il se chargea (à Charost et à Mareuil ) des enfans abandonnés , et, 
les confiant à des cultivateurs, il pourvut constamment à leur entretien 
par des pensions décroissantes. Il établit à Roucy et à Meillant des sages- 
femmes , des chirurgiens et des pharmaciens pour les malades , ainsi que 
des secours extraordinaires contre la grêle, les inondations et les incen • 
aies. Long-temps avant la révolution, il avait fondé à Meillant un hô- 
pital richement doté : l'indigent y trouvait une retraite tranquille , des 
soins continuels et une existence assurée. 

On le vit plus d'une fois refuser d'être arbitre dans sa propre cause 
Sa parole était sacrée ; elle était pour ceux qui le connaissaient aussi 
sûre que l'engagement le plus authentique. Un jour, il fil volontairement 
le sacrifice de cent mille écus pour ne pas manquer à la promesse verbal» 



38 UETHUNE-CHAKOST. 

qu'il avait faite d'acquérir un domaine. Dans une autre occasion , il 
remboursa en numéraire la somme de 70,000 fr., qui lui avait été prêtée, 
quoique des circonstances particulières l'eussent déjà forcé de déposer 
cette somme en papier à la trésorerie nationale. 

Après tant d'actions de justice et d'humanité, le duc de Béthune- 
Charost ne croyait pas avoir encore rempli tous ses devoirs de citoyen : 
il pensa qu'il devait aussi se consacrer à l'amélioration des pays dont le 
sort lui était coniié par le gouvernement. Les actes de son administration 
publique ne font pas moins d'honneur à ses lumières qu'à la bonté de 
son cœur. Gouverneur de Calais dans une année de disette , il encoura- 
gea de ses propres deniers l'importation des grains dans ce port; lieu- 
tenant-général de Picardie, il fonda des prix sur les moyens de préser- 
ver les campagnes du iléau des incendies , de prévenir ou d'arrêter les 
épizooties, sur l'utilité des défrichemens, et enfin pour la culture du co- 
ton dans nos provinces méridionales. 

Le duc de Charost était doué d'une grande fermeté de caractère. 
Lorsque madame Dubarry fut en faveur, on fit de vains efforts pour 
qu'il sacrifiât à l'idole devant laquelle les courtisans se faisaient un 
devoir de courber la tête : il aima mieux s'exposer à perdre ses places 
et son crédit auprès du Roî , que de les conserver par cette action, qu'il 
regardait comme une bassesse. 

II avait combattu les corvées dans les assemblées provinciales ; il se 
prononça dans l'Assemblée des Notables pour l'égalité de répartition 
des charges publiques. La révolution arriva, et, comme tant d'autres, 
il crut , en y prenant part, travailler à la régénération du pays. Il fil un 
don volontaire de cent mille francs, avant le décret sur la contribution 
patriotique. Enfin, il était tout préparé aux pertes qu'il fut obligé de 
supporter dans la suite , et il dit lui-même qu'il n'a pas éprouvé de 
regrets pour la diminution de ses revenus, dans un moment où les 
besoins de la patrie exigeaient de si grands sacrifices de la part de tous 
les citoyens. 

En 1792 et 1793, l'émission des assignats, jointe à plusieurs autres 
circonstances, augmenta considérablement le prix du bois, ainsi que 
de beaucoup d'autres denrées ; Bélhune-Charost eut le soin d'affecter 
sur ses coupes un triage pour la commune de Saint-Amand; il donnait 
son bois au prix le plus modique , sous la condition expresse que les 
marchands ne le revendraient pas plus cher que les années précé- 
dâmes. 

Pendant le règne de la Terreur, Béthune-Charost fut jeté dans les ca- 



BETHUNE-CUAROST. 39 

cliots avec tant d'autres victimes de ces temps désastreux. En vain , pour 
éviter l'orage, il s'était retiré à Meillant où ses bienfaits l'avaient fait 
adorer. Un ordre du Comité de Salut public vint l'en arracher. Les 
prières des malheureux, qui voulaient le retenir, ne purent faire révo- 
quer cet arrêt; alors leur douleur ne connut plus de bornes. Le gen- 
darme qui l'accompagnait fut forcé lui-même de mêler ses larmes ;i 
celles de tous les indigens qui pleuraient leur père. Sensible à ce témoi- 
gnage d'humanité, le duc de Charostne parlait jamais, sans attendris- 
sement, de celle arrestation. Il passa six mois à la Force, et ne recouvra 
sa liberté qu'au 9 thermidor. Il n'est pas inutile de remarquer que , dans 
les certificats qui lui furent délivrés par les comités révolutionnaires, 
il était appelé le Père de V Humanité souffrante et X Homme bien- 
faisant. 

A peine rendu à la liberté, Bélhune-Charost continua de se signaler 
par de nouveaux bienfaits. ïl se retira sur ses propriétés dans le dépar- 
tement du Cher. ïl trouva les travaux qu'il avait entrepris suspendus ; 
les améliorations qu'il avait faites staiionnaires et devenues inutiles; 
l'hôpital qu'il avait fond»; était détruit par la confiscation du bénéfice 
qu'il y avait affecté. ïl entreprit de tout réparer et se livra à celle œuvre 
avec auianl de zèle que de succès. 

« Tous les perfeciionnemcns en agriculture, » dit M. Silvestre, dans 
une Notice à laquelle nous avons déjà fait beaucoup d'emprunts , ce tien- 
nent moins à des inventions nouvelles qu'à l'inlroduclion de pratiques 
reconnues utiles dans certains pays, et qui peuvent s'appliquer avec 
avantage dans d'aulres contrées semblables où leur usage est encore 
ignoré. Aussi le duc de Bélhune-Charost fut plus utile en créant une 
Société d'Agricullure à Meillant, et en y répétant des expériences sur 
la quantité et la qualité des semences, sur l'emploi du chaulage pour 
détruire la carie qui attaquait la plus grande partie des grains du dé- 
partement , sur les avantages qui peuvent résulter de l'usage de la faux 
sur celui de la faucille, en rédigeant un vocabulaire pour les termes 
eti usage, et une description topographique, rurale et industrielle, 
que s'il avait trouvé un procédé particulier de culture ou inventé une 
machine nouvelle. 

« ïl avait remarqué que l'araire, espèce de charrue employée dans 
le déparlement du Cher, et qui ne fait qu'effleurer la terre, ne conve- 
nait pas au sol compacte de ce département; il y substitua la charrue 
de la Brie; et, pour en répandre l'usage, il en donna plusieurs, comme 
récompense, à divers cultivateurs. 



.Ml 



UÉTHUNE-CKAROST. 



ce Les prairies artificielles étaient alors peu cultivées dans son can- 
ton. Le morcellement et le mélange des propriétés étaient un obstacle 
à leur propagation. Il fit venir des graines qu'il répandit dans le pays; 
il proposa un prix sur les moyens de concilier leur emploi avec le 
respect dû aux propriétés. Les meules à courant d'air étaient incon- 
nues : il montra l'usage de ce procédé , qui remédie aux inflammations 
spontanées. Enfin , il donna , le premier en France , l'exemple utile de 
consacrer un domaine à des expériences d'économie rurale. Il avait 
senti le bien que de pareils établissemens pouvaient procurer à l'agri- 
culture. 

« Les laines étaient une des plus importantes productions du Berry. 
On sait que , de tout temps , la partie haute de cette province retira des 
produits de ses moutons la plus grande partie de ses ressources pécu- 
niaires; mais des brebis faibles et de petite stature, des laines gros- 
sières, des bergeries malsaines et point aérées, une ignorance absolue 
du croisement des races, firent sentir au duc de Béthune-Charost tout 
l'avantage que pouvait promettre une amélioration dans cette partie. Il 
fit venir un troupeau de race espagnole; il étudia la manière de le 
nourrir , de le conserver , de le naturaliser dans ce pays , et d'obtenir 
de prompts résultats par un croisement dont il propageait la méthode 
dans son voisinage , en prêtant gratuitement ses béliers , et en en don- 
nant même en prix à ceux des propriétaires qui avaient les plus belles 
brebis. On lui doit d'avoir le premier renversé par des expériences 
exactes ce préjugé, ou cette assertion malveillante, que les moutons 
espagnols ne peuvent pas, dans nos climats, prendre l'embonpoint 
nécessaire, et qu'ils y sont sujets à la mortalité. Et il éprouva peut-être 
une des plus douces jouissances lorsqu'il vit les moutons qu'il avait 
élevés devenir, à la quatrième génération, presque aussi beaux que les 
mérinos d'Espagne. 

ce Ce n'était pas assez pour lui d'améliorer la qualité des laines : son 
esprit administrateur voyait avec peine que les départemens voisins les 
achetassent brutes, et vinssent ensuite les revendre fabriquées, faisant 
ainsi sur celui du Cher le profit de J'industrie. Il forma le projet d'établir, 
dans l'arrondissement de la Société de Meillant, une filature et une 
fabrique de couvertures pour employer, sur les lieux, les matières 
premières, et fournir du travail aux indigens. Il avait déjà fait venir 
plusieurs métiers, connus sous le nom de Jennys. Bientôt après, il 
proposa un prix peu!' l'ouvrier qui aurait fabriqué, sur les lieux, le 
plus grand nombre de i ; ; - «nui' - -;<• laine 11 nv se réservait pour liv 



BETHUNE-CHAROST 4 1 

que la satisfaction de faire toutes les avances de létablisscnieni 

a Ce même exemple si précieux et d'une application si utile à l'ad- 
ministration générale de la République , il le donna aussi pour la fabri- 
cation des toiles à voiles, dont il existait très anciennement une fabrique 
à Bourges. Cette manufacture avait le double avantage d'employer , sur 
les lieux mêmes , les chanvres que la province fournissait abondam- 
ment, et de soutenir des familles pauvres auxquelles on confiait les 
matières premières. La loi du Maximum, en dégarnissant les ateliers, 
avait ruiné les entrepreneurs; ils attendaient du gouvernement un 
secours provisoire que Bélhune-Charost sollicita vivement pour eux , 
et qu'une fabrication abondante les eut bientôt mis en état de rem- 
bourser. 

a II savait qu'un pays ne devient riche que par l'échange de son su 
perflu contre du numéraire ou tes objets qui lui manquent : aussi s'ap- 
pliqua-t-il particulièrement à favoriser les moyens de communication. 
Les routes et les canaux de navigation excitèrent son zèle , et lui firent 
faire les plus grands sacrifices. Un député de ce département disait que 
l'administration était honteuse d'avoir si peu contribué à la confec- 
tion des routes , pour lesquelles Béthune-Charost avait employé des 
sommes considérables. Enfin , dans le département du Cher, il n'existe 
pas un établissement public, pas une route praticable , auxquels il n'ait 
contribué ou qu'il n'ait entrepris. 

ce Un canal important avait été projeté du Bec-d'Allier à la rivière du 
Cher ; il devait , en traversant le département du Cher, rendre la navi- 
gation jusqu'à Nantes possible pendant neuf mois, tandis que la Loire 
n'est navigable que six mois au plus. Ce canal aurait été une source de 
prospérité pour le département du Cher; aussi sa construction devint - 
elle l'objet de la constante attention et des sacrifices de Béthune-Cha- 
rost. En 1785, il en fit lever les plans à ses frais ; il s'engagea à fournir des 
fonds supplémentaires considérables lorsque la construction de ce canal 
serait commencée. Enfin , il a donné sur toute la navigation intérieure; 
du département du Cher, un vaste projet dans lequel les points corres- 
pondans avec des moyens généraux de communication , se trouvent 
indiqués. » 

Rien n'était étranger à son zèle. Ses forges , dont il perfectionna les 
procédés, devinrent un modèle pour toutes celles de la France; il fit 
des plantations sur les grandes routes; il étendit dans le département 
du Cher, la culture de la vigne et du chanvre; il y introduisit celle du 
lin , du colza , de la rhubarbe , du pastel , de la garance et du tabac ; 



42 



BÉTHUNE-GHAROST. 



il s'occupa aussi avec succès de l'éducation des abeilles et des animaux 
domestiques, ainsi que de l'amélioration de la race des chevaux. Pour 
reconnaître l'emploi qu'il devait faire des diverses terres de ses do- 
maines, soit comme engrais, soit pour la fabrication des poteries , il eu 
fit faire l'analyse , et il en trouva de très bonnes pour ce dernier usage. 
Un de ses projets favoris était de parvenir à reconnaître la nature et la 
composition des terres par une analyse à la portée de tous les cultiva- 
teurs, et de déterminer d'après cette connaissance et l'inspection des végé- 
taux qui croissent spontanément, quelles étaient les espèces de plantes 
qu'on pouvait cultiver avec le plus d'avantage. Il s'était servi pour re- 
chercher les terres propres aux poteries, d'une sonde d'environ 50 pieds 
qui était alors loirt- à-fait inconnue dans le pays, et dont il fit présent à la 
Société d'Agriculture de Meillanl. Il publia un Résumé des Vues el des 
premiers Travaux de celle société. Il rédigea des Vues générales sur 
V Organisation de V Instruction rurale ; des Mémoires sur les moyens 
de détruire la mendicité, sur les moyens d'améliorer dans les campa- 
gnes le sort des journaliers, sur le projet d'une caisse rurale de secours. 
Il proposa aussi la réimpression des bons livres d'agriculture dans le 
dessein de les répandre à bas prix dans les campagnes. 

On a souvent répété que les hommes ne manquent jamais aux cir- 
constances. Ne serail-il pas plus vrai de dire que les circonstances ne 
manquent point aux hommes qui savent les faire naître? En effet, 
Béthune-Charost , à lui seul , vivifie tout le pays qui l'entoure. Peut-être 
que s'il eût été à la tête de l'adminislration générale, ses vues se se- 
raient encore agrandies, et le gouvernement aurait profilé des idées 
d'utilité publique qu'il concentrait dans un canton et qui étaienl, pour 
la plupart, susceptibles d'être généralisées. 

Aucun sacrifice ne lui coûtait, et sa fortune immense semblait à peine 
pouvoir suffire à ses bienfaits. Dès qu'un établissement présentait des 
vues utiles, il en devenait le soutien. Il fut à Paris, un des fondateurs 
delà Société Philantropique , de l'Institution des Aveugles travail- 
leurs, du Lycée des Arts, de l'Association de Bienfaisance judi- 
ciaire, origine des bureaux de conciliation, et qui aidait de ses con- 
seils et de sa bourse le faible à soutenir de justes droits contre l'op- 
presseur opulent. 

A peine le nom et l'exemple de Rumfort eurent-ils rappelé l'usage 
des soupes économiques, qu'on devait alors aux efforts charitables des 
dignes pasteurs de Sainte-Marguerite et de Saint-Roeh, et qui déjà 
avaient été indiquées et pratiquées par Vauban ; à peine cette oeuvre 



% 



BÉTHUNE-CHAROST. 43 

de bienfaisance , à la faveur d'une livrée étrangère , eut-elle excilé 
quelque intérêt, qu'on vit Béthune-Charost faire de puissans efforts 
pour la fixer parmi nous. Il fut jusqu'à sa mort président de cette ad- 
ministration. 

Lorsque le plus affreux vandalisme était déchaîné contre nos anciens 
monumens , quelques hommes , amis des arts , se réunirent pour arrêter 
le cours de ces stupides et sacrilèges profanations. Béthune-Charost 
fut un des premiers à faire partie de celle réunion ou Société des Amis 
des Arts, dont il devint le plus ferme appui, après la mort de De 
Wailly, qui eut la gloire d'en être le fondateur. 

Béthune-Charost qui savait répandre le bonheur loin de lui savait 
aussi le fixer dans sa maison. Il avait réuni autour de lui ses parens 
avec tous ceux d'une épouse vertueuse , et il en vivait adoré. Cette fa- 
mille isolée au milieu du tourbillon des passions et de la corruption du 
temps, conservait des mœurs patriarcales. Quoique nombreuse, elle 
vivait dans la plus étroite union : l'amour et la vénération pour son 
chef, le désir de lui plaire et de l'imiter, faisaient sa constante occu- 
pation. 

Après le 18 brumaire, Béthune-Charost fut nommé Maire du dixième 
Arrondissement de Paris. Un de ses collègues dit alors : « Sans doute il 
pouvait occuper une place plus éminenle ; mais toujours ami du peuple , 
la place qui convient le mieux à son caractère , est celle qui l'en rappro- 
che davantage. » Il était aussi un des administrateurs de l'Institution 
des Sourds-Muets. C'est en remplissant ces fonctions qu'il devait ter- 
miner son admirable carrière de bienfaisance et de bonnes œuvres. La 
petite-vérole exerçait ses ravages sur ces jeunes infortunés : Béthune- 
Charost ne l'avait point eue et la craignait. Mais il peut être utile, rien 
ne l'arrête : il entre dans l'enceinte où règne la contagion, il en est 
atteint, et succombe bientôt à cette cruelle maladie (27 octobre 1800). 

La mort de ce grand citoyen fit répandre des larmes à tous ceux qu; 
l'avaient connu, et produisit dans cette immense cité une douleur 
qu'on pourrait dire universelle. Le préfet de Paris, les maires, plu- 
sieurs membres des sociétés savantes, et une foule d'autres citoyens, 
crurent devoir mêler leurs larmes à celles de sa famille ; et quatre dis- 
cours prononcés dans cette cérémonie , attestèrent combien l'homme 
qui en était l'objet avait de droits à l'estime et à la reconnaissance pu- 
bliques. 

Le corps du duc de Béthune-Charost fut transporté à Meillant , qui 
avait été son séjour de prédilection : sa maladie y était à peine connue, 



; , lîÉTHUNE-CHAROST 

lorsque l'arrivée de son cercueil vint enlever tout espoir aux habi- 
tans. Alors la douleur fut au comble : les temples se remplirent de 
malheureux qui venaient prier pour leur père commun ; les communes 
voisines voulurent se réunir afin de donner des témoignages de vénéra- 
tion à sa mémoire ; les habitans qui se rencontraient sur les routes n'o- 
saient s'interroger , des larmes involontaires apprenaient bientôt que 
Béthune-Charost n'existait plus. 

Le jour où la terre s'ouvrit pour recevoir les restés de cet homme 
bienfaisant fut pour le pays un joui 1 de deuil public. Le peuple, accom- 
pagné de ses magistrats et de tous ceux qui avaient été attachés au duc 
de Béthune-Charost, se porta en foule pour lui rendre les derniers 
devoirs ; chacun voulait se charger du fardeau de sa dépouille mor- 
telle ; tout ce que l'attachement et la reconnaissance peuvent inspirer 
de piété et de recueillement parut dans cette funèbre cérémonie. Des 
larmes abondantes arrosèrent sa tombe : il semblait que tout espoir de 
bonheur s'était éteint avec celui qu'elle renfermait. Pendant cette 
journée, les boutiques furent volontairement fermées et les travaux 
publics suspendus ; on voulait attester d'une manière solennelle corn 
bien la douleur était immense et générale. 

Une souscription fut ouverte par le préfet du département du Cher, 
pour élever un monument à la mémoire de cet illustre bienfaiteur de 
Thumonité. 

Le plus beau monument à Béthune-Charost eût été de rendre populaire 
le souvenir du bien qu'il a fait et de celui qu'il a tenté. Mais quand le 
peuple a pleuré sur un cercueil , c'est déjà beaucoup ! Les masses ne 
lisent point , et les récits des vieillards s'effacent. Pendant la vie et après 
la mort, qu'est-ce donc que la popularité , si elle a duré si peu pour un 
tel homme! 

A. Jarrt db Mahcy. 




ÏÏMI(S)Pï im (OTJKSmr 



2-v* C4J Ou. Lr* 



r 



W 9Q Q U i 



SIMON ET ORIGET. 



Le bon curé SIMON et le charitable docteur ORIGET, l'ami, l'émule 
du vénérable pasteur qui l'associait à ses bonnes œuvres , voilà deux 
noms que les habitans de la ville de Tours ne prononcent pas sans émo- 
tion, et qu'ils ne séparent jamais! L'exemple des habitans de Tours 
est devenu pour nous une loi : nous offrons réunies les images de ces 
deux amis à tous ceux qui pensent , comme nous, que le culte voué à la 
mémoire des bienfaiteurs d'une ville ne doit pas être limité à l'enceinte 
de ses murs. 

Et quelle association d'ailleurs que celle de ces deux hommes, le 
Prêtre et le Médecin , la parole de Dieu et la science des hommes , unies 
pour soulager les souffrances de l'humanité ! 

Il est vrai , et je ne crains pas de déclarer que , déjà plusieurs fois , on 
m'a presque sérieusement adressé le reproche d'introduire beaucoup de 
prêtres catholiques dans le Recueil que j'ai fondé : d'autres personnes 
se plaignent au contraire d'y trouver beaucoup de protestans ! A ces ac- 
cusations, qui ont le tort ou plutôt le mérite de se combattre et qui , je 
crois , s'entredétruisent , quelle peut être notre réponse , sinon qu'il 
s'en faut de beaucoup que nos listes de prêtres d'une éminente charité 
soient encore épuisées, non plus que celle des médecins bienfaisans? 

Autre observotion , que parmi les souscripteurs à notre Recueil , nous j 
comptons un bien petit nombre de prêtres, mais beaucoup de mé- 
decins ï Que pourrait-on encore conclure de ce fait ? 

Ce n'est pas que l'histoire des deux bienfaiteurs de l'ancienne capitale 
de la Touraine présente une grande variété d'évènemens , mais les lar- 
mes de toute une ville sur la tombe de deux vieillards sont plus éloquen- 
tes , à notre avis , que les récits les plus dramatiques ! 

Né à Tours, le 28 juin 1741, de parens recommandables par leurs 
vertus et par la considération dont ils jouissaient, Simon (Nicolas) 



46 SIMON ET ORIGET. 

eut pour premiers maîtres les bons Frères de la Doctrine Chrétienne, 
pour lesquels il conserva toute sa vie le plus vif attachement. Ses goûts , 
ses discours , annoncèrent en lui de bonne heure une sainte vocation. Il 
fit de rapides progrès dans les lettres et dans la théologie. A peine eut- 
il été promu aux ordres sacrés , que le chapitre de l'insigne église de 
Saint-Martin l'appela à siéger dans son clergé. 

Il commença l'exercice des fonctions pastorales dans la paroisse de 
Saint-Saturnin , et ce fut alors que les premiers coups de la persécution 
vinrent le frapper : il les reçut avec résignation. Prêtre du Dieu de pa- 
tience et de douceur, il n'abandonna le troupeau qui lui avait été confié 
qu'après y avoir été contraint par la force. Arrêté dans l'asile qu'on s'é- 
tait empressé de lui offrir et où il ne cessa pas encore d'exercer sa cha- 
rité , il fut conduit de prison en prison et enfin condamné à faire nombre 
parmi les victimes entassées sur ces vaisseaux où elles n'attendaient que 
la mort. Là encore, il devint une seconde providence pour ses compa- 
gnons d'infortune. Sa bourse et celles de tant d'amis dont il disposait 
furent ouvertes à tous ceux qui n'avaient pu emporter en captivité que 
le souvenir de leurs malheurs! 

Enfin, les prières de ces nouveaux confesseurs de la Foi ayant été 
exaucées , leurs fers furent brisés. L'abbé Simon vint recevoir dans sa 
ville natale la récompense de ses vertus. Les autels venaient d'être rele- 
vés. Le vénérable cardinal de Boisgeliu nomma l'abbé Simon curé de la 
nouvelle paroisse qui s'établit à l'église métropolitaine , sous l'invocation 
du grand Saint-Martin. 

Pour exposer tout le bien qu'il fit dans cette nouvelle dignité , selon 
les paroles d'un des plus recommandables habitans de Tours , il suf- 
fira de rappeler qu'il n'y a pas une classe de la société qui n'ait reçu 
d'innombrables preuves de sa charité et de sa tolérance. L'aménité de 
son caractère et la justesse de son esprit le rendaient le juge naturel et 
l'irrésistible pacificateur des familles : tout cédait aux accens de son 
cœur. En faveur des pauvres, dont il était le père, son éloquence n'é- 
tait pas meins entraînante. L'existence de ce vénérable pasteur a été 
pour nos pères, pendant plus de soixante années, l'objet d'une juste 
admiration et d'une vénération profonde! Et si l'asile qu'il a ouvert 
pour y recevoir l'indigence malade (nous continuons de citer les pa- 
roles de notre honorable correspondant) ne disait pas assez qu'il existe 
un monument de sa pieuse libéralité , nous demanderions ici que le 
marbre ou l'airain rappelât, au milieu du temple où il reçut le saint 
ministère, le jour malheureux qui enleva aux habitans de Tours le 



SIMON ET ORIGET. 47 

j)lus généreux des bienfaiteurs, le fondateur du petit Hospice de 
Saint Gatien, de la Communauté des sœurs de Saint-Vincent, etc. 

Le bon curé Simon rendit son âme à Dieu, le 18 mai 1822, à fâgc 
de quatre-vingt-un ans! 

Ce fut presque au môme âge que le docteur Jean Origet, né à Li- 
moges, le 6 octobre 1749, mourut le 12 mars 1828, à Tours, où il 
exerçait son art depuis plus de quarante ans. C'était un de ces prati- 
ciens sages et instruits qui consacrent modestement leur carrière au 
soulagement de leurs semblables, et qui savent préférer lés bénédictions 
des babitans d'une ville de province à une vaine renommée qu'ils auraient 
pu poursuivre ailleurs. La considération dont a joui toute sa vie cet 
ami de l'humanité, l'amour et le respect qu'avaient attiré sur sa per- 
sonne sa bouté et sa bienveillance sans bornes, l'ont rendu à sa mort 
l'objet de regrets universels. Non content des soins utiles et affectueux 
qu'il prodiguait à ses malades, il les aidait encore, quand ils étaient 
dans le besoin, de son crédit, de sa bourse : aussi existait-il d'intimes 
et touchans rapports entre le docteur Origet et le curé Simon. Pres- 
que octogénaire et , malgré son grand âge , continuant de porter les 
secours de son art aux indigens, le bon docteur tomba d'une échelle: 
cette chute hâta sa mort. 

La perte de M. Origet a été vivement sentie par tous, et la Société 
médicale de Tours, dont il était le doyen et le président, a voté par 
acclamation l'érection d'un monument à sa mémoire. Sa famille, ainsi 
qu'une grande partie des habitans de la ville qu'il avait adoptée , s'est 
empressée de s'associer à cette œuvre de reconnaissance, et le monu- 
ment qui atteste des regrets mérités a été inauguré le 9 décembre 1828. 
Honneur aux habitans de Tours qui ont donné cet exemple î 

L'extrait suivant du testament du médecin Origet nous a paru digne 
de mémoire : 

ce J'invite toutes les personnes qui , par elles-mêmes ou par fait de 
succession , me devraient des honoraires , d'en remettre le montant , 
évalué au tarif de leur conscience et de leurs moyens, à MM. les curés 
de leurs paroisses, pour que ces messieurs en fassent les actes de 
bienfaisance qu'ils jugeront à propos, interdisant à mon légataire 
universel ou à ses ayant -cause toutes demandes ou poursuites envers 
qui que ce soit, et, pour que personne n'en ignore, mon légataire 
universel fera insérer, dans le Journal des Affiches de Tours , ma pré- 
sente volonté. » 

A. Jarry de Maincy. 




«mm® imxii^st. 



OQQQ®®0Q9999®&®®99®®®Q®®9&-d£'33399O9O®9&9O 33-3^1* 



BERNARD PALISSY. 



BERNARD PALISSY, né vers l'an 1699, nous apprend lui-même qu'il 
vint au monde dans le diocèse d'Agen. Il résulte des recherches faites par 
M. de Saint-Amans, que ce grand homme naquit près de Biron, village 
du déparlement de la Dordogne , aux environs de Monpazier. Ses pa- 
rens , malgré leur pauvreté , lui firent apprendre à lire et à écrire , ce qui 
était beaucoup pour ce temps-là. Un arpenteur, venu dans le pays pour 
en lever le plan et établir le terrier, frappé de l'intelligence de cet enfant 
et de l'attention toute particulière qu'il mettait à suivre ses travaux , ob- 
tint de sa famille de l'emmener avec lui à Monpazier pour lui enseigner 
gratuitement son état. Bernard fit de rapides progrès dans la géométrie 
pratique ; et, s'il faut en croire quelques mots jetés au hasard dans ses 
ouvrages, il était souvent chargé par les tribunaux de dresser le plan 
des lieux dont on avait besoin pour le jugement des procès. Outre cela, 
comme il avait appris tout seul à peindre, il s'occupait de peinture sur 
verre, et il vivait ainsi dans une honnête aisance, recueillant mille no- 
tions d'histoire naturelle, dans les voyages auxquels sa place d'arpenteur- 
juré l'obligeait. On l'appelait aussi de toutes parts pour orner les églises 
et les châteaux. 11 voyagea de la sorte dans toute la France, et étendit 
ses courses depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin, depuis les côtes que baigne 
l'Océan jusque dans le pays de Clèves. Il s'occupait d'architecture et de 
la recherche des terres les plus propres à faire de belle poterie ; il aimait 
à visiter les laboratoires de chimie et à pénétrer dans les procédés in- 
dustriels alors en usage. Mais c'est la nature et ses merveilles qu'il s'at- 
tachait surtout à étudier. «Ne sachant ni grec ni latin, dit-il, n'estant 
ny grammairien, je n'ay point eu d'autre livre que le ciel et la terre, 
lequel est connu de tous , et est donné à tous de connoître et lire ce beau 
livre. » — ce Au surplus , » ajoute-t-il dans son style qui rappelle souvent 

4 



no BERNARD PALISSY. 

celui de Montaigne, «je me donnois garde de ennuyer mon esprit de 
sciences faicies aux cabinets par une théorique imaginative ou crochetée 
de quelque livre escrit par imagination de ceux qui n'ont rien pratiqué , 
et me donnois garde de croire les opinions de ceux qui disent et sous- 
tiennent que la théorique a engendré la pratique. » 

En 1539, Bernard était venu s'établir à Saintes, où il se maria. Un 
jour, le hasard fit tomber entre ses mains une coupe de terre émaillée 
d'un si beau travail , que dès ce moment , selon ses propres paroles , il 
entra «en dispute avec sa pensée» , voulant absolument faire des vases 
dans le genre de celui qu'il avait vu. L'inspiration était venue : l'artiste 
s'était révélé. 

Il commença par visiter les ateliers de Limoges, où, dès le douzième 
siècle , on possédait l'art d'employer les enduits de verre coloré en blanc 
et en noir. En étudiant les procédés mis en usage , en les pratiquant, il 
entrevit la possibilité de faire mieux. De retour dans sa famille , il com- 
mence par broyer mille drogues qu'il met sur des pots de terre et qu'il 
fait cuire à sa fantaisie, dans des fourneaux construits par lui-même : 
il essaie toutes les substances qui peuvent soutenir un degré de feu con- 
venable, fournir des émaux épais et opaques, et conserver aux couleurs 
un éclat toujours égal. Son but était de trouver l'art de nuancer les tein- 
tes , de faire sentir toute la dégradation de la lumière et des ombres, et 
de peindre sur ses poteries perfectionnées les ornemens arabesques ap- 
portés d'Italie, en 1540 , par Primatizzio et Del Rosso , plus connu en 
France sous le nom de Maistre Roux. 

Mais les heureuses découvertes ne se font pas facilement ; on pense 
bien que Palissy, marchant ainsi au hasard et sans guide , ne tarda pas 
à s'égarer. «Or, m'étant ainsi abusé plusieurs fois, avec grands frais et la- 
beurs, j'étois tous les jours à piler et broyer nouvelles matières et con- 
struire nouveaux fourneaux, avec grandes dépenses d'argent et consom- 
mation de bois et de temps. » Il reconnut à la fin que cette manière de 
procéder était mauvaise, et il envoya ses pièces d'essais à des potiers qui 
consentirent à les mettre dans leurs fourneaux ; mais ils les retiraient 
si mal réussies, qu'ils s'en moquaient en présence même de Bernard. 
« Ainsi fis-je, dit-il , par plusieurs fois, toujours avec grands frais, perte 
de temps, confusion et tristesse. » Lassé de se livrer depuis dix ou douze 
ans à ces désespérantes et ruineuses tentatives , il y renonça pour quel- 
que temps, et reprit son métier de peintre verrier et de géomètre. On le 
chargea vers cette époque de lever les plans des marais salins de la 
Saintonge; mais, aussitôt qu'il eut achevé ce travail et qu'il se trouva 



BERNARD PALISSY- M 

muni d'un peu d'argent, sa passion d'émail le reprit do plus belle; ci, 
voyant qu'il n'avait pu rien faire dans ses fourneaux , ni dans ceux des 
potiers, il envoya les nouvelles épreuves à une verrerie , et s'aperçut , en 
les retirant, qu'une partie de ses compositions avait enfin commencé a 
fondre. Déjà il avait deviné qu'il atteindrait le but : il lui fallait mieux 
pour être content, et pendant deux années encore il ne cessa de faire de 
nouvelles tentatives toujours infructueuses. 

Que de courage et de persévérance pendant ces deux années! C'est 
dans son Traité de l'Art de Terre qu'il faut voir tous les tourmens et la 
fermeté d'àme de ce rare génie : le livre de Bernard est écrit avec une 
simplicité si touchante, si éloquente , qu'il y aurait faute à ne pas le co- 
pier textuellement, ce Dieu voulut qu'ainsi que je commençois à perdre 
courage, et que, pour le dernier coup, je m'étois transporté à une ver- 
rerie, ayant un homme avec moi chargé de plus de trois cents sortes 
d'épreuves (plus de trois cents sortes d'épreuves ! ), il se trouva une des- 
dites épreuves qui fut fondue dedans quatre heures , laquelle épreuve se 
trouva blanche et polie ; de sorte qu'elle me causa une telle joie que je 
pensai être devenu nouvelle créature, et pensai dès-lors avoir une perfec- 
tion entière de l'émail blanc. Mais cette épreuve étoitfort heureuse d'une 
part, et bien malheureuse d'une autre : heureuse, en ce qu'elle me 
donna entrée à ce que je suis parvenu; malheureuse , en ce qu'elle n'é- 
toit mise en dose ou mesure requise. Je fus si grande bête en ces jours-là, 
que soudain que j'eus fait ledit blanc , qui éloit singulièrement beau., je 
me mis à faire des vaisseaux de terre. Combien que je n'eusse jamais 
connu terre, et ayant employé l'espace de sept à huit mois à faire les 
dits vaisseaux, je me pris à ériger un fourneau semblable à ceux des 
verreries, lequel je bâtis avec un labeur indicible , car il falloit que je 
maçonnasse tout seul, que je détrempasse mon mortier; que je tirasse 
l'eau pour la détrempe d'icelui : aussi me falloit moi-même aller qué- 
rir la brique sur mon dos , à cause que je n'avois nul moyen d'entrete- 
nir un homme pour m'aider en cette affaire. Je fis cuire mes vaisseaux 
en première cuisson ; mais quand ce fut à la seconde cuisson , je reçus 
des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire : car , 
combien que je fusse six jours et six nuits devant mon fourneau , sans 
cesser de brûler bois par les deux gueules , il me fut impossible de pou- 
voir fondre l'émail, et étois comme un homme désespéré; et, combien 
que je fusse tout étourdi du travaille m'avisai que dans mon émail il y 
avoit trop peu de la matière qui faisoit fondre les autres. Ce que voyant, 
je me pris à piler et broyer de ladite matière , sans toutefois laisser ro- 

4. 



62 lîERNAKD PALÏSSY. 

froidir mon fourneau. Par ainsi , j'avois double peine : piler, broyer, et 
chauffer ledit fourneau. Quand j'eus ainsi composé mon émail, je fus con 
trahit d'aller encore acheter des pots, d'autant que j'avois perdu tous 
•les vaisseaux que j'avois faits; et ayant couvert lesdites pièces dudit 
émail , je les mis dans le fourneau, continuant toujours le feu en sa gran- 
deur. Mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna 
grande fâcherie : qui est que le bois m'ayant failli , je fus contraint brû- 
ler les étapes qui soutenoient les treilles de mon jardin, lesquels étant 
brûlés , je fus contraint brûler les tables et planchers de la maison, afin 
de faire fondre la seconde composition. » Voyez-vous le grand artiste , 
brûlant jusqu'aux meubles du logis pour faire fondre son émail ! Après 
les pieux des treillages les chaises , après les chaises les tables , après les 
tables les portes, après les portes le plancher. En vérité, ce mouve- 
ment de passion est sublime ! 

Hélas ! les plus terribles épreuves lui étaient réservées ! « J'étois en 
une telle angoisse que je ne saurors dire , car j'étois tout tari et des- 
séché à cause de la chaleur du fourneau. Il y avoit plus d'un mois que 
ma chemise n'avoit séché sur moi; encore pour me consoler on se 
moquoit de moi , et même ceux qui dévoient me secourir alloient crier 
par la ville que je faisois brûler le plancher : et par tel moyen on me 
faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on être fol. » 

N'est-ce pas là le sort qui attend tous les hommes de cette trempe 
vigoureuse? S'ils réussissent, on admire la puissance de leur génie, on 
dit que le courage et le mérite triomphent de tous les obstacles ; mais 
s'ils échouent, s'ils meurent inconnus, pauvres, dans quelque coin 
obscur, les indifférens qui les approchent disent qu'ils ont mérité leur 
sort , et on les appelle fous ; heureux encore quand on ne se moque 
pas d'eux comme du pauvre Bernard î A lui par bonheur le ciel avait 
donné assez de force pour ne pas être écrasé par cette nouvelle 
défaite. 

Écoutez-le : a Quand je me fus reposé un peu de temps avec regret 
que nul n'avoit pitié de moi , je dis à mon âme : Qu'est-ce qui te triste , 
puisque tu as trouvé ce que tu cherchois? Travaille à présent, et tu 
rendras honteux tes détracteurs; mais mon esprit disoit d'autre part : 
Tu n'as rien de quoi poursuivre ton affaire , comment pourras-tu nour- 
rir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de 
quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que lu puisses jouir de ton 
labeur? Or, ainsi que j'étois en tel débat d'esprit, l'espérance me donna 
un peu de courage, et ayant considéré que je serois beaucoup long 



UERNAUD PALI3SY, 53 

pour faire une fournée loute de nia main; pour plus soudain faire ap- 
paraître le secret que j'avois trouvé dudit émail , je pris un potier 
commun et lui donnai certains pourtraits pour qu'il me fît des vais- 
seaux selon mon ordonnance. Mais c'étoit une chose pitoyable , car 
j'étois contraint nourrir ledit potier en une taverne à crédit , parce 
quejen'avois nul moyen en ma maison. Quand nous eûmes travaillé 
l'espace de six mois et qu'il falloit cuire la besogne faite, il fallut faire 
un fourneau et donner congé au potier, auquel, par faute d'argent, 
je fus contraint donner de mes vêtemens pour son salaire. » 

Noire pauvre artiste passe encore par mille peines indicibles avant 
d'arriver à cette fournée : il est obligé de tout faire lui-même; il a les 
mains coupées et incisées en tant d'endroits, qu'il mange son potage 
« ayant les doigts enveloppés de drapeaux. » Il broie ses matières 
d'émail, sans aide, à un moulin à bras auquel il fallait ordinairement 
deux puissans hommes pour les virer. La passion domine tellement le 
corps qu'il trouve en lui des forces surnaturelles. Enfin il met le feu ; 
mais ce quand je vins à tirer mon œuvre, dit-il, mes douleurs furent 
augmentées si abondamment que je perdois toute contenance. Car , 
combien que mes émaux fussent bons et ma besogne bonne, néanmoins 
deux accidens étoient survenus à ladite fournée , lesquels avoient tout 
gâté; et afin que tu t'en donnes de garde, je le dirai quels ils sont. 
Aussi , après cela je t'en dirai un nombre d'autres , afin que mon mal- 
heur te serve de bonheur, et que ma perte le serve de gain. » Quel 
noble cœur! 

Le mortier dont il avait maçonné son four était plein de cailloux 
qui, sentant la véhémence du feu, crevèrent en éclats et s'attachèrent 
contre sa besogne. — Tout est encore perdu î... Alors le cœur se serre 
à voir cet homme écrasé sous le désespoir ! « Je fus si marri que je ne 
saurois te dire; et non sans cause, car ma fournée me coûtoit plus de 
six vingts écus (environ 12 à 1,300 francs de notre monnaie). 
J'avois emprunté le bois et les matières, et si avois emprunté par- 
tie de ma nourriture. J'avois tenu en espérance mes créditeurs 
qu'ils seroient payés de l'argent qui proviendrait des pièces de 
ladite fournée : qui fut cause que plusieurs accoururent dès le malin 
quand je commençois à désenfourner. Dont par ce moyen furent 
redoublées mes tristesses , d'autant qu'en tirant ladite besogne je ne 
recevois que honte et confusion, car toutes mes pièces étoient se- 
mées de petits morceaux de cailloux qui étoient si bien attachés au- 
tour desdits vaisseaux que, quand on passoit les mains par-dessus, ils 



54 JJERNARD PALISSY. 

coupoient comme rasoirs; et combien que la besogne fût par ce moyen 
perdue, toutefois aucuns en vouloient acheter à vil prix; mais parce 
que ce eût été un décriement et un rabaissement de mon honneur, je 
mis en pièces entièrement le total de ladite fournée, et me couchai de 
mélancolie, car je n'avois plus moyen de subvenir à ma famille. Je 
n'avois en ma maison que reproches. Au lieu de me consoler , on me 
donnoit des malédictions. Mes voisins, qui avoient entendu cette affaire, 
disoient que je n'étois qu'un fol , et que j'eusse eu plus de huit francs 
de la besogne que j'avois rompue , et étoient toutes ces nouvelles 
jointes avec mes douleurs. » 

Ainsi, le grand artiste, malgré les cris de ceux qui l'entourent, 
quoiqu'il n'ait plus de pain ni pour lui ni pour sa famille, brise ce qu'il 
a. (ait plutôt que de livrer à vil prix des pièces qui serviraient de ra- 
baissement à son honneur! 

Bernard lutta encore long-temps contre les obstacles , les déceptions, 
contre tous les malheurs, avec cette brûlante ardeur qui anime les 
hommes voués à la poursuite d'une grande découverte. Rien ne le re- 
butait. « Auparavant que j'aie eu rendu mes émaux fusibles à un même 
degré de feu, j'ai cuidé entrer jusqu'à la porte du sépulcre. Aussi, en 
travaillant à telles affaires , je me suis trouvé l'espace de plus de dix 
ans si fort écoulé en ma personne qu'il n'y a voit aucune forme ni appa- 
rence de bosses ni aux bras ni aux jambes. Je m'allois souvent pour- 
mener dans la prairie de Xaintes en considérant mes misères et en- 
nuis, et sur toutes choses de ce qu'en ma maison même je ne pouvois 
avoir nulle patience ni faire rien qui fût trouvé bon ; toutefois l'espé- 
rance que j'avois me faisoit procéder en mon affaire si virilement que 
plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venoient voir, je 
faisois mes efforts de rire combien que intérieurement je fusse bien 
triste. » 

Quinze années ainsi passées au sein de cette affreuse misère avec de 
pareils tourmens ! Et comme cela est raconté ! Mais pour que le tableau 
soit complet, empruntons encore quelques lignes au récit de Bernard, 
te Je poursuivois mon affaire de telle sorte que je recevois beaucoup 
d'argent d'une partie de ma besogne qui se porloil bien. Mais il me 
survint une autre affliction conquatenée avec les susdites : qui est que 
la chaleur, la gelée, les vents, pluies et gouttières, me gatoient la plus 
grande partie de mon œuvre auparavant qu'elle fût cuite; tellement 
qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuiles et clous pour m'ac- 
<u>inmodcr. J'ai été plusieurs années que, n'ayant rien de quoi faira 



BERNARD PALISSY. 

couvrir mes fourneaux, j'étois toutes nuits à la merci du temps, sans 
avoir aucun secours, aide ni consolations, sinon des chals-huants qui 
chantoient d'un côté , et des chiens qui hurloient de l'autre. Parfois il se 
levoit des vents et tempêtes qui souflloienl de telle sorte le dessus et le 
dessous de mes fourneaux que j'étois contraint quitter là tout avec- 
perte de mon labeur, et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout 
quitté, n'ayant rien de sec sur moi à cause des pluies qui étoient tom- 
bées, je m'en allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de 
telle sorte comme un homme ivre que Ton auroit traîné par tous les 
bourbiers de la ville; et en m'en allant ainsi retirer, j'allois bricollant 
sans chandelle et rempli de grandes tristesses, d'autant qu'après avoir 
longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant 
ainsi souillé et trempé, je trouvois en ma chambre une persécution 
pire que la première, qui me fait à présent émerveiller que ne suis con- 
sumé de chagrin. » 

ce Et qu'on ne s'y trompe pas, dit M.Schœlcher, dans un article remar- 
quable auquel nous avons beaucoup emprunté : Palissy ne s'est point ex- 
posé à ces tribulations effroyables pour la vaine satisfaction d'une idée 
futile; tant d'énergie n'a pas été employée pour une folle difficulté vain- 
cue. L'émail qu'il recherche, c'est un bien inconnu dont il a gratifié sa 
patrie, une industrie qui a rendu les autres nations long-temps tribu- 
taires de nos fabriques en ce genre. Il n'y a pas seulement à l'admirer 
pour la portée d'intelligence que la découverte suppose, il y a aussi à 
l'honorer pour l'utilité de la découverte. C'est à Bernard Palissy, en un 
mot, que l'on doit la faïence et par suite la*porcelaine française. Nous 
pouvons le nommer le père de nos arts céramiques , comme il fut déjà 
appelé le père de notre chimie. Le modèle de ses derniers fours avec 
quatre bouches à feu est encore celui dont on se sert aujourd'hui. Les 
lanternes de terre ou gazelles dans lesquelles on enveloppe la porce- 
laine pour la préserver, durant la cuisson, de la flamme et des cendres, 
c'est lui qui les a inventées. Toutes les couleurs de la faïence, c'est lui qui 
en a trouvé les recettes et qui a communiqué les doses des diverses 
matières fusibles au même degré; et il n'y avait rien avant lui qui pût 
lui servir de guide, d'échelle, de conseil à cet égard. Il fallait tout créer 
pour réaliser une pensée qui n'avait nulle part d'antécédent! — Sans 
doute un pot de faïence coloré est de nos jours une chose bien com- 
mune, bien ordinaire; mais celui qui le premier songea à le faire, 
celui qui le fit sans en avoir jamais vu d'autres, était doué certainement 
d'une grande et belle faculté de conception. — Au reste, le degré de per- 



6tt BERNARD PALISSY. 

fection auquel Palissy avait amené son art n'a jamais été ni surpassé, 
ni même égalé. Une des plus précieuses richesses du Musée, la grande 
armoire toute remplie de plats, de salières, de soupières , que Ton ap- 
pelle à la faveur d'un petit anachronisme , la vaisselle de François I er , 
nous la devons à Bernard. Ces pièces d'une forme éléganie, gracieuse, 
originale , d'une couleur si riche, si finement nuancée , elles sont de sa 
manufacture. Il faut bien avouer que, même en porcelaine, nous n'avons 
rien fait qui se puisse comparer au grand goût, à la belle ordonnance, 
non plus qu'à la parfaite fabrication de tout cela. — Palissy était en 
même temps un sculpteur du plus grand mérite. » 

Bernard vit son triomphe avec autant de calme qu'il avait déployé de 
courage à poursuivre ses recherches. Une fois que ses poteries eurent le 
degré de perfection qu'il voulait leur donner, elles se répandirent 
bientôt par toute la France , et se vendirent avec le plus grand succès. 
Henri II et, à son exemple, les plus grands seigneurs s'empressèrent de 
lui demander des vases et des figures pour l'ornement de leurs jardins; 
le connétable de Montmorency l'employa à la décoration du château 
d'Ecouen , où naguère les amis des arts admiraient encore plusieurs de 
ses ouvrages, ce Je n'étois plus lors, dit-il , ce pauvre fol opiniâtre qui 
devoit aller par les rues tout baissé, qui ne recevoi.t que honte et con- 
fusion : un chacun me lèche et coupe broche à toutes calomnies et em- 
bûches , accompagnées d'un millier d'angoisses , que j'ai endurées au- 
paravant que de parvenir à mon dessein. » 

Palissy avait embrassé les principes de la Réforme ; quand les lois 
défendirent aux Proleslans l'exercice public de leur culte , il s'associa 
avec d'autres artisans pour former une église où chacun d'eux expli- 
quait, à son tour, les maximes de l'Evangile. Le parlement de Bordeaux 
ayant ordonné en 1562 , l'exécution du nouvel édit contre les Protestans, 
le duc de Larochefoucauld, général des troupes envoyées en Saintonge, 
décréta que son atelier serait un lieu de franchise. Le duc de Mont- 
pensier, gouverneur de la province, lui donna en outre une sauve- 
garde; mais malgré toutes ces protections, il fut arrêté et son atelier dé- 
truit par ordre d^s juges de Saintes. Aussitôt que le connétable de 
Montmorency apprit l'affaire, il présenta un placel à Catherine de 
Médicis , et obtint un ordre du Roi pour lui sauver la vie. 

On suppose que c'est à cet événement que Bernard dut le brevet 
ce d'inventeur des Rustiques Figulines du Roi, de Madame la Reine- 
Mère et de Monseigneur le connétable de Montmorency. » C'était un 
moyen de le soustraire à la juridiction de Saintes et du parlement de 



BERNARD PALISSY. 57 

Bordeaux. Quoi qu'il eu soit, il fut appelé à Paris et logé aux. Tuileries, 
qui étaient alors une dépendance du Louvre. Ce fut là qu'il commença 
à former son cabinet d'histoire naturelle, le premier qu'ait possédé la 
France. Palissy en avait disposé toutes les parties d'après une mé- 
thode si simple et si conforme aux principes de la nature, qu'il est éton- 
nant qu'on ne l'ait pas imité. Cet homme admirable éprouva le généreux 
besoin de partager avec ses semblables, les trésors de science qu'il 
avait amassés. Il ouvrit en 1575, un cours d'histoire naturelle et de 
physique; le premier en France il substitua, dans l'enseignement de 
celte science, aux vaines explications des anciens philosophes des faits 
positifs et des démonstrations rigoureuses. Les hommes les plus ins- 
truits s'empressèrent d'assister à ses leçons qu'il continua jusqu'en 1584. 
Ce fut alors qu'il donna les premières notions de l'origine des fontaines, 
de la formation des pierres et de celle des coquilles fossiles , que les 
physiciens de ce temps-là regardaient comme un simple jeu de la na- 
ture, et qu'il démontra être de véritables coquilles déposées par la mer; 
personne avant et depuis lui n'a mieux fait connaître l'utilité de la 
marne pour l'agriculture. En parlant des eaux, des moyens de les as- 
sainir et de les élever, de leur action sur tous les êtres vivans , et du 
rôle qu'elles remplissent dans les phénomènes de la nature , tout ce qu'il 
avançait a reçu le dernier degré d'évidence par la marche progressive 
de la physique, la découverte des filtres à charbon et des puits arté- 
siens. Ainsi, par le fait, Palissy fut le premier à ouvrir ces cours pu- 
blics qui se font, de nos jours, avec tant d'éclat et d'utilité. 

Bernard Palissy ne fut pas seulement un rare génie : ce fut encore un 
homme excellemment bon. Selon lui , le talent que la nature a donné à 
ses privilégiés , ils en doivent compte à la société, ce C'est chose juste 
et raisonnable que chacun s'efforce de multiplier les dons qu'il a reçus 
de Dieu : par quoi je me suis efforcé de mettre en lumière les choses 
qu'il a plu à Dieu me faire entendre, afin de profiter à la postérité. » 
Cette idée de dévouaient à l'humanité et à la patrie , on la retrouve en 
vingt passages divers de ses livres. Plus il avance en âge, plus sa répu- 
tation en grandissant donne de poids à sa parole , et plus nous le voyons 
infatigable à combattre l'une après l'autre, toutes les erreurs funestes à 
la science ou au peuple. A peine en a-t-il dévoilé une, à peine l'a-t-il ren- 
versée , qu'il en combat une autre. Tous ses écrits ne sont qu'une lutte 
perpétuelle contre l'ignorance. 

« Il n'est aucune sottise de son siècle, dit l'écrivain plein de talent 
que nous avons déjà cité, que Bernard n'ait attaquée en face, tantôt avec 



58 BERNARD PALISSY. 

des raisonnemens invincibles, tantôt avec des plaisanteries charmantes. 
Le crédit des charlatans les plus redoutables ne l'effraie pas : il n'a peur 
de personne lorsqu'il s'agit de répandre une vérité, et dans ce temps où 
toutes les folies que peut concevoir l'esprit humain trouvaient des adeptes, 
dans ce temps où la magie était une puissance, où les astres et les étoiles 
étaient consultés comme des oracles, où les songes étaient expliqués 
comme des avertissemens de Dieu, où il y avait des devins qui prédi- 
saient l'avenir et que l'on écoutait en tremblant; dans ce temps où Ca- 
therine de Médicis avait un astrologue qu'elle logeait dans son hôtel, et 
qu'elle interrogeait chaque jour; où Henri III , conseillé par les siens , 
faisait égorger les lions de sa ménagerie, parce qu'il avait rêvé qu'ils 
le mangeraient ; dans ces temps où des personnes de tous états, de tout 
rang, de toute qualité, s'occupaient du grand-œuvre et dépensaient des 
montagnes d'argent pour faire un peu d'or, Bernard Palissy flagellait 
les astrologues et les sorciers, expliquait les secrets de leur science, 
ridiculisait leurs dupes , et traitait de fripons insignes les alchimistes. 
Jamais peut-être, dans notre histoire, il n'y eut un homme qui réunit 
autant de lumières à tant de courage. » 

Telle fut sans doute la principale cause des persécutions qui mar- 
quèrent la fin de cette belle et honorable vie. Palissy fut arrêté par 
ordre des Seize, et enfermé à la Bastille. Heureusement sa réputation 
le sauva encore. Le duc de Mayenne, ne pouvant le délivrer, fit du 
moins retarder l'instruction de son procès , espérant le rendre plus lard 
à la liberté; mais vers 1589, on ne sait pas précisément la date, Ber- 
nard Palissy expira dans sa prison , à l'âge de quatre-vingt-huit ou 
quatre-vingt-dix ans. Quelques jours auparavant, Henri III, lui-même, 
était venu voir le vieux Huguenot, ce Mon bonhomme, lui dit-il, si vous 
ne vous accommodez sur le fait de la religion , je suis contraint de vous 
laisser entre les mains de mes ennemis. » La réponse est d'une subli- 
mité antique : « Sire, j'élois tout près de donner ma vie pour la gloire 
de Dieu. Si c'eût été avec regret, certes il serait éteint, ayant ouï mon 
Roi dire : Je suis contraint. C'est ce que vous, Sire, et tous ceux qui 
vous contraignent ne pourrez jamais sur moi, parce que je sais mourir!» 

G. -S. Trébutieiv. 




£IMïM)]l§>IE PAIES 



i tfVUyVwtf-wyi}W®&1i9l6&fiW&V1iV&1i-91è&liV&-1è&V1è&1è&W9&QV®& 



AMBROISE PARÉ. 



« C'est un malheur, » a dit M. le docteur Lebaudy, a que la vie 
d'AMBROISE PARÉ ne soit pas plus minutieusement connue et présente 
à l'esprit de tous ; car je ne sais aucun maître qu'un jeune chirurgien 
finît par autant aimer et révérer; en lui, plus qu'en tout autre, il 
trouvera ce qui anime, ce qui inspire, ce qui mène au succès, ce qui 
console d'un revers. » 

Dans un petit hameau nommé le Bourg-ïïersent*, près de Laval , ville 
de l'ancienne province du Maine, naquit au commencement du seizième 
siècle , de parens honnêtes , un enfant qui devait être un jour l'honneur 
et la gloire de son pays , et dont le nom devait passer à la postérité : 
cet enfant, c'était Ambroise Paré! L'on ne sait rien de précis sur la 
profession et la fortune de son père; on a dit qu'il était pauvre, et ce- 
pendant il a pu donner de l'éducation à ses fils et contribuer à en faire 
des hommes utiles. L'un s'est immortalisé , l'autre a été un chirurgien 
distingué à son époque , quoiqu'il n'ait exercé sa profession que dans 
une petite ville de Bretagne, Vitré , à sept lieues de Laval. 

Dès ses plus jeunes années , Ambroise Paré manifestait un vif désir 
d'apprendre et de savoir. Naturellement grave et réfléchi , il parcourait 
avec avidité quelques livres que possédait son père , qui lui avait appris 
lui-même à lire et à écrire. On raconte que des enfans de son âge jouant 
un jour auprès de lui , un d'eux fit une chute , eut la peau du front cou- 
pée dans une assez grande étendue et perdit connaissance ; ses petits 
compagnons, effrayés à la vue du sang et de l'immobilité de cet enfant, 
prirent la fuite; le jeune Paré, étranger à leurs jeux , s'approcha 
du blessé , lava sa plaie, et après l'avoir fortement bandée , le char- 
gea sur ses épaules et le transporta chez ses parens. Son père , ehcou- 



eu AMBKOISE PAKE. 

ragé par les avis de ceux qui lui faisaient remarquer les heureuses dis- 
positions de son fils , le plaça chez un prêtre nommé Orsey pour y ap- 
prendre le latin ; mais Paré ne pouvait s'y livrer à l'étude autant qu'il le 
voulait; car son maître , ne soupçonnant pas sa destinée et méconnaissant 
sa précoce intelligence , l'occupait d'une manière toute contraire à ses 
goûts, ce II le faisait sarcler au jardin , panser la mule et ramasser du 
bois. » Cependant Paré, poussé par un irrésistible désir d'apprendre , 
avait acquis quelques connaissances. Un chirurgien de Laval, nommé 
Vialot, visitait souvent le chapelain Orsey; il vit Paré, l'observa et le 
prit chez lui, où il fut placé , ainsi qu'il le dit lui-même , comme ap- 
prenti. Là , son zèle et son activité pour l'étude redoublèrent : il assista 
son premier maître auprès des malades , pansa les plaies et fit quelques 
saignées. Quelque temps après , un chirurgien , célèbre pour avoir, 
en 1474, osé remettre en usage l'opération de la taille, qu'il pratiqua 
avec succès sur un franc-archer condamné à mort par Louis XI , et 
dont il obtint la grâce , le lithotomiste Laurent Colot , pratiqua à Laval 
cette opération sur un confrère du prêtre Orsey. Le jeune Paré y assista, 
et fut saisi d'une telle admiration , qu'il voulut devenir chirurgien ; et se 
sentant ainsi appelé à une profession qu'il devait tant honorer un jour, 
il n'hésita pas et se rendit aussitôt à Paris. 

Le Collège des Chirurgiens, fondé , en 1260, par J. Pitard, chirurgien 
de Louis IX , qu'il avait accompagné dans ses voyages à la Terre-Sainte, 
n'avait pas perdu tout l'éclat qu'avaient contribué à lui donner Lan- 
franc, de Milan, agrégé à ce collège, Guy de Chauliac, chapelain, 
chambellan et médecin du pape Urbain V. Paré travailla avec une ardeur 
peu commune, et entra à l'Hôtel-Dieu , où il passa trois années. C'est là 
qu'il eut , comme il le dit , ce le moyen de voir et d'apprendre beaucoup 
d'oeuvres de chirurgie sur une infinité de malades , ensemble l'anatomie 
eiir une grande quantité de corps morts. » Bientôt il se fit remarquer; 
et un homme qui professait alors avec éclat au Collège royal de France, 
Goupil, le distingua et voulut lui être utile. Déjà Paré pratiquait quel- 
ques opérations; Goupil lui fournit l'occasion d'en augmenter le nom- 
bre. Les armées françaises étaient en Italie ; Paré manifesta vivement le 
désir de s'y rendre, et son protecteur contribua encore à le faire atta- 
cher au colonel-général des gens de pied, le sieur de Monté-Jean, qui 
l'emmena en Italie , où il rendit de grands services et mérita l'estime 
générale. C'était en 1536; et quoique fort jeune, il jouissait déjà d'une 
grande considération. On a dit que sa seule présence dans une ville 
assiégée suffisait pour ranimer l'espoir des combattans. Partout où il se 



AMBKOISE PAJŒ. 61 

trouva il montra la plus grande passion pour l'étude. Pendant son séjour 
à Turin , il s'attacha surtout à observer , et il acquit beaucoup d'expé- 
rience. Quand on lit la relation de ses voyages, on est frappé du grand 
nombre de succès qu'il obtint en Italie. 

Après la prise de Turin et la mort de son protecteur , le sieur de 
Monté-Jean , il revint en France. A son retour il prit ses grades au Col- 
lège des Chirurgiens, à Paris, et devint prévôt de cette compagnie, corps 
distingué , étranger à la corporation des barbiers , et dont tous les mem- 
bres avaient le litre de Chirurgiens lettrés. Ambroise Paré reçut souvent 
l'ordre de se rendre dans les pays étrangers , dans les villes assiégées, 
sur les champs de bataille ; et lui-même , dans la description de ses 
voyages, que plusieurs historiens ont consultée , nous fait connaître les 
services qu'il fut heureux de rendre , les découvertes et les opérations 
qu'il fit, et le nom des principaux personnages qui lui durent la vie. 
C'est ainsi qu'il accompagna les comtes de Rohan et de Laval , envoyés 
en Bretagne pour repousser les Anglais; qu'il alla au siège de Perpi- 
gnan , où il sauva la vie au grand-maître de l'artillerie, M. de Brissac ; 
qu'il suivit l'armée à Landrecies , et que plus tard, au siège de Boulo- 
gne , il fit une cure presque miraculeuse. Un combattant avait reçu un 
coup de lance ; le fer avait pénétré entre l'œil et le nez , s'était brisé et 
faisait saillie derrière l'oreille ; au grand étonnement des chirurgiens , 
Paré l'arracha avec des tenailles de maréchal , pansa et guérit la bles- 
sure. Ce combattant , c'était François de Lorraine , duc de Guise. 

En 1551, Henri II nomma Paré son premier chirurgien. Peu de temps 
après l'empereur Charles-Quint, à la tête d'une armée de cent mille 
hommes, attaqua la ville de Metz, défendue par une faible garnison. 
Plusieurs princes et une partie de la noblesse de France se trouvaient 
au nombre des assiégés ; presque toutes les blessures étaient mortelles : 
la consternation se répandit, et le courage abandonnait les soldats. Il 
fallut supplier le Roi d'envoyer Paré. Les obstacles et les dangers ne 
l'arrêtèrent pas ; il arriva au milieu d'eux et leur apparut comme un 
génie bienfaisant. <c Le lendemain de ma venue, dit-il, je ne faillis 
d'aller à la brèche, où je trouvai tous les princes et seigneurs ; et me 
reçurent avec une grande joie, me faisant cet honneur que de m'em- 
brasser et de me porter dans leurs bras , adjoustant qu'ils n'avoient plus 
peur de mourir , s'il advenoit qu'ils fussent blessés. » 

En 1553, le roi envoya Paré à Hesdin. Après une admirable défense, 
la ville fut prise ; Paré y fut prisonnier, et sa conduite à celte occasion 
suffit pour l'immortaliser. Tour à tour barbares et cupides , les Espa- 



62 ÀMBROISE PARE. 

gnols massacraient impitoyablement les pauvres soldats, et exigeaient 
du roi de France de fortes rançons pour les prisonniers de distinction. 
Ambroise Paré se déguise en soldat ; mais bientôt la vie d'un prison- 
nier est en danger; il n'hésite pas, il le soigne et se découvre. Le 
chirurgien de l'empereur veut l'attacher à lui, il rejette ses offres; il in- 
siste , même refus, ce Enfin , je lui dit tout à plat que je ne voulois 
point. » Le duc de Savoie, ce farouche général, le fait venir devant lui ; 
il cherche à le gagner par d'éblouissantes promesses. Inflexible dans 
les fers, il répond avec fermeté qu'il a délibéré de ne demeurer avec 
nul étranger, ce Ceste mienne response, entendue par le duc de Savoie , 
il se choléra aucunement, et dit qu'il me falloit envoyer aux galères. » 
Mais un officier allemand au service du duc de Savoie , le seigneur de 
Vaudeuille , gravement blessé à la jambe et abandonné de ses chirur- 
giens, réclame les soins de Paré ; s'il le guérit, il lui promet sa liberté, 
sinon il le fera pendre ; et Paré le guérit , et Vaudeuille le renvoie en 
France, sous bonne escorte. Que de patriotisme, que d'héroïsme, que 
d'humanité'.... Il sauve une forte rançon à l'état, il expose ses jours 
pour conserver ceux des Français malades ; il refuse les honneurs , la 
fortune ; il est outragé, menacé ; il s'en venge en rendant la vie à son 
ennemi. 

Ambroise Paré, à son arrivée à Paris, reçut les témoignages de la 
plus vive reconnaissance. Il y passa plusieurs années, pendant les- 
quelles ce il ne se trouva cure , tant grande et difficile fut-elle , où sa 
main et son conseil ii'eussent été requis. » Mais les guerres continuelles 
ne permettaient pas que ce grand chirurgien restât long-temps sur le 
même théâtre. En 1557, les Français blessés à la bataille de Saint-Quen- 
tin réclamaient ses secours ; il s'y rendit et eut la douleur de ne pou- 
voir arriver jusqu'au connétable de Montmorency, prisonnier du duc 
de Savoie, qui gardait un profond ressentiment contre Ambroise Paré. 
Pendant dix années il porta les lumières et les bienfaits de son art par- 
tout où il y avait des Français à arracher à la mort. Au siège de Rouen, 
le roi de Navarre , Antoine de Bourbon , blessé d'un coup de feu à l'é- 
paule dans la tranchée, voyant l'incertitude dans l'esprit de ses méde- 
cins et de ses chirurgiens, demanda Paré ; il annonce une issue funeste, 
déclare aux médecins , qui ne partagent pas son avis , que la blessure 
est mortelle ; le roi veut se faire transporter à Paris , par bateau , et 
meurt à Andelys. A la bataille de Dreux , le nombre des blessés était 
considérable, et presque toutes les blessures graves ; il parvint par ses 
soins admirables à sauver beaucoup de monde. A la bataille de Saint- 



AMBROISE PARE. 6» 

Denis, malgré les soins les plus éclairés et les plus touchans, il ne put 
sauver les jours du connétable de Montmorency blessé mortellement. 
Deux ans après , à la bataille de Moncontour , il prodigua ses soins aux 
guerriers atteints de blessures dangereuses et les arracha à la mort; 
M. de Bassompierre et plusieurs officiers lui durent la vie dans cette 
occasion. 

Le nom d'Ambroise Paré retentit partout. Les étrangers réclamèrent 
souvent ses conseils et ses soins, et plus d'une fois les princes et sei- 
gneurs des pays en guerre avec la France, supplièrent le Roi de leur en- 
voyer son chirurgien. Ne connaissant point d'ennemis, il se montrait 
toujours généreux et humain, et semblait heureux des services qu'il ren- 
dait. Il avait sur son art des idées si élevées, qu'il disait que « l'opéra- 
tion médicale appelée Chirurgie, les œuvres de main qui guérissent les 
hommes , lui paraissaient une occupation si belle , que les dieux de- 
vaient l'avoir enseignée ou pratiquée eux-mêmes!.... « Quand on lit les 
OEuvres d'Ambroise Paré on y retrouve à chaque page des traits de la 
plus touchante humanité. Quels soins aux malheureux! Quelle sollici- 
tude pour ces pauvres blessés! Abandonnés, glacés et voués à une mort 
inévitable, Paré les recueille , les réchauffe dans son sein , les guérit et 
jouit de leur reconnaissance ! 

Avant Paré, les médecins, alors tout puissans et jaloux, avaient long- 
temps fait peser un joug de fer sur la Chirurgie ; cette branche de l'art 
de guérir avait eu à lutter conlre leur despotisme ; mais pendant cette 
lutte, tantôt épuisée, tantôt vaincue, elle avait toujours su se relever. 
Enfin apparut ce génie qui devait la faire briller d'un nouvel éclat. Paré 
renversa les erreurs, les préjugés, secoua le joug de la superstition. A 
son exemple, et comme entraînés par l'impulsion qu'il donnait, les chi- 
rurgiens de tous les pays se livrèrent à de nouveaux travaux, inventè- 
rent des opérations et perfectionnèrent celles qui étaient connues. 
L'Allemagne, l'Espagne, l'Italie, admirèrent et voulurent imiter le 
chirurgien français. 

L'humanité souffrante fut redevable à ce chirurgien des plus heu- 
reuses améliorations. Au xv e siècle, la plupart des opérations étaient 
plus dignes d'un barbare que d'un chirurgien , et les malades aimaient 
mieux mourir que de s'y soumettre. Paré simplifia le pansement des 
plaies, bannit de leur traitement les emplâtres, les onguens , les huiles 
bouillantes ; détruisit les erreurs relatives aux plaies d'armes à feu , que 
l'on croyait généralement empoisonnées ou accompagnées de brûlure , 
et que l'on pansait dune manière absurde et cruelle avec les huiles de 



64 AMBROISE PARÉ. 

sambuc , des caustiques actifs , et d'autres applications irritantes. Paré 
raconte , en parlant des blessés qu'il soignait, comment il fut amené, 
pendant son voyage en Italie, à faire ces remarques et à opérer cette 
réforme : ce Mon huile me manqua , et fus contraint d'appliquer en son 
lieu un digestif fait de jaunes d'œufs, d'huile rosat , et térébenthine. La 
nuit je ne pus bien dormir à mon aise , craignant , par faute d'avoir 
cautérisé , de trouver les blessés où j'avois failli à mettre ladite huile 
morts empoisonnés , qui me fit lever de grand matin pour les visiter; où, 
outre mon espérance, trouvay ceux auxquels j'avois mis le digestif 
sentir peu de douleur, et leurs plaies sans inflammation ni douleur, 
ayant assez bien reposé la nuit; les autres où l'on avoit appliqué ladite 
huile bouillante les trouvay fétricitans, avec grande douleur et tumeur 
aux environs de leurs plaies : adonc je me délibéray de ne jamais plus 
brûler ainsi cruellement les pauvres blessés d'arquebusades. » Il publia, 
à ce sujet, un ouvrage remarquable qui a eu plusieurs éditions {Manière 
de traiter les Plaies d'Arquebuses, in-8°, Paris ; la dernière édition est 
de 1564). Les chirurgiens ne connaissaient avant lui d'autre moyen 
pour prévenir ou arrêter les hémorrhagies après les amputations, que 
de plonger le membre dans l'huile bouillante pour le cautériser. Paré 
supprima cette pratique barbare ; il la remplaça par la ligature des 
vaisseaux , qu'il appliqua souvent dans d'autres cas où l'impéritie des 
chirurgiens mettait la vie des blessés dans le plus grand danger. S'il 
n'inventa pas ce procédé , il mérita du moins la gloire de cette heureuse 
innovation , et fut assez modeste pour s'en dépouiller en faveur des an- 
ciens; car qui croirait que l'envie acharnée à le poursuivre lui faisait 
un crime de ses découvertes! C'est lui qui, le premier, fit l'amputation 
dans l'articulation de l'épaule et réunit par première intention , c'est-à- 
dire en rapprochant exactement les chairs pour amener une prompte 
cicatrisation. 

La réduction des luxations était opérée d'une manière si cruelle , 
qu'il nous répugne de la rappeler ici. Ambroise Paré la réforma , et en 
cela , comme dans toutes les autres parties de la chirurgie , il se montra 
homme de génie. Il avait sur les fractures des membres, les idées les 
plus justes. 11 s'est montré encore là grand observateur ; ayant eu la 
jambe gauche fracturée, et déchirée par les os, il fit preuve d'un cou- 
rage stoïque et d'une présence d'esprit rare. Il dirigea lui-même, le 
chirurgien chargé de lui donner des soins. Il inventa une foule de pro- 
cédés opératoires , et ne se contenta point d'exercer son art avec dis- 
tinction ; il transmit les fruits de son expérience dans un ouvrage im- 



AMBROISE PARÉ. 05 

mortel, remarquable par les grâces naïves, la vérité de l'expression , et 
par ce charme ineffable attaché à toutes les productions du génie. Les 
OËuvres d'Ambroise Paré , Conseiller et premier Chirurgien du Roi , 
divisées en vingt-huit livres, in-folio, ont eu un grand nombre d'édi- 
tions, et ont été traduites en plusieurs langues étrangères. M. le pro- 
fesseur Richerand , qui a si bien su rendre hommage au mérite de ce 
célèbre chirurgien, dit que ses écrits, si remarquables par le nombre 
et la variété des faits, se distinguent éminemment de tous ceux de son 
siècle , en ce que les anciens n'y sont point l'objet d'un culte supersti- 
tieux. Affranchi du joug de leur autorité, il soumet tout au creuset de 
l'observation, et reconnaît l'expérience seule pour guide. 

Ambroise Paré n'était pas seulement homme de génie , il était savant, 
et s'occupait beaucoup d'hibtoire naturelle. Il s'était livré à l'étude des 
langues étrangères; la langue italienne avait surtout du charme pour 
lui, et il se plaisait à la parler avec Catherine de Médicis, qui appré- 
ciait Paré , et le défendit souvent avec chaleur contre les attaques insi- 
dieuses de ses adversaires. Chirurgien des rois Henri II, François II, 
Charles IX et Henri III , Ambroise Paré mérita leur confiance et leur 
amitié; et quand ses ennemis voulurent faire planer sur lui des soupçons 
d'empoisonnement sur la personne du Roi, la Reine indignée s'écria: 
« Non, non , Ambroise est trop homme de bien et notre bon ami , pour 
avoir eu la pensée de ce projet odieux. » 

Sa grande renommée lui sauva la vie dans l'horrible nuit de la Saint- 
Rarthélemy. Attaché à la religion protestante, il n'aurait pas échappé 
au massacre , si Charles IX lui-même n'eût pris soin de l'en garantir. 
Les historiens du temps , et l'on peut consulter à ce sujet les Mémoires 
de Sully, ont conservé le souvenir de cette exception , si honorable pour 
celui qui en fut l'objet, quoiqu'elle ne puisse diminuer l'horreur qu'in- 
spire la mémoire de ceux qui furent les instigateurs de cet exécrable 
drame, ce II n'en voulut jamais sauver aucun , » dit Rrantôme en parlant 
de Charles IX , « sinon maistre Ambroise Paré, son premier chirurgien, 
et le premier de la chrétienté ; et l'envoya quérir et venir le soir dans 
sa chambre et garde-robe , lui commandant de n'en bouger; et disoit 
qu'il n'estoit raisonnable qu'un qui pouvoit servir à tout un petit monde 
fust ainsi massacré. » 

Quand la peste désola Paris, la famille royale se réfugia à Lyon. 
Paré, fidèle à son devoir, demeura sur le théâtre de l'épidémie ; il s'ex- 
posa à tous les dangers , et sa vie fut plusieurs fois menacée. Il publia , 
par ordre du Roi, un ouvrage sur cette maladie; mais Paré était chi- 



06 AMBROLSE PARÉ. 

rurgien, et les traits de l'envie l'atteignaient déjà , lorsque avec candeur 
il s'empressa de dire qu'il ce avait compilé les bons médecins! » 

Le caractère d'Ambroise Paré était celui du vrai philosophe. Dans 
sos actions, comme dans ses écrits, on retrouve toujours la science 
appliquée à l'être souffrant avec la plus touchante humanité, le génie 
créant et triomphant avec modestie, « Je le pansay ; Dieu le guarit; » 
ainsi se termine, dans ses ouvrages, la description de ses succès. Il a 
mérité d'être appelé l'Hippocrate de la Chirurgie, ce Aux yeux des sages, 
les noms des plus grands conquérans s'abaisseront devant celui d'Hip- 
pocrate, » a dit Barthélémy, l'illustre auteur du Voyage d Anacharsis; 
Ambroise Paré n'est-il pas digne de lui être comparé? 

La ville de Laval doit s'enorgueillir d'avoir été le berceau d'un si 
grand homme , et rien n'y rappelle le célèbre chirurgien du seizième 
siècle ! Aucune rue , aucune place ne porte son nom ! Point de monu- 
ment, point de statue! Bonaparte avait promis dix-huit cents francs de 
pension annuelle à celui qui prouverait qu'il était sorti d'une aussi belle 
origine. En 1804 , le professeur Lassus se rendit à Laval , et fit con- 
naître les intentions du premier Consul ; pas un descendant ne se pré- 
senta ! Cependant on dit qu'une famille y porte encore les noms de Paré 
et d'Ambroise. Paré avait été marié ; mais on présume qu'il n'a pas laissé 
d'enfans. Il mourut à Paris, le 20 décembre 1590, et ses restes furent 
déposés dans l'église Saini-André-des-Arcs. 

A Paris , le buste en marbre d'Ambroise Paré , du au ciseau du cé- 
lèbre sculpteur David (d'Angers), et portant cette inscription : ce Je le 
pansay, Dieu le guarit , » décore le grand amphithéâtre de l'École et la 
salle des séances de l'Académie de Médecine; son portrait se trouve 
dans le Musée Dupuytren, vaste et admirable collection de pièces d'a- 
natomie pathologique. 

Un de nos compatriotes , M. le docteur Levesque Bérangerie , méde- 
cin à Laval , a écrit , il y a quelques années , la Vie d'Ambroise Paré. 

Nous avons appris que le Conseil général de la Mayenne a voté 
des fonds pour l'érection d'une statue. Nos vœux à cet effet, exprimés 
depuis bien long-temps, trouveront, nous n'en doutons pas, de la sym- 
pathie ; et un jour viendra où la France entière s'associera aux habi- 
lans de Laval pour rendre hommage à la mémoire de ce vertueux 
citoyen. 

C. Perdrix {de Laval), D. M. P. 



! 



Vii9V&VVitii9#ii*ê»1è4W*likèiè»**hèV*ièiiV*WJt***J*iè*w+* 






NEWTON. 



L'année même de la mort de GALILÉE, le jour de H oél 16^2 (vieux 
style), ÏSAAC NEWTON naquit, dans le comté de Lincoln, paroisse de 
Colsterworth, an bameaudeWeoîsthorpe où sa famille possédait un petit 
domaine depuis plus d'un siècle. Son père y était mort peu de mois après 
son mariage avec Henriette Ayscougb , et avant la naissance de son fils. 
Celui-ci, en venant au monde, était si petit et si faible qu'on ne supposait 
pas qu'il put vivre. Sa mère se remaria bientôt; mais cette nouvelle 
union ne la détourna point des devoirs qu'elle avait à remplir envers 
son fils. 

Notre savant et éloquent académicien Biot (1) a donné de très inte- 
ins détails sur l'enfance de Newton. 

Sa mère l'envoya de bonne heure à de petites écoles de village ; puis 
à Grantham, ville la plus voisine de Woolsthorpcponr y suivre, à l'âge 
de don/.e ans, les leçons d'un maître très instruit dans les langues sa 
vantes. Toutefois son intention n'avait pas été de faire de son fils un 
érudit : elle ne voulait que lui faire acquérir les premières notions ué 
cessaires à toute personne bien née, et le mettre en état d'administrer 
lui-même son domaine. Ce fut à cette intention qu'elle le rappela bien- 
tôt auprès d'elle, mais le jeune étudiant montra beaucoup de répu- 
gnance et très peu d'aptitude pour ce genre d'occupations. 

Déjà, pendant son séjour à Grantham, Newton enfant s'était fait re- 

\rtle!e NKYVTON dans la Biograobù . . Les Anglais, contra leur i- 

out rendu hommage à rexcellence de ce travail d'un Français qu'ils ont Ira lu i Iiiier.il. 
et auquel uou< avons emprunté uue grande partie de cette notice. 



68 NEWTON. 

marquer par un goût aussi vif que singulier pour toutes les inventions 
physiques ou mécaniques. Il était en pension chez un apothicaire 
nommé Clarke : là, retiré en lui-même, et peu jaloux de la société 
des autres enfans, il s'était fait une provision de scies, de marteaux et 
de toute autre sorte d'outils de dimensions proportionnées à sa taille; et 
il s'en servait avec tant de dextérité et d'intelligence qu'il n'y avait pas 
de machine qu'il ne sût imiter. Il fabriqua ainsi jusqu'à des horloges 
qui marchaient par l'écoulement de l'eau , et marquaient l'heure avec 
une égalité extraordinaire. Un nouveau moulin à vent, d'une invention 
particulière, ayant été mis en construction près de Grantham , l'enfant 
n'eut pas de cesse qu'il n'eût connu le secret de cette mécanique. Il alla 
si souvent voir les ouvriers qui y travaillaient qu'il le devina, et qu'il 
construisit un modèle pareil , lequel tournait aussi avec le vent, et opé- 
rait aussi bien que le grand moulin même; avec cette seule différence 
que le jeune mécanicien y avait ajouté de son invention, dans l'intérieur, 
une souris qu'il appelait « le Meunier », parce qu'il l'avait disposée de 
manière qu'elle servait à diriger le moulin , et que d'ailleurs elle man- 
geait la farine qu'on lui confiait, aussi bien , disait-il , qu'un vrai meunier 
aurait pu le faire. 

Une certaine pratique du dessin était devenue nécessaire pour ces opé- 
rations : l'enfant se mit de lui-même à dessiner, y réussit ; et bientôt les 
murs de sa petite chambre furent couverts de dessins de toute espèce , 
faits , tant d'après d'autres dessins que d'après nature. Ces jeux de méca- 
niques, qui supposaient déjà tant d'invention et d'observation même, 
l'occupaient tellement qu'il en négligeait ses éludes de langues ; de sorte 
qu'à moins qu'il ne fût accidentellement excité et poussé par quelque 
circonstance particulière , il se laissait ordinairement surpasser par des 
enfans d'un esprit bien inférieur au sien. Toutefois , un d'entre eux lui 
ayant fait sentir trop durement sa prétendue supériorité , il se mit en tête 
de s'y soustraire ; et lorsqu'il l'eut voulu, il parvint en très peu de temps 
a se placer à la tête de tous. 

Ce fut après avoir nourri et développé ainsi pendant plusieurs années 
despenehans aussi vifs, que sa mère le rappela auprès d'elle à Wools- 
ihorpe , pour l'employer aux choses du ménage et à l'administration d'une 
ferme : on juge s'il dut témoigner d'heureuses dispositions à ce travail. 
Plus d'une fois sa mère l'envoya les samedis à Grantham , pour vendre 
du blé et d'autres denrées au marché , en le chargeant de rapporter à 
son retour les provisions nécessaires à la maison; mais, à cause de sa 
grande jeunesse, elle le faisait accompagner par un vieux serviteur de 



NEWTON. 69 

confiance, qui devait lui montrer à vendre et à acheter. Or, dans ces cas-la, 
dès que le jeune Newton était arrivé à la ville , il n'était pas plus tôt des- 
cendu de cheval, qu'il laissait à son vieux serviteur toute la conduite de la 
besogne; puis, il allait se renfermer dans la petite chambre où il avait 
coutume de loger, chez l'apothicaire son ancien hôte ; et là, il restait à lire 
quelque vieux livre, jusqu'à ce qu'il fut l'heure de repartir. D'autres 
fois, il ne se donnait pas le temps d'aller jusqu'à la ville ; mais, s'arrê- 
tant en chemin au pied de quelque haie , il y demeurait à étudier jusqu'à 
ce que son homme vînt le reprendre à son retour. Avec cette passion de 
l'étude, on conçoit bien qu'à la maison sa répugnance pour les travaux 
de la campagne devait être extrême. Aussi , dès qu'il pouvait s'y dérober, 
son bonheur était d'aller s'asseoir sous quelque arbre avec un livre, ou 
de tailler avec son couteau des modèles en bois des mécaniques qu'il 
avait vues. On montre encore aujourd'hui à Woolsthorpe un petit cadran 
solaire , construit sur la muraille de la maison qu'il habitait. Il donne 
sur le jardin et il est placé à la hauteur qu'un enfant peut atteindre. J'ai 
vu moi-même, dit M. Biot, non sans respect , ce petit monument de 
l'enfance d'un si grand homme. 

Cette passion irrésistible qui entraînait le jeune Newton à l'étude des 
sciences surmonta enfin les obstacles que les habitudes et la prudence 
de sa mère lui opposaient. Un de ses oncles l'ayant trouvé un jour sous 
une haie, un livre à la main et entièrement enseveli dans celle médita- 
tion , lui prit le livre et reconnut qu'il était occupé à résoudre un pro- 
blème de mathématique. Frappé de voir un penchant à-la-fois si austère 
et si vif dans un si jeune âge , il détermina la mère de Newton à ne plus 
le contrarier davantage , et à le remettre à Graniham pour continuer ses 
études. Il y demeura ainsi jusqu'à dix-huit ans; après quoi, il passa à 
l'université de Cambridge , où il fut admis , en 1660 , dans le collège de 
la Trinité. 

Depuis son entrée à Cambridge , la marche de ses progrès et le déve- 
loppement de ses pensées, si intéressans à consulter pour l'histoire de 
l'esprit humain , se trouvent heureusement décrits par lui-même ou con- 
statés par des monumens scientifiques qui permettent d'en suivre la trace. 
Voilà les sources où doivent remonter ceux qui veulent connaître d'une 
manière approfondie toute l'importance des découvertes qui ont fait ap- 
peler Newton le créateur de la philosophie naturelle; nous ne pouvons 
en présenter ici qu'un aperçu rapide. 

Ses premières découvertes furent relatives aux mathématiques. L'é- 
tude des ouvrages du docteur Wallis le, conduisit à trouver la formule 



;o NEWTON. 

aujourd'hui si célèbre et si continuellement en usage sous le tilre de 
Binôme de Newton; et non-seulement il la trouva, mais il sentit par- 
faitement qu'il n'y avait presque aucune recherche analytique dans la- 
quelle elle ne fût nécessaire ou du moins applicable. Bientôt il posa les 
londemens de la Méthode des Fluxions, que, onze ans après, Leibnitz 
inventa de nouveau et présenta sous une autre forme qui est celle du 
calcul différentiel. Newton avait fait ces découvertes et beaucoup d'au- 
tres avant l'année 1665 , c'est-à-dire lorsqu'il n'avait pas encore vingt- 
îrois ans. Il les avait rédigées et rassemblées dans un écrit intitulé : 
Analysis per œquationes numéro terminorum infinitas , mais il ne le 
publia point. 

A cette époque (1665), il quitta Cambridge pour fuir la peste, et se 
retira dans son domaine de Woolsthorpe. Assis un jour sous un pommier 
que l'on montre encore , une pomme tomba devant lui ; et ce hasard , 
réveillant peut-être dans son esprit les idées de mouvemens accélérés et 
uniformes dont il venait de faire usage dans sa méthode des Fluxions, il 
se mit à réfléchir sur la nature de ce singulier pouvoir qui sollicite les corps 
vers le centre de la terre, qui les y précipite avec une vitesse continuel- 
lement accélérée et qui s'exerce encore sans éprouver aucun affaiblisse- 
ment appréciable sur les plus hautes tours et au sommet des montagnes les 
plus élevées. Aussitôt une nouvelle idée, s'offrant à son esprit comme un 
trait de lumière : « Pourquoi, se demanda-t-il, ce pouvoir ne s'étendrait-il 
pas jusqu'à la Lune même ; et alors que faudrait-il de plus pour la retenir 
dans son orbite autour de la terre?» Ce n'était là qu'une conjecture; 
mais quelle hardiesse de pensée ! C'est ainsi que Newton trouva son fa- 
meux système de la Gravitation universelle. 

La peste ayant cessé, Newton revint à Cambridge (1666) , mais sans 
s'ouvrir de ses secrets à personne, pas même au docteur Barrow son 
maître. Avant l'irruption de l'épidémie, le hasard l'avait porté à faire 
quelques expériences sur la réfraction de la lumière à travers des prismes. 
Ces expériences , qu'il avait d'abord tentées comme un amusement et par 
un simple attrait de curiosité, lui avaient bientôt offert des conséquences 
importantes. Mais lorsqu'il fut forcé de se réfugier à la campagne, s'é- 
tant trouvé séparé de ses instrumens et privé de moyens d'expériences , 
il tourna ses pensées sur d'autres objets. Plus de deux années s'écoulè- 
rent encore sans qu'il revînt à ce genre de recherches ; mais il y fut na- 
turellement ramené lorsqu'il vit qu'il allait être chargé de faire à Cam- 
bridge les leçons d'optique à la place de Barrow, qui lui résigna sa 
chaire (1669). Cherchant alors à compléter ses premiers résultats , il fut 



NEWTON. :i 

conduit à une foule d'observations, non moins admirables parleur nou- 
veauté et leur importance que par la sagacité, l'adresse et la méthode 
avec laquelle il sut les imaginer, les exécuter et les enchaîner les unf> 
aux autres. Il en composa un corps complet de doctrines où les proprié- 
tés fondamentales de la lumière étaient dévoilées , établies et classées 
d'après l'expérience pure, sans aucun mélange d'hypothèses; nouveauté 
alors aussi surprenante et aussi inouïe que ces propriétés elles-mêmes . 
Ce fut là le texte des leçons qu'il commença de donner à Cambridge, en 
1669, ayant à-peu-près vingt-sept ans. Ainsi , d'après ce que nous avons, 
dit de la succession de ses idées, on voit que la Méthode des 
Fluxions, la Théorie de la Pesanteur universelle, et la Décomposition 
delà Lumière, c'est-à-dire les trois grandes découvertes dont le déve- 
loppement a fait la gloire de sa vie, étaient nées dans son esprit avant 
qu'il eut atteint sa vingt-quatrième année. 

En 1679, Newton s'occupa de nouveau de la théorie de la gravitation. Les 
recherches auxquelles il se livra alors confirmèrent et complétèrent ses 
premières découvertes sur le système du monde. Toutefois il lui restait 
encore à expliquer quelques difficultés relatives au mouvement de la 
lune; mais il ne larda pas à en trouver la solution entière. Vers le 
mois de juin 1682 , il se trouvait à Londres à une séance de la Société 
Royale dont il avait été reçu membre en 1672. On vint à parler de la 
nouvelle mesure d'un degré terrestre , récemment exécutée en France 
par Picard ; et l'on donna beaucoup d'éloges aux soins qu'il avait em- 
ployés pour la rendre exacte. Newton s'étant fait communiquer la lon- 
gueur du degré résultant de cette mesure, revint aussitôt chez lui, et 
reprenant son premier calcul de 1665, il se remit à le faire avec ces 
nouvelles données. Mais, à mesure qu'il avançait, il se trouva telle- 
ment ému qu'il ne put continuer son calcul , et pria un de ses amis de 
l'achever. Trouver la masse relative des différentes planètes , détermi- 
ner les rapports des axes de la terre, montrer la cause de la précession 
des équinoxes , trouver la force du soleil et de la lune pour soulever 
l'Océan : telles étaient les questions sublimes dont la solution s'offrit 
aux méditations de Newton , aussitôt qu'il eut connu la loi fondamen- 
tale du système du monde î Doit-on s'étonner s'il en fut ému jusqu'à ne 
pas achever la démonstration qui lui en donnait la certitude? 

Pendant deux années que ce grand homme employa pour préparer 
et développer l'immortel ouvrage des Principes de la Philosophie na- 
turelle, où tant de découvertes admirables sont exposées, il n'exista 
que pour calculer et penser. On rapporte que, plus d'une fois, corn- 



72 NEWTON 

roeneant a se lever, il s'asseyait lout-à-coup sur son lit, arrêté par- 
quelque pensée, et demeurait ainsi à moitié nu pendant des heures 
entières, suivant toujours l'idée qui l'occupait. Il aurait même oublié 
de prendre de la nourriture si on ne l'en eût fait souvenir. Un jour le 
Docteur Stukeley, ami particulier de Newton, étant venu pour dîner avec 
lui , attendit long-temps qu'il sortît de son cabinet où il était renfermé. 
Enfin , le Docteur se résolut à manger d'un poulet qui était déjà sur la 
table ; après quoi il remit les restes sur le plat , sous une cloche de 
métal qui servait à le couvrir. Plusieurs heures s'étant écoulées , 
Newton parut et se mit à table, témoignant qu'il avait grand' faim. Mais 
lorsque ayant levé la cloche il vit les restes du poulet découpé : ce Ah, 
dit-il , je croyais n'avoir pas dîné ; mais je vois que je me trompais ! » 

Le traité des Principes parut complet en 1687. Parmi les contemporains 
de Newton trois ou quatre peut-être étaient capables de le comprendre ! 

La chimie avait toujours eu pour Newton un attrait fort vif; car 
depuis son séjour d'enfance chez l'apothicaire de Grantham jusqu'à sa 
résidence à Cambridge, il n'avait cessé de s'en occuper. Il s'était 
formé un petit laboratoire pour ce genre de travaux, et il paraît que, 
dans les années qui suivirent la publication du livre des Principes , il 
s'y était presque entièrement livré. Mais un accident fatal lui ravit en in 
instant le fruit de ses découvertes, et en priva les sciences pour toujours. 
Newton avait un petit chien nommé Diamant auquel il était fort attaché. 
Élant un soir, pour quelque affaire pressée, appelé hors de son cabinet 
dans la chambre voisine , il laissa par mégarde Diamant enfermé der- 
rière lui. En rentrant quelques minutes après, il trouva que le petit 
chien avait renversé sur son bureau une bougie allumée, qui avait mis 
le feu aux papiers où il avait consigné ses expériences ; de sorte qu'il 
vit devant lui le travail de tant d'années consumé et réduit en cen- 
dres. On raconte que, dans le premier saisissement d'une si grande 
perle il se contenta de dire : ce Oh î Diamant, Diamant, tu ne sais 
pas le tort que tu m'as fait! » Mais la douleur qu'il en ressentit, et que 
la réflexion dut rendre plus vive encore, altéra sa santé, et alla 
même, dit-on , jusqu'à troubler momentanément cette puissante et su- 
blime intelligence! 

Avec cette réunion de connaissances tant théoriques qu'expérimen- 
tales, il est facile de concevoir de quelle utilité Newton dut être dans 
la grande opération de la refonte des monnaies pour laquelle il avait 
été appelé : aussi au bout de trois ans, en fut-il récompensé par la 
charge fie Directeur de la Monnaie, qui lui fut conférée en 1699, et qui 



NEWTON. 73 

produisait annuellement un revenu considérable. Jusqu'alors sa for- 
tune avait été au moins très médiocre relativement à ses besoins de 
famille; car on voit dans l'Histoire de la Société Royale, qu'en 167&, 
il s'était trouvé dans la nécessité de demander une exemption de la con- 
tribution annuelle que devait payer chacun des membres. Il se montra 
digne de sa nouvelle fortune par l'usage qu'il en fit. A cette époque 
tous les nuages dont l'esprit de rivalité avait voulu obscurcir sa gloire 
étaient disparus. De toutes paris de justes hommages environnèrent 
un mérite si rare. En 1699, l'Académie des Sciences de Paris, ayant 
reçu du Roi une organisation nouvelle qui lui permettait d'admettre 
un très petit nombre d'associés étrangers, s'empressa de rendre ce 
petit nombre encore plus honorable en y plaçant Newton. 

D'après la manière dont sa vie avait été employée, on concevra faci- 
lement qu'il ne se soit jamais marié; et, comme dit Fontenelle, il n'eut 
pas le loisir d'y penser jamais. Une nièce qu'il avait mariée, et qui 
vivait chez lui avec son mari, lui tenait lieu d'enfant et en avait pour 
lui tous les soins. Avec les émolumens de sa charge, un patrimoine sa- 
gement administré et surtout la simplicité de sa manière de vivre , 
il se trouvait très riche et savait se servir de cet avantage pour faire 
beaucoup de bien. Il ne croyait pas, a dit encore Fontenelle, que donner 
après soi, ce fût donner. Aussi ne laissa-l-il point de testament; et ce 
fut toujours aux dépens de sa fortune présente qu'il fut généreux en- 
vers ses parens ou envers ceux de ses amis qu'il savait être dans le 
besoin. 

Dans les dix dernières années de sa vie, Newton cessa entièrement 
de s'occuper de mathématiques. Si l'on venait à le consulter sur quel- 
que endroit de ses ouvrages : ce Adressez-vous à M. Moivre, répon- 
dait-il ; il sait cela mieux que moi. » Et alors, quand les amis qui l'en- 
touraient lui témoignaient la juste admiration si universellement excitée 
par ses découvertes : ce Je ne sais , disait-il , ce que le monde pensera de 
mes travaux; mais pour moi, il me semble que je n'ai pas été autre 
chose qu'un enfant jouant sur le bord de la mer, et trouvant tantôt un 
caillou un peu plus poli, tantôt une coquille un peu plus agréable- 
ment variée qu'une autre, tandis que le grand océan de la vérité 
s'étendait inexploré devant moi. » 

Newton avait une figure plutôt calme qu'expressive , et un air plutôt 
languissant qu'animé. Sa santé se soutint toujours bonne et égale jusqu'à 
l'âge de quatre-vingts ans. Il fut alors obligé de se reposer de ses 
fonctions à la Monnaie sur le mari de sa nièce, à qui il fut ainsi utile, 



74 



NEWTON. 



même au-delà du tombeau ; car cette honorable confiance d'un homme 
si grand et si intègre lui fut comme une sorte de titre que le Roi s'em- 
pressa de confirmer. 

ce Newton, dit Fontenelle, ne souffrit beaucoup que dans les vingt 
derniers jours de sa vie. On jugea sûrement qu'il avait la pierre et qu'il 
n'en pouvait revenir. Dans des accès de douleur si violens que les 
gouttes de sueur lui en coulaient sur le visage, il ne poussa jamais un 
cri , ni ne donna aucun signe d'impatience; et, dès qu'il avait quelques 
momens de relâche, il souriait et parlait avec sa gaîté ordinaire. Jusque- 
là il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. 11 lut les gazettes 
le samedi 18 mars au matin, et parla long-temps avec le docteur Mead, 
médecin célèbre. Il possédait parfaitement tous ses sens et tout son es- 
prit; mais le soir il perdit absolument la connaissance, et ne la reprit 
plus, comme si les facultés de son âme n'avaient été sujettes qu'à s'é- 
teindre totalement, et non pas à s'affaiblir. Il mourut le lundi suivant 
(20 mars 1727), âgé de quatre-vingt-cinq ans. Son corps, après avoir 
été exposé sur un lit de parade , fut porté avec grande pompe à l'ab- 
baye de Westminster, et inhumé dans le chœur. » La famille de Newton 
lui fit ériger à grands frais un monument. 

Le 22 janvier 1834, celui qui écrit ces lignes visitait, pour la der- 
nière fois sans doute, l'antique abbaye de Westminster, toute pleine 
encore du souvenir de ses ancêtres les Normands. Après s'être incliné 
devant les noms de deux Français, Chardin et Saint-Evremond , qui 
reposent au milieu des illustrations de l'Angleterre, il lut l'épitaphe 
gravée sur le tombeau de Newton. Elle se termine par ces paroles, qui 
ne sont que vraies en parlant de ce puissant génie : « Que les mortels 
« se glorifient de ce qu'il a existé un homme qui a fait tant d'honneur à 
« l'humanité î » 

G. -S. Trébtttïe:*. 







(&„ ot^iii 



<*OQQ9V®®&9toZVyV>®£QGV®&®UV®'dVQVVQ<*VU99V9i*&£tQï'**?' i 



CUVIER. 



CUVIER (Georges- Léopold - Frédéric - Chrétien - Dagobert) 
naquit à Montbéliard, le 23 août 1769, la même année que Hum- 
boldt, Wellington et Brougham, Canning, Walter Scott et Napoléon- 
le-Grand. 

Montbéliard , à l'époque dont nous parlons , faisait encore partie de 
l'empire germanique : là se trouvait le chef-lieu d'une principauté 
appartenant aux ducs de Wurtemberg, et ce ne fut qu'en 1796, après 
l'occupation des troupes républicaines, que ce pays fut régulièrement 
cédé à la France : nous conquîmes ainsi Cuvier en même temps que 
Montbéliard , et, juste à la même époque , Cuvier, récemment arrivé à 
Paris, commençait par de grands travaux à conquérir la renommée. 
Le père de Cuvier, après quarante ans de services distingués dans un 
régiment suisse à la solde de la France , n'avait reçu pour récompense 
que la croix de chevalier du Mérite militaire (un protestant ne pouvant 
prétendre à la croix de Saint-Louis) , et une modique pension de re- 
traite composait l'unique ressource de sa famille. 

Le jeune Cuvier montra dès la première enfance une aptitude par- 
faite aux travaux de l'esprit, une mémoire puissante, une ardeur ex- 
trême pour l'étude : à quatre ans, il savait lire, et son écriture était 
belle. Son père lui ayant donné quelques leçons de dess : n , dès l'âge de 
dix ans , il copiait les figures d'oiseaux de Buffon , et il lisait le texte de 
l'ouvrage avec avidité , afin d'enluminer naturellement ses dessins d'oi- 
seaux. A quatorze ans et demi , il avait terminé toutes ses éludes clas- 
siques, et, toujours le plus assidu et le plus fort , il avait presque con- 
stamment occupé la première place. Heureusement pour Cuvier, la 
dernière de ses compositions parut moins bonne à son maître ; car, si 



78 CUVIER. 

ce jour-là, comme de coutume, il eût été proclamé le premier de sa 
classe , c'en était fait de sa destinée. Il eût alors obtenu une bourse 
gratuite au séminaire de Tubingue, et fût devenu ministre protestant 
à l'exemple de son aïeul , et selon le vœu de son père , alors trop mal- 
aisé pour le produire dans une carrière autre que le ministère évan- 
gélique. 

Cet insuccès d'un jour eut , pour le jeune Cuvier, l'avantage inespéré 
de le faire adopter par le duc Charles de Wurtemberg , qui le plaça 
aussitôt à l'académie de Stuttgardt, sorte d'école polytechnique, d'où 
sortirent tour-à-tour, pour briller dans des carrières diverses, Schiller, 
Kielmeyer, et vingt autres. Ce fut là que Cuvier étudia la littérature , 
la philosophie et les mathématiques, l'histoire de la nature et l'histoire 
des nations , la physique et les beaux- arts , les sciences administra- 
tives, la médecine et le droit. Il composa même dès cette époque un 
Journal Zoologique , d'où furent extraits en 1792 (l'auteur n'ayant 
alors que vingt-trois ans) ses deux premiers mémoires, l'un sur les 
Mouches, l'autre sur les Cloportes , préludant ainsi pendant ses heures 
de récréation à ces magnifiques études sur les révolutions de la terre , 
qui immortaliseront son nom. 

Sorti de l'Ecole Normale et Militaire de Stuttgardt , Cuvier pouvait 
également prétendre à un brevet d'officier ou de professeur, à un di- 
plôme d'avocat ou de médecin ; il pouvait , grâce à son crayon , mener 
la séduisante vie d'artiste ; il pouvait attendre des bontés du prince une 
place d'adminislrateur; mais trop prudent pour tenter un long stage sans 
fortune, trop judicieux pour asseoir son avenir sur des protections in- 
certaines, et plus pressé de vivre que de briller, il commença modes- 
tement par être précepteur d'un jeune gentilhomme protestant , fils d'un 
riche propriétaire de Normandie, le comte d'Héricy. 

M. d'Héricy habitait ordinairement le château de Fiquainville, situé 
à deux lieues de la mer, rendez -vous ordinaire de la noblesse des en- 
virons. Ce fut là que Cuvier apprit cette science de vivre que n'enseigne 
aucune académie , et que les académiciens eux-mêmes ne devraient 
point ignorer. Ceux qui le connurent dans le commerce journalier de la 
vie ont pu juger si ces premières habitudes furent indifférentes à sa 
haule fortune. 

Admirez par quel enchaînement de conjonctures en apparence insi- 
gnifiantes ou malheureuses , la Providence conduit le jeune Cuvier vers 
sa destinée! Une santé délicate le rend studieux et de bonne heure ap- 
pliqué; une mauvaise composition de collège le dissuade du sacerdoce; 



Ct VIEIL 77 

et lui concilie l'amitié d'un prince puissant ; le défaut de fortune le pré- 
serve du séjour énervant et corrupteur des villes, et lui fait trouver à 
propos dans une campagne voisine de la nier un stimulant pour ses sou- 
venirs classiques, un air salubre pour sa faible santé, des matériaux 
pour ses études favorites, en même temps qu'une école de mœurs, et 
un asile assuré contre les orages politiques et les sanglantes calamités 
d'alors : car remarquez que Cuvier habita la Normandie depuis 1788 
jusqu'en 1795 ; de sorte qu'il resta caché dans sa studieuse retraite pen- 
dant sept années. Ce fut M. Tessier, abbé dont les études agronomiques 
ont rendu le nom célèbre , qui l'y découvrit et l'en fit sortir. 

A la vue des richesses scientifiques ducs à l'activité d'un jeune 
homme livré aux seules ressources de ses yeux et de son esprit, 
M. Tessier conçut aussitôt une haute opinion de Cuvier. Il parla de lui du 
ton le plus admiratif dans ses lettres à MM. de Jussieu et Parmen- 
tierj il lui fit connaître MM. Olivier, Lamethrie, Millin et Etienne 
Geoffroy. Tous ces hommes recommandables convièrent Cuvier à venir 
partager leurs travaux, tandis que l'abbé Tessier les sollicitait de créer 
près d'eux une position sortable pour son jeune ami. Quant à Cuvier, il 
avait signifié au digne abbé qu'il resterait au château de Fiquainville 
jusqu'à ce qu'on lui eût assuré à Paris, une indépendance qui l'exemptât 
des sollicitations comme des sollicitudes. 

Cuvier arriva à Paris en avril 1795, époque où l'on s'occupait de re- 
lever les établisscmens littéraires que trois années de révolution avaient 
détruits. Alors plus que jamais il devait être facile à un homme comme 
Cuvier d'employer utilement ses facultés et de donner carrière à ses 
talens. Secondé par Millin de Grandmaison , le directeur du Magasin 
Encyclopédique , il fut bientôt nommé membre de la commission des 
arts, puis professeur à l'école centrale du Panthéon. Ensuite , grâce à 
d'autres amis, et notamment par l'intervention d'Etienne Geoffroy et de 
Lacépède, l'incapable et vieux Mertrud , espèce de prosecteur émérite, 
qu'on venait de nommer professeur d'anatomie comparée au Muséum, 
eut le désintéressement très méritoire d'agréer Cuvier en qualité d'ad- 
joint. Une fois possesseur de ces places, Cuvier songea avant tout à ses 
affections, à sa famille, et il s'empressa d'appeler près de lui son vieux 
père et son digne frère Frédéric , les deux seuls parens qui lui restassent. 
C'est alors qu'il commença cette magnifique collection d'organes d'ani- 
maux, ce musée incomparable quant à l'ostéologie , qui, aujourd'hui, 
est devenu si utile aux savans de toutes les nations. Il prit soin, dit-il 
lui-même , d'aller chercher dans les mansardes du Muséum les vieux 



73 CUV 1ER. 

squelettes autrefois réunis par Daubenton, et que Buflbn , dans un mo- 
ment d'humeur y avait fait entasser « comme des fagots. » 

Occupé d'enrichir à toute heure ce musée naissant, et attentif a 
classer chaque nouvel objet , non-seulement dans une case précise, 
mais encore dans sa mémoire; vivifiant ses études déjeune homme par 
la conversation des savans, qui déjà le courtisent alors même qu'ils 
l'éclairent ; trouvant le bonheur sans l'aller chercher loin de ses collec- 
tions , grâce à sa famille, sitôt comblée de ses bienfaits, sitôt et si géné- 
reusement payée de, quelques sacrifices : ce fut alors que Cuvier essaya 
ses forces et qu'il en vérifia la puissance. 

Son cours à l'école centrale du Panthéon , ses cours d'anatomie com- 
parée au Muséum, ses communications verbales, ses dessins, ses 
feuilles volantes et jusqu'à ces modestes cahiers d'étudiant, réceptacles 
précieux de tant de germes d'idées , riches filons d'où sortirent tant 
d'ouvrages , tout fut à-la-fois applaudi , également admiré , et sa per- 
sonne plut; on l'aima. Il avait alors le corps si frêle, une santé si fra- 
gile , et sa douce urbanité tempérait si parfaitement les vives lumières 
de son esprit., qu'il se vit adopté dès les premiers jours par les élèves 
du Panthéon , comme Bichat le fut lui-même par ceux de la Faculté, et 
Bonaparte par ses glorieux soldats. Malgré l'apparente froideur inhé- 
rente à son tempérament , peu d'hommes plus que lui exeellèrent à cap- 
tiver un jeune auditoire. On fut surtout enthousiasmé de sa première 
leçon au Jardin des Plantes. Il disait à ses élèves , après quelques lieux 
communs sur les hommes illustres qui l'avaient précédé dans sa chaire : 
ce Peut-être, messieurs, avez-vous entendu parler du Pérugin ? C'est 
un peintre dont les œuvres eurent peu d'éclat, mais il fut le maître de 
Raphaël 1 ..... Sans doute, bientôt d'entre vos rangs sortira plus d'un 
homme illustre, et je serai fier de mes fatigues. » Cuvier avait devant 
lui le Pérugin en personne! C'était le respectable Merlrud, présent 
à la séance , et qui , de ses mains tremblantes , applaudissait à Raphaël. 

Un des grands avantages de Cuvier lui vint de celle pénurie de livres 
dont il se plaignait si tristement dans ses lettres durant son séjour à 
Fiquainville. Avec une bibliothèque , ou conseillé à souhait par des 
maîtres , Cuvier eût fait comme le grand nombre de ses contemporains: 
au lieu d'étudier à sa manière, de peindre d'après ses excellens yeux 
et d'interpréter avec sa raison , il eût copié , imité , tout au plus modifié 
les œuvres de ses devanciers; et dès-lors, adieu celte nouveauté de 
vues qu'il répandit dans ses ouvrages, adieu celte sûreté d'examen qui 
le rendit sans contestation le prince des savans de l'Europe î 



CUVIER. - 78 

Lorsque Cuvier vint à Paris, la tempête politique avait cessé : la 
République était paisible, et déjà comme consternée de ses cruautés 

inutiles; mais enfin c'était encore la république, il lui fallut vivre avec 
des républicains, et ceux-ci (Jurent être surpris tout d'abord, en 
voyant ces formes monarchiques qu'on croyait pour toujours bannies, 
ce ton de convenance et de politesse que Cuvier apportait dans - 
relations. Toutefois, il se montra d'abord si discret qu'il lit presque 
oublier sa supériorité et taire toute jalousie. Les jeunes savons se pres- 
sèrent autour de sa personne, poussés par l'instinctif désir de l'imiter. 
D'autres savans, qu'il proclamait hautement ses maîtres ou ses protec- 
teurs, parurent fiers de grossir cette espèce de cour d'un tel protégé. 
D'autres, qu'il avait priés de souffrir son nom près du leur dans des 
écrits dus à sa plume, se flattèrent de partager avec lui toute cette belle 
destinée que lui présageaient les inappréciables dons de sa méthode, 
de sa parole et de son style. Remarquons, toutefois, que cet empire 
intellectuel de près de trente années, Cuvier mit autant d'habileté à 
l'obtenir que s'il ne l'eût point mérité. 

Les limites de celle notice ne me permettent pas même d'indiquer 
sommairement, comme je l'ai fait ailleurs (1), l'ordre des idées et l'en- 
semble des travaux de l'auteur de X Anatomie comparée, du Règne 
animai, etc., etc., c'est-à-dire la partie la plus importante de sa vie : 
car tel fut le fondement de sa réputation et le secret de sa puissance. 

Cependant, il ne faudrait pas croire que la vie de Cuvier fût totale- 
ment consacrée aux sciences. Homme politique et bon administrateur, 
sa rare capacité et ses aptitudes presque universelles, furent plus d'une 
fois en aide aux divers gouvernemens qui se succédèrent en France , 
lui vivant. 

Napoléon , qui l'avait connu à l'Institut, à ce bureau de la présidence 
où ces deux hommes, une fois la semaine, s'assirent quelque temps 
côte à côte, se souvint de lui à l'époque de sa toute-puissance. Il com- 
mença par le nommer inspecteur-général de l'Université, avec mission 
d'instituer des lycées à Bordeaux, à Marseille et à Nice, et d'organiser 
des académies en Italie et en Hollande. Après cela, et déjà secrétaire 
perpétuel de l'Académie des Sciences, Cuvier fut nommé chevalier de 
l'empire, maître des requêtes, et ce fut en cette dernière qualité que 
l'Empereur le chargea de lui faire un Rapport sur le progrès des 
sciences, depuis 1789 jusqu'en 1808, lui qui déjà résumait si claire- 

(i) Dictionnaire r/e la Conversation. 



80 CUV1EK. 

ment, et avec tant d'impartialité, les travaux annuels de l'Académie 
dont il était le secrétaire. Ce rapport solennel et magnifique, où la 
flatterie trouva accès, ne fut pas étranger à l'institution des Prix Dé- 
cennaux, cette grande fièvre d'émulation qui sévit en 1810, et par 
laquelle tant d'inimitiés et d'amours-propres furent subitement exas- 
pérés. Un de ces prix mémorables échut à Cuvier absent, pour son 
ouvrage d'anatomie. 

Il paraît certain que Napoléon destinait sérieusement Cuvier à diriger 
l'éducation du roi de Rome, et peut-être ce dessein prémédité influa-t-il 
sur le choix qu'il fit de lui , à plusieurs reprises , pour des missions en 
Italie. Déjà , Cuvier étant à Rome , l'Empereur l'avait chargé de 
dresser la liste des ouvrages qui devaient servir à l'instruction du jeune 
prince, lisie précieuse dont nous regrettons la perte. Mais, à cette 
époque, la retraite de Leipzig r vint à sonner; d'affreux désastres succé- 
dèrent aux conquêtes; ce fut alors que Napoléon, en même temps qu'il 
nommait Cuvier conseiller d'état, lui donna mission d'organiser la dé- 
fense des frontières du Rhin. 

Vint bientôt la défaite d'un seul par la ligue de tous ceux qu'il avait 
vaincus, humiliés, puis protégés; vinrent l'abdication de Fontaine- 
bleau et le retour imprévu des Bourbons : Louis XVIII , roi philo- 
sophe, adopta la gloire de l'Institut comme celle des camps. Cuvier fut 
nommé par lui conseiller d'état et de l'Université, grand-maître des 
cultes dissidens, commissaire du Roi près des Chambres, et enfin grand 
officier de la Légion-d'Honneur et baron, dernier terme, quant à 
Cuvier, de la munificence de deux rois. Disons toutefois à son honneur 
qu'il eut la sagesse de refuser le titre d'intendant du Jardin du Roi , le 
portefeuille de ministre de l'intérieur, et plus tard les fonctions de 
censeur. 

Certes, Cuvier ne manquait pas de celte ambition qui désire avec 
tempérance , et sait se produire ou s'effacer à propos. Quand arriva la 
défection des Cent-Jours, il quitta silencieusement le conseil d'état, 
attendant, pour y rentrer, qu'une grande bataille eût tracé un code de 
droits et de devoirs. Louis XVITI, à son retour, rendit tous ses emplois 
à Cuvier, avec une confiance plus entière; et, à partir de ce jour, 
Cuvier n'a pas cessé de servir les Bourbons avec dévoùmcnt et fidélité. 
On Ta vu tour-à-tour modérer les lois exceptionnelles de 1815, et 
rendre les cours prévôlales moins sanguinaires; on l'a vu défendre le 
conseil d'état, les droits et privilèges universitaires , exposer des pro- 
jets, combattre pour des budgets, et résister avec caractère et courage 



CUVIER. 

au rétablissement dune société fameuse, alors plus puissante que le 
ministère. 

Maître enfin du terrain universitaire et chargé des intérêts du corps 
enseignant, non pas uniquement comme membre, comme chancelier 
ou grand-maître temporaire du conseil royal, ni même comme grand- 
maître des facultés protestantes, mais encore comme président du 
comité de l'intérieur au conseil d'état, mais aussi comme commissaire 
du roi près des Chambres, Cuvier contribua puissamment à introduire 
dans l'enseignement public plusieurs grandes améliorations. 

Se souvenant toujours avec reconnaissance de l'académie de Stult- 
gard, Cuvier aurait souhaité (et c'était là un de ses projets de prédi- 
lection) qu'on le laissât établir à Paris une école spéciale pour les 
affaires publiques, sorte de Faculté d' Administration d'où les fonction- 
naires fussent sortis avec des connaissances acquises et des grades. 
Selon lui , c'eût été un sûr moyen de classer les capacités et de les par- 
faire, de modérer le trop grand essor des ambitions, et d'accorder 
moins à la faveur. Mais malheureusement Cuvier s'adressait à des ad- 
ministrateurs trop prévenus contre les innovations pour en projeter, ou 
trop éphémères pour en accomplir. 

A l'âge de trente-quatre ans (1803) , venant d'être nommé secrétaire 
perpétuel de l'Institut, Cuvier avait songé au mariage. Il aurait pu 
choisir entre les plus jeunes et les plus belles ; mais sûr alors de son ave- 
nir, et le voulant sans nuages, il fixa son choix sur une femme raison- 
nable , veuve d'un de ces vingt-huit fermiers-généraux dont la Conven- 
tion avait décrété l'assassinat, afin de s'attribuer leurs trésors. Ma- 
dame Duvaucel connaissait le grand monde sans s'y plaire, l'infortune 
sans se l'être attirée, mais sans faiblir sous ses coups. Elle avait trente 
ans , et pour dot les quatre enfans en bas-àge de son premier mari. Heu- 
reusement, Cuvier attachait plus de prix à la sécurité qu'aux richesses. 
Cette famille étrangère, à laquelle Cuvier voua sa protection et sa ten- 
dresse, s'appliqua constamment à le rendre heureux , à le seconder et 
surtout à le glorifier. Son attachement pour le grand homme semblait un 
culte. 

Parmi les nombreux détails que j'ai recueillis et publiés sur la vie in 
térieure et les habitudes de ce grand homme , je dois citer au moins 
ceux-ci : — Au déjeuner, il se faisait apporter les journaux, et ne pre- 
nait ordinairement aucune part active à la conversation , quoiqu'on fît 
pour le distraire. A peine récompensait-il d'un regard ou d'un sourire 
les soins attentifs de madame Cuvier, les naïfs quiproquos de madame 

G 



82 CLTIER. 

Bowdish (madame Lee), Anglaise commensale et amie de la famille; les 
causeries étincelautes de mademoiselle Duvaucel , ou le gracieux en- 
joùment de mademoiselle Clémentine , celte fille si merveilleusement 
accomplie , et dont la mort précoce , huit jours avant son mariage (elle 
avait vingt-deux ans), jeta tant d'amertune sur les dernières années d) 
Cuvier (1827). Comme il la chérissait, sa Clémentine! Il en était plus 
glorieux (c'est une justice à lui rendre) que d'aucun de ses ouvrages. Il 
avait pour elle des bontés qu'il n'aurait eues pour personne. On l'a sou- 
vent vu mettre un habit de cérémonie uniquement par complaisance pour 
elle , tant elle aimait à voir étinceler sur la poitrine de son père cette 
grande croix des braves dont on avait eu raison de récompenser son gé- 
nie , car le génie c'est aussi du courage. Il lui donnait quelquefois d'au- 
tres marques de tendresse : tantôt, n'ayant pas d'éloge à faire en séance 
publique d'académie, elle lui disait qu'elle voulait pourtant l'entendre, 
et, pour la contenter, il composait aussitôt quelque discours; d'autres fois, 
quelle que fût son insurmontable aversion pour la musique , il lui per- 
mettait d'aller à son piano pendant qu'il déjeunait et , tout crispés qu'é- 
taient ses nerfs, il ne montrait à sa fille que des yeux aimans et satisfaits. 

Souvent distrait au sein de sa famille, qui lui en faisait la guerre, il le 
fut principalement à l'époque où il s'attachait à restituer à des espèces 
précises les ossemens fossiles de Montmartre. Une fois entre autres , il 
employa plusieurs jours à retrouver le pied de devant d'un squelette fos- 
sile , et depuis lors, quand il revenait plus distrait que de coutume , ma- 
demoiselle Duvaucel lui disait en l'embrassant : <kEh bien! Est-ce que 
tu cherches encore ton pied de devant?» 

Jamais homme ne fut moins intéressé que Cuvier. Généreux envers sa 
famille et ses amis , quand Louis XVIII le créa baron , il n'aurait su 
comment fonder son majorât , si ce prince libéral ne lui en avait fait 
don. A la vérité, il cumula dans la suite jusque par-delà 50,000 francs 
de places ; mais sa noble hospitalité l'induisait à de grandes dépenses ; 
ses collections lui étaient onéreuses , et les vingt mille volumes dont se 
composait sa bibliothèque , que le gouvernement a acquise au prix de 
72,000 francs, absorbèrent long-temps ses épargnes. Il est vrai que 
\ Histoire des Poissons fut achetée 90,000 francs : mais il avait destiné 
le tiers de la somme à son digne collaborateur et ami , M.Valenciennes; 
et les 60 autres mille francs auraient dû servir de dot à cette fille chérie 
qu'il regretta jusqu'à sa mort , jour de deuil public dont cette perte si 
douloureuse hâta la venue. 

Le 8 mai 1832, Cuvier rouvrit au Collège de France, pour la troisième 



CLTIEIl. S3 

Fois depuis la Révolution , et après une interruption de quinze années. 
ce cours sur l'histoire des sciences naturelles où se résumaient toutes 
ses connaissances, et qui cimenta si solidement sa gloire. Ce jour-là, il 
peignit avec calme et grandeur l'état présent de la terre, il en retraça 
les révolutions probables, les déluges, fuie dénombrement de ses ha- 
bitans; et ce beau résumé de la création attira ses regards vers le Créa- 
teur. Mais de celte cause suprême , mais de celte puissance infinie , de 
cette durée sans hontes , quand il vint à envisager sa propre faiblesse 
et sa fragilité, il parut comme saisi de la soudaine révélation du terme 
prochain de sa course. Sa voix, alors, prenant tout-à-coup une expres- 
sion de tristesse et d'incertitude , fit entendre le souhait qu'assez de 
force, de temps et de santé, lui permissent d'achever cette histoire im- 
posante, dont plus de mille auditeurs enthousiasmés applaudissaient le 
sublime commencement. 

A peine sorti de cette dernière séance , il éprouva de l'engourdisse- 
ment dans les membres. Le soir il mangea avec quelque difficulté, 
l'œsophage et le pharynx agissaient péniblement ; et le lendemain , à 
son réveil , Cuvier s'aperçut que ses bras étaient paralysés , et que 

voix, si retentissante la veille, était devenue presque muette. Ses 
membres continuaient d'être sensibles, et cependant ils n'obéissaient 
plus à sa volonté. 

La maladie de Cuvier ne dura que cinq jours, pendant lesquels il 
montra un courage et une sérénité dignes de toute sa vie. Personne n'a 
retracé les circonstances de sa mort avec autant de talent ou plus de 
vérité que le Président de la Chambre des Pairs, et c'est à ce noble 
orateur que nous empruntons les lignes suivantes : — ce Cuvier se laissa 
approcher, jusqu'à son dernier moment , par tous ceux dont les rapports 
avec lui avaient eu quelque intimité, et c'est ainsi, dit le baron Pas- 
quier, que je me suis trouvé un des derniers témoins de son existence. 
Quatre heures avant sa mort, j'étais dans ce mémorable cabinet où les 
plus belles heures de sa vie se sont écoulées, et où il avait coutume 
d'être environné de tant d'hommages , jouissant de tant de succès si 
purs et si mérités; il s'y était fait transporter, et voulait sans doute que 
son dernier soupir y fût exhalé. Sa figure était calme, reposée, et jamais 
sa noble et puissante tête ne me parut plus belle et plus digne d'être 
admirée : aucune altération trop sensible, trop douloureuse à observer, 
ne s'y faisait encore apercevoir; seulement un peu d'affaissement et 
quelque peine à la soutenir. Je tenais sa main qu'il m'avait tendue en 
me disant d'une voix difficilement articulée car le larynx avait été uns 



84 CUVIEK. 

des premières parties attaquées : « Vous le voyez, il y a loin de l'homme 
du mardi (nous nous étions rencontrés ce jour-là) à l'homme du di- 
manche : et tant de choses cependant qui me restaient à faire ! Trois 
ouvrages importans à mettre au jour, les matériaux préparés : tout était 
disposé dans ma tête; il ne restait plus qu'à écrire! » Comme je m'ef- 
forçais de trouver quelques mots pour lui exprimer l'intérêt général 
dont il était l'objet : — ce J'aime à le croire , reprit-il ; il y a long-temps 
que je travaille m'en rendre digne. » 

On voit que ses dernières pensées furent encore tournées vers l'a- 
venir et la gloire ' noble besoin d'immortalité, précieux instinct de 
celle qu'il est allé chercher ! A neuf heures du soir de ce dimanche 13 
mai 1832 , il avait cessé de vivre , n'étant âgé que de soixante-trois ans, 
et appartenant à une famille de centenaires. Quand on vint à ouvrir son 
crâne , on fut frappé du volume de son cerveau et de la profondeur de 
ses sillons ou plicatures. H pesait un peu plus de trois livres dix onces , 
c'est-à-dire un tiers environ au-delà des cerveaux ordinaires. 

Né , comme nous l'avons dit , la même année que Napoléon , Cuvier 
avait, quand il mourut, près de soixante-trois ans, comme Aristote. 



Isid. Bourdon, D. M. P. 







e*J*%. 



m^W^JlïTWM 



99e&9tt&^&'^3&3®20d393£tt^tt@9&3^3d&&^**«»^*U34*«*«J 






DUPUYTREN. 



H est des hommes qu'on n'a pu voir et entendre sans éprouver un 
sentiment profond d'admiration, et qui, par leur incontestable supé- 
riorité, ont fait naître et laissé en nous de vives impressions. Quand on 
vient à parler de ces hommes si remarquables, il arrive souvent que 
ceux qui ne les ont pas connus comme nous, crient à l'exagération , au 
fanatisme , soit parce qu'ils ne se sont point trouvés à même de les 
étudier, de les apprécier, soit parce qu'il est refusé à certains esprits de 
s'impressionner, de sentir avec enthousiasme. Imposera-t-on silence à 
cet instinct qui éveille en nous le besoin de dire ce qui nous a paru 
sublime? Non, surtout quand déjà la vie de ces illustres personnages a 
été retracée dans des pages pleines d'éloquence, de chaleur et de 
vérité, qui ont pris naissance de ces mômes inspirations. 

Parmi les hommes célèbres que la France a perdus depuis quelques 
années, brillans météores qui ont répandu de vives et fécondantes lu- 
mières sur la science, il en est un qui excita surtout notre admiration 
et dont la perte récente a laissé en nous des regrets éternels ! 

Le cœur se brise alors même que la pensée cherche, en vous le 
rappelant, à le replacer pour ainsi dire vivant devant vous. 

Quel est cet homme à la démarche lente et grave, à l'air pensif et 
mélancolique, au maintien si noble et si plein de dignité, au front 
vaste, à l'œil d'aigle, à l'accent pénétrant et persuasif ? Quel est cet 
homme que l'on craint, que l'on veut regarder et entendre, dont on 
s'approche avec curiosité et qu'on écoute avec inquiétude, que l'on 
contemple avec avidité et qui fait naître en vous un indicible besoin 
d'admiration, de vénération, d'envie, de regrets, d'espérance? Quelle 
est celte espèce de demi-dieu parmi nous? C'est PU1TY fREN ! 



sa DUPUYTRExV 

Depuis que le grand chirurgien de l'IIôtel-Dieu, l'immortel Du- 
puytren, nous a quittés, il ne se passe pas un jour sans que des regrets 
ne lui soient donnés , sans que le souvenir de ses lumières ne soit in- 
voqué , sans que son nom ne se retrouve dans la bouche de chacun , 
sans qu'il ne soit cité dans la science , à chaque page , à tout moment. 
Il semble qu'un indéfinissable embarras vous arrête ; on se demande 
avec anxiété pourquoi cette hésitation , pourquoi cette confiance ébran- 
lée, pourquoi cet espoir qui oscille, s'échappe et s'éteint? C'est que 
Dupuytren n'est plus là, lui avec la puissance de son regard, de son 
jugement; avec son infaillible diagnostic et l'influence magnétique de 
sa parole. Il y a comme une idée de désespoir qui vous saisit en pensant 
à l'illustre maître. Il est en effet des pertes irréparables , des vides que 
rien ne peut remplir! 

Né à Pierre-Buffière, petite ville de la Haute-Vienne, en 1777, Guil- 
laume Dupuytren lut, à l'âge de trois ans, momentanément enlevé à sa 
famille. D'une beauté remarquable , il attira l'attention d'une dame 
riche qui voyageait : privée d'enfant et cédant au désir irrésistible de se 
donner un fils, elle conçut, en le voyant, le projet qu'elle mit aussitôt 
à exécution ; elle l'emporta. Le père de Dupuytren partit, et rejoignit 
sur la route de Toulouse celle qui lui ravissait ce trésor, et qui ne s'en 
sépara qu'en donnant des signes de la plus vive douleur. Ce fut là le 
premier événement d'une vie qui devait être marquée par tant d'autres. 

La modeste fortune de son père , avocat au parlement, avait cepen- 
dant permis que le jeune Dupuytren fût placé au collège de Magnac- 
Laval, où il commença quelques études. Giraud, son compatriote et 
aussi chirurgien de l'Hôtel-Dieu, avait été élevé à ce même collège. 
En 1789 , alors âgé de douze ans , il était en vacances à Pierre-Buffière , 
quand arriva un régiment de cavalerie. Un officier l'aperçoit, et le 
fixant particulièrement, paraît frappé de l'expression de sa figure: il 
lui adresse quelques questions, auxquelles Dupuytren répond avec vi- 
vacité et précision ; dès-lors il doit encore être enlevé , mais cette fois 
ce sera de sa propre volonté. L'officier lui propose de l'emmener à Paris; 
cette offre le transporte de joie, il l'accepte, obtient le consentement de 
sa famille et quitte Pierre-Buffière , se livrant avec confiance à un in- 
connu, mais déjà le cœur plein d'ardeur et surtout d'espérance. 

Le frère de l'officier qui venait de se déclarer son protecteur, 
M. Coësnon, était recteur du Collège de la Marche, rue de la Mon- 
lagne-Saintc-Genevièvc. A son arrivée à Paris, Dupuytren y fut ad- 
mis, et trouva ainsi un second protecteur. Il ne larda pas à se faire 



DUPUYTREN. »v 

remarquer par ses heureuses dispositions et son étonnante application 
à l'étude. Il remporta plusieurs prix et se distingua en philosophie. 
C'est à ce même collège qu'il vaccina , plus tard , les enfans de Tous- 
saint-Louverlure, qui y avaient été placés par le premier Consul. Son 
goût pour les sciences naturelles le porta surtout à cultiver l'analomie; 
il s'y livra avec ardeur, ainsi qu'à l'analomie pathologique et à la chi- 
rurgie. Thouret , directeur de l'École de Santé qui venait d'être insti- 
tuée ( nivôse an m), contribua, par ses conseils et ses encourage- 
mens, à le décider pour la chirurgie, cette partie si importante de la 
médecine. Il l'avait pour ainsi dire deviné ; et quelques années plus 
tard l'École de Montpellier demandant un professeur à la Faculté de 
Paris , et désignant Dupuytren , Thouret put répondre : ce Vous n'êtes 
pas assez riches à Montpellier pour payer un tel homme! » Tout oc- 
cupé de ses difficiles et pénibles éludes , il ne négligea pas une science 
qui a fait tant de progrès depuis, la chimie, et fut préparateur de 
Bouillon-Lagrange et de Vauquelin. Il habitait une petite chambre au 
cinquième étage, et supportait avec courage les fatigues du jour et 
d'une partie des nuits. 

En 1795, à peine âgé de dix-huit ans, Dupuytren fut nommé, au 
concours , prosecteur de l'Ecole de Santé. Il avait quitté le collège, et 
occupait une modeste chambre dans le couvent des Cordeliers, depuis 
hôpital clinique de la Faculté, lorsqu'il reçut un jour la visite d'un 
homme qui l'avait remarqué et qui avait conçu la pensée d'en faire un 
apôtre de sa doctrine, c'était Saint-Simon. Dupuytren travaillait en ce 
moment dans son lit, et bravait ainsi la rigueur du froid. Après un en- 
trelien de quelques instans, Saint-Simon se retire. Dupuytren aperce- 
vant un objet sur le poêle glacé , se lève et y trouve une somme de deux 
cenls francs. Aussitôt il s'habille, rejoint Saint-Simon et lui remet la 
somme, en l'accusant de distraction, (il/. Pariset.) 

Corvisart faisait alors ses admirables leçons : Dupuytren est bientôt 
distingué par le savant professeur, qui l'appelle à lui pour l'aider dans 
ses recherches. Il semble se multiplier : à la Salpêtrière , il suit les 
cours de Pinel; à la Charité, il s'attache à Boyer, son premier maître 
en anatomie; au Jardin des Plantes, assidu aux démonstrations de 
Cuvier, il se livre à l'anatomie comparée. Le zèle de Dupuytren redou- 
ble; doué d'une force de volonté peu commune, il comprend ce qu'il 
est, il prévoit ce qu'il peut être. Il se livre à l'enseignement, et , dans 
des cours particuliers , sa facile éloeution , l'étendue et la variété de ses 
connaissances, fixent l'attention et attirent la foule. 



88 DUPUYTREN, 

En 1801 , il devient chef des travaux anatomiques; et, profitant de 
sa position , il porte un œil investigateur dans ces désordres infinis et 
bizarres de l'organisme, donne l'impulsion aux études d'anatomie pa- 
thologique, et forme un nouveau corps de science. En 1802 , Dupuy- 
tren , riche de faits et d'observations , écrit plusieurs Mémoires qu'il lit 
à la société de l'École , à laquelle il présente de nombreuses pièces , et 
dont il devient membre. Dans la même année , un concours est ouvert 
dans l'église de l'Oratoire ; il se présente , et obtient la place de chirur- 
gien en second à l'Hôtel-Dieu : il remplace son compatriote Giraud , 
envoyé en Hollande comme chirurgien du Roi. 

En 1808, il est nommé chirurgien en chef adjoint. En 1812 , dans un 
brillant concours, après avoir lutté contre de puissans athlètes et 
triomphé avec éclat, Guillaume Dupuytren est proclamé professeur ; il 
monte dans la chaire de médecine opératoire et remplace Sabatier. En 
1815 , Pelletan, premier chirurgien de l'Hôtel-Dieu, se retire , et Du- 
puytren devient chirurgien en chef. Nous aimons à rappeler ici que , 
sur la demande formelle qu'en fit Dupuytren à M. de Barbé-Marbois , 
le conseil général des hôpitaux conserva à son prédécesseur les 
appointemens de chirurgien en chef, qu'il reçut jusqu'à sa mort! 
« Quand on le vit paraître seul , dit M. Pariset, sur les ruines de Pelle- 
tan, sur les cendres de Bichat et de Desault, une surprise mêlée d'in- 
quiétude et de défiance s'empara des esprits. Dupuytren n'était pas 
connu, il va l'être ; mais pour entrer avec faveur dans ces imaginations 
effarouchées, pour les calmer, pour les attirer à lui, il sent qu'il doit 
adopter un système de conduite tout nouveau, et faire ce que nul autre 
n'avait fait jusque-là. Ce n'étajt plus la médecine opératoire qu'il allait 
enseigner, c'était la clinique chirurgicale, c'est-à-dire la partie de la 
science qui suppose dans qui ose l'exercer, les qualités les plus rares, 
des sens exquis, une main sure, prompte, légère, une pitié mâle, un 
esprit étendu , meublé de faits , profond , sagaee, et dans les dangers 
imprévus, vif et calme, hardi et prudent, plein de ressources et de 
fermeté. » 

Ce fat alors que Dupuytren déploya les moyens infinis qu'il avait en 
lui. Là commença, se développa et s'établit cette brillante renommée 
qui retentit dans les deux mondes. Activité, zèle, attention dans le 
service et dans l'enseignement, tout en lui fut admirable. 

Dupuytren se rendait à l'Hôtel-Dieu le malin de fort bonne heure*, 
long-temps on le vit y arriver avant le jour ; pendant plus de douze 
ans il fit une seconde visite le soir. A son entrée, il faisait l'appel des 



DUPUYTRËN. s 9 

élèves employés dans son service; il était sévère , exigeant , mais tou- 
jours dans l'intérêt des malades. Entouré d'une foule immense, re- 
cueillie, avide d'entendre et de voir, il se montrait ordinairement si- 
lencieux et grave ; il ne s'arrêtait pas à chaque malade, mais aucun ne 
lui échappait (on a compté plus de trois cents lits dans son service). 
Les arrivans, les nouveaux opérés, ceux dont l'état réclamait ses soins, 
étaient interrogés, examinés, pansés par lui avec un attention scrupu- 
leuse. Quelques opérations étaient faites au lit des malades-, les graves 
opérations étaient pratiquées dans le grand amphithéâtre de l'Hôtel- 
Dieu. Une ou deux questions adressées au malade lui suffisaient sou- 
vent; si parfois des doutes s'élevaient dans son esprit, il prolongeait 
son examen; il commençait toujours à interroger les malades avec dou- 
ceur et encouragement : mais il faut le dire , rarement ils savaient ré- 
pondre. Un entendement méthodique comme le sien semblait vouloir 
qu'on le comprît et qu'on y répondît : c'est ce qui n'arrivait pas. Une 
remarque de presque tous les jours, dans les hôpitaux, est l'opiniâ- 
treté que mettent les malades à cacher la vérité, aussi Dupuylren disait- 
il : ce La gent malade est éminemment menteuse. » Que de fois l'avons- 
nous vu s'efforcer d'arracher à ces malheureux obstinés des aveux qui 
lui coûtaient une peine infinie à obtenir : souvent alors poussé à bout , 
il s'aigrissait, sa voix devenait plus élevée, saccadée, sa figure s'ani- 
mait; il souffrait visiblement, et tandis qu'il ne cherchait que la vérité 
d'où dépendait le salut des malades , on l'accusait de dureté ! 

Il était admirable avec les enfans : il les aimait, les caressait , et se 
livrait avec eux à une joie naïve quand il les avait soulagés. Peut-être 
n'avait-il que là de véritable abandon! Peut-être n'avait-il que là de 
véritable jouissance ! Dupuytren connaissait trop bien le cœur humain ; 
il savait que dans cet âge d'innocence et de candeur on ne rencontre ni 
l'ingratitude ni l'injustice. Qui pourrait oublier ces scènes touchantes 
où, après avoir donné la vue à ces pauvres enfans nés aveugles, Du- 
puytren leur apprenait à regarder! Chacun sait que l'aveugle de nais- 
sance qu'une opération vient de mettre en état de voir, ne sait pas re- 
garder, fixer et distinguer les objets; semblables à ces animaux qui, 
dans l'obscurité, s'assurent, au moyen de certains organes, de l'étal des 
corps qui les entourent, ceux qui ne savent pas regarder, bien qu'ils 
soient aptes à cet acte, se servent de leurs bras et de leurs mains pour 
rectifier par le toucher les erreurs de la vue. Dupuylren, quelque 
temps après l'opération, donnait chaque jour une leçon à ces êtres si 
intéressans. Il laissait d'abord le petit malade s'assurer par ses mains 



00 DUPUYTREN. 

de ce qu'il voyait ; mais bientôt il le privait de ce seul moyen , en lui 
fixant les bras derrière le dos; il le plaçait ainsi aune extrémité de la 
salle et lui à l'autre, les assislans rangés de chaque côté; alors il l'en- 
gageait à venir à lui , et , touché de son embarras , il lui disait avec dou- 
ceur : ce Allons, mon fils, courez donc; » puis lorsque l'enfant savait se 
diriger et regarder, et qu'il arrivait jusqu'à lui , lorsque enfin celte édu- 
cation de la vue était achevée, Dupuytren était heureux, car la joie du 
maître était aussi naïve que celle de l'élève , et cette expression si vraie 
de bonheur avait quelque chose qui portait à l'attendrissement! 

Tout, en Dupuytren , était d'une intelligence supérieure ; mais ce qui 
tenait du merveilleux était son diagnostic : il faut avoir été témoin des 
opérations d'un jugement aussi prompt et aussi juste pour n'en pas dou- 
ter. Son œil vif plongeant en même temps que sa rapide pensée dans la 
profondeur des organes , découvrait ce qui était invisible à d'autres. 
S'agissait-il d'un abcès profond , obscur, douteux , soumis à une longue 
et inutile investigation étrangère, Dupuytren apparaissait, et déjà la 
maladie était jugée et opérée. Une luxation résistait-elle aux efforts 
des chirurgiens, un trait d'intelligence amenait une question imprévue, 
foudroyante parfois; l'attention du malade était distraite, les puis- 
sances physiques étaient vaincues par l'influence morale , les forces 
musculaires cédaient, et la luxation était réduite, ce Vous vous adonnes 
à la boisson , madame, je le sais ; votre fils me l'a dit ; » paroles terribles 
adressées par Dupuytren à une femme sobre et décente , dans l'impos- 
sibilité où il se trouve de remettre son bras luxé ; atlérée par celte 
apostrophe, elle va s'évanouir, mais le bras est replacé! ce Remettez- 
vous, madame, vous êtes guérie; je sais que vous ne buvez que de 
l'eau; c'est encore votre fils qui me l'a dit. » Nous regrettons de ne 
pouvoir entrer ici dans de plus longs détails , et citer encore des 
exemples de cette étonnante faculté qui ne s'est jamais affaiblie. La 
langueur même des derniers momens de Dupuytren n'avait ni émoussé 
cette finesse, ni ralenti celte promptitude. Un jeune homme avait élé 
blessé depuis quelque temps; la veille de la mort de Dupuytren, on 
l'introduit dans sa chambre; une luxation du coude existe, elle a été 
méconnue d'un habile chirurgien : Dupuytren mourant la reconnaît 
d'un regard. {M. Pariset. ) 

Cependant , avec la plus admirable lucidité , des causes imprévues 
peuvent amener parfois des effets inattendus, terribles. Dupuytren, 
soumis à la loi commune des évènemens, s'est vu rarement, il faut le 
dire , surpris et malheureux , mais toujours calme : sa présence d'esprit 



DUPUYTREN. bi 

savail pourvoir à tout, arrêter les accidens, les faire servir même au 
salut du malade ; et dans ces mécomptes ou ces revers que nulle puis- 
sance humaine ne .saurait empêcher, on l'a vu se montrer sublime et 
laisser dans l'esprit des auditeurs des préceptes ineffaçables. 

Pendant la visite , l'esprit de Dupuytren avait amassé les matériaux 
qui allaient servir à une brillante leçon , et ces mots seuls : ce Marquez 
ce numéro, » répétés plusieurs fois dans le cours de la visite, indi- 
quaient quels étaient les malades dont il devait entretenir son audi- 
toire. En quittant les salles, il entrait à l'amphithéâtre, où la foule 
l'attendait ; et là , empressés comme au lit des malades , les élèves , les 
médecins, les professeurs, les célébrités étrangères, venaient s'asseoir 
et se former à l'école du grand maître. Il exposait avec clarté l'histoire 
de quelques maladies. Sa voix, basse d'abord, puis s'élevant graduel- 
lement, devenait sonore, entraînante ; mais lorsqu'il venait à annoncer 
une de ces opérations graves et difficiles , la majesté paraissait assise 
sur son front ; il y avait alors en lui quelque chose qui semblait d'une 
nature surhumaine! Il faisait ordinairement chaque jour plusieurs 
opérations, dans lesquelles il apportait un sang-froid si imperturbable, 
qu'il expliquait, en la pratiquant, chaque temps de l'opération ; et 
comme il voulait que chacun pût voir, il n'hésitait pas à prendre des 
positions souvent gênantes pour lui, et qui le privaient de cette grâce 
à laquelle les chirurgiens attachent quelque mérite et beaucoup trop 
d'importance. 

Dupuytren se montra chirurgien éminemment consciencieux. On a 
avancé qu'il opérait beaucoup , qu'il opérait trop souvent. Ceci est 
inexact : Dupuytren fut toujours sobre d'opérations, et l'on a dit avec 
raison qu'en montrant aux élèves toutes les routes que son esprit avait 
battues pour arriver à la vérité, il était persuadé qu'il les servait mieux 
en leur enseignant des opérations intellectuelles , que des opérations de 
la main. 

Après avoir consacré quatre heures au moins au soulagement des 
malades, à l'instruction des élèves, il ne quittait pas encore l'amphi- 
théâtre. Une foule de malades venus de ville, des campagnes, des 
provinces, attendaient avec impatience ses avis. Pendant une ou deux 
heures, chaque jour, un grand nombre de ces malheureux étaient exa- 
minés et opérés par lui , et recevaient ses conseils : c'était la consulta- 
tion gratuite, ce Ces consultations sont une des institutions qui font le 
plus d'honneur et qui rendent le plus de services à l'humanité : par 
elles, les classes les plus pauvres de la société se trouvent élevées an 



91 DIPUYTUEN. 

niveau des plus riches, el reçoivent, malgré leur indigence, les mêmes 
conseils que l'exigeante opulence. Nous avons souvent vu Dupuytren 
se lever pour aller au-devant de ces malheureux; et, par une louable 
prévenance , leur réserver à la fin de ces consultations publiques un 
moment d'entretien duquel la foule des élèves était écartée. » 

« Jamais un devoir particulier n'a pu détourner Dupuytren de son 
service à l'hôpital, et il est sans exemple qu'il ait pris sur les pauvres 
le temps que les riches réclamaient de lui » (Marx). Pendant cette 
consultation, il était encore entouré de nombreux élèves qui recueillaient 
avidement ses paroles et ses prescriptions. Enfin arrivait le moment où 
il quittait l'Hôtel-Dieu : on le voyait toujours le même, toujours grave 
et mélancolique , déposer le tablier, recevoir son chapeau des mains 
de l'infirmier, prendre le petit pain remis chaque matin , de temps im- 
mémorial, au chirurgien, le placer sous son bras, et regagner lente- 
ment sa demeure de la place du Louvre , en traversant les quais et le 
Pont-Neuf, vêtu d'un simple et fort modeste habit vert, quelque temps 
qu'il fît, souvent accompagné par quelques jeunes médecins, qu'il 
continuait d'entretenir de ce qui avait fixé le plus particulièrement leur 
attention , ou écoutant ceux qui avaient quelques malades de la ville à 
lui recommander. Ainsi il avait déjà donné la moitié de la journée aux 
pauvres malades! Le reste du jour était employé, soit à l'École de 
Médecine, soit au sein des sociétés savantes dont il était membre; à 
sa correspondance médicale, à ses consultations particulières, à son 
immense clientelle. Chacun peut comprendre maintenant si Dupuytren 
a consacré sa vie à l'humanité , si Dupuytren a été un homme vraiment 
utile! 

Quelques personnes pensent que Dupuytren a peu écrit : c'est sans 
doute parce qu'il n'a pas laissé d'énormes volumes ; mais doit-on comp- 
ter pour rien tous ses mémoires, ses savantes et éloquentes leçons 
orales de chaque jour, sur des sujets si variés; leçons qui, recueillies 
par ses élèves ou les rédacteurs de journaux scientifiques, ont produi 
des pages aussi brillantes que nombreuses , où l'on retrouve non-seu- 
lement l'esprit, les préceptes du maître, mais encore ses expressions 
nous dirons presque sa touche, pour ne pas dire son style? 

Nous ne pouvons pas parler avec détail des travaux de Dupuytren , 
et sans rappeler tous les procédés qu'il a mis en usage , tous les in- 
strumens qu'il a inventés, perfectionnés, nous citerons seulement les 
parties de la science qui ont fixe le plus particulièrement son atten- 
tion. Les Œuvres de Sabaticr, augmentées d'un volume, ont reçu uno 



DUPUYTREN. g i 

nouvelle édilion, faite par ses soins et sous ses yeux. Il a écrit sur 
l'anatomie, la physiologie, l'anatomie pathologique, la chirurgie, 
l'hygiène, la médecine. Il a retracé avec éloquence la vie de Corvi- 
sart, de Pinel, de Richard. Dupuytrcn est l'auteur d'une brochure 
fort rare aujourd'hui, et presque oubliée, qui fit sensation à l'époque 
où elle parut, autant par l'énergie du style que par la peinture de la scène 
sanglante du \U février 1820. Elle a pour titre : Déposition faite le 
25 mars 1820, à la Chambre des Pairs, sur les evènemens de la 
nuit du 13 au \k février. 

La vie de Dupuytren a été courte, mais elle a été remplie de conti- 
nuelles actions de bien. Aux époques remarquables, dans ces lu Mes 
sanglantes qui bouleversent les empires, pendant ces crises: violentes 
des fièvres populaires, à l'apparition effrayante de ces fléaux destruc- 
teurs, toujours on le vit à son poste, toujours sa première pensée fut a 
l'humanité, à la science, sans distinction de personnes, de rangs ou 
d'opinions : c'est ainsi qu'en 1814, 1830, 1832, son infatigable activité, 
ses soins généreux, son courageux dévoûment, furent au-dessus de 
tout éloge, et resteront gravés au souvenir des hommes, dans quelque 
opinion qu'on demeure, comme un monument impérissable de sa 
gloire ! 

Nous ne réfuterons point tout ce qui a été indiscrètement et trop 
légèrement avancé sur son caractère , ses habitudes, certaines parti- 
cularités de sa vie. La vie privée doit être murée ! Quiconque ose y 
jeter un regard profane est coupable, et mériterait le châtiment des 
hommes, si la honte et le remords n'arrivaient tôt ou tard à sa conscience 
en défaut! Nous ne découvrirons pas les cicatrices des blessures long- 
temps saignantes, que l'envie et l'inimitié faisaient lâchement à sa 
réputation. 

Dupuytren a fait le bien dans l'ombre , en silence ; il a secouru la 
souffrance , consolé le malheur, relevé l'infortune : craignons de trou- 
bler sa cendre en soulevant ici le voile qui couvre tant de généreuses 
actions! Ceux-là qui furent l'objet de sa sollicitude , de son désintéresse- 
ment, de sa libéralité, savent assez quel soin il prenait de cacher la 
main qui répandait sa mystérieuse bienfaisance. 

Dupuytren était professeur à la Faculté de Médecine de Paris , Chi- 
rurgien en chef de l'Hôtel-Dieu , membre de l'Institut et de l'Académie 
de Médecine. Il avait fait partie du conseil de salubrité, et avait été 
inspecteur-général de l'Université. Premier chirurgien de deux rois, 



94 DUPUYTREN. 

il avait été créé baron , officier de la Légion-d'Honneur, chevalier des 
ordres de Saint-Michel et de Saint-Wladimir de Russie. Il était recher- 
ché et honoré dans la société la plus élevée et la plus brillante. Son nom 
est devenu célèbre , non-seulement dans l'Europe , mais dans les deux 
mondes. 

Possesseur d'une grande fortune , qu'il ne devait qu'à lui-même, Du- 
puytren s'est montré parfois généreux et désintéressé outre mesure. Un 
fait suffit pour prouver sa reconnaissance. Déchu et dans l'exil, Char- 
les X , dont il avait été le premier chirurgien , se voit pendant quelque 
temps réduit à un état voisin de la gêne. Au temps de sa puissance, 
il a été le bienfaiteur de Dupuytren ; au temps des revers, celui-ci s'en 
souvient : il met une partie de sa fortune à la disposition de l'exilé , qui 
l'accepte, et déjà Dupuytren se dispose à envoyer un million, lors- 
qu'une lettre lui apporte des remercîmens , des expressions de recon- 
naissance , et l'assurance d'un état moins précaire ! Nous ne dirons pas 
à qui des deux ce trait fait le plus d'honneur, mais assurément il en 
fait à l'un et à l'autre î 

Parmi les legs que Dupuytren a faits , et dont il ne nous appartient 
pas de parler, il en est un qui prouve son attachement à la Faculté et à 
ses élèves. Il a laissé à l'Ecole de Médecine de Paris deux cent mille 
francs pour la fondation d'une chaire et d'un cabinet d'anatomie pa- 
thologique , en confiant à M. Orfila le soin de veiller à cette exécution. 
C'est à M. Pignier, son neveu , qu'il a légué sa bibliothèque, et à M. le 
docteur Marx, son élève et son ami, ses instrumens et ses manus- 
crits. 

Ce fut en 1833, au mois de novembre, que Dupuytren ressentit sur 
le Pont-Neuf, en allant à l'Hôtel-Dieu, la première atteinte de sa ma- 
ladie; il s'y rendit cependant, et voulut faire son service. De retour 
chez lui, et reconnaissant les symptômes d'une légère apoplexie, il se 
fit pratiquer une saignée , et céda quelques jours après aux instances 
de ses amis, qui lui conseillaient de prendre du repos et d'aller en 
Italie, ce Ce voyage, dit M. Pariset, fut pour lui comme un long triom- 
phe que sa renommée lui avait préparé. » Bientôt son état s'améliora -, 
mais sous le beau ciel de Naples et de Rome, entouré de sa famille, qui 
l'avait accompagné, et qu'il chérissait, une idée le préoccupait : sa 
pensée le ramenait sans cesse à l'Hôtel-Dieu. Il voulut revenir; il vou- 
lut se retrouver au milieu de ses malades, de ses élèves; il revint en 
eJet. Il reparut à l'Hôtel-Dieu, à l'École de Médecine, et celte grande 



DUPUYTREIS. 9* 

lumière de la chirurgie lança encore quelques rayons. Un dernier coup 
vint la frapper : ébranlée, elle lutta de nouveau; mais, épuisée, elle 
s'éteignit le 8 février 1835 , à trois heures du matin ! 

Par une volonté dernière, Dupuytren avait légué son corps à MM. 
Broussais et Cruveilhier : l'ouverture fut faite sous leurs yeux. Le procès- 
verbal de l'autopsie a été rédigé par le savant professeur Bouillaud. 



C. Perdrix (délavai), D. M. P. 



MUSÉE DUPUYTREN. 



En octobre 1834, le Doyen de la Faculté de Médecine de Paris 
(M. Orhla) fut consulté par Dupuytren sur une clause du testament 
olographe, par laquelle ce dernier léguait à la Faculté une somme de 
Deux cent mille francs pour instituer « une Chaire d'Anatomie pa- 
thologique interne et externe. » Le Doyen eut l'idée d'engager le fon- 
dateur à modifier la clause : «Votre legs, lui dit-il , sera plus utile à 
l'enseignement et plus honorable pour votre famille , si vous déclarez 
que vous léguez à la Faculté les deux cent mille francs pour l'établisse- 
ment d'un Muséum d'Anatomie pathologique, à la condition expresse 
que le Ministre et le Conseil royal de l'Université , en acceptant ce legs, 
consentiront à créer une chaire pour l'enseignement de cette science. 
Ce Muséum portera votre nom et la postérité la plus reculée ne pourra 
plus oublier votre bienfait !... » Dupuytren, qui ne goûta pas d'abord 
cette idée , l'accueillit ensuite avec faveur. « Si je suis assez heureux 
pour guérir, avant un an vous aurez la Chaire et le Musée ; si je suc- 



Qr DUPUYTREN. 

combe, je compte sur vous,» dit-il à l'honorable Doyen. Le double 
vœu de Dupuytren a été fidèlement rempli par son digne collègue. La 
clause n'ayant pas été modifiée , l'Université n'était tenue qu'à créer une 
Chaire. Les deux cent mille francs légués pour cet objet furent versés , 
le 20 juillet 1835 , par les héritiers de Dupuytren, sa fille et son gendre 
(M. et Madame de Beaumonl), qui curent la générosité d'acquitter de 
leurs propres deniers les droits de mutation , afin que la somme restât 
complète. Mais en même temps, le Ministre et le Conseil royal, sur la 
proposition de M. Orfila , donnaient la somme nécessaire pour la créa- 
lion du Muséum. Le savant Cruveilhier, selon le vœu de son illustre 
ami, fut appelé à la chaire nouvelle et, le 2 novembre 1835 , le Docteur 
Broussais, en séance publique de la Faculté de Médecine , prononça le 
discours d'inauguration du MUSEE DUPUYTREN ! 

(Note de /'Éditeur.) 




ç^ #totok>& étoty&&yy&teièiè&&'ù&ww'&&'é>* &&&&'&&•**&&'*&&&'£' & v ^ * B 



MADAME DE LAMARTINE. 



« Ma Mère avait reçu de sa mère , au lit de mort , une belle Bible 
de Royaumont, dans laquelle elle m'apprenait à lire quand j'étais petit 
enfant. Cette Bible avait des gravures de sujets sacrés à toutes les pages : 
c'était Sara , c'était Tobie et son ange, c'était Joseph ou Samuel. . . Quand 
j'avais bien récité ma leçon et lu, à-peu-près sans faute, la demi-page 
de l'Histoire Sainte, ma mère découvrait la gravure , et, tenant le livre 
ouvert sur ses genoux , me la faisait contempler, en me l'expliquant 

pour ma récompense Ma mère était douée par la nature d'une âme 

aussi pieuse que tendre , et de l'imagination la plus sensible et la plus 
colorée. Toutes ses pensées étaient sentimens; tous ses sentimens étaient 
images. Sa belle, et noble, et suave figure réfléchissait dans sa physiono- 
mie rayonnante , tout ce qui brûlait dans son cœur, tout ce qui se pei- 
gnait dans sa pensée, elle son argentin, affectueux, solennel et passionné 
de sa voix, ajoutait atout cequ'elle disait, un accent de force, de 
charme et d'amour qui retentit encore en ce moment dans mon oreille, 
hélas ! après six ans de silence!.... » (1) 

Quand le poète écrivait ces lignes à bord du navire qui allait le 
transporter en Orient , trois ans déjà s'étaient écoulés depuis la catas- 
trophe fatale qu'il déplore?.... Je ne sais si je m'abuse ; mais il me sem 
ble que le plus sincère admirateur n'a jamais si bien compris Lamar- 
tine qu'après avoir relu cette page et quelques autres , qu'il a consa- 
crées à sa mère, dans ses derniers écrits ! Un fait, qui s'était jusqu'à 
présent dérobé aux recherches des Biographes, la pieuse douleur 
d'un fils l'a révélé ! ... Le premier guide du poète, dès le berceau, l'institu- 

(i) A. de Lamartine: Voyage en Orient, tom. i, p. i et 2 (Marseille, 20 mai 18 3a ). 



98 MADAME DE LAMARTINE. 

teur de son enfance et de sa jeunesse passionnée; son premier maître 
enfin , et pendant long-temps son seul maître , ce fut une femme , ce 
fut sa mère ! Que le souvenir de la mère ne puisse être jamais 
séparé de l'immortel renom du fils : tel sera le devoir des histo- 
riens, même au seul point de vue littéraire! Il y aurait donc de ma 
part une grande hardiesse à traiter un tel sujet dans notre humble 
recueil qui ne peut promettre la gloire, pas même la célébrité; car il 
ne parle point à la foule , il ne s'adresse qu'aux amis du bien. 

Mais tout ne se bornait pas à de la poésie dans Madame De Lamar- 
tine , et son active vertu n'a point accepté pour limites le seuil du foyer 
domestique' Même au-dehors et à des étrangers, elle a fait tant de 
bien , cette femme si belle , si sensible et si pure ! Ce visage rayon- 
nant, ce timbre de voix harmonieux, pénétrant, ces dons irrésistibles, 
si rares , et , ce qui est plus rare encore , uniquement voués à la vertu , 
ils ont tant de fois porté la consolation au pauvre villageois ou à l'indi- 
gent de la ville ! Enfin celte vie de dévoûment a-t-elle au moins reçu sa 
récompense? Des cœurs où manquerait la foi pourraient le révoquer 
en doute !... Ce n'est donc pas seulement par la renommée de son fils, 
mais par ses propres actes, par ses bienfaits, par ses exemples, par sa 
vie et par sa mort même , que Madame De Lamartine appartient à 
l'OEuvre dont je n'ose point ici louer le Fondateur ! 

Qu'il me soit permis seulement d'applaudir à la destination du 
livre où ce portrait de Madame de Lamartine va, pour la première fois, 
paraître. Encore quelques exemples comme celui-là , et la foule des 
indifférens serait peut-être amenée à reconnaître qu'il est bon de sauver 
de l'oubli, avec le souvenir des bienfaits , les images des Bienfaiteurs! 
Il est vrai que, dans tout autre livre, à côté de contemporaines bril- 
lantes et si diversement fameuses, la vie d'une femme modeste, toute 
remplie de bienfaits , semblerait vide d'évènemens ! 

Née en 1770, fille de M. Desroys , intendant des finances du feu 
Duc d'Orléans, et de madame Desroys, sous-gouvernante des enfans de ce 
prince ; élevée à Saint-Cloud avec les jeunes ducs frères du Roi Louis- 
Philippe ; entrée chanoinesse au chapitre noble de Salles, en Beaujolais, 
dépendance de la Maison d'Orléans , Alix Desroys , à vingt ans , 
épousa le Chevalier De Lamartine , capitaine de cavalerie (1790). Son 
mari et toute sa famille sont emprisonnés en 1793. Elle reste seule libre; 
elle passe loute cette cruelle année à courir de prison en prison, tantôt 
à son mari , tantôt à son beau-père et à sa belle mère. Alors elle portait 
entre ses bras son fils Alphonse âgé de quelques mois (né en 179*2). 



MADAME DE LAMARTINE. 9g 

Quand les prisons furent ouvertes, elle passa à la Campagne, à 
Milly, les dernières années de la révolution. Elle se livra à l'éducation 
de ses cinq filles et de son fils. Dans cette maison, avec le sentiment 
du vieil honneur français:, dont M. de Lamartine père est un nobl" 
représentant dans sa vieillesse vénérable, l'amour du beau , l'enthou- 
siasme de la poésie et de l'éloquence étaient des traditions de famille. 
La mère de Madame De Lamartine avait été une des admiratrices, et 
une des amies de Jean-Jacques Rousseau. Alphonse De Lamartine fut 
donc élevé, par sa mère , selon la méthode de Jean-Jacques, mais en 
enfant chrétien! Elle le fait paysan, berger. L'enfant s'endurcit à toutes 
les intempéries de l'air! Il vit avec les petits paysans du village, pieds 
nus, sans chapeau , courant les montagnes! Pour inspirer à son fils les 
sentimens d'une profonde et sincère piété , on a vu à quel innocent 
artifice la tendre mère avait recours! 

Pendant les années qu'elle passa entièrement à la campagne , Ma- 
dame de Lamartine devint, par la pratique, très expérimentée en 
médecine, en chirurgie, pour les cas les plus simples, et dans la 
pharmacie des ménages. C'étaient les études et les travaux d'une Sœur 
de Charité. Mademoiselle Desroys en avait reçu peut-être les premières 
notions, ou du moins la pensée et l'exemple, au château de Saint-Cloud, 
avec les jeunes princes d'Orléans, ses compagnons d'enfance. On sait 
que, depuis deux générations au moins, l'éducation et l'instruction 
dans celte famille ont cessé d'être orgueilleuses et frivoles, comme 
trop souvent celles d'enfans riches. Le seul de ces princes qui a sur- 
vécu aux ('preuves de l'adversité et de l'exil a saisi plusieurs occa- 
sions de mettre à profit ces leçons d'une prévoyance pleine de sagesse 
et d'humanité. Madame de Lamartine trouva dans la bonté de son cœur 
assez de force pour triompher de la répugnance qu'une telle pratique 
peut inspirer d'abord. Elle ne s'arrêta pas non plus à celte crainte, 
que des esprits chagrins ne tinssent pour suspects d'incivisme des 
soins donnés à l'homme du peuple par une personne de sa naissance. 
C'était aux ouvriers des champs , aux vieillards, aux enfans du village , 
qu'elle offrait des secours; et quand ils s'en retournaient soulagés , con- 
solés, le cœur fortifié par des avis affectueux, par de bons conseils, 
ou même par des paroles d'une sage et douce piété , ils bénissaient leur 
bienfaitrice et ne songeaient pas à la dénoncer comme faisant la daine 
de château... ! 

D'ailleurs, combien de fois ne nous la représente-t-on pas se trans- 
portant , quand la maladie était grave, dans les chaumières les plus 



100 MADAME DE LAMARTINE. 

éloignées et les plus repoussâmes? Alphonse, son jeune fils, nous dit- 
on encore , l'accompagna plus d'une fois dans ces courses d'une coura- 
geuse charité , et ne vous semble-t-il pas le voir cet enfant, d'une sen- 
sibilité si vive, les regards attachés sur sa mère et des larmes dans les 
yeux, l'admirer, la trouver plus oelle que jamais, au chevet du pauvre 
malade, et l'en aimer encore davantage? 

A la ville, au milieu d'une société élégante, Madame de Lamartine 
n'était pas seulement remarquée pour sa grâce , pour son esprit et sa 
conversation pleine de charme. Elle était du bien petit nombre de ces 
femmes dont la supériorité est acceptée avec joie, sans jamais faire 
naître un regret. L'influence qu'elle avait acquise , et les hommages 
dont elle était entourée, n'avaient jamais servi qu'au bien. Elle était 
l'âme de toutes les associations charitables : elle avait pris la plus 
grande part à l'organisation des divers bureaux de secours. Elle les 
présida pendant vingt ans ! Avec peu de fortune et plusieurs enfans , 
elle savait par son activité, par une bonté ingénieuse, se créer des 
ressources abondantes , inépuisables , pour les malheureux î On a 
compté , par année, quinze cents pauvres secourus par ses soins ! 

La vie de Madame de Lamartine, comme nous l'avons dit, ne pré- 
sente qu'un enchaînement d'actes utiles, souvent cachés. Les grands 
évènemens pour elle furent les succès de son fils. Le petit Collège de 
la ville de Belley (Ain), peu connu, je crois, dans les fastes univer- 
sitaires , était dirigé par des ecclésiastiques ; ce qui n'était pas alors un 
titre de recommandation égale aux yeux de toutes les familles. Madame 
de Lamartine n'hésita point à leur confier son Alphonse, à-peu-près 
vers le temps où Casimir Delavigne préludait par des succès dans le 
grand Concours des Lycées de Paris , à sa brillante carrière poétique. 

Je ne saurais entreprendre ici de faire deux biographies pour une ; 
mais le poète lui-même ce quand les vicissitudes de sa jeunesse récurent 
séparé de sa mère , » nous l'a montrée , « attendant , recevant , lisant , 
commentant ses lettres; s'enivrant plus que lui-même de ses impres- 
sions... (1) » L'éclatant début de ce fils chéri fut, pour Madame de La- 
martine, \m bonheur que toute sa famille et ses nombreux amis parta- 
gèrent. Le jeune poète de Milly, élevé à-la-fois selon les deux méthodes 
bien diverses de Jean-Jacques Rousseau et des « Pères de la Foi » , ap- 
parut, brillant de noblesse, de grandeur et de pureté, dans cette époque 
de décadence, d'anarchie littéraire ou de monstrueux romantisme. 8a 

(,i) f-'oyage en Orir/tf, lornr î , pôges me! 1 1 3. 



MADAME DE LAMARTINE. loi 

mère jouit de son succès et des critiques mêmes. Il y avait une sorti 
suffrages que , pour son fils, elle ambitionnait avant tout, et un genre 
d'attaques dont elle eût regretté qu'on ne lui eût pas fait L'honneur. 

Quand l'homme de génie, le grand poète, eut été enfin reconnu de 
tous, d'autres sujets de sollicitude ne manquèrent pas usa mère. Son 
heureux mariage lui causa une grande joiej mais son duel , à Florence , 
pour quelques vers sur la décadence italienne , la jeta dans d'inexpri- 
mables angoisses. Le poète, dans son apostrophe à la « Poussière hu- 
maine, » déplorant l'avilissement de L'Italie, n'en témoignait que plus 
de sympathie au petit nombre d'Italiens animés des mêmes regrets ! 
Mais celle loyale interprétation fut donnée par le chevalier français, 
seulement après que la vie du grand poète eut été commise au hasard 
d'un combat. 

Le retour de son fils en France , la tendresse de sa belle-fille , les ca- 
resses de Julia , sa petite-fille bien aimée , enfin l'élection de son Al- 
phonse à l'Académie Française , avaient élevé Madame de Lamartine au 
comble du bonheur. Elle en faisait à ses amis l'aveu. Elle souhaitait 
encore quelques années de vie et assez de force pour supporter, disait- 
elle, tant de félicité. Après une longue absence, elle allait enfin revoir 
son fils, son fils heureux , brillant de gloire ! Elle répétait , en souriant, 
que, pour son fils, après ne s'être occupée long-temps que de la santé 
des autres, elle consentirait à soigner la sienne ; enfin que, pour jouir de 
son bonheur, elle voulait retrouver toute sa vigueur, toute sa fraîcheur 
de vingt ans! 

Oh! vanité des désirs humains!... Terrible avertissement à la plus 
parfaite vertu de ne pas espérer sa récompense dans les choses de cette 
vie!... Ne semble-t-il pas que la victime se présente d'elle-même, pleine 
dejoie et de confiance, au devant du coup fatal?... Comment décrire celte 
déplorable fin?.... Ce modèle de l'amour maternel et de toutes les ver- 
tus, périr dans des souffrances, que la vindicte des hommes ne ferait 
pas subir, de nos jours, à des monstres souillés de crimes !.... 

Madame de Lamartine , dans le bain, par une fatale méprise, dirige 
sur elle le jet de l'eau bouillante. Le saisissement est si prompt, si 
violent , qu'elle perd connaissance à l'instant même. On accourt , mais 
il n'est plus temps. L'agonie dura deux jours encore; et quel courage , 
quelle résignation , durant ces cruelles journées , quand tout espoir hu- 
main était perdu, quand toute science de ce monde s'avouait impuissante 
à combattre la mort ou même à calmer les douleurs ! On a recueilli ces 
derniers mots : «Que Dieu est grand !... Dieu protège nies enfans... Mon 



102 MADAME DE LAMARTINE. 

fils!... Que je suis heureuse!...)) Heureuse!... et tous les assisians pleu- 
raient !... Heureuse! Quelle profession de foi sublime! 

Madame de Lamartine cessa de souffrir et de vivre, le 16 novem- 
bre 1829. Son fils, malgré la rapidité de sa course , arriva trop tard pour 
lui fermer les yeux. Mais la dépouille mortelle ne fut pas long-temps 
laissée au cimetière de la ville de Màcon. Lamartine fit ériger le tom- 
beau de sa mère, à Saint-Point , entre l'église et le château. Il choisit 
pour l'inscription , en latin , les mots qui résumaient toute celle vie chré- 
tienne : ce Mon Ame a espéré ! » 

Peu d'années après , ce Homme de douleurs (1) , » il venait déposer 
près de ce monument un second cercueil, celui de sa fille unique ; elle 
aussi enlevée en deux jours! 

ce Heureuse!....)) cette parole était restée gravée au fond du cœur de 
la jeune fille. Ses derniers momens en furent adoucis, alors qu'elle fai- 
sait promettre à son inconsolable père de la transporter à Saint-Point , 
près de Madame de Lamartine, pour n'avoir qu'un même tombeau, 
même repos , même bonheur enfin ! 

A côté de ces deux monumens , la digne mère de Julia a fondé et di- 
rige actuellement une école gratuite , pour de jeunes filles. On ne peut 
visiter sans attendrissement cette école près de deux tombeaux !.... 

Tous ces lieux sont remplis encore du souvenir de Madame de La- 
martine -, je dirais presque de sa présence. «Je crois lavoir, dit son fils ; 
je crois l'entendre , lui parler , lui écrire Quelqu'un dont on se sou- 
vient tant, n'est pas absent ; ce qui vit si complètement, si puissamment 
dans nous-même, n'est pas mort pour nous... Je lui fais toujours sa part, 
comme pendant sa vie, de toutes mes impressions qui devenaient si vite et 

si entièrement les siennes Vain songe ! Elle n'est plus ! Elle habite le 

monde des réalités, mais son esprit est avec nous Il nous visite , il 

nous protège Notre conversation est avec elle dans les régions éter- 
nelles!»^) 

Adèle Jarry de Mancy , née Le Breton, 
Membre de £ Athénée des Arts de Paris. 



(i) Voyage en Orient , Jonie n, page 277 : (Gelhscmani ou la Mort de Julia.) 
(2) lbîd, tome r , pages 112 et 1 1 3. 



««•y.^>tt»«a«®«tt»94*»dttÔ-w»-aa«*0ïitt«a4*«-yfe^»»9** l vUi*^3i 



UNE BIENFAITRICE 



DE LA VILLE DE NANCY. 



Une Marchande de Broderies, Bienfaitrice de la Ville et du Com- 
merce de Nancy, va figurer dans nos Annales de la Reconnaissance 
publique: elle le mérite bien ! De plus, nous sommes en droit d'affir- 
mer que , si elle eût été consultée sur cet honneur posthume que nous 
devions lui décerner un jour, elle ne l'aurait pas refusé. Le langage 
qu'elle a tenu dans une circonstance tout-à-fait analogue, est plein de 
dignité, exempt de vanité, mais dépouillé de tous les artifices d'une 
modestie feinte : ce Si j'ai fait quelque bien et si je veux en faire encore 
quand je ne serai plus, ai-je tort de souhaiter , ai-je tort de dire : Je 
souhaite que l'on se souvienne de moi?.... Au prix du travail de toute 
ma vie, je veux doter ma ville natale d'un établissement utile; je 
n'ajoute point à mon legs, comme une clause résolutoire, la condition 
que l'on donnera mon nom à l'établissement; mais franchement je le de- 
sire. LeCommerce de Nancy a été pour moi une vaste famille. Je désire 
qu'on ne m'oublie pas , comme je n'ai pas oublié ceux qui m'ont aidé à 
faire fortune! Puisse-t-on ne pas trouver d'inconvéniens à ce vœu que 
j'exprime î . . . . » 

Loin d'y voir des inconvéniens , nous y trouvons plusieurs avan- 
tages. C'est une leçon , c'est un avis utile que la Bienfaitrice donne en 
mourant. 

L'homme est presque toujours ingrat par orgueil; mais la population 
d'une ville n'est pas ingrate comme un homme, ou , du moins, ce n*esl 
plus de la même façon ni pour les mêmes causes. Des masses d'hommes 
ne peuvent se tenir pour humiliées par le bienfait d'un seul. Les rivalités 



104 UNE BIENFAITRICE DE LA VILLE DL NANCY. 

envieuses se taisent à côté de la grande voix de l'intérêt de tous. 
Certaines vanités locales , difficiles à désarmer pendant la vie du Bien- 
faiteur, lui pardonnent quand il n'est plus. Elles consentent alors à 
écouter tous les éloges qu'on peut en faire. D'ailleurs la reconnaissance 
d'une Ville , d'une Commune, n'entraîne pas à de grands frais. Il ne faut 
pas désespérer que vienne le jour où les monumens érigés aux Bien- 
faiteurs publics seront classés parmi les embellissemens des cités- 
Ainsi les Hommes, en général, ne demandent pas mieux que de se 
montrer reconnaissans et même de l'être , quand cela doit peu leur 
couler , mais n'allez pas exiger d'eux au-delà de ce qu'ils peuvent. 

Chez l'ignorant dont la mémoire n'a jamais été que faiblement exer- 
cée, les souvenirs sont courts. Les masses , plus ignorantes que mé- 
chantes, sont nécessairement oublieuses: elles le sont involontaire- 
ment. Les masses lisent peu ou lisent mal. D'ailleurs, tel journal qui 
contient aujourd'hui , en peu de lignes, l'exposé d'une belle fondation , 
raconte en même temps et avec bien plus de détails quelque épouvan- 
table aventure qui émeut bien plus fortement le commun des lecteurs. 
Quoi qu'il en soit, le bon article de journal, remarqué ou non , est bien 
vite oublié , tandis que l'inscription d'un nom sur un édifice public , en 
parlant à tous les yeux, vient en aide à tous les esprits légers et 
distraits. Le vœu de la Testatrice de Nancy prouve donc seulement 
qu'elle a bien connu les hommes de son temps , comme ceux de toutes 
les époques! Elle a deviné qu'il pourrait tenir à peu de chose que le 
plus grand nombre devînt , envers sa mémoire , ingrat ou non , selon le 
soin que l'on prendrait d'inscrire sur le marbre le nom de la Bienfaitrice 
du pays! Nul doute que cette pensée ne soit comprise par la Ville de 
Nancy, légataire. Elle fera son devoir! Hâtons-nous de faire le nôtre. 
Place donc , place dans notre galerie à cette femme qu'une noble pensée 
d'avenir, qu'un enthousiasme généreux ont animée, ont soutenue, dans 
une carrière où ne réussissent pas ordinairement les gens d'imagination 
et d'enthousiasme! 



MADELAINE DIDION. 



Barbe- Françoise-Madelaine DIDION, née à Nancy, le 6 août 1798, 
d'une famille honnête , reçut une bonne éducation. Bientôt elle fut 



MADELAINE DIDION. 105 

avertie par l'état de fortune de ses parons, qu'elle n'aurait pas d'autre 
dot ni d'autre avenir que le travail. A quinze ans, elle fut placée en 
apprentissage dans un magasin de broderies , où elle se lit remarquer 
par son zèle et son intelligence. Née avec le génie du Commerce, ci 
douée de cette activité ardente, de ce coup-d'œil et de l'esprit d'entre- 
prise qu'elle devait déployer un jour, peut-être a-t-elle vécu les plus 
belles années de sa jeunesse, s'ignorant elle-même! Après onze années 
obscurément passées dans les travaux subalternes de Demoiselle de 
magasin, Madelaine Didion , à vingt-six ans, est frappée par un de ces 
coups , qui , pour n'être pas imprévus , n'en sont pas moins cruels. Son 
père meurt: il laisse une veuve sans aucun moyen d'existence, et un fils 
aflligé d'une cruelle maladie qui le rend incapable d'aucun travail. 

Il y a de nobles cœurs que l'adversité aiguillonne et relève au lieu de 
les abattre. C'est un exemple que plus d'une fois les femmes ont donné. 
Madelaine Didion était de ee caractère. Sa mère et son frère n'ont 
pas d'autres ressources que son travail : elle n'en est pas effrayée ; mais, 
comme elle ne pourrait pas suffire à tant décharges, siellecontinue de se 
résigner au gain modique d'une Demoiselle de magasin, elle prend la ré- 
lution d'ouvrir un magasin pour son propre compte. Quelques objets pré- 
cieux dont ellene veut pas encore se dessaisir sans retour sont déposés par 
elle au Mont-de-Piété , qui , ce jour-là du moins , a mérité le nom qu'il 
porte. C'est donc avec une faible somme de 800 fr. que Madelaine Didion 
entreprend de fonder une maison de commerce qui bientôt ne le cédera 
point aux plus florissantes de la ville de Nancy. Son frère est placé, 
à ses frais , dans une maison de santé ; mais sa bonne mère est avec elle : 
elle ne la quittera plus. Il semble que la Providence bénisse ses tra- 
vaux. La piété de la fille et le dévoùment de la sœur vont être, cette 
fois, récompensés par une prospérité rapide et presque sans exemple! 

Les premières années des succès de Madelaine Didion correspondent 
à l'époque brillante du Commerce des Broderies de Nancy. Celte 
branche de l'industrie française a pris, depuis quelques années, un 
vaste essor. Madelaine Didion est au nombre des personnes qui ont 
puissamment contribué à ce développement d'une fabrique qu'il serait 
intéressant de suivre dans ses détails, mais dont nous devons nous 
borner à constater les résultats. Pour les Départemens formés de l'an- 
cienne Lorraine et du Pays Messin, ces résultats sont immenses. Ce 
n'est pas seulement pour la France entière, du Nord au Sud , que l'on 
brode à Nancy : c'est pour toutes les parties de l'Europe , c'est pour les 
deux Amériques, quand les relations ne sont pas rompues avec ces 



106 UNE BIENFAITRICE DE LA VILLE DE NANCY. 

lointaines contrées par les crises politiques ou commerciales! Pour la 
toilette des femmes de toutes les nations , la Broderie de France exporte, 
dans lés bonnes années, des marchandises pour plusieurs millions, et , 
dans cette fabrication si active , il est à remarquer que les matières 
premières ne sont qu'une portion minime de la valeur des objets. La 
presque totalité de cette valeur est en main-d'œuvre, et, dans cette 
industrie, les machines n'ont point encore fait d'invasion notable (1) : 
les hommes eux-mêmes n'y prennent qu'une faible part. 

Une femme du caractère de Madelaine Didion devait se passionner 
pour le seul genre de grande fabrique qui soit resté , jusqu'à ce jour, 
presque entièrement dans le domaine des femmes. Les six mille Bro- 
deuses de Paris, la plupart émigrées de Nancy, de Metz ou des environs, 
dans notre faubourg Saint-Germain qu'elles habitent de préférence , 
ne forment qu'une petite colonie, un corps d'élite moins important par 
le nombre que par le talent , comparé à la multitude des ouvrières de 
tout âge , que les maisons de Nancy et de Metz occupent dans les villes, 
dans les faubourgs, dans les villages , dans les hameaux les plus écartés 
de la Meurthe , de la Moselle, de la Meuse , jusque dans les montagnes 
des Vosges. L'argent que cette industrie verse dans les campagnes ne 
peut se calculer. Depuis Vèige de cinq ans , les jeunes villageoises ont du 
travail : les plus jeunes seulement sont réunies en ateliers, et, l'appren- 
tissage fini, les travaux se font en famille. La broderie est de toutes les 
saisons, des grands jours comme des grandes nuits. Mais, comme les 
rudes travaux des champs gâteraient ces mains délicates, il faut main- 
tenant pour les moissons que les laboureurs de ce pays aient recours, 
faute de bras , aux robustes et pauvres habitans des départemens limi- 
trophes où la fabrique ne s'est pas encore étendue. 

Etranges révolutions amenées par les progrès de l'industrie et bizarres 
contrastes qu'elles produisent ! S'il est vrai , comme on le raconte, que 
ce soient quelques officiers à demi-solde de l'an 1815 , qui aient donné 
celte impulsion au Commerce de Nancy par leur activité , par la har- 
diesse de leurs entreprises , il se trouverait donc que ce sont des sol- 
dats de Napoléon qui font faire de la broderie dans le village où naquit 
Jeanne d'Arc! Dans toute la Lorraine maintenant, le paysan est riche 
s'il a beaucoup de filles , tandis que la province voisine , l'Alsace , vend 
ses fils pour servir de remplaçons dans l'armée. 

(i)Ona essayé en Suisse, dit-on , de faire broder à la mécanique, mais ce moyen ne semble 
praticable que nour un 1res petit nombre de genres de broderies, et quelles broderies! 



MADELEINE DIDION. 107 

On aurait pu craindre qu'en établissant a-u profit de quatre déparie- 
niens le monopole de la Broderie pour le Commerce en grand ci pour 
l'exportation , on ne finît par enlever encore cette dernière ressource 
aux femmes et aux filles du reste de la France. Mais l'expérience a fait 
connaître que celte crainte n'est pas fondée. Le commerce des Brode- 
ries a pris une extension si grande, qu'il peut offrir encore à la femme 
laborieuse d'honorables secours. Combien de personnes distinguées 
par leur naissance et par le rang qu'elles avaient occupé dans le monde, 
se sont soutenues par le produit de leurs travaux en broderie, sans 
avoir à mettre trop de gens dans cette pénible confidence (1)? Heu- 
reuses les ouvrières de celte classe , quand elles trouvent dans les 
marchands la discrétion et les égards dus à l'infortune! Nous ne pouvons 
nous refuser à citer l'exemple d'un de ces négocians honorables (2). 
Combien de fois n'avions-nous pas entendu faire son éloge par les 
personnes les plus distinguées et les plus intéressantes ? Alors nous 
étions loin de prévoir que nous trouverions un jour l'occas-ion de 
rendre cet éloge public ! 

Dans sa carrière commerciale , Madelaine Didion a été favorisée par 
un concours de circonstances heureuses : elle ne laissait à l'imprévu 
rien de ce que la prudence peut enlever au hasard; mais souvent le 
hasard l'a mieux servie que les meilleurs calculs n'auraient pu faire. 
Le caprice des modes si mobiles , si changeantes , est recueil le plus 
dangereux pour les spéculateurs en broderies. Il faut prévoir et de- 
vancer ces variations continuelles : il faut les imposer aux acheteurs 
par d'heureuses créations. Le goût, l'imagination féconde, le flexible 
talent des Dessinateurs parisiens doivent donc préparer, plusieurs mois à 
l'avance, la vogue de ces gracieuses nouveautés que îa paysanne de la 
Meurtheet des Vosges brode, dans sa chaumière, pour nos belles dames 
de Paris et pour les élégantes de toutes les capitales ! Une circonstance 
qui rappelait à Mademoiselle Didion son début dans les entreprises lui 
valut un de ses meilleurs dessinateurs. 



(1) Ne serait-ce pas, en partie du moins, pour cette cause que les Brodeuses de Paris 
ont choisi pour leur résidence le faubourg Saint-Germain? 

(2) M. Monta in- Allongé, négociant en broderies, rue de Grenelle-Saint-Germain, n° 22- 
Cest un devoir pour nous de consigner ici !e témoignage de la reconnaissance de plusieurs 
familles distinguées qui ont eu beaucoup à se louer de leurs relations avec cet honorable 
négociant. Nous souhaitons vivement que ce témoignage lui devienne un titre de plus à 
la faveur t't à la confiance publiques. 



108 UNE BIENFAITRICE DE LA VILLE DE NANCY. 

Un musicien de Paris, clarinette d'un de nos grands théâtres, est 
forcé, par la faiblesse de sa santé , de renoncer à cet instrument et à la 
carrière musicale. Lui aussi trouvera, dans ce malheur même, une 
source de fortune : il oppose à l'adversité une courageuse résolution. 
Alors il se développe en lui un talent dont il était bien loin de se douter î 
Mademoiselle Didion le prend pour son dessinateur: elle n'eut pas à 
regretter ce choix. 

Nous avons dit qu'une généreuse pensée soutint Madelaine Didion 
dans ses travaux. Devenue marchande par nécessité, elle ne le fut pas en 
femme vulgaire et parle seul amour du gain. Toute son ambition était de 
laisser d'elle un beau souvenir : elle ne fut jamais possédée d'un désir 
immodéré de richesses. Au bout de dix années , les bénéfices qu'elle avait 
réalisés lui semblèrent une fortune suffisante pour elle , sa mère et son 
frère. Ses 800 francs de première mise en avaient produit 250,000, 
quand elle céda sa maison à son digne successeur, M. Husson. Encore 
dans la force de l'âge , mais affaiblie par dix années de veilles , de 
voyages , tuée par le travail et des peines de cœur, elle ne se dissimu- 
lait point que l'instant fatal était venu.... Elle s'y préparait, en médi- 
tant un projet de bien public. 

L'avenir du Commerce de la Broderie était le sujet habituel de ses 
pensées î ce II y a deux places rivales , se disait-elle , Nancy et Paris. 
L'industrie de Nancy ne peut pas être slationnaire sans courir le dan- 
ger d'une prompte décadence ». Tout ce que possède Madelaine 
Didion , elle le donnera pour prévenir ce malheur. 

Son testament est digne de mémoire. Après plusieurs legs particuliers , 
accompagnés d'expressions de reconnaissance pour d'anciens et véri- 
tables amis, après deux legs de 1,000 francs chacun pour l'autel de la 
Vierge dans l'église du Saint-Epvre et pour les frères de la Doctrine 
Chrétienne de Nancy, la testatrice pourvoit au sort de son frère. Elle 
dispose , en faveur de sa mère , de l'usufruit du reste de ses biens , dont 
la propriété est léguée par elle à sa ville natale. Voici la transcription 
littérale de cette partie du testament: 

ce J'institue la Ville de Nancy légataire universelle des immeubles que 
je possède actuellement et de ceux qui seront achetés , comme je viens 
de l'ordonner, et en général de toute ma fortune, sauf par elle à res- 
pecter et exécuter en tout point les obligations et charges démon présent 
testament 

« Comme je dois ma fortune au Commerce des Broderies , et que mon 



MADELAINE DIDIOX. 100 

désir sincère est que celte industrie se perpétue à Nancy, je veux qu<; 
chaque cinq ans il soit choisi deux jeunes gens de l'âge de quinze à dix- 
huit ans, un garçon et une fille, l'un pris parmi les enfans de négocians 
de Nancy, qui auraient éprouvé des revers de fortune, ou, à défaut, parmi 
des enfans de négocians peu fortunés, et l'autre choisi parmi les orphe- 
lins de la Ville de Nancy, à son hospice. Ces deux enfans seront envoyés 
deux ans à Lyon , l'un à l'Ecole de Dessin, l'autre dans un atelier ou chez 
un maître enseignant les différons tissages d'étoffes. Après avoir passé 
deux années à Lyon , ils iront encore deux ans à Paris pour se perfec- 
tionner dans leur industrie, et, la cinquième année, ils reviendront à 
Nancy. Pendant ces cinq ans, le revenu des immeubles achetés servira 
à payer leur apprentissage et leur entretien. Si la totalité du revenu 
laisse encore facilité de choisir un troisième enfant , le choix sera fait 
de préférence parmi les enfans des négocians de Nancy. Si enfin les 
revenus ne sont point épuisés, la remanence, si remanence il y a, sera 
remise auxdits enfans choisis, à chacun , par partie égale , pour aider 
à leur établissement. 

ce Le choix de ces enfans est laissé à M. Aimé Parisot, ancien négo- 
ciant, rentier, demeurant à Nancy, jusqu'à son décès, et, après lui, il 
sera fait parles personnes suivantes, à lamajorité des voix: M. le Pré- 
sident du Tribunal de Commerce, M. le Président du Conseil des 
Prud'hommes , M. le Curé de Saint-Epvre et M. le Maire de Nancy. Si 
les jeunes gens dont on aurait fait choix venaient à se mal conduire , les 
personnes chargées de ce choix, et qui seraient toujours juges d'apprécier 
s'il y a lieu d'en agir ainsi, pourraient rappeler ces enfans et les priver de 
l'avantage qu'ils leur auraient accordé , pour en faire jouir immédiate- 
ment d'autres pris dans les catégories que j'ai indiquées , et auxquels 
seraient applicables les dispositions de mon présent testament. 

ce Généralement les enfans qui accepteront le bénéfice de cette éduca- 
tion devront venir, après qu'elle sera terminée , se fixer à Nancy. Us 
en prendront, en l'acceptant, l'engagement tacite et d'honneur, et 
tromperaient mes intentions formelles en s'établissant ailleurs. 

« Si , vingt-cinq ans après mon décès , on remarquait que le but que 
je me suis proposé n'était pas atteint, alors le Maire de la Ville de 
Nancy , après en avoir délibéré avec M. Parisot , et , après son 
décès, avec MM. les Présidens des Tribunaux de Commerce et des 
Prud'hommes et M. le Curé de Saint-Epvre, pourraient aliéner les 
immeubles et employer le prix en provenant, soit à l'établissement 
d'une salle d'asile , soit à celui d'un dépôt de mendicité à Nancy. 



110 UNE BIENFAITRICE DE LA VILLE DE NAN( Y. 

ce Je désire , si cela est possible , que l'établissement qui serait ainsi 
créé portât mon nom. 

ce Si , à l'époque que je détermine, il existait à Nancy des établisse- 
mens de la nature de ceux dont je parle , alors les immeubles ne seraient 
point vendus ; mais leur revenu serait employé , sous la même surveil- 
lance, à l'éducation et à l'instruction d'enfans de négocians de Nancy, 
tombés dans le malheur ou peu fortunés ! » 

Le testament est daté du 19 décembre 1835. Madelaine Didion suc- 
comba, le 7 janvier suivant (1836), dans sa trente-septième année! 
Pour honorer sa mémoire , la Reconnaissance publique n'attendra 
pas sans doute que le testament s'exécute en son entier ! 



A. Jarry de Mat\cy. 



DEUX LA ROCHEFOUCAULD. 



LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOUUT. 



LA ROCHEFOUCAULD-DOUDEAUVILLE. 










, m@ccMffi[F®iy(CAiiJ!L[n) 



0â®tt&tf^9WUdgu<4'>0<>ttdaH»tttt9tM»<Jtt4H»t!>>*>^wU4»4«uw;>^yi*wQ 



LE DUC DE 



LA ROCHEFOUCAULD - LTANCOURT 



On doit désirer de connaître la vie d'un homme qui trouva , sans la 
chercher, une grande célébrité, dans tout ce qui est utile, mais sans 
éclat sur la terre; la vie d'un homme dont un fils a pu dire, en ne 
faisant qu'exprimer un sentiment national : « Mon père employa toute 
sa vie à chercher les moyens de faire du bien à son pays, dans l'em- 
ploi de sa fortune, dans les fonctions dont il fut chargé, et dans les 
écrits qu'il a publiés (1) ; » la vie d'un homme qui , vers la fin de sa 
carrière, a mérité qu'un des chefs de l'Université, d'ailleurs éloigné 
de partager ses opinions libérales, lui écrivit : « J'avais déjà entendu 
dire bien souvent, je vois aujourd'hui par moi-même que la bien- 
faisance est un besoin pour M. le Duc de la Rochefoucauld. » (t>) 

Oui , la bienfaisance fut un besoin pour celui à qui la France doit 
d'immenses et rapides progrès dans son agriculture et dans son indus- 
trie manufacturière; l'amélioration des prisons et des hôpitaux; l'orga- 
nisation des écoles élémentaires, et les premiers essais de l'enseigne- 
ment mutuel; l'établissement des écoles pour les Arts et Métiers : celui 
de la Caisse d'Amortissement ; la pensée féconde des Caisses d'Épar- 
gne, et un bienfait plus grand encore, l'introduction de la vaccine. 

Frakçois-Alexandre-Fkédéric , d'abord Comte de La ROCHEFOU- 
CAULD, puis Duc de LTANCOURT, et enfin Duc de La ROCHE- 
FOUCAULD, naquit le 11 janvier 1747. Il était fils du Duc d'Estissac, 

(i) Vie du duc de la Roclicfoucauld , par Frédéric Gaëlan , son fils, 1827, in 8. 
(») Lettre inédite de l'abbé Nicollc, du 56 juillet iS?. ;. 

S 



114 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOUKT. 

grand-maître de la garde-robe, et de Marie de la Rocheguyon, fille du 
Duc Alexandre de La Rochefoucauld. (1) 

Son éducation fut assez négligée, comme, trop souvent, l'était alors 
celle des grands-seigneurs. A une taille élevée , il joignait une belle 
figure, un maintien grave : mais il avait, dans la prononciation un 
léger embarras , qui lui ôtait cette vivacité de la parole , prise à cette 
époque, dans les salons , pour de l'esprit et de l'habileté. Il rechercha , 
de bonne heure , la société des hommes instruits. Il n'aimait ni le jeu , ni 
les conversations oiseuses, ni les frivolités de la Cour. 

Dès sa première jeunesse, il était entré au service dans les carabi- 
niers, et dès 1764, il avait épousé Félicité-Sophie de Lannion, fille aînée 
du comte de Lannion , ex-gouverneur de Minorque. 

Il eut, de bonne heure, le goût des voyages. A vingt-et-un ans il était 
en Angleterre, où il se montra « sérieux et curieux, ce qui plaît tou- 
jours aux Anglais (2). Walpole avait prédit qu'il n' aimerait point à 
pratiquer les sots. Tout le bien que vous m'avez dit de M. de Lian- 
court , écrivait madame Du Deffand à son illustre ami ( 24 mai 1769 ; , 
m'a donné envie de le connaître : je l'ai trouvé fort naturel, fort sim- 
ple. » Et Walpole répondait : ce Je ne suis pas surpris qu'il vous ait plu : 
c'est de tous vos Français celui qui me revenait le plus ; il a beaucoup 
d'ame et point d'affectation. » 

En 1768, le duc d'Estissac obtint pour son fils la survivance de 
Grand-Maître de la Garde-Robe. Le duc de Choiseul avait su distin- 
guer, dans la foule des courtisans, le jeune Liancourt, et l'avait admis 
dans son intimité. Quand ce ministre fut exilé à Chanteloup , le duc de 
Liancourt lui resta fidèle et sembla partager son exil. Il allait rare- 
ment à Versailles, ne paraissait jamais chez madame Du Barry , et 
quand son devoir l'appelait à la cour, Louis XV lui montrait un 
visage sévère et mécontent. 

Ennuyé de Paris et de Versailles , dès l'âge de vingt-trois ans , le duc 
aimait à vivre à Liancourt, séjour célèbre, depuis plus d'un siècle, 
par ses jardins , son parc et ses eaux. Il y transporta les améliorations 
de l'agriculture et de l'industrie anglaise; il les naturalisa en France , 
établit une ferme-modèle, propagea la culture des prairies artificielles, 
supprima le système des jachères, fit venir de la Suisse et del'Angleierre, 
les plus belles races de bestiaux qui s'acclimatèrent dans ce domaine. 
« Je me rappelle , dit son fils avec quelle douce satisfaction il par- 

(i) Le duc d'Eslissac mourut en 1783, et sa femme en 1789. 
(■i) Vit du duc de la RochrfoucauLI , page 1 1. 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD- LIANCOURT. 116 

courait ces vastes champs chargés d'une richesse nouvelle, et avec 
quelle complaisance infatigable il- expliquait les sources de celle ri- 
chesse aux habitans qu'il encourageait à l'imiter, comme s'il ne l'eût 
recherchée que pour en faire jouir les autres, d Et tels furent les jeux 
et les plaisirs de son jeune âge ! 

Bientôt fut créé , par ses soins , un autre établissement qui , seul , eût 
suffi à honorer sa vie. Une ferme , bâtie sur la montagne de Liancourt, 
fut changée par lui en une école d'instruction pour les Arts et Métiers 
en faveur des enfans des pauvres militaires. Cette école prit de l'ex- 
tension, et devint V Ecole des Enfans de la Patrie. En 1788, cent 
trente élèves y étaient réunis. Louis XVI , qui aimait à seconder les 
vues philanlropiques du duc de Liancourt, accordait sur l'extraordi- 
naire des guerres, dix sous de solde journalière pour chaque enfant ; 
et le Duc qui, alors, prenait modestement le titre d'Inspecteur de 
l'Ecole des Enfans de la Patrie , signait en celte qualité les reçus 
donnés à M. de Biré, Trésorier-général de la guerre (1). Telle fut 
l'origine de la célèbre École des Arts et Métiers. 

Persuadé que c'est tout donner à l'homme que de lui donner de 
l'éducation , le duc de Liancourt visitait souvent ces enfans, et disait à 
chacun d'eux : ce Souviens-toi que lorsque tu sauras ton métier , ta for- 
tune sera faite. » Il avait imité des Anglais leurs procédés agricoles et 
industriels: les Anglais à leur tour imitèrent son Ecole des Enfans de 
la Patrie. A côté de la retraite des Invalides à Chelsea , Georges III 
fonda l'établissement destiné à l'éducation de leurs enfans. 

Déjà le domaine industriel de Liancourt avait une renommée qui, 
rarement alors, s'attachait aux établissemens utiles : les étrangers 
venaient le visiter; et, en 1773, le Duc y reçut lord et lady Spencer, 
accompagnés de leur fille Georgina , qui fut depuis la belle et célèbre 
duchesse de Devonshire. 

La maison de la Bochefoucauld , qui a donné des noms célèbres à la 
France , voyait , vers la fin du dix-huitième siècle , lorsque les mœurs 
étaient corrompues , et les hommes de cour frivoles ou dissipés , le duc 
de la Rochefoucauld et le cardinal-archevêque de Rouen , offrir le haut 
exemple de toutes les vertus. Un jour le Duc, se promenant, s'arrête 
devant un tableau et en demande le prix : « Deux louis, dit le mar- 
chand. — Vous vous trompez, répond le Duc, ce tableau vaut deux 
mille livres : venez chez moi , je vais vous les compter. » Et le mar- 

i) Manuscrits et papiers du duc dt: Liancourt, appartenant à l'auteur de celte no ice. 



116 LE DUC DE LA KOUIEl OUCAL'LD-LIANCOUKT. 

chand étonné, qui avait demandé deux louis, reçut deux mille livres. 

Quand le duc de Liancourt était à Paris , il fréquentait l'hôtel de la 
Rochefoucauld , où se réunissaient des gens de lettres , des savans et 
d'illustres étrangers. Là étaient en circulation les idées d'une liberté 
sage. On y avait fait de l'opposition sous le ministère Maupeou , Terray 
et d'Aiguillon : on y devint ministériel sous Turgot et Malesherbes ; 
et quand Necker arriva au ministère, le duc de Liancourt fut son ami. 

A celte époque, la Reine demanda la duchesse de Liancourt pour sa 
dame d'honneur. Mais le duc d'Estissac ne voulut jamais permettre que 
.va belle-fille acceptât cette place, et le duc de Liancourt rendant 
compte de ce refus, en terminait ainsi , dans une lettre, le récit: 
« Notre famille a toujours eu un égal éloignement et pour l'état de 
domesticité et pour celui d'intrigue. Tels sont les principes de notre 
famille : je les ai sucés avec le lait, je les approuve et je les partage. » 

Toujours désireux de s'instruire , le duc de Liancourt voulut visiter 
la Suisse et la parcourir tout entière. Il y laissa d'honorables souvenirs; 
et , plus de vingt ans après ce voyage, la fille du Landaman montrait 
au fils du duc, dans les montagnes de l'Appenzel, quelques lignes du 
voyageur religieusement conservées, et ajoutait : « C'était le plus bon 
seigneur de France. » 

Une sympathie qui n'avait pu naître que d'un même amour pour le 
bien, avait uni, par une estime réciproque et par un commun pen- 
chant, Loyis XVI et le duc de Liancourt. Le Duc était non le courti- 
san, mais l'ami vrai d'un prince vertueux. Il raccompagna dans son 
voyage de Normandie, en 1786. Dès que le Roi fut arrivé à Rouen , il 
dit au cardinal de la Rochefoucauld : « Je vous donne , monseigneur , 
vingt mille livres pour les pauvres ; » et sans attendre que l'arche- 
vêque le remerciât, il s'empressa d'ajouter : « Je vous les donne tout 
de suite parce que vous me les auriez demandés. » Déjà commençaient 
à s'introduire des idées de liberté. On remarqua que la garde bour- 
geoise avait partout la droite sur les troupes de ligne. Le cardinal- 
archevêque avait fait placer cette belle inscription sur l'arc de triomphe 
élevé à Rouen: Ludovico decimo *>exto , ctilitatis publicje causa, 
Neustriam populis lœtantibus peragranti. Un Roi de France qui 
voyage pour cause d'utilité publique : c'est ce qui n'avait pas encore 
été dit, ce qui n'avait pas été fait peut-être. Il ne dépendit pas du duc 
de Liancourt que Louis XVI ne visitât les principaux établissemens in- 
dustriels : il le conduisit dans celui de M. Begouen, sur la côte d'In- 
gouville. Mais ces excursions étaient peu goûtées par les courtisans ■ 



LE DUC DE LA ROCHEFOICAULD-LIANCOUKT. 1 17 

aussi, le journal de la cour {Gazette de France), en annonçant cette 
visite, se contenta de dire que le Roi s'était promené trois quaris 
d'heure sur la côte d'Ingouville, et qu'il avait long - temps admiré 
la belle vue.... ! 

Lorsque M. de Semonville, alors conseiller au parlement de Paris, 
y eut fait entendre , dans un discours qui fut imprimé (1) , la première 
demande des États-Généraux, on en plaisanta devant le Roi ; les cour- 
tisans riaient, et la proposition était trouvée plus absurde encore que 
déplaisante. On revint souvent et long-temps, par la moquerie, sur ce 
sujet qui devenait de jour en jour plus grave , et quand la convocation 
des États paraissait de jour en jour plus urgente et plus inévitable. Elle 
fut enfin ordonnée. Mais on soutenait à Versailles que ce serait une honte 
d'y siéger : ce Et vous, duc de Liancourt, demanda le Roi, vous ferez- 
vous élire? — Oui, sire, avec votre consentement.» Il fut élu député 
de la noblesse dans le bailliage de Clermont en Reauvoisis ; et il se mon- 
tra constamment, dans l'Assemblée nationale, l'ami du Roi et des li- 
bertés publiques. Celte Assemblée allait tout changer en France , remuer 
l'Europe et ouvrir l'ère nouvelle des gouvernemens représentatifs. Le 
duc de Liancourt entra dans ce grand mouvement; il y prit une part 
active , mais sans oublier jamais ce qu'il écrivait le 1 er avril 1790 : ce Je 
suis attaché par devoir à la personne du Roi ; je le suis par sentiment 
à ses qualités et à ses vertus. » 

Ce fut vers cette époque qu'il publia, sans y mettre son nom , un ou- 
vrage en deux parties in-8°, sous ce titre : Finances et Crédit ; deux 
grandes questions , dont l'une avait sinon amené , du moins précipité la 
révolution , et dont l'autre pouvait seule assurer ses heureux résultats. 

Avant la réunion des Trois ordres , il vola la vérification de leurs 
pouvoirs en commun. Il signa la protestation contre les décisions de la 
majorité de la noblesse : cependant son nom est absent dans la liste des 
quarante-huit membres de la minorité, qui, ayant à leur tête le duc d'Or- 
léans, se réunirent aux communes avant que le Roi eût écrit (le 27 juin) 
aux deux ordres récalcilrans, pour les engager à se réunir sans délai 
à ce qu'on appelait alors le Tiers-Etat, lequel s'était constitué (le 17) 
en Assemblée nationale. Le duc de Liancourt pensa ce que la charge 
qu'il remplissait à la cour , et sans doute aussi l'attachement qu'il por- 
tait à Louis XVI lui-même, l'obligeaient à ne pas se mettre en opposi- 
tion directe avec la volonté du Roi. » (2) 

(i) Juillet 1787. 

(■>) Vie du duc de la Rochefoucauld , pag? 2G. 



118 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 

Tandis que les esprits fermentaient dans la capitale , et que tout an- 
nonçait une explosion prochaine , le 1*2 juillet t le duc de Liancourt se 
rendit à Versailles pour faire connaître au Roi ce qui se passait à Paris : 
ce Mais c'est donc une révolte, s'écria Louis XVI! — Non, sire, c'est 
une révolution.» Et le surlendemoin la Bastille était prise. Le Duc de 
Liancourt était encore auprès du Roi : il le conjurait de rappekr Nec- 
ker, redemandé par le peuple , et d'éloigner de Paris les troupes qui 
étaient réunies au Champ-de-Mars , et sur lesquelles, après la défec- 
tion des gardes françaises , l'autorité absolue ne pouvait peut-être plus 
compter. Il parla, avec chaleur et conviction, des dangers qui menaçaient 
l'antique monarchie, et de la nécessité de s'unir franchement à l'Assem- 
blée nationale , comme seul moyen de sauver l'État dans cette grande 
crise. Enfin il décida Louis XVI à se rendre dans le sein de l'Assemblée 
et à ordonner le départ des troupes du Champ-de-Mars. 

Déjà l'Assemblée venait d'arrêter l'envoi d'une nouvelle députation 
pour demander itérativement le renvoi de ces troupes. La députation 
allait partir, et Mirabeau lui adressait d'irritantes paroles, qu'il fallait, 
disait-il, faire entendre au Monarque, lorsque le duc de Liancourt ar- 
rête le départ des députés en annonçant que le Roi va se rendre au sein 
de l'Assemblée. Bientôt le Roi entre dans la salle , accompagné seule- 
ment de ses deux frères : il annonce le renvoi des troupes et l'entière 
confiance qu'il met dans les élus de la nation dont il demande les con- 
seils. L'enthousiasme est général. L'Assemblée en corps reconduit le 
Monarque entouré de tous ses membres mêlés et confondus. Mon- 
sieur (depuis Louis XVIII) parle du bonheur de cette journée. Le 
comte d'Artois (depuis Charles X), prenant la main de Bailly, lui dit : 
ce Eh bien! vous voyez qu'on remplit vos intentions.» Partout, sur le 
passage du Roi et de son cortège national , retentissent les acclama- 
tions; et telle est l'ivresse de ce moment qu'un député de Besançon, 
nommé Leblanc, meurt subitement de joie en apprenant ce subit ac- 
cord du pouvoir avec les libertés publiques. 

Le 18 juillet, le duc de Liancourt fut appelé à la présidence : il suc- 
cédait à l'archevêque de Vienne (Le Franc de Pompignan), second pré- 
sident de l'Assemblée nationale. Il prononça un discours où , après 
avoir remarqué que c'était ce une tâche difficile de présider l'Assemblée 
la plus auguste du monde entier et de la présider dans des circonstances 
aussi grandes, il termina en ces termes : ce J'ose au moins vous assurer 
que personne ne porte plus sincèrement que moi au fond du cœur le 
plus profond respect pour les décrets de l'Assemblée nationale, le dé- 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD- LIANCOLKT. 110 

voûmenlsans bornes pour le bien de la commune patrie, une dispo- 
sition plus entière à tous les sacrifices qui pourraient l'assurer, un at- 
tachement plus fidèle pour le Roi, et plus d'horreur pour les mauvais 
citoyens. » 

Pendant sa présidence, répondant à un grand nombre de députations, 
il développa , toujours avec justesse et dignité , les principes de l'Assem- 
blée , et fut trois fois interrompu par de bruyantes acclamations à la 
séance du 25 juillet, pendant sa réponse au discours de Necker qui ve- 
nait d'être rappelé. Il disait au ministre : ce Le Roi , dont le cœur géné- 
reux et bon vous est connu plus qu'à qui que ce soit, est venu dans 
celte assemblée s'unir à nous; il a daigné nous demander nos conseils : 
nos conseils devaient être ceux de la nation. » Il disait encore : ce Peut- 
il donc être offert à la nation un présage plus certain de bonheur que la 
réunion des volontés du Roi prêt à tout sacrifier pour l'avantage de ses 
peuples; d'une Assemblée nationale qui fait, à l'espoir de la félicité 
publique, l'hommage des intérêts privés de tous les membres qui la 
composent ; et d'un ministre citoyen qui , aux sentimens d'honneur qui 
lui rendent le bien nécessaire , joint encore la circonstance particulière 
d'une position qui le lui rend indispensable!.. Eh! quelle époque plus 
heureuse, monsieur, pour établir la responsabilité des ministres, cette 
précieuse sauve-garde de la liberté et rempart certain contre le despo- 
tisme, que celle où le premier qui s'y soumettra n'aura de compte à 
rendre à la nation que celui de ses talens et de ses vertus !» Le duc de 
Liancourt parlait encore des ce intérêts de la nation et du roi désormais 
indissolublement lies,» et ce de l'heureuse confiance que la vérité est 
toujours plus forte et plus convaincante que la calomnie quand l'une 
et l'autre ne peuvent s'élever que devant une nation généreuse et 
éclairée. » 

Qu'ils étaient grands les jours où de tels sentimens excitaient l'en- 
thousiasme d'une Assemblée nationale votant, avec un empresse- 
ment unanime, l'impression de ce discours qui mériterait d'être aujour- 
d'hui reproduit en entier ! 

Dans sa réponse au discours des commissaires généraux des finances 
du royaume , le duc de Liancourt parlait du Roi citoyen qui s'unissait 
au désir des députés cède concourir de tous leurs moyens et de toutes 
leurs facultés au bonheur de leur patrie , et de faire , par l'heureuse ré- 
génération de la constitution française, bénir d'âge en âge l'Assemblée 
nationale. » 

On n'a point oublié que, emporté par un zèle imprudent, un curé osa 



120 LE DUC DE LA nOCIiEFOUCAÎJLD-LIANCOURT . 

demander que l'Assemblée nationale se déclarât catholique, apostolique 
et romaine, et que, sur-le-champ, pour empêcher un scandale inévi- 
table, le duc de Liancourt leva la séance. 

Les quinze jours fixés pour la présidence étant expirés , le duc de 
Liancourt fut remplacé par Le Chapelier : ce célèbre constituant com- 
mença par rendre hommage aux talens de ses prédécesseurs qui avaient 
rendu la présidence si difficile ; et l'Assemblée nationale vola des re* 
mercîmens au duc de Liancourt. 

Le lendemain arriva la séance mémorable de la nuit du l\ août. Lors- 
que les privilèges de la noblesse eurent été généreusement, et par un 
élan spontané , sacrifiés sur l'autel de la patrie , et qu'il eut été arrêté 
de proclamer Louis XVI le Restaurateur de la liberté' française , le 
duc de Liancourt termina cette séance , nouvelle dans l'histoire des na- 
tions, en rappelant que les grandes époques historiques avaient été mo- 
numentalement consacrées par le marbre ou sur l'airain , et proposa , 
ce qui fut adopté au bruit d'acclamations répétées, qu'une médaille 
perpétuât le souvenir des sacrifices de cette nuit : ils furent consommés 
et votés par un décret dans la séance du lendemain , et l'article 17 
porte qu'en mémoire de ces grandes délibérations , une médaille sera 
frappée et un Te Dcum chanté dans toutes les églises du royaume. 

On serait entraîné trop loin par l'analyse des travaux législatifs du 
duc de Liancourt. On se bornera donc à citer ici les plus remarquables. 
Dans la séance du 1 er septembre (1789) , tandis qu'on agitait la grande 
question de la sanction royale, ou, selon le langage du temps, la ques- 
tion du veto absolu , le duc de Liancourt établit , dans un discours , la 
nécessité de la sanction royale , de la sanction absolue et non-seulement 
suspensive. Il invoqua les cahiers contenant les instructions données 
aux députés par leurs commetlans, et qui voulaient que l'ancienne 
constitution de la monarchie fut améliorée et non pas renversée. L'As- 
semblée, disait-il, n'a donc pas le droit de la détruire : or, ce serait la 
détruire que d'affranchir les lois de la sanction royale absolue. Telle 
fut aussi l'opinion fortement motivée de Mirabeau. 

Le 6 octobre , il accompagna Louis XVI à l'Hôtel-de-Ville ; il an- 
nonça que le Roi se fixait à Paris, où il attendait l'Assemblée nationale , 
qui vint le 19 y tenir sa première séance dans une des salles de l'Ar- 
chevêché. Peu de temps après on le vit chargé par le Roi et la Reine de 
porter des secours à la veuve du boulanger François , qui venait d'être 
égorgé dans une émeute populaire. 

Ses discours, comme les actes de sa vie, se montrent toujours em- 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCÀULD-LIANCOURT. 121 

preints de vues généreuses et philantropiques. Dans son opinion nul- 
le mode de recrutement de l'armée (1) , il s'élève avec force contée 
la conscription, et, prenant ses autorités dans l'histoire ancienne et 
moderne, il cite ces mores qui, même dans la vieille Rome, coupaient 
le pouce à leurs enfans « pour les soustraire au service militaire en les 
rendant inhabiles à porter les armes ; » et , ajoute-t-il , « le mot latin qui 
exprime cette mutilation volontaire qui rendait inhabile au service, 
pollex truncatus, est la véritable étymologïe du vilain mot français 
poltron.» Il conclut en demandant que le service volontaire soit seul 
adopté , que le comité de constitution s'occupe de l'organisation des mi - 
lices nationales, et que le comité militaire propose ses vues sur l'or- 
ganisation de l'armée. » 

Le 9 février 1790 , il émet son opinion sur les 2 e et 3 e rapports du co- 
mité militaire (2) concernant la constitution de l'armée, et demande, 
dans un projet de décret, que la solde du soldat soit augmentée de 
trente-deux deniers et portée à dix sols; qu'il soit fait aussi « une 
augmentation dans le traitement des officiers, et particulièrement des 
grades inférieurs »; que, « d'après les principes universellement recon- 
nus d'admissibilité pour toutes les classes des citoyens aux places mili- 
taires comme à toutes autres, les règles d'admission soient posées de 
manière à ce que la faveur ne puisse plus en disposer; qu'il soit pourvu 
à la retraite des officiers et des soldats , etc. » 

L'Assemblée constituante avait établi, par son décret du 21 janvier, 
un comité pour l'extinction de la mendicité. Parmi les membres de ce 
comité étaient les évoques d'Oléron et de Rhodez , deux curés , deux 
abbés, le duc de Liancourt, Guillolin et Barère. Nommé rappor- 
teur, le duc de Liancourt exposa dans un premier rapport (3) le plan 
de travail du comité. Sept autres rapports, qui furent tous imprimés, 
avaient pour objet : 1° l'état de la législation du royaume relativement 
aux pauvres et aux mendians ; 2° les bases de répartition de secours 
dans les différens départemens , districts et municipalités , et le système 
de leur administration ; 3° le système général de secours à donner aux 
malheureux dans les divers âges et dans les différentes circonstances de 
la vie; U° les moyens de répression pour les mendians qui refuseraient 
le travail ; 5° de faire sortir de la capitale un grand nombre de men- 

(1) Paris , Baudouin, 1789 , in-8 , de 24 pages. 

(2) Paris, in-8 de 244^5. ■ 
{'S) In-8 , de a 4 pages. 

8* 



122 LE DUC DE LA ROCIIEFOLXAJULD-LUNCOUIIT. 

dians étrangers qui la surchargeaient; 6° de faire cesser dans Paris lu 
mendicité par le travail , et d'éloigner les oisifs étrangers à la capi- 
tale et sans ressources; 7° de répandre en secours , dans les départe- 
mens , une somme de 15,000,000 liv. (demandée et accordée par un 
décret du 16 décembre 1790). Un autre rapport (1) contient un ré- 
sumé sommaire des travaux du comité. Celui-ci s'était réuni deux 
fois aux comités des Rapports et des Recherches, et une fois aux co- 
mités des Finances, des Domaines, d'Agriculture et de Commerce. 

Toujours pressé d'un saint besoin de bienfaisance , le duc de Lian- 
court fit, au nom du comité de Mendicité , un rapport des visites faites 
dans divers hôpitaux , hospices et maisons de charité de Paris (2). Ce 
rapport, plein d'intérêt, ne contient que les visites de l'Hôpital général. 
Mais l'Hôpital général se composait alors de dix hospices, dits , de Sci- 
pion , de la Pitié , de trois maisons des Enfans - Trvuves , de Bi- 
cètre , de la S alpê trière , du Saint-Esprit, de Sainte-Pélagie et du 
Mo nt-de- Piété. Cet Hôpital général donnait annuellement des secours 
à près de quinze mille individus. Le rapport du duc de Liancourt con- 
tient des renseignemens curieux sur l'état et le régime des dix mai- 
sous qu'il visita accompagné de deux de ses collègues (de Cretot et le 
curé de Sergy), et de Thounet et Montlinot, agrégés externes au tra- 
vail du comité. 

Dans le cours de ses visites, le duc de Liancourt avait reconnu que, 
des cinq millions de revenus dont jouissaient les hôpitaux de Paris , un 
million seulement était employé à l'entretien et à la nourriture des pau- 
vres. Il avait aussi découvert que plusieurs de ces asiles consacrés à 
l'indigence avaient été convertis en maisons de détention; que des 
milliers d'individus, enfermés sans jugement, y avaient langui ou y 
étaient morts dans des cachots malsains, creusés profondément sous 
terre , et presque tous sans lumière et sans air. C'est dans une de ces 
tombes ministérielles que s'était lentement éteint un compagnon de 
Cartouche. Il avait obtenu sa grâce pour avoir révélé la retraite de cet 
insigne voleur, et, bien plus à plaindre que son chef, il subit, par suite 
de sa grâce obtenue, un supplice qui dura trente-sept ans î Telle était 
la justice des premiers agens du pouvoir absolu. Ce fut sous le poids 
d'une douloureuse indignation que le duc de Liancourt apprit ces hor- 
ribles faits à Louis XVI. Ce prince , qui avant la révolution avait sup- 

(i) ïu-8 , de 48 pages, avec quatre tableaux. 
(2) 1790, in-8 , île 96 pages. 



LE DUC DE LA KOCIILFOLCAULD-LIANCOUKÏ. 123 

primé la torture, voulut que le rapport de ces ténébreuses iniquités 
fût publié, et sur-le-champ il ordonna que tous ces cachots des hospices 
lussent comblés aux frais de la liste civile. 

Enfin, un dernier rapport fait dans les derniers jours de l'Assemblée 
constituante (25 septembre 1791) , avait pour objet « la distribution des 
5,760,000 livres restant des 15,000,000 décrétés en décembre 17 ( J0, pour 
;ileli<Tsde secours (1). » Le duc de Liaucourt, avec le courage dévoué 
«l'un grand citoyen , moins pressé de chercher la gloire que de se rendre 
utile, lit tous ces rapports restés sans retentissement dans les lettres 
et dont s'occupe trop peu l'histoire, mais qui méritent d'être consultés 
encore, car ils embrassent deux, des grandes infirmités des sociétés 
humaines , les pauvres et les hôpitaux. 

Le duc de Liancourt avait fait décréter la formation d'ateliers 
de secours pour les indigens ; l'ouverture d'autres ateliers pour les men- 
dians valides; des fonds pris sur la loterie pour la société de Charité 
maternelle ; la mise au rang des dépenses de l'Etat, des enfans trouvés 
et des dépôts de mendicité; enfin le paiement des rentes sur les biens 
nationaux affectés aux hôpitaux et aux maisons de charité. 

Parmi ses autres travaux législatifs, il en est qui méritent encore 
d'être cités : on le voit s'occuper souvent de l'armée , de son organisa- 
tion , de sa situation , et s'opposer à ce qu'on accorde aux soldats le droit 
d'assister aux séances des sociétés populaires. 

Il publie des Réflexions sur la loi (proposée) contre les émigrans. 
Il examine ces deux questions : ce Une uation peut-elle porter une loi 
« contre l'émigration? » — « Cette loi est-elle nécessaire dans un état?» 
Et voici le résumé de son opinion : a La loi contre les émigrans, prou- 
vée barbare, absurde et inexécutable , est encore démontrée facile à 
éluder... Une foule d'autres considérations se présentent à mon esprit 
pour faire rejeter celte loi et comme constitutionnelle et comme de cir- 
constance, pour prouver que le moment actuel est le plus impolitique- 
ment choisi pour agiter celte question , etc. ». Le duc de Liancourt ne 
fut pas entendu. Les lois contre l'émigration firent au papier-monnaie 
une immense hypothèque : mais elles amenèrent les longues guerres 
et les coalitions; elles envenimèrent les crises sanglantes de la répu- 
blique, n'empêchèrent pas la banqueroute sous le Directoire; et, sous 
la Restauration, elles coulèrent encore à la France un milliard. 



1 1 i lu-8 . de ao nages. 



124 LE DU(, DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOIRT. 

Pour éclairer la discussion sur l'impôt foncier, le duc de Liancouri 
fit imprimer, en 1790, un écrit anonyme in-8 , sous ce titre : Notes sur 
l'impôt territorial foncier en Angleterre. 

Le duc de Liancourt parla plusieurs fois sur les matières ecclé- 
siastiques. On le vit s'opposer à ce que sa part dans l'emprunt forcé 
fut hypothéquée sur les biens du clergé; mais c'était par un désinté- 
ressement civique, car il avait été un des premiers à acheter de ces 
biens dès que Louis XVI en eut ordonné la vente. Il appuya la suppres- 
sion des ordres monastiques : mais il demanda pour chaque religieux 
une pension viagère de 800 livres. Il défendit la liberté de conscience, 
lorsque le cardinal de la Rochefoucauld fut accusé (18 juin 1791) 
d'avoir écrit à un de ses grands-vicaires, une lettre dans laquelle il 
semblait continuer ses fonctions d'archevêque que lui avait enlevées la 
nouvelle organisation du clergé. Il avait déjà volé contre la réunion 
précipitée d'Avignon et du Comtat au territoire français, et demandé 
qu'avant tout, fussent examinés et discutés les droits du pape, et ceux 
de la France. 

Il avait défendu la liberté individuelle en demandant la mise en liberté 
du baron de Besenval, détenu au Chàtelet, et celle du chef d'escadre 
Albert de Rioms, arrêté dans une émeute à Toulon. Le 22 octobre (1789), 
il avait fait passer à l'ordre du jour sur les causes demandées du départ 
soudain et imprévu du duc d'Orléans pour l'Angleterre. Il avait pris 
aussi la défense de son collègue, le comte de Toulouse-Lautrec, qui 
avait été mis en arrestation à Toulouse. 

Sage ami de la liberté et de la monarchie, il ne fut infidèle ni à l'une 
ni à l'autre : il ne les séparait ni dans sa politique ni dans ses affections. 
Il avait fait en 1790, dans le sein de l'assemblée, sa profession de foi 
sur le gouvernement monarchique. Le 14 juillet 1791 , dans la discussion 
ouverte sur la question de savoir si le roi serait mis en cause pour sa 
fuite du 20 juin, il s'élève, avec force, contre la distinction que Pétion 
veut établir entre X inviolabilité constitutionnelle et Xinviolahilité 
personnelle du roi. Il cherche à justifier la déclaration que le roi avait 
laissée à son départ. Ses plaintes, dit-il, ont pu être exagérées, 
mais il nourrit dans son cœur l'espérance du bonheur du peuple ; 
et, comme alors des murmures violens s'élèvent, il reprend avec 
énergie : « II faut le dire , le roi n'est en ce moment bravé que par les 
factieux, et c'est à la royauté qu'on en veut... Mais vous déjouerez 
leurs projets, en maintenant une constitution pour laquelle la France a 
nue de mourir. » Telle était déjà l'exaspération des esprits que, encora- 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 1»5 

battant l'opinion du duc de Liancourl, le député Ricard ne craignit p;j^ 
de se livrer à d'odieuses personnalités contre son collègue, et se fit rap- 
peler à l'ordre. Mais, un moment après, Vadier déclara ne pas vouloir 
que l'impunité pût sauver un brigand couronne. Et Robespierre parla 
sinon dans les mêmes termes , du moins dans le même sens. Cette 
séance du \k juillet 1791 fut comme le prologue de la tragédie du 21 jan- 
vier 1793 : elle faisait pressentir le dénoùment. 

Les derniers travaux législatifs du duc de Liancourt sont remarqua- 
bles. Plus d'une année avant l'adoption d'un nouvel instrument de mort , 
il demanda la suppression du supplice de la corde , comme ayant servi 
aux vengeances populaires. Il lut à l'assemblée, qui avait décrété les 
universités et les académies, un projet sur l'éducation publique, et pro- 
posa la création d'un Institut national dont l'établissement devint quatre 
ans plus tard (1795) , uu des derniers a: tes de la Convention nationale. 

Telle fut la conduite, tels furent les actes du duc de Liancourt à 
l'Assemblée Constituante : et l'on voit déjà que si les amis de la liberté 
avaient eu sa modération , et les ennemis de l'égalité , sa prudence et 
sa justice , la révolution se serait arrêtée dans le paisible établissement 
de réformes utiles, nécessaires, et n'eût pas été suivie de près d'un 
demi-siècle de crises et de dangers. 

Les affaires publiques ne l'avaient pas distrait du désir d'améliorer 
l'industrie nationale , qui se trouvait encore bien en arrière de celle des 
Anglais ; il ne craignit point d'engager sa fortune pour mettre la France 
en partage des succès obtenus, par une nation rivale , dans l'art de la 
filature. En 1790, il fit construire, à Liancourt, de vastes ateliers où 
vingt-quatre mécaniques filaient par jour cinquante livres de coton , 
tandis que deux autres machines réunissaient, dans le même cadre, le 
cardage en gros et le cardage en fin. L'art des mécaniques a fait depuis 
de grands progrès, mais la France gardera le souvenir que les pre- 
miers essais sont dus au duc de Liancourt. 

Quand l'assemblée nationale eut terminé sa longue session , le duc de 
Liancourt, lieutenant-général, fut chargé du commandement. dans les 
cinq départemens de la Normandie ; et tandis que des troubles publics 
agitaient tant d'autres contrées, sa prudence et le respect qu'inspi- 
raient ses vertus civiques conservèrent , durant les premiers temps de 
l'assemblée législative , l'ordre et le calme dans la province confiée 
à ses soins. Les troupes dont il pouvait disposer étaient trop peu 
nombreuses pour assurer la paix publique : il sut la maintenir en se 
faisant aimer. La garde nationale lui était dévouée ; ses chefs , 



VA6 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOUKT. 

pour la plupart , négocians ou manufacturiers , reçus chez lui comme 
des amis , presque comme des confrères , venaient s'entourer de ses 
conseils, de ses lumières, et comprenaient facilement que du main- 
tien de Tordre dépendait la prospérité du commerce et de l'industrie . 

Cependant les factions jetaient rapidement la liberté dans l'anarchie. 
Déjà la constitution de 1791 était attaquée, et le trône menacé. Le 
dangers de la famille royale allaient toujours croissans; et soit que des 
peurs trop bien fondées eussent engagé Louis XVI dans de funestes 
voies, soit que ses véritables intentions fussent calomniées, tout se 
précipitait vers la république, et les jours même du monarque sem- 
blaient déjà comptés. Le 10 août (1792) qui devait renverser le trône 
n'était pas loin, lorsque le duc de Liançourt invita Louis XVI à se 
retirer à Rouen ; il y eût trouvé des régimens fidèles que le commandant 
y avait réunis , et, en tout cas, les moyens d'une évasion facile par mer : 
<c ce fut un des cent moyens offerts au roi pour se sauver , et que la 
fatalité l'empêcha d'adopter ». (1) 

Louis XVI, en remerciant le duc de Liançourt de sa courageuse 
fidélité, lui confia sa gêne pécuniaire qui augmentait les dangers de sa 
position, en lui ôtant les moyens de se sauver avec sa famille ; et le duc, 
qui voyait instante la nécessité de se soustraire lui-même, par la fuite 
chez l'étranger, à la proscription qui ne pouvait manquer de l'atteindre , 
se hâta d'envoyer à l'infortuné monarque cent cinquante mille francs, 
seule somme dont il put disposer alors. 

Dès que les tristes évènemens du 10 août sont connus, le duc de 
Liançourt rassemble à Rouen, dans le Champ-de-Mars, toutes les 
troupes, et leur fait prêter un nouveau serment de fidélité au Roi et à 
la Constitution. Le comte Gaétan , son fils, encore enfant, est à cheval 
à côté de lui. Des acclamations , qui ne sont pas unanimes, se font en- 
tendre dans les rangs, et le peuple garde le silence. Le Duc rentre à 
son hôtel : un exprès, qui vient d'arriver, apporte la nouvelle qu'un 
mandat d'arrêt a élé lancé contre lui et contre le duc de la Rochefou- 
cauld, son cousin. Ce dernier, écrivait-il, ce dédaigna les avis qui lui 
avaient été donnés , en même temps qu'à moi , qu'un mandat d'arrêt 
était lancé contre nous deux , et que cette arrestation n'était pas le seul 
ordre émané de ses auteurs à notre sujet. Il ne voulut point quitter la 
France : moins confiant, moins vertueux que lui , j'ai fui les poignards, 
il y a succombé». \ 



i) Fie du duc de la Rochefoucauld , page »ti 






LE DUC DE LA RUlilIEFOUCAULD-MANCOUHT. iî7 

En effet , un émissaire de la commune de Paris ne tarde pas à signifier 
le mandat d'arrêt au duc de la Rochefoucauld qu'il trouve aux eaux 
de Forges : il avait ordre de le conduire à Paris ; sa mère et sa femme 
obtiennent la permission de l'accompagner, mais dans une voiture 
séparée ; il est placé dans un cabriolet à côté du commissaire. Celui-ci 
le force de descendre pour lui faire traverser à pied la ville de Gisors, 
et, dans une émeute improvisée, le Duc, vertueux et grand citoyen, 
est atteint d'une pierre qui lui ôlc la vie : « La France entière, écrivait 
depuis le duc de Liancourt, a abhorré ce crime dans les jours même de 
la scélératesse , et dans ces temps funestes où la terreur contraignait à 
la fausseté , il n'était personne qui crût pouvoir ne pas convenir que ce 
crime était un malheur public ». Le duc de Liancourt s'était hâté de 
quitter Rouen : il avait fui vers les côtes de Normandie, devenues 
soudain inhospitalières; il errait sans espoir de se sauver, quand un 
de ses collègues à l'assemblée nationale (M. De Laître), qui avait 
suivi ses pas, l'aborde, l'embrasse, le conduit au Crotoy, loue, comme 
pour lui-même, la barque d'un pauvre pêcheur, nommé Vadenlun. 
Celui-ci reçoit à bord l'illustre fugitif, et quand ils sont en pleine mer : 
« Je me doutais bien, dit-il, que j'allais sauver un proscrit; mais ces 
actions-là portent toujours bonheur ». Il ne se trompa point : quinze 
ans après cette terrible époque , il venait de temps en temps , et toujours 
en habit de pêcheur, à Liancourt. Il prenait place à la table du duc de 
la Rochefoucauld, à qui ce titre appartenait depuis la mort de son 
cousin, et quand le dîner était fini, le Duc et le pêcheur causaient 
familièrement ensemble en fumant des cigares. 

Le duc de Liancourt était arrivé en Angleterre ; il est accueilli , dans 
le comté de Suffolk, par le célèbre Arthur Young, dont les livres sur 
l'Agriculture ont été traduits dans les principales langues de l'Europe. 
Ces deux hommes utiles s'étaient cherchés , connus et appréciés dans 
des temps meilleurs. Le Duc se distrait des chagrins de l'exil, en s'oc- 
cupant-, avec son ami , d'améliorations agricoles. Peu d'argent était 
resté entre ses mains , après l'envoi des 150 mille francs fait àLouisXVL 
Une vieille et riche fille anglaise , qui ne connaissait guère du Duc que 
sa renommée et sa proscription , lui lègue en mourant tous ses biens : 
elle n'avait que des parens éloignés. Soudain , le légataire universel se 
met à leur recherche , il les trouve et leur rend la succession , mais non 
pas tout entière ; il veut garder un souvenir de la donatrice,.... et il se 
réserve un shilling. 

La Convention allait s'occuper du jugement de Louis XVI. Le duc de 



128 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULU-LIANCOURT 

la Rochefoucauld écrivit au président ( c'était alors Barère ), pour de- 
mander l'autorisation de venir rendre témoignage dans ce procès qui 
allait remuer et troubler le monde. El sans attendre cette autorisation , 
il adressa au défenseur de Louis ,XVI , au sage Malesherbes , une 
lettre qu'il fit imprimer ensuite , et dans laquelle il retraçait les pensées 
secrètes du monarque dont il avait eu la confidence, et tous les projets 
qu'aux jours de sa puissance il n'avait cessé de former pour le bonheur 
des Français. La lettre au président ne fut pas lue, et resta sans 
réponse. Malesherbes répondit, le 26 janvier 1793 : ce J'ai reçu dans le 
« temps, Monsieur , la lettre manuscrite que vous avez fait imprimer 
« depuis. J'en ai fait l'usage que vous desiriez sans doute :je l'ai lue ; 
<c et celui qui n'est plus a été bien touché de cette marque de votre 
« zèle. Il ne m'est pas possible de vous écrire plus longuement. Je re- 
« mettrai vos exemplaires à leur destination. J'ai l'honneur de vous 
a assurer , Monsieur , de tout mon attachement. » 

Une tristesse profonde avait altéré la santé du duc de la Rochefou- 
cauld. Il conçut le dessein d'aller chercher , aux États-Unis , une dis- 
traction à la douleur d'être inutile au monde , dans ses études d'un 
gouvernement nouveau et de ses institutions, dont plusieurs pourraient 
être, avec avantage, importées dans sa patrie. Quelque temps après , 
M. de Talleyrand écrivait à madame de Genlis : «M. de Liancourt est 
ici faisant des notes, demandant des pièces, écrivant des observations, 
et plus questionneur mille fois que le voyageur inquisitif dont parle 
Sterne. » La France faisait alors un malheureux essai de la république. 
Le fidèle tableau de celle des Etats-Unis pouvait offrir, dans ces temps 
terribles, de grands exemples et d'utiles leçons. Le duc de la Roche- 
foucauld étudia la législation américaine , l'administration, la politique 
du gouvernement, les mœurs, l'agriculture, l'industrie et le commerce 
des Etats confédérés. 

Il fit aussi des excursions chez les Indiens, et il se trouvait dans le 
Haut-Canada , bien loin et dans l'oubli des grandeurs de ce monde , 
lorsqu'il reçut une lettre de Louis XVIII qui lui demandait sa démis- 
sion de la charge de grand-maître de la garde-robe. Or c'était à l'époque 
des grandes guerres de la république, de ses victoires en Italie, en 
Suisse et sur les bords du Rhin. Quelle espérance pouvait avoir dans 
ces temps-là, de relever le trône renversé, et de réorganiser, en France, 
le faste de la vieille cour, un prince relégué sur la terre étrangère , et 
dont l'asile en Russie n'était même pas pour long-temps assuré? 
Qu'avait-il besoin, dans cette position misérable et précaire, de re- 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOLItT 

demander une charge qui avait été achetée 400,000 fr. , et qu'il n'avait 
pas les moyens de rembourser? Le duc de la Rochefoucauld répondit : 
ce Qu'il avait été heureux pendant vingt-trois ans , d'être attaché par celte 
charge au vertueux roi Louis XVI; mais qu'il ne reconnaissait pas à 
un autre le droit de le contraindre à la conserver ou à la rendre » (1). 
Cette réponse fit bientôt donner au duc de la Rochefoucauld , l'ordre 
de sortir sans délai des possessions anglaises; et, toujours proscrit, 
il écrivait : <c II est en moi , H est profondément en moi de préférer 
garder toute ma vie mon état de banni et de pauvre diable, à me voir 
rappelé dans mon pays et dans mes biens par l'influence des puissances 
étrangères. » 

Il ne chercha de conseil et d'appui que dans sa courageuse vertu ; 
et, .trop malheureux d'être absent de sa patrie, n'y rentra secrètement 
en 1799: c'était vers les derniers temps de la république et du direc- 
toire , et les lois contre les émigrés n'étaient pas rapportées. Il vivait 
caché dans Paris. Le ministre des affaires étrangères (M. deTalleyrand) 
connaissait et protégeait sa retraite, où il venait en secret le visiter. C'est 
dans cet état de proscription , c'est quand la loi de mort pesait encore 
sur sa tête, que, repoussé de sa patrie, sa patrie lui dut le plus grand 
des bienfaits, l'importation de la vaccine. Tous ses biens avaient été 
confisqués et en majeure partie vendus : il emprunta pour faire de 
nombreux essais de la nouvelle découverte ; et , quand le premier 
Consul eut permis aux émigrés de rentrer, il se montra, ouvrit une 
souscription, établit un comité de vaccine chargé de propager le pré- 
servatif d'un tléau qui enlevait le huitième de la population. Or, depuis 
cette époque jusqu'à celle de sa mort, crans l'espace de vingt-sept 
ans, seize millions d'individus furent vaccinés, et le duc de la Ro- 
chefoucauld avait déjà sauvé deux millions d'hommes. « Chez un 
grand peuple de l'antiquité, dit M. Charles Dupin, celui qui sauvait 
la vie d'un seul individu recevait la couronne civique... Le citoyen 
qui la portait avait une place d'honneur dans les jeux, dans les assem- 
blées publiques , et la mort seule pouvait le priver de ces récompenses 
qui font partie de la gloire d'un peuple civilisé. Quelles couronnes, 
quels honneurs inamovibles, innombrables n'aurait-il pas décernés au 
grand citoyen qui, dans le cours de sa carrière, aurait sauvé la vie 
à deux millions de Romains (2)?» Pour toute récompense , le duc de la 

(t) Fie du duc de la Rochefoucauld, paye 4j. 

(a) Discours prononcé aux funérailles du duc de la PochefoucaulJ, 



130 LE DUC LA ROCIIEFOUCAULD-LIANCOURT. 

Rochefoucauld fut nommé président perpétuel du comité de vaccine , 
et même , plus de trois ans avant sa mort , sous un ministère ennemi des 
libertés publiques, cette présidence lui fut stupidement retirée î 

Ce fut aussi sous le Consulat que le duc de la Rochefoucauld ouvrit 
une souscription pour l'établissement de Dispensaires dans les divers 
quartiers de Paris. Le temps a respecté cette institution qui , dirigée 
par la Société philantropique , rend , avec de faibles ressources , des 
services immenses, ce Une multitude d'accouchemens et d'opérations 
de tout genre sont faites chaque année par les médecins et chirurgiens 
du Dispensaire; en outre, les Sociétés de secours mutuels ont profité 
largement du bienfait de cette sage et libérale institution, qui fait 
honneur à l'époque où elle prit naissance , et qui se développe de plus 
en plus au grand profit de l'humanité. » (1) 

Tandis que toutes les ambitions se remuaient auprès du premier 
Consul et de son gouvernement , le duc de Liancourt ne voyait les mi- 
nistres que pour leur proposer des établissemens de charité, pour leur 
porter des projets de souscription , pour solliciter en faveur de l'infor- 
tune des grâces ou des secours. 

Il s'était empressé de se rendre à Liancourt : il y avait retrouvé ses 
ateliers, son vaste parc et son château, sauvés de la destruction et de 
la vente des biens nationaux par le patriotisme et aussi par la recon- 
naissance des administrateurs du département de l'Oise : ils n'avaient 
point oublié que ce département avait été formé par l'Assemblée Con- 
stituante, d'après le travail du député de Clermont, qui le partagea en 
neuf districts à-peu-près égaux , dont Liancourt était comme le centre. 
Ils s'étaient toujours souvenus que la prospérité de cette contrée avait 
entièrement préoccupé les jours de sa vie, et que dans l'intérêt de tous 
il avait engagé ses veilles et sa fortune. Il y eut des mutations dans les 
administrateurs, les sentimens restèrent les mêmes. Liancourt fut con- 
servé comme propriété départementale utile pour l'École des Arts et 
Métiers, et tout fut gardé , bâtimens et château, même le parc et les 
jardins pour la santé des élèves qui conservaient leur première déno- 
mination Ôï En fans de la Patrie, 

Le duc de la Rochefoucauld avait retrouvé aussi , à Liancourt, mais 
en arrière de tous les nouveaux progrès , sa filature de coton , et ses 
vieilles machines appelées Jeannettes , qu'il se hâta de remplacer par 
des machines nouvelles. Il rétablit en la perfectionnant, en l'agran- 

(i) Le docteur Ratier, article Dispensaire, dans VEncjvlopc'die des gens du monde» 



LE DUC DE LA ROCIIEFOUCAULD-LIANCOUItT. m 

dissant , la fabrique de cardes : il y joignit deux ateliers pour le cor- 
royage et pour le tréfilage du fil de fer. Le premier Consul ne parut pas 
approuver qu'un la Rochefoucauld s'occupât de commerce et d'indus- 
trie. Il ne lui rendit pas son litre de duc ; et quand la Croix de la Légion 
d'Honneur lui fut donnée, il ne la reçut qu'en qualité de Manufactu- 
rier. Mais si Bonaparte ne l'approuva pas alors, ni dans la suite, il le 
laissa faire. Le chef du Gouvernement avait des vues trop élevées pour 
lui défendre d'être utile; et, en résultat, les rapides perfectionnemens 
de l'industrie, dus au zèle intelligent et actif du duc de la Rochefou- 
cauld, étaient devenus une source de prospérité pour la France, et une 
des gloires du Consulat et de l'Empire. 

Ce fut en 1799 que le duc de la Rochefoucauld s'occupa de revoir , à 
Liancourt, et de mettre la dernière main à la rédaction de ses Voyages 
dans les Etats-Unis d'Amérique , faits de 1795 à 1797, et qu'il les 
publia en 8 vol. in-8°. C'est le tableau le plus fidèle et le plus complet 
de ce qu'étaient à cette époque les Etats de l'Union, sous les rapports 
du gouvernement , de l'administration , de l'agriculture, du commerce 
et de l'industrie. On y trouve des aperçus solides et des prévisions qui 
se sont accomplies : « Le combat, dit-il, est aujourd'hui entre la li- 
berté et le despotisme : si le despotisme triomphe , il ne s'organisera 
que pour enchaîner l'univers ( c'est ce qu'on a vu sous l'Empire ) ; si la 
cause de la liberté prévaut, elle pourra s'organiser , se régulariser, 
cesser d'être anarchie, devenir réellement liberté. » ( C'est ce qui est 
arrivé sous le gouvernement constitutionnel. ) 

Déjà , en 1796 , le duc de la Rochefoucauld avait fait imprimer son 
livre des Prisons de Philadelphie , par un Européen. En 1800, il en 
donna une seconde édition, <c augmentée de renseignemens ultérieurs 
« sur l'administration économique de cette institution et de quelques 
« idées sur les moyens d'abolir en Europe la peine de mort ». Ainsi le 
duc de La Rochefoucauld signala l'ouverture du dix-neuvième siècle, 
qui devait amener tant de rénovations et de changemens mémorables, 
par l'examen d'une des plus hautes questions qui puissent intéresser les 
sociétés humaines; et, depuis, cette question a fait de si rapides pro- 
grès , que la Société de la Morale chrétienne l'a mise au concours , e 
que le premier avocat-général de la première Cour royale de France, 
(M. Berville), examinant, dans un éloquent et sage discours , ce quelle 
« doit être l'influence de l'état actuel des mœurs et de la société sur 
« les lois et sur leur application »,n'a pas craint de dire, devant la Cour 
elle barreau de la capitale: « Cette grande question de la peine -de 



132 LE DUC DE LA. ROCHEFOUGAULD-LIANCOURT. 

« mort, que d'autres ont vue comme une question de principe , n'est 
<c à nos yeux qu'une question de temps et de civilisation ». L'organe 
du ministère public a remarqué que ce temps (appelé , en 1800 , par le 
duc de La Rochefoucauld, et, en 1836, par M. le marquis de La 
Rochefoucauld , digne héritier de ses vertus et de son nom ) était 
aujourd'hui arrivé de fait, dans les mœurs publiques, et il a semblé 
croire que ce temps devait aussi incessamment arriver de droit dans la 
législation. (1) 

Le duc de La Rochefoucauld fut le collaborateur le plus actif dans la 
publication du Recueil de Mémoires sur les établissemens d'humanité ', 
traduits de l'allemand et de l'anglais , et publié par Adrien Duques-' 
noy (2). En 1801, il fit imprimer des renseignemens utiles, sous le 
Ture de : Notes sur la Législation anglaise des Chemins (3) : peu de 
temps auparavant, il avait publié un volume d'un intérêt plus grand : 
L' Etat des Pauvres, ou Histoire des classes travaillantes de la so- 
ciété en Angleterre, depuis la conquête jusqu'à l'époque actuelle (Ji). 
C'est un extrait raisonné de l'ouvrage publié , en Angleterre , par 
Morton Eden. 

Et , tandis que , dans ces travaux phiiantropiques , la vie du duc de 
La Rochefoucauld s'écoulait active, pleine et paisible , loin de la 
nouvelle cour, une lettre du grand-chambellan, comte de Montesquiou , 
vint lui annoncer que , revenu sans doute de ses préventions contre un 
duc manufacturier, l'empereur lui avait accordé les grandes entrées. 
Dans sa lettre (du 1k novembre 1809), le grand-chambellan le prie de 
croire au plaisir qiûil a de lui apprendre cette heureuse nouvelle. 

(i) L'ouvrage sur les Prisons de Philadelphie , par un Européen , a eu une quatrième 
édition en 1819. Voici dans quels termes l'auteur de cette Biographie l'annonça dans les An- 
nales politiques , qu'il rédigeait eu chef à cette époque , et qui sont devenues le Courrier 
Français : « Il ne peut plus y avoir d'indiscrétion à nommer le célèbre auteur de ce livre , 
traduit dans presque toutes les langues. Si M. le duc de La Rochefoucauld-Liancourt est 
Français par sa naissance , il est Européen par sa philantropie. » Cette nouvelle édition ne 
pouvait paraître à une époque plus favorable, puisqu'on s'occupait alors, comme on s'est 
occupé depuis , d'améliorer le sort des prisonniers , et qu'aucun ouvrage ne pouvait être et 
lie peut être encore plus efficacement consulté que celui du duc de La Rochefoucauld , pour 
l'amélioration du régime des maisons d'arrêt et de correction. 

(2) Paris, Agasse, 1799 et années suivantes, 39 numéros in-8°. Ce Recueil intéressait , 
que faisait publier François de Neufchàteau , cessa avec son ministère. 

(3) Paris , an ix , in-8°. 

pi) Paris, Agasse, an vin , in-S° de »6a pages. 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 133 

Or, il arriva sans doute que ec plaisir, s'il fut sincère, ne fut pas très 
vivement partagé par le duc de La Rochefoucauld , et qu'il n'abusa pas 
de cette faveur impériale. 

Quelques années s'étaient écoulées : l'empire était tombé devant 
l'Europe en armes; et, malgré celte grande coalition, l'empire serait 
resté debout , si Napoléon eût su faire pour les libertés publiques de la 
France ce qu'il avait fait pour sa gloire. Les Bourbons revinrent ; et , 
malgré l'invasion des armées étrangères , Louis XVIII crut ne pouvoir 
établir son règne sans accorder à la Nation ce que l'empereur lui 
avait refusé , le gouvernement représentatif et une charte constitu- 
tionnelle. Tels étaient les besoins impérieux de ce temps: et les rois 
absolus le comprirent , du moins pour la France , dont le repos ne 
semblait être qu'à ce prix. 

Le duc de La Rochefoucauld se présenta aux Tuileries. Louis XVIII 
ne lui rendit, ni ne lui remboursa la charge de grand-maître de la garde- 
robe. Le duc ne s'en montra pas moins à-la-fois sujet fidèle et grand 
citoyen. Membre de la Chambre des pairs, et parlant sur l'adresse 
(19 juillet 1814), il trouva trop sombre et trop décourageant le rapport 
où les ministres exposaient l'état et les malheurs du royaume. « Il me 
semble , disait-il , que la Chambre , en reconnaissant la grandeur du 
mal , doit cependant relever avec soin tous les points d'espérance qui 
se trouvent épars dans le rapport du gouvernement. La France , mal- 
heureuse , agitée , coupable de longues et déplorables erreurs , derniè- 
rement accablée sous le poids du despotisme , n'a pas cessé d'être une 
grande nation , quelques fautes graves qu'ait faites son gouvernement. 
Vertus publiques et privées, honneur, gloire, patriotisme, lumières, 
industrie , amour du travail, vif sentiment de l'honneur national, tous 
les élémens de la prospérité des empires sont encore dans le sein de 
cette brillante nation. Il me semble qu'il importe pour notre considéra- 
lion nationale , pour notre influence dans l'étranger, que l'adresse de 
la Chambre des pairs présente ce tableau...,» Si Ton veut bien apprécier 
le citoyen dans l'orateur, il faut se rappeler l'époque de ce discours. 

Exposant ensuite les vrais principes du gouvernement représentatif, 
qui , peu connu , commençait à s'établir en France , le duc de La Roche- 
foucauld cita cetie phrase du rapport des ministres : qu'il y aurait 
impossibilité de faire le bien, si l'union générale ne secondait pas 
les vues bien/a hantes du roi , ce vérité incontestable, disait-il , qui doit 
nous servir de guide à tous. Oui, c'est de l'harmonie constante et 
sincère entre le roi et les deux Chambres , et de celle franche union 



134 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 

autour de la constitution que la libéralité de notre roi nous a donnée , 
que dépend la prospérité nationale , que dépend le bonheur de notre 
roi , désormais inséparable de celui de son peuple , comme le bonheur 

du peuple ne peut désormais exister sans celui du roi C'est surtout 

dans les gouvernemens représentatifs que toutes les parties du gouver- 
nement ne forment qu'un faisceau. » 

C'est ainsi qu'en 1814 s'exprimait le constituant de 1789; et si tous 
les hommes influens avaient pensé comme lui , il n'y aurait eu ni 20 
mars , ni occupation étrangère , ni tous les malheurs qui s'engendrèrent 
dans des fautes successives , et qui amenèrent pour la Restauration la 
catastrophe de 1830. 

Napoléon était revenu ; et comme l'écrivait M. de Salvandy : La 
France l'avait regardé passer. Dans une course rapide, avec six 
cents hommes et le drapeau national rétabli , il avait, en quinze jours , 
repris la France et l'Empire. Le duc de la Rochefoucauld , sans approu- 
ver cette grande et périlleuse entreprise, accepta son élection à la 
Chambre des Représentans. Il pensait qu'un citoyen ne doit jamais re- 
fuser de faire partie d'une Assemblée constituante; et il suivit, dans les 
Cent Jours , les principes qui avaient dirigé sa conduite en 1789. De 
grands évènemens allaient s'accomplir , et la France regardait encore , 
sans se lever ni pour le despotisme de l'Empire , qui s'annonçait de 
nouveau après la Charte de la Restauration , ni pour les promesses 
trompées de la Restauration : et l'Europe armée fit sa seconde in- 
vasion. 

Louis XVIII ouvrit les Chambres , suivi des chevaliers de l'Ordre du 
Saint-Esprit. Seul , le duc de la Rochefoucauld ne fut point invité dans 
ce cortège ; mais il prit rang , avec son cordon , parmi les Pairs . « Je 
ne crains pas, écrivait-il à son fils, les disgrâces de Cour; c'est ce dont 
elle peut le plus disposer à sa volonté. Je ne changerai pas ma conduite 
qui est celle d'un bon Français. On peut jouir de l'estime publique en 
étant mal à la Cour ; c'est une ancienne maladie de famille qui ne m'em- 
pêchera pas de servir les intérêts du Roi de mon mieux (1). » Et il tint 
parole : mais la Cour ne lui en sut aucun gré, parce qu'il voyait toujours 
les intérêts du pouvoir dans L'intérêt général, et le plus solide rem- 
part du trône dans le respect et le maintien des libertés publiques. 

On le vit constamment défendre à la Chambre des Pairs les vrais 
principes de la royauté constitutionnelle. Il soutint la nécessité de for- 

(i) Fie du duc de la Rochefoucauld , page 61 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 135 

tuer la Chambre des Députés avec des élémens populaires (1). Dans la 
discussion sur l'inamovibilité des juges, il rappela cet ancien principe 
des libertés françaises : que le pouvoir déjuger est un office et non une 
commission (2). Il voyait le sacerdoce comme une fonction publique 
dans l'Etat (3). Il réclama la liberté du commerce dans l'intérieur, et 
s'étendit sur les progrès immenses de l'industrie faits depuis la révolu- 
tion, et dus à la suppression des corporations , des jurandes et de toutes 
les gènes qui entravent le commerce. (6) 

On trouve, dans son opinion sur le budget de 1816, celte grande 
vérité trop souvent méconnue par les Gouvernemens : ce Quelles que 
soient la malveillance et l'audace des factieux, elles ne seront jamais à 
craindre si elles ne s'appuient sur l'inquiétude publique. Et dans l'état 
de civilisation et d'industrie où est aujourd'hui l'Europe, on peut espé- 
rer que le germe fatal de cette épidémie politique ne se développera 
pas tant que les Gouvernemens se tiendront au niveau de leurs devoirs. 
Jamais les gouvernés ne disputeront aux gouvernans la propriété de 
leur puissance, aussi long-temps que la foi des engagemens respectée 
entre eux le sera aussi inviolablement par les Gouvernemens dans leurs 
contrats avec eux. y> Ces leçons étaient hautes et salutaires : elles ne 
furent pas entendues. 

En 1817, le duc de la Rochefoucauld prononça un discours sur le 
projet de loi concernant les élections, et vota son adoption : ce Hàtons- 
nous, Messieurs, disait-il, d'accepter ce projet de loi. Une loi sur les 
élections manque essentiellement à notre code politique. Ce projet de 
loi est conforme à l'opinion publique , sans laquelle une loi , quoique 
respectueusement obéie , ne peut avoir une longue durée. » Celte loi, 
ouvrage d'un sage ministre ( M. Laine ), remplacée, depuis, par une 
autre , ne l'a pas été favorablement pour les meilleures conditions du 
système électoral. 

Dans le procès de la conspiration du 20 août , le duc de la Roche- 
foucauld , parlant sur la mise en accusation , ne trouva point d'indices 
suffisans contre les accusés : ce Les charges contre le général Merlin, 
dit-il, émanent toutes des dires de Nantil , de ce Nantil dont nous avons 
tous les jours l'occasion de déplorer l'évasion aussi funeste qu'éton- 

(1) Discours du 2 avril 1816. 

(a) Discours du 19 décembre 181 5. 

(3) Discours du 24 février 18 16. 

(4) Discours du 29 novembre 1814. 



136 LE DUC DE J.À ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 

nante , et qui a coupé les fils que nous avions tant d'intérêt à tenir dans 
nos mains... Je ne vois donc plus d'indices suffîsans de culpabilité dans 
l'affaire de la conspiration du 20 août qui nous occupe... La loi ne me 
prescrit d'autre condition pour mettre ou ne pas mettre un prévenu eu 
accusation que la conscience de mon jugement. » (1) 

En 1817 , le duc de la Rochefoucauld combattit le nouveau projet de 
loi sur les journaux, et, au milieu de tant de changemens dans les opi- 
nions, il resta toujours fidèle à celles qu'il avait embrassées en 1789. 

Ses travaux à la Chambre des Pairs ne ralentirent jamais son zèle et 
son activité pour tout ce qui pouvait être utile dans le grand mouve- 
ment des esprits : sa main resta toujours appuyée sur le levier du 
progrès et de la civilisation. 

Membre de la Société pour l'Instruction élémentaire, il fit con- 
naître l'école gratuite des garçons à Sheffield , où était suivie la méthode 
de l'Enseignement mutuel , et les Ecoles de Dimanches établies à 
Worsbrough dans le comté d'York, en novembre 1808, par lady Ber- 
nard. Il traduisit de l'anglais le Système d'instruction de Joseph Lan- 
caster, et le fit imprimer, sans y mettre son nom ( 1815 , in-8° ). Il 
s'occupa , dans divers discours , de la perfection des méthodes : ce L'en- 
seignement de la lecture et de l'écriture , n'est , disait-il , qu'un instru- 
ment. Ne serait-il pas possible de rendre cet instrument utile aux en- 
fans? Jusqu'ici, dans toutes les écoles, et dans celles que nous avons 
établies, comme dans les autres, des mots pris au hasard , des phrases 
sans sens intelligible , et choisies sans autre intention que celle de leur 
longueur et des syllabes qui les composent , servent de leçons pour ap- 
prendre à lire et à écrire... Il semble qu'en exerçant les yeux et la 
main de NOS enfans, on pourrait faire tourner, à l'avantage de leur 
esprit et de leur cœur, les élémens et l'instruction purement technique 
qu'ils reçoivent dans les écoles. Il semble qu'en ne leur donnant à lire 
et à écrire que des vérités religieuses et morales, que les principes de 
leurs devoirs envers Dieu , envers l'Etat , envers le Roi , envers leurs 
parens , et dans tous les rapports où la société peut les placer , on ren- 
drait à cette jeunesse et à la société en général, un service grande- 
ment important. » Après avoir développé tous les avantages qui ré- 
sulteraient de cette substitution de principes et de vérités morales à 
de vaines phrases, le duc de la Rochefuucauld demanda qu'un concours 
fût ouvert, et un prix décerné le 1 er novembre 1816, au meilleur ou- 

(i) Manuscrits du duc de La Rochefoucauld. 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOUliT. 137 

vrage qui pourrait être employé pour apprendre à lire et à écrire aux 
enfans. On le vit présider à plusieurs examens et distributions de prix 
de ces humbles écoles : il y prononçait des allocutions paternelles, 
dans un langage à la portée des classes ouvrières ; l'onction de sa 
voix était pénétrante, et sans chercher à plaire, il persuadait. Véri- 
table ami delà Religion, de la Patrie et du Roi , devait-il donc s'at- 
tendre à être bientôt méconnu par le Gouvernement et à lui devenir 
suspect ! 

Membre du Conseil-général des Hôpitaux, il lit (1816), au nom du 
Conseil , un rapport sur leur situation , un autre rapport sur le Bureau 
central d'admission. Il rédigea un règlement pour le concours devant 
un Jury médical, relatif à l'admission des Elèves internes et à la ré- 
ception des externes ; un projet de règlement pour le service de 
santé, un second projet de règlement additionnel sur le même sujet ; 
des observations sur le classement des lits dans les hospices entre les 
maladies affectées à la médecine et les maladies affectées à la chi- 
rurgie ; un rapport sur la demande faite par l'abbé Caron de mettre à 
sa disposition une des maisons appartenant aux hospices , où il conti- 
nuerait les soins qu'il avait donnés , en Angleterre , aux Orphelins et aux 
vieillards Français dans l'indigence; et, aucun édifice n'étant dispo- 
nible , le rapporteur fit allouer trois mille francs pour loyer d'une maison 
où ce vertueux ecclésiastique put fixer son établissement. 

Tous ces discours , tous ces rapports , tous ces réglemens pour l'In- 
struction élémentaire et pour les hôpitaux sont , pour la plupart , restés 
manuscrits , et méritent d'eire mentionnés ici , puisqu'ils servent à 
mieux faire connaître le zèle infatigable du duc de la Rochefoucauld 
pour le bien de l'humanité, pour les progrès de la civilisation. Il mar- 
chait dans une carrière sans éclat dans le monde, trouvant toujours 
assez grand ce qui était utile, ou plutôt entraîné par ce besoin de 
bienfaisance , que l'abbé Nicolle n'avait pu s'empêcher de recon- 
naître en lui. 

Le 20 novembre 1821 , le duc de la Rochefoucauld , inaugura, comme 
président, la Société de la Morale chrétienne , dont la haute influence 
a déterminé l'abolition de la Traite des Noirs, l'amélioration du ré- 
gime des Prisons, la suppression des Loteries , des Jeux, et a succes- 
sivement provoqué tant d'autres réformes utiles sur les grandes ques- 
tions de la Liberté de conscience, de Y Esclavage , de la Peine de 
mort, etc. Le Président-Fondateur, sut donner une habile direction 
aux travaux de celte Société célèbre. Après trois ans d'exercice, il 



138 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 

fut nommé à vie président honoraire. Après sa mort , la Société fit 
frapper une médaille à son effigie ; et celte médaille a été adoptée 
pour les prix qu'elle décerne , et pour les jetons de présence des 
membres du Conseil. (1) 

Créateur de YÉcole des Arts et Métiers d'abord établie à Lian- 
court, et qui, depuis, devenue institution nationale, fut transférée 
sous le Consulat , à Compiègne , et sous l'Empire à Châlons , le duc de 
la Rochefoucauld en a conservé, pendant vingt-trois ans, l'administra- 
tion supérieure , sous le titre d'inspecteur-général. Vénéré comme un 
père , dans cette Ecole , il s'est acquis de nouveaux droits à la recon- 
naissance publique : l'Europe sait , comme la France , quels élémens 
de richesse industrielle et de civilisation sont dus à la création et à la 
direction donnée à ce grand établissement. 

En même temps, le duc de la Rochefoucauld était membre du Con- 
seil-général des Manufactures, du Conseil d'Agriculture, du Conseil- 
général des Prisons , et comme on l'a vu , membre aussi du Conseil-gé- 
néral des Hospices, et président du Comité de vaccine ; en même temps 
encore il appartenait à diverses Sociétés philantropiques : c'était comme 
un ministère de bienfaisance.... Ses travaux, partout actifs, semblaient 
devoir épuiser les forces d'un seul homme ; mais le zèle qui l'animait 
soutenait son courage , et ne fatigua que les vues étroites d'un ministère 
ombrageux. En 1823 , le duc de la Rochefoucauld se vit retirer huit 
fonctions publiques, cumul rare et, par exception, honorable, car 
toutes ces fonctions étaient gratuites. Il est donc des époques où ce 
sont les plus fermes appuis d'un gouvernement sans force et sans dignité 
qui tombent dans sa disgrâce, qui excitent l'animadversion du pouvoir 
même qu'ils soutiennent et qu'ils font aimer ! 

Le 11 juillet , le ministre de l'intérieur ( Corbière ) écrivit au duc de 
la Rochefoucauld celte lettre que l'histoire doit conserver : « Monsieur 
« le Duc, j'ai l'honneur de vous informer que, par ordonnance en date 
« d'hier ,... le Roi vous a retiré les fonctions d'inspecteur-général du 
ce Conservatoire des Arts et Métiers , de membre du Conseil-général des 
ce Prisons, du Conseil-général des Manufactures, du Conseil d'Agricul- 

(i) Voyez, daD9 ie Journal qu'elle publie, ma Notice sur l'histoire et les travaux de la 
Société de la Morale chrétienne , lue à la quatorzième séauce publique annuelle, le 24 avril 
1S34 , et imprimée aussi séparément, in-8°. Après la mort de B. Constant, le marquis de 
la Rochefoucauld, digne héritier des vertus et des taleus de son père , a été élu , et conti- 
nue jusqu'à ce jour, président de la Société. 



LE DUC DE LA ROCiiEFOUCAULD-LIANCOLRT. 139 

ce ture , du Conseil-général dos Hospices de Paris, et du Conseil-^éné- 
ec rai du département de l'Oise. Signé Corbière. » 

Le Duc répondit le lendemain : ce Monsieur le Comte , j'ai reçu la 
ce lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date d'hier, 
ce m'annonçant que par une ordonnance du Roi , dont l'ampliation n'est 
ce pas jointe à votre lettre , Sa Majesté m'a retiré les fonctions d'inspec- 
cc teur-général du Conservatoire des Arts et Métiers, de membre du 
ce Conseil des Prisons , du Conseil-général des Manufactures , du Conseil 
ce d'Agriculture, du Conseil des Hospices de Paris, et du Conseil-gé- 
ce néral du département de l'Oise. Je ne sais comment les fonctions de 
ce président du Comité pour la propagation de la vaccine , que j'ai in- 
ce troduite en France en 1800, ont pu échapper à la bienveillance de 
ce Votre Excellence à laquelle je me fais un devoir de les rappeler. » 

Le ministre n'osa retirer directement la présidence du Comité -, mais 
il supprima le Comité lui-même , sans s'inquiéter de la propaga- 
tion de la vaccine, dont les bienfaits, qui se sont étendus dans l'Eu- 
rope , y font bénir, avec le nom de Jenner, celui de la Rochefoucauld. Le 
despotisme ministériel trouva, pour reconduire, cet inhumain et stu- 
pide biais, comme il avait imaginé, dans sa résolution, de retirer au 
duc de la Rochefoucauld l'inspection-générale du Conservatoire des 
Arts et Métiers , qu'il avait créé et si heureusement dirigé depuis 
vingt-trois ans , de fabriquer une ordonnance , en date du 26 juin , por- 
tant translation de l'Ecole de Chàlons à Toulouse, en convertissant la 
place gratuite d'inspecteur, en celle d]un directeur richement salarié! 
Le Duc fit imprimer (1823, in-8°) des Réflexions sur celte transla- 
tion que le Gouvernement ne songeait point à exécuter : l'ordon- 
nance n'avait été que le masque d'une noire ingratitude. L'opinion pu- 
blique ne put être trompée; elle se prononça contre le Gouvernement 
en faveur du grand citoyen : l'Académie des Sciences s'empressa de 
l'admettre dans son sein , et l'Académie royale de Médecine l'appela 
dans la Commission destinée à remplacer le Comité de vaccine. 

Violemment dépouillé des titres qui lui furent les plus chers, le duc 
de la Rochefoucauld ne sentit point se refroidir en lui ce besoin de 
bienfaisance qui était comme sa vie. Dans toutes les administrations 
dont il avait fait partie , des amis lui restaient, qui , déplorant de ne 
plus l'avoir pour collègue , s'honorèrent de conserver en lui un secret 
coopérateur; et c'est ainsi , qu'à l'insu des ministres , il obtenait pour 
des infortunés, de petites places, des admissions aux hospices, ou 
d'autres secours. 



140 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT. 

Lorsqu'une insurrection violente éclata ( 1825 ) dans l'Ecole des Arts 
et Métiers , restée à Châlons , plusieurs élèves furent renvoyés , et deux 
ou trois se virent conduits à Paris , garrottés comme des criminels. Le 
duc de la Rochefoucauld écrivit ( le 24 août ) à M. Jacquinot de Pam- 
pelune , procureur du Roi , et lui rappela qu'il avait été long-temps 
inspecteur de l'Ecole : ce Cette place, disait-il, a été détruite par 
ce le ministre de l'intérieur , mais cet arrêté n'a pas détruit en moi 
ce l'intérêt pour ce très utile établissement et pour ceux qui le com- 
te posent. » II priait le magistrat de l'informer de la marche de cette 
affaire : « Je veux , ajoutait-il , procurer des défenseurs à ces enfans 
ce dont j'ai long-temps dirigé la conduite et les études, et qui, bien que 
ce très coupables, ne sont pas criminels. 3) Il s'empressa de pourvoir à , 
tous leurs besoins ; il leur choisit un défenseur habile , plein de zèle , 
et il lui écrivait : ce Je vous demande en grâce que mon nom ne soit pas 
ce prononcé; d'abord il serait absolument possible qu'il nuisît au succès 
ce que nous voulons obtenir ; et puis j'ai une répugnance invincible pour 
ce les éloges publics. Je cherche à remplir mes devoirs dans toutes les 
ce positions, et j'ai assez du témoignage de ma conscience. C'est encore 
ce une fois bien sincèrement que je vous conjure de ne pas parler de 
ce moi. » Et , à son grand regret , le défenseur ( M. Claveau ) se con- 
tenta d'admirer, et lut le nom du bienfaiteur. 

Cependant, le duc de la Rochefoucauld exerçait à Liancourt son ac- 
tive et paternelle bienfaisance. C'est là que furent faits, sur le conti- 
nent, les premiers essais de V Enseignement mutuel ; et, témoin des 
succès obtenus, il écrivait : ce Les esprits forts de la contrée ont été 
ce vaincus, et les enfans eux-mêmes sont devenus les avocats de leur 
ce institution. » Il propagea ce mode d'enseignement dans les cantons 
voisins, offrant des conseils et donnant des secours pour son établisse- 
ment : car il n'est pas toujours facile de faire le bien ; deux obstacles 
puissans sont à vaincre : l'égoïsme et les préjugés. 

Choron , directeur de l'Enseignement musical , fut appelé à Lian- 
court , et par sa méthode , prompte et facile , l'Ecole mutuelle reçut une 
nouvelle extension. Le duc de la Rochefoucauld suivait les cours des 
enfans de ses ateliers, et charmait, de leurs progrès, lesderniers temps 
de sa vie. 

C'est encore à Liancourt que fut organisée la première Caisse d'Epar- 
gne , et lorsque ses utiles résultats furent connus , le duc de la Rochefou- 
cauld contribua lui-même à les propager dans son Dialogue d'Alexan- 
dre et Benoît, brochure in-32, et dans d'autres petits ouvrages publiés 



LE DUC DE LA UOCHEFOUCAULD-LIANCOUUÏ. 141 

pour l'instruction du peuple. Il invita des négocians et des banquiers 
recommandablcs (1) à se joindre à lui pour établir, dans Paris, eette 
institution admirable, qui, propagée dans les villes et dans les dépar- 
temens , est déjà, pour le bien-être et la moralité des classes ouvrières , 
comme pour l'ordre public et pour ses garanties dans l'avenir, un 
moyen plus efficace et plus puissant que les lois. « La pomme de terre , 
disait Cuvier , a rendu désormais la famine impossible.» Ne pourrait-on 
pas dire que les Caisses d'Épargne , en créant, par millions, de petits 
propriétaires, rendront, désormais, les révolutions par les masses po- 
pulaires, sinon impossibles , du moins très difficiles ! 

Déjà la Caisse d'Amortissement avait été créée sous le patronage du 
duc de la Rochefoucauld. Il s'était occupé de la libre exportation des 
grains, de leur libre circulation à l'intérieur; il avait repoussé l'exercice 
dans la perception des Droits-Réunis. Toute sa vie avait été un combat 
en faveur des classes ouvrières , une préoccupation constante des be- 
soins du pauvre, un dévoûment absolu à l'humanité, une lutte incessante 
et courageuse contre le privilège et l'égoïsme , contre les abus et l'inintel- 
ligence du pouvoir. Il touchait à la fin de sa carrière, lorsqu'en 1826, 
il fit imprimer , à Sentis , la Statistique industrielle du canton de Creil: 
on y trouve l'état florissant des manufactures de Liancourt , où , en peu 
d'années, la mendicité avait été détruite et la population doublée. 

Au mois de janvier 1826, le duc de la Rochefoucauld avait quitté ses 
manufactures pour prendre part aux travaux de la Chambre des Pairs ; 
et, comme précédemment il s'était opposé au projet de loi sur le Sa- 
crilège et au projet de loi sur le Droit d'Aînesse , il venait combattre 
le nouveau projet sur la Police de la Presse. Mais, le 23 mars, il se 
sentit atteint d'une maladie dont les progrès furent rapides ; et, le 27 , 
il avait cessé de vivre. Il s'était vu entouré de ses enfans, des mé- 

(i) La Caisse d'Epargne de Paris, fondée en 1818 , est régie gratuitement par un Con- 
seil, sous la présidence de M. Benjamin Delesserî. Voyez dans le Moniteur du 24 juillet 
1887 , un long et intéressant Rapport sur les opérations de cette caisse, fait par son hono- 
rable président. 

Déjà, au mois de janvier i835 , soixanle-dix-neuf Caisses d'Epargne , fondées, les unes 
par des Sociétés anonymes, les autres par des Conseils municipaux, avaient été autorisées, 
et cinquante-deux autres étaient en instruction. Depuis, un grand nombre d'ordonnances 
royaies, qui heureusement se multiplient encore dans les colonnes du journal officiel , té- 
moignent qu'à l'exemple de Paris, toutes les villes de quelque importance ont des Caisses 
d Epargne dans les départemens. C'est un beau chapitre de la statistique morale de notre 
époque. 



142 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOUflT. 

decins des hospices de Beauvais et de Liancourt ( MM. Colson et 
Lehelloco) qui étaient accourus pour se réunir au médecin et au chi- 
rurgien en chef du Collège de Louis-le-Grand(MM. HussonelGuerbois). 
Il fut assisté , dans ses derniers momens , par le digne évêque de 
Beauvais (M. Feulrier). « Plus on est honnête homme, disait le Duc sur 
« son lit de mort , plus on est religieux ; mais on garde sa foi pour soi , 

« on est indulgent pour les autres. » Dans ses jours suprêmes, sa 

résignation et son courage furent calmes et simples comme la vertu. 
La nouvelle de sa mort est à peine répandue que les anciens élèves 
de l'Ecole de Châlons accourent à son hôtel ; et, le jour des funérailles , 
ils s'y pressent encore. Dans un recueillement profond , ils prennent le 
cercueil sur leurs épaules et le portent jusqu'à l'église : la marche est 
lente et triste ; tous les cœurs semblent détachés des pensées de la terre. 
Dans le temple saint, les élèves entourent la funèbre estrade. Ils prient ; 
ils vont la tête inclinée et les yeux humides de pleurs déposer , à l'of- 
frande , l'aumône sacrée. Quand la prière et les chants ont cessé , ils 
reprennent le cercueil et se mettent en marche : à ce moment, un 
commissaire de police , dont les traits altérés laissaient entrevoir qu'il 
exécutait à regret des ordres impérieusement donnés , fait avancer les 
porteurs des pompes funèbres ; il annonce que la famille désire éviter 
tout scandale , et que le corps ne peut être porté à bras.... ; les 
élèves étonnés le remettent , à regret , dans des mains mercenaires. 
Dès que cet incident est connu , la famille déclare qu'elle avait ac- 
cepté et qu'elle accepte encore ce dernier hommage que, dans leur 
piété filiale, les anciens élèves de l'Ecole de Châlons ont voulu rendre 
à leur bienfaiteur. Alors les élèves reprennent le cercueil aux mains des 
porteurs. Déjà le cortège s'avance dans la rue Saint-Honoré.... Tout 
était calme : on craignit ou l'on voulut un tumulte. Le commissaire de 
police transmet un ordre secret au commandant de l'escorte : bientôt 
les soldats fondent sur les élèves qui portent le cercueil.... El le cercueil 
tombe et se brise sur le pavé !... et les insignes de la pairie ont traîné 
dans la fange!... Sauvage mépris du deuil national, et qui semble ap- 
partenir à des siècles barbares! Il n'y eut point d'émeute,.... mais 
c'était un de ces attentats dont les nations gardent le souvenir; et ce qui 
ce ne sait qu'un gouvernement insensé sembla préparer ses propres 
« funérailles par une lâche insulte à celles d'un grand citoyen? » (!) 

(ï^ Notice historique sur l'établissement et tur let travaux fie la Société de la Morale 
Chrétienne . i S 34 , in-8" , page 10. 



LE DUC DE IA HOCHEFOLCAULD-LIANCOLRT. 143 

Le discours que M. Charles Dupin prononça sur sa tombe , en rappe- 
lant tout ce qu'il avait fait de grand pour l'humanité, de recommanda- 
ble pour la France , et de vraiment utile pour son gouvernement, sem- 
bla faire ressortir, plus étrange et plus odieux, l'outrage qui venait 
d'être fait à ses restes mortels; et la douleur publique en devint plus 
amère dans un sentiment général d'indignation. 

La Chambre des Pairs avait à venger son injure. Une enquête par elle 
ordonnée , ne fut suspendue que sur la nouvelle d'une enquête judi- 
ciaire postérieurement demandée par les ministres. Mais la procédure 
fut bientôt étouffée par une ordonnance, portant, qu'il n'y avait pas 
lieu à suivre : ce Ainsi , disait le marquis de la Rochefoucauld , un dé- 
sordre a eu lieu, et personne ne l'a produit.... Il n'y a pas eu de justice 
pour les vivans et pour les morts. ■» (1) 

Le duc de la Rochefoucauld avait fait construire, au milieu du parc 
de Liancourt, et bénir par son curé, un tombeau, monument simple qui 
devait être son dernier asile. Tous les habitans du canton , et une popu- 
lation nombreuse accourue -de plus loin , assistèrent à l'arrivée et à 
l'inhumation de sa dépouille mortelle. Là, se manifesta, sans con- 
trainte , dans un deuil de larmes , tout ce que la douleur filiale et 
les regrets 'du peuple ont de solennel et de pénétrant, ce Si le lieu de 
« ma sépulture ( portait le testament de l'illustre mort) répugne à mes 
ce enfans, bien que je pense que c'est un préjugé, je consens néan- 
cc moins à être porté au cimetière de Liancourt. » Son dernier vœu a 
été respecté , et il repose dans le parc où sa vie avait été une douce et 
longue agitation pour le bien de l'humanité. 

Ses rares loisirs, ses courts délassemens n'avaient pas même été une 
distraction de ses sollicitudes patriotiques , et ses vers en portent l'em- 
preinte : nous ne citerons que cette moralité d'un de ses apologues : 

Grands, gardez-vous d'injurier 
Le petit peuple en vos caprices ; 
Vous vivez de ses sacrifices , 
C'est votre père nourricier. 

Il avait commencé deux fois la rédaction de mémoires sur sa vie poli- 
tique , et deux fois il avait brûlé ce travail : ce Je ne peux écrire , disaii- 
cc il, qu'avec une entière sincérité , et ce que je sais est propre à blesser 
« quelques hommes encore existans, et ce qui est pire encore, la mé- 

(t ) Vie du duc de la Rochefoucauld , page 92. 



144 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOLRÏ. 

ce moire de quelques autres qui ont cessé de vivre. Je ne veux point 
ce troubler la tranquillité desvivans ni flétrir la réputation des morts. » 
Il avait été souvent lui-même attaqué dans les pamphlets du temps -, 
mais ces pamphlets sont oubliés et son nom vivra toujours. 

Le duc de la Rochefoucauld semble s'être peint lui-même, quand il 
écrivait : ce La jouissance la plus douce pour rame des bons citoyens est 
ce le sentiment intime du bien qu'ils font à la société, des services qu'ils 
ce rendent à leur patrie. Les éloges ne sont souvent que flatterie de ceux 
ce qui les donnent, qu'illusion pour ceux auxquels ils sont adressés... 
ce Mais le sentiment intime qu'éprouve celui qui a fait quelque bien est 
ce de tous les temps et de tous les momens : il suit le bon ciioyen dans 
ce toutes les circonstances de sa vie; et celui-ci, fort de sa vérité, s'élève 
ce au-dessus des blâmes dont on pourrait dénaturer ses intentions. Il 
ce attend l'opinion publique qui, plus ou moins lente, ne peut man- 
ce quer de se déclarer pour lui ,... et est une puissante consolation dans 
ce les malheurs dont la vie n'est que trop souvent traversée. » 

Cette consolation n'a point manqué à celui qui dans un autre frag- 
ment, disait : ce On ne fait rien de bien dans la vie que par sentiment; » 
à celui dont le nom s'est associé , pendant un demi-siècle , à tout ce qui 
a été fait d'utile pour l'humanité et de progressif pour la civilisation. 

VlLLENAVE, 

Vice-Président de la Société de 
la Morale Chrétienne. 



Un prix de Mille francs avait élé proposé, au aom de la Société Montyon et 
Franklin à l'auteur du meilleur ouvrage, sur ce sujet : LA VIE ET LES BIENFAITS DU 
DUC DE LA ROCHEFOUC AULD-LI ANCO U KT, Livret destiné aux jeunes Elèves des Ecoles 
primaires des failles et des Campagnes . Ce prix, au jugement d'une commission choisie 
parmi les Membres de l'Athénée des Arts de Paris, a été partagé (i835) entre MM. Fau- 
gère ( Arnaud-Prosper ) , de Bergerac ( Dordogue ) et Lauuier ( Adolphe ) , de Paris , 
tous deux avocats. Des mentions honorables ont été décernées à madame Julie de Mont- 
olave et à M. Morel (Edouard), professeur à l'Institut royal des Sourds-Muets de 
Paris. — Ne serait-il pas à souhaiter que le Gouvernement accordât quelque encourage- 
ment à de telles publications dans l'intérêt des Communes? 

( Note du Fondateur-Directeur. ) 




MlIJlKliMFyiîILILIE o 



@^e9&ô3399^3&d'^&&&39&94Htf»09^ Q M 9&^9 *>»îi>9^»«a 



LE DUC DE 



LA ROCHEFOUCAULD - DOUDEAUVILLE. 



Il était réservé à un proche parent du Duc deLiancourt, à M. le Duc 
de Doudeauville , de montrer que les vertus qui reposent sur l'amour 
éclairé de l'Humanité sont le trait caractéristique de cette noble race^ 
des La Rochefoucauld, indépendant de toute direction politique. 

Ambroise-PolycarpedelaROCHEFOUCAULD,Duc de DOUDEAU- 
VILLE, né le 2 avril 1765, eut pour père et pour aïeul deux seigneurs (1), 
qui se plurent à accorder aux gens de lettres , non cette protection qui , 
en humiliant celui qui la reçoit , rabaisse celui qui la donne ; mais ces 
nobles égards qui relèvent les classes éclairées en les mettant au niveau 
des plus hautes. Ce fut au Collège d'Harcourt que le jeune Doudeau- 
ville vint partager cette éducation commune qui prépare l'enfance aux 
devoirs de la société. Dans ses études il développa un esprit précoce et 
facile ; dans ses relations avec ses condisciples , un cœur sensible et 
généreux (2). A douze ans, il avait fait sa rhétorique. A quatorze ans, 
il devint Grand d'Espagne de la première classe par son mariage avec 
une descendante du grand Louvois , mademoiselle de Montmirail ; à 
seize ans il était père ; à vingt trois ans , major des dragons de Mont- 



(i) Son aïeul, le marquis de Surgères, est cité d'une manière flatteuse dans les éerils de 
"Voltaire. Son père, le vicomte de la Rochefoucauld, a été célébré aussi par plusieurs 
hommes de lettres estimés. 

(a) Il ne fut puni qu'une seule fois au Collège pour avoir pris trop vivement le parti 
d'un de ses jeunes amis ! 

".' » *■■ 10 ' 



146 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-DOUDE AU VILLE. 

inorency; enfin, à vingl-quatre ans, il présida, en qualité de grand 
bailli de Chartres , l'assemblée des électeurs qui avait à nommer les 
députés aux États-Généraux ; et dans ce poste si difficile pour un très 
jeune homme, il déploya autant de fermeté que de sagesse. Il fut 
ensuite président de la chambre de la noblesse -, bien neuf à de sem- 
blables fonctions, il croyait s'en être mal acquitté , lorsqu'il vit , après 
la session , toute cette assemblée venir en corps, et d'après une délibé- 
ration expresse, lui témoigner ses remercîmens sur la manière dont il 
avait conduit les délibérations. 

Toute la France espérait alors, et regardait la convocation des États- 
Généraux comme la régénération de la monarchie; mais l'horizon ne 
tarda pas à se rembrunir : des sujets fidèles crurent que l'émigration 
était un devoir. M. le duc de Doudeauville , tout en la désapprouvant, 
n'osa pas s'y soustraire : on y attachait une idée d'honneur. Il servit 
dans l'armée des princes ; mais voyant que les puissances étrangères , 
au lieu de soutenir le trône de Louis XVI , ne desiraient que le démem- 
brement de la France , il déposa les armes et parcourut l'Europe pour 
s'instruire. Rentré en 1800 , alors que la main victorieuse de Napoléon 
cicatrisait les plaies de la patrie , le duc de Doudeauville se renferma 
dans son intérieur, uniquement occupé des études qui avaient consolé 
son exil, et de ces actes de bienfaisance qui recherchent l'ombre et le 
secret. Après avoir refusé d'être membre du Corps Législatif et même 
du Sénat, il consentit, en 1804 , à faire partie du Conseil général de la 
Marne , espérant y être utile sans manquer à ses anciens engagemens. 

La Restauration lui prodigua des honneurs qu'il accepta , mais qui 
ne le changèrent point. Pair, ministre, commissaire du Roi dans les dé- 
partemens , directeur-général des postes , inspecteur-général des gardes 
nationales de la Marne , il fut toujours l'homme de la modération , tou- 
jours il fut l'ennemi des réactions des partis comme des abus du pouvoir. 
En 1816, il contribua, en qualité de président du Conseil supérieur de 
l'Ecole Polytechnique , à réorganiser ce Gymnase de la science et des 
vertus militaires. Il fut, dès l'origine (1816), membre du Conseil d'In- 
struction primaire, et personne n'a travaillé avec plus de zèle à la 
propagation des nouvelles méthodes qui ont rendu les moyens d'ap- 
prendre plus généraux et plus accessibles au peuple. Les discours qu'il 
a prononcés comme organe de la Société d'Encouragement pour l'In- 
dustrie nationale , prouvent combien il s'intéresse vivement aux utiles 
travaux de cette association. Membre du Conseil général des hospices 
et de la Société pour l'amélioration des prisons, il n'a pas mis moins 



LE DUC DE LA KOCHEFOUCALLD-DOLDEAL VILLE. 147 

de sollicitude dans lu haute surveillance qui lui est attribuée sur plu- 
sieurs de ces établissemens. L'Institution des Souds-Muets le compte 
aussi parmi ses administrateurs. Réunion toute scientifique et déj;i 
célèbre , l'Institut historique a pensé que ce serait ajouter à son illus- 
tration naissante, que de nommer M. de Doudeauville son vice-prési 
dent, puis son président. Sans vouloir épuiser une nomenclature qui 
deviendrait trop étendue, il suffit d'ajouter que, depuis vingt ans, M. îe 
duc de Doudeauville occupe plus de trente places gratuites dans des 
Conseils ou des associations de charité, de bienfaisance, d'instruc- 
tion, de perfectionnement, de science : touchante réunion de dignités 
qui excitent peu l'envie, mais qui méritent la vénération et la recon- 
naissance publiques! 

A tous ces litres M. de Doudeauville joint celui de fondateur de 
l'hospice de Montmirail : c'est par de tels bienfaits que l'héritier d'une 
antique famille peut aujourd'hui perpétuer parmi ses concitoyens un 
patronage plus noble encore que celui qui jadis était l'attribut d'une 
longue succession de vastes possessions féodales 

Le bien général , l'utilité publique , non point en vaine théorie, mais 
dans l'application, dans ce qui s'adapte le plus et le mieux au bien- 
être du peuple et des masses : voilà ce qui toujours occupa la pensée 
de M. le duc de Doudeauville dans toutes les positions où il s'est trouvé. 
Ainsi, sous le règne de Louis XVIII, si, en dépit de ses convenances 
personnelles, il accepta la direction générale des postes, il y marqua 
son passage par beaucoup d'améliorations importantes que réclamaient 
le nouvel état de la société , et le prodigieux développement des re- 
lations commerciales et industrielles. Depuis lors on n'a pas vu se ralen- 
tir le mouvement salutaire qu'avait imprimé le noble Duc à celte partie 
de l'administraiion qui touche de si près aux intérêts privés , à tous les 
liens sociaux. (1) 

De la direction des postes, qu'il occupa trois ans, il passa, sans 
l'avoir sollicité , au ministère de la maison du Roi. C'est là qu'il put 
faire beaucoup de bien, encourager les arts, soulager les adversités 
de ceux qui les cultivent ; mais l'honneur et sa conscience lui firent 
bientôt une loi de se démettre de cette place la plus agréable et la plus 
enviée du royaume. On sait à quelle occasion. À la suite d'une grande 

(i) M. CONTE, directeur-général des postes depuis i83o, a bien compris aussi le rôle 
grand et utile que le progrès des relations sociales assigne dartt" notre pays à cetle 
branche de l'administration publique. 



148 LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD-DOUDEAUVILLE. 

revue de la garde nationale de Paris , où des cris avaient été proférés 
contre les ministres , la dissolution de cette milice citoyenne fut 
prononcée , malgré la vive opposition du duc de Doudeauville. En en- 
voyant sa démission au roi Charles X , il y joignit une lettre dans la- 
quelle il annonçait les évènemens qui suivirent, quelques années après, 
ce licenciement impolitique. Cette démarche lui donna quelque popula- 
rité ; il aurait pu en profiter pour jouer un grand rôle politique ; mais il 
évita avec soin tout ce qui pouvait l'y conduire , et se contenta de 
donner, dans l'occasion, et avec discrétion des conseils qui malheu- 
reusement ne furent pas suivis. 

Le même motif de conscience qui lui avait fait sacrifier un porte- 
feuille ministériel , le fit, après 1830 , se démettre de la pairie. Depuis 
lors , M. de Doudeauville est devenu étranger, comme sous Napoléon, 
à toutes fonctions publiques actives ; il s'est borné à exercer ses attri- 
butions comme électeur et comme membre du conseil-général du dé- 
partement. 

Rendu ainsi à la vie privée , il n'est pas de ceux qui puissent regretter 
les honneurs , puisque les honneurs n'ont pu ni rien ôter ni rien ajou- 
ter à sa considération. Toujours dévoué à ses concitoyens et à l'humanité, 
on l'a vu, à l'époque désastreuse du choléra, visiter plus assidûment 
que jamais les hôpitaux. L'épidémie qui frappa tant de têles précieuses 
a respecté la sienne ; et il doit sans doute ce bonheur à cette sérénité 
d'âme que peut troubler chez lui la vue des souffrances, mais qui triom- 
pha toujours du danger. Enfin , non moins heureux , sous un autre rap- 
port , M. le duc de Doudeauville a pu, pendant bien des années, être 
investi des plus hautes dignités de la Cour et de l'Etat, sans jamais se 
voir attaquer dans un seul article de journal. Il est peut-être en France 
le seul homme public qui puisse se féliciter d'un tel bonheur ; c'est la 
preuve la plus éclatante de la vénération qu'a su inspirer son caractère 
noble et inoffensif, invariable et bienfaisant. En effet , durant une car- 
rière de soixante-dix années, ses principes en tous genres n'ont jamais 
changé ; mais, en les conservant dans toutes les occasions , sa conduite 
a été si modérée , qu'il se les est fait pardonner par les personnes qui 
professaient les opinions les plus opposées aux siennes î 

A. Jarry de Makcy. 




DJ 'l DJ 



©@®ïïFî(r 



«a^O«5^^Ô©«e^ô^Ô«diK>©0©i^^4i»^Ô«^©«tt^*tf«^^»«^"rfô»»tt 



UN BIENFAITEUR 



DE LA VILLE DE REIMS. 



Ouvrez le tome xvn de la Biographie universelle , publié il y a déjà 
vingt-et-un ans (1816), vous y trouverez , à la page 567 , une courte 
notice d'une seule colonne : cette notice , rédigée par un habitant de 
Reims , est consacrée à la mémoire d'un Bienfaiteur de sa ville natale. 
Le Biographe , homme de cœur et de talent , semble demander pardon 
à ses lecteurs de leur parler si longuement d'un homme qui a fait 
tant de bien et si peu de bruit. Alors ces précautions étaient peut- 
être indispensables : aujourd'hui , l'on est plus hardi. Une partie 
notable du public , dans les classes les plus éclairées , est avertie que 
l'Homme utile a souvent obtenu peu de célébrité. Mais une autre par- 
ticularité , qui , ce me. semble , est un trait caractéristique du temps 
où nous vivons, époque de conciliation et de tolérance, c'est d'offrir, 
comme je l'ai reçu , cet éloge d'un prêtre catholique , écrit par un 
ministre protestant. 

A. Jarry de Mahcy. 



ABBE JEAN GODINOT. 

La même année (1661) où l'on faisait sortir des deux monastères de 
Port-Royal l'abbesse et les religieuses qui toutes avaient refusé de 
signer le Formulaire, la femme d'un corroyeur de la ville de Reims 
mit au monde un fils qui fut nommé Jean. Ce jeune enfant , JEAN 
GODINOT, s'élant de bonne heure fait remarquer par les excellentes 
qualités de son cœur, son père le destina à l'état ecclésiastique. 



ir,o UN BIENFAITEUR DE LÀ VILLE DE REIMS. 

Les Jésuites étaient alors en grande réputation : aussi plaça-t-on le 
jeune Jean dans leur institut. Il s'y distingua bientôt, et, malgré le vit 
désir que ces Pères auraient eu de rattacher à leur Ordre , il leur 
échappa. Après avoir été reçu docteur en théologie, Godinot se rendit 
à Paris pour y compléter ses éludes. 

De retour à Reims, le jeune prêtre fut pourvu d'un canonicat dans 
la collégiale de Saint-Symphorien , et c'est à partir de cette époque que 
date sa vie publique si pleine de dévoùment et de générosité. Ne se 
contentant pas des fonctions qu'il avait à remplir dans la collégiale , il 
demanda et obtint la permission de desservir encore l'église de Saint- 
André , au faubourg de Cérès. Les habitans de ce quartier , pauvres et 
misérables pour la plupart , devaient intéresser l'âme compatissante 
de Godinot. 

Ces doubles fonctions ne l'empêchèrent point de se livrer à l'étude ; 
et, ses talens se développant de plus en plus, Charles-Maurice Letel- 
lier, alors archevêque de Reims, l'appela aux importantes fonctions de 
directeur du séminaire, et le nomma chanoine de l'église métropo- 
litaine. 

Vivant paisiblement , s'occupant de l'instruction des jeunes lévites 
confiés à ses soins paternels , le nouveau directeur sut encore trouver 
le temps nécessaire pour faire valoir le faible patrimoine qu'il avait 
reçu de son père. Son talent inventif et calculateur le fit parvenir à un 
tel degré de connaissances dans la culture de la vigne et dans l'art de 
perfectionner le vin , qu'en peu de temps sa petite fortune s'agrandit 
assez pour qu'il lui fût possible d'étendre sa bienfaisance sur un plus 
grand nombre de malheureux et même sur la ville entière. „ 

Ces occupations commerciales , que l'on pourrait jusqu'à un certain 
point reprocher au prêtre, si le produit n'en eut pas été uniquement 
consacré au soulagement des pauvres et au bonheur public , n'empê- 
chaient pas l'abbé Godinot de continuer ses études sérieuses, et la part 
active qu'il prit aux discussions ecclésiastiques qui agitaient alors 
l'Église Romaine le prouve suffisamment. Nommé syndic de la Faculté 
de Théologie en 1706 , il en exerça les fonctions pendant sept ans avec 
assez de calme; mais, ayant d'abord adhéré à la trop fameuse bulle 
Unigenilus , publiée le 8 septembre 1713 par Clément XI, il changea 
depuis d'opinion , et se mit à la tête de l'opposition parmi le clergé de 
Reims. Celle opposition comptait un parti puissant , puisque le cardinal 
de Noailles, archevêque de Paris, ayant fait inscrire son Appel le 3 
avril, il fut imité par onze évêques et près de irois mille prêtres. Resié 



* 



ABBE JEAN GODINOT. 1,1 

fidèle au parti Janséniste , Godinot finit par être exclus des assemblées 
du Chapitre et de celles de la Faculté. 

Rentré presque dans la vie privée , n'exerçant plus qu'à moitié ses 
fonctions de chanoine, l'abbé Godinot, tout en s'acquittant scrupuleu- 
sement des devoirs qu'il devait à Dieu et comme chrétien et comme 
prêtre , put se livrer avec plus d'ardeur que jamais à la culture de la 
vigne , sur laquelle il a laissé un Mémoire que l'abbé Pluche a presque 
entièrement inséré dans son Spectacle de la Nature. Possesseur d'une 
belle fortune qui s'augmentait chaque jour , il résolut de mettre à exé- 
cution les grands projets d'utilité publique qu'il avait depuis long-temps 
médités. 

Déjà , en 1740 , il avait doté l'Hôtel-Dieu d'une somme de 60,000 liv. , 
dont une partie (25,000) devait être et fut affectée à la construction 
d'un hôpital ( c'est celui de Saint-Louis ) pour y recevoir les femmes 
attaquées de cancer. En 1745, il fit réparer à ses frais les stalles de la 
cathédrale et remplacer le jubé par une grille en fer. Les écoles gra- 
tuites furent aussi l'objet de son attention : il donna 27,000 livres pour 
aider à l'établissement des cours de dessin et de mathématiques , ou- 
verts en 1748. L'église de la Magdeleine était appuyée sur des aque- 
ducs d'où s'échappaient des exhalaisons infectes qui portaient la mort 
dans les maisons environnantes. Godinot donna 80,000 livres pour les 
faire disparaître. 

C'est ainsi que, s'ingéniant pour trouver l'occasion d'être utile, ce 
bon prêtre répandait à pleines mains l'or que Dieu lui donnait pour 
faire des heureux. Mais s'il était presque prodigue envers les autres , et 
surtout pour ce qui était d'utilité générale , il était fort avare envers 
lui-même. Sa maison était montée sur un pied très mesquin , et les dé- 
penses de sa table étaient peu en harmonie avec sa fortune. On raconte 
au sujet de son économie particulière un trait qui le fera mieux con- 
naître que tout ce que nous pourrions dire. Levesque de Pouilly , lieu- 
tenant des habitans de Reims, l'étant venu voir, Godinot le fit asseoir 
auprès de son 'oyer et éteignit la lumière , disant que pour causer ils 
n'en avaient pas jesoin. 

Ce qui devait attirer le plus de gloire à cet homme généreux, à ce 
vrai chrétien, fut ce qui lui répugna le plus à faire dans le principe. Reims 
manquait d'eau ; déjà plusieurs plans avaient été proposés , sans être 
mis à exécution. Levesque de Pouilly vint à bout de surmonter tous ces 
obstacles , et surtout de gagner Godinot , qui , alors vieillard de quatre- 
vingts ans, ne céda pas facilement; car lui aussi avait des vues pour 






152 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE REIMS. 

dépenser son argent d'une autre manière , toujours néanmoins en faveur 
de la ville, et la vieillesse est tenace. Cependant dès qu'il eut une fois 
consenti , rien ne l'arrête plus : la vigueur de la jeunesse semble même 
le ranimer, il donne tout l'argent qu'on lui demande, et à sa mort il 
léguera le reste de sa fortune pour continuer son œuvre. Ne voulant pas 
toutefois que ses héritiers pussent lui faire aucun reproche , il leur 
avait par deux donations, l'une faite en 1736 et l'autre en 1737 , laissé 
une somme de 54,000 livres, somme dépassant d'environ 20,000 livres 
les héritages qu'il avait recueillis dans sa famille. Ce qui causa la plus 
grande joie à ce vénérable vieillard, c'est qu'il put voir marcher les 
premières fontaines. Mais laissons un contemporain raconter l'allé- 
gresse de ce jour à jamais mémorable pour la ville de Reims 

a Le jour que devaient commencer à couler les fontaines, M. Godi- 
not se rendit au château d'eau, accompagné des officiers municipaux, 
suivi de toutes les personnes les plus distinguées et d'une foule innom- 
brable de peuple. Il n'est pas possible d'imaginer un spectacle plus 
frappant. Le vénérable vieillard était placé sur une petite éminence 
d'où il pouvait contempler son ouvrage et la multitude des spectateurs. 
On voyait briller sur son visage cette douce satisfaction , cette joie 
pure que font goûter les bienfaits. Près de lui était ce sage maire , trop 
modeste pour s'attribuer la part qu'il avait à l'exécution. Il jouissait 
paisiblement du bonheur des autres , ses regards se portaient alterna- 
tivement sur Godinot dont il partageait le contentement , et sur le 
peuple dont les acclamations venaient retentir sur son cœur. Dans 
l'instant que les eaux jaillirent, vingt mille voix se joignirent au bruit 
du canon des remparts, bénissant à l'envi le Bienfaiteur de Reims... » 

L'abbé Godinot mourut, le 1? avril 1749, à l'âge de quatre-vingt- 
huit ans. On espère encore que sa ville natale , pour le bonheur de la- 
quelle il a sacrifié toute sa fortune , lui élèvera un monument. Hors un 
portrait et un buste qui se trouvent à la Bibliothèque publique , et une 
inscription que le vénérable M. Siret, bibliothécaire, a fait placer, il 
y a quelques années , sur une des fontaines publiques , par ordre du 
Conseil Municipal, l'étranger ignorerait que Reims est redevable de 
ce bienfait au généreux Godinot. 

D. de Bray , 
Pasteur de V Eglise reformée de Reims. 




TTIHËMMEË MEILIESSIEIH 



eoo&tô^i ,4 *)ï±>*&y-'*v&M»i»&ii99&v&viè&w&u®w / *Q&Qw&yv 



ETIENNE DELESSERT. 



Une longue vie consacrée au travail, à un travail constamment 
honorable, qui a été utile à la France parle développement qu'il a 
contribué à donner à son commerce, à ses fabriques, à son agriculture, 
doit trouver place dans le Recueil consacré aux Hommes Utiles. 

Etienne Delessert naquit à Lyon, le 30 avril 1735. Son père, origi- 
naire de Suisse , et d'une famille qui avait du sortir de France à la ré- 
vocation de l'Édit de Nantes , tenait un rang honorable dans le com- 
merce de Lyon, de cette ville qui a toujours été si distinguée par sa 
moralité , par ses habitudes d'ordre et d'économie. Il se fit remarquer 
de bonne heure par son activité et ses tulens : avant l'âge de vingt ans , 
son père l'avait déjà mis à la tête de ses affaires. Désirant en étendre 
le cercle, en 1775, Etienne Delessert tourna les yeux vers la capitale, 
où il avait déjà de nombreuses relations par le commerce des soies 
dont il s'occupait spécialement. 

Il y fonda, en 1777, une succursale de son établissement, et il ne 
tarda pas à s'y fixer entièrement. Sa maison prit bientôt toute l'ex- 
tension que devait lui donner la haute capacité de son chef et la sphère 
plus étendue dans laquelle son activité pouvait se déployer. 

Les nombreuses fabriques de gazes de Paris fixèrent son attention ; 
elles prospéraient et devaient s'étendre davantage par la direction de 
la mode qui se portait vers ce genre de tissus. Le coup-d'œil toujours 
sûr d'Etienne Delessert reconnut bientôt qu'une industrie, dont les profils 
étaient basés sur une consommation toujours croissante, devait enri- 
chir ceux qui l'exploiteraient. Il fit des crédits très considérables à 
tous les fabricans de gaze qui lui paraissaient réunir les conditions de 
probité et d'intelligence nécessaires pour prospérer. Il s'informait moins 
de leurs capitaux que de leur capacité, que de leur bonne conduite ex 

10 * 



1Ô4 ETIENNE DELESSERT. 

de leurs habitudes d'ordre et de moralité. Il donna par ces extensions 
de crédit un nouveau et grand développement à cette fabrique, qui 
s'accrut de plus en plus jusqu'à l'époque de la Révolution. Un grand 
nombre déjeunes fabricans, dont quelques-uns vivent encore, lui 
durent leurs succès et leur fortune, et ont toujours conservé pour lui 
un sentiment de reconnaissance et de vénération. Pendant qu'il aidait 
ainsi au développement d'une industrie importante, il comprenait la 
nécessité de fournir des moyens de crédit convenables au commerce 
de Paris qui s'agrandissait chaque année. Lié avec quelques-uns des 
financiers les plus habiles de cette époque, il leur avait communiqué 
ses idées sur l'établissement de la Caisse d'Escompte, dont il fut l'un 
des principaux fondateurs. Celte caisse a été la première origine de la 
Banque de France. 

Il lui rendit de si imporlans services, pendant le temps qu'il en fut 
un des administrateurs, que l'assemblée des Actionnaires lui vola une 
médaille comme témoignage de leur gratitude. 

Il avait uni de bonne heure son sort à celui d'une femme aussi re- 
marquable par l'élévation de son caractère que par ses vertus, made- 
moiselle Boy de La Tour de Neufchâtel. Modèle des femmes et des 
mères, elle fit le charme et la consolation de la longue vie d'Elienne 
Delessert. Nous aimerions à nous étendre sur ses éminentes qualités, 
si nous ne savions pas que sa modestie , toujours égale à l'étendue de 
son esprit et à son angélique bonté, repoussait tout éloge qui pouvait 
avoir quelque publicité. 

Vers l'année 1782 , Delessert reçut du Gouvernement une preuve 
de haute confiance, d'aulant plus flâneuse pour lui, qu'elle était don- 
née à un négociant dont l'établissement, à Paris, ne datait que de peu 
d'années. 

Les circonstances générales ralentissaient, à Paris, la fabrication des 
tissus de soie ; des milliers d'ouvriers sans ouvrage pouvaient compro- 
mettre la sûreté publique et donnaient des inquiétudes au Gouverne- 
ment. Le Lieutenant de police de cette époque, De Crosne, connaissant 
les relations que Delessert entretenait avec les principaux chefs d'ate- 
liers, lui remit, de la part du Gouvernement, une somme très consi- 
dérable pour être distribuée en secours aux ouvriers. Delessert comprit 
l'impoi lance de celte mission, et s'en montra digne par la manière dont 
il s'en acquitta. Au lieu de donner de l'argent à ces malheureux ou- 
vriers, il obtint par son influence, par des secours accordés avec 
intelligence aux fabricans, qu'ils rouvrissent leurs ateliers : tous les 



ETIENNE DELESSEHT. 16« 

ouvriers reprirent leurs travaux, la tranquillité ne fut point troublée , 
et quand, au bout de quelques mois, Delessert vint rendre compte. 
au Lieutenant de police de la mission qu'on lui avait confiée , celui-ci , 
après l'avoir remercié au nom du Roi d'avoir si bien réussi à main- 
tenir la tranquillité, fut fort surpris d'apprendre que , grâce à l'in- 
telligence avec laquelle Delessert avait conduit celte affaire , une 
partie de la somme que le Gouvernement avait cru devoir être 
employée intégralement dans cette opération , dans l'intérêt de la 
sûreté publique, s'était trouvée suffisante. Ainsi, non-seulement les 
ouvriers n'avaient pas été réduits à l'humiliation de recevoir la cha- 
rité , ils avaient été constamment occupés , mais les chefs d'ateliers 
avaient pu rendre une portion de l'argent qui leur avait été avancé. 
Etienne Delessert reçut, au nom du Roi, une lettre de remercîmens, 
dans laquelle ces détails étaient mentionnés de la manière la plus flat- 
teuse. 

Ses rapports avec les hommes les plus distingués qui s'occupaient , 
soit d'économie politique, soit de finances, lui fournirent les moyens 
de coopérer puissamment à la création de plusieurs établissemens im- 
portans, et, entre autres, à la formation des premières Compagnies 
d'Assurance contre l'incendie, qui aient existé en France. Les Associa- 
tions Tontinières, et plus lard la Caisse Patriotique, lui durent leur 
existence ; mais la Révolution vint bientôt détruire tous ces établisse- 
mens. 

Etienne Delessert prit sa part au mouvementdela Révolution de 1789, 
mais autant il fut toujours dévoué aux intérêts d'une sage liberté, autant il 
montra une courageuse résistance contre l'anarchie et contre les crimes 
de la Terreur. Il ne tarda pas à éprouver la haine des révolutionnaires: 
il fut emprisonné en 1792, et resta dix-huit mois sous les verroux des 
terroristes. Sa réputation d'intégrité, l'indignation qu'il manifesta hau- 
tement contre les crimes de cette époque, devaient le faire mettre sur 
les listes de proscription : heureusement que , placé dans l'infirmerie 
de la Conciergerie, il fut oublié quelques semaines, et le 9 thermidor 
le sauva avec tant d'autres victimes dévouées à la mort par Robespierre 
et ses complices. 

Dès que sa santé, très ébranlée par sa captivité , fut un peu rétablie, 
il reprit la suite de sa maison , cherchant toujours à joindre à ses affaires 
de commerce quelques occupations utiles à son pays. 

Ses pensées se tournèrent vers l'agriculture, et principalement vers 
les moyens d'améliorer les assolemens des fermes dos environs de la 



158 ETIENNE DELESSEKT. 

capitale. Il gémissait de l'infériorité de nos méthodes comparées avec 
celles de l'Angleterre. Dans l'année 1802 , un moyen se présenta de 
rendre un grand service à celte branche importante de notre richesse 
nationale : il ne le laissa point échapper. Par le traité signé à Bàle, 
entre l'Espagne et la République française, en 1795, la Convention 
nationale avait exigé que l'Espagne, jusqu'alors si jalouse de conserver 
pour elle seule la race précieuse de ses moutons mérinos, en laissâtsortir 
6000 pour la France. Une première extraction de 1000 bêtes avait eu 
lieu; mais cette opération, conduite avec peu d'intelligence ou dans 
des circonstances peu favorables , n'avait eu aucun résultat utile. 

Le Directoire exécutif, détourné par des intérêts plus pressans, 
avait oublié cette affaire , et le délai fatal fixé pour l'extraction de ces 
6000 mérinos allait expirer sans qu'elle fût complétée, sans que notre 
agriculture eût retiré de cette condition du traité de Baie les précieux 
avantages qu'elle devait en attendre. Delessert, confident des plaintes 
et des regrets de quelques agriculteurs distingués, ne s'arrêta pointa 
gémir sur cet oubli, et s'occupa immédiatement de le réparer. De concert 
avec MM. Tessier, Sylvestre, Lasteyrie, Girod(de l'Ain) et d'autres amis 
de l'agriculture, il fit des démarches auprès de François de Neufchà- 
teau, alors ministre de l'intérieur. 

Le Gouvernement n'avait pas de fonds pour acheter les moulons en 
Espagne; il n'avait pas le temps de s'en occuper. Etienne Delessert 
décida par son exemple, son zèle, son activité, quelques citoyens 
honorables, quelques capitalistes, quelques agriculteurs, à former une 
société à laquelle le Gouvernement concéda les avantages accordés par 
le traité de Bàle. Lui-même se mit à la têle de cette affaire : il y 
déploya toute sa haute capacité et son activité infatigable. C'était pour 
la première fois qu'il s'occupait en grand d'intérêts agricoles; mais son 
coup-d'œil sûr et rapide le mit bientôt au courant de tout. Il envoya 
des agens en Espagne avec des capitaux suffisans , avec des recomman- 
dations pour les propriétaires des meilleurs troupeaux du pays; il 
dirigea la marche et le mouvement de ces mérinos , comme s'il eût 
été question d'une armée et les fit entrer en France par trois points dif- 
férens de la frontière. Il organisa, par l'aide de ses nombreux corres- 
pondans et des autorités départementales qui avaient reçu l'ordre de 
s'entendre avec lui, des ventes dans un grand nombre de départcmens; 
il appela partout l'attention des cultivateurs sur les avantages d'amé- 
liorer la race de leurs troupeaux. L'impulsion fut donnée : ces extrac- 
lions de mérinos se succédèrent pendant trois ans, et l'on croit pouvoir 



ETIETWE DéLESSEM 157 

affirmer que c'est à ceniouvenient imprimé alors que l'on doit en grande 
partie l'amélioration que nos troupeaux ont éprouvée pendant trente 
ans, et qui a augmenté à un haut degré cette branche si importante 
des richesses de nos cultivateurs. Une partie des meilleurs troupeaux 
de races pures de nos départemens doivent leur origine plus ou moins 
directe à ces extractions. 

Etienne Delessert, doué d'un caractère énergique, indépendant, 
grand ami du travail , avait toujours pensé et répété qu'avec une 
capacité même ordinaire, un travail assidu, des principes de mo- 
ralité et de l'ordre, les jeunes gens peuvent toujours se tirer d'affaire 
et prospérer, quel que soit l'état de gêne de leurs parens, et que des 
protections trop puissantes sont souvent plus dangereuses qu'utiles, 
puisqu'elles tendent à développer l'amour-propre et la paresse. 

Mais il comprenait plus que personne qu'une instruction éclairée , 
que de bons principes de religion et de morale , sont des conditions in- 
dispensables de réussite dans toutes les carrières, et surtout dans les 
professsions industrielles. Il avait toujours été le protecteur des éta- 
blissemens d'instruction. Frappé de tout ce qui manquait à Paris, à 
cet égard, pour les enfans des classes ouvrières, il voulut jeter les 
premières bases d'une bonne -éducation parmi la jeunesse de l'Eglise 
Protestante à laquelle il appartenait. Il acheta et fit disposer à ses 
Irais une maison consacrée à l'établissement de deux écoles gratuites 
pour les enfans de la population protestante. 

Il avait spécialement recommandé aux pasteurs qui devaient pré- 
sider à cet établissement, que les principes religieux fussent la base 
de l'éducation qui y serait donnée. Grâces à la Providence, cet établis- 
sement, fondé en 1815, a prospéré : plus de deux cents enfans y re- 
çoivent chaque jour une éducation chrétienne et appropriée à leurs 
besoins, et il a sans doute puissamment contribué à la situation tou- 
jours plus satisfaisante de la population protestante de Paris. 

Quoique personne n'ait donné plus de temps que lui aux occupations 
souvent arides de sa profession , Etienne Delessert avait conservé un goût 
1res vif pour la littérature et les arts. Sa conversation était pleine d'inté- 
rêt et de connaissances variées. 

Il était grand amateur de tableaux ; il avait formé une belle collection 
des chefs-d'œuvre des écoles hollandaise et flamande , qui a été con- 
servée par ses enfans, et qui forme un des cabinets les plus intéressans 
01 les mieux choisis qui existent à Paris. 

Dans les dernières années de sa vie, Etienne Delessert avait abandonné 



158 ETIENNE DELESSERT. 

entièrement sa maison de commerce à ses iils; il donnait à l'agricul- 
ture tout le temps que l'état fort délabré de sa santé lui permettait d'y 
consacrer. Il avait fait construire plusieurs machines nouvelles et utiles, 
et faisait beaucoup d'essais pour introduire des améliorations dans les 
systèmes d'as olement et dans les constructions des fermés et des granges. 
Des infirmités graves purent seules arrêter ces utiles essais. 

La simplicité des mœurs d'Etienne Delessert, son éloignement pour 
les habitudes de cour, l'indépendance de son caractère , lui firent tou- 
jours refuser du pouvoir les faveurs auxquelles sa longue expérience , 
sa grande réputation , ses talens et l'élévation de son caractère lui don- 
naient des droits. Content d'être utile à ses amis, heureux de vivre 
entouré de sa femme et de ses enfans , son ambition était satisfaite. Il 
rejeta plusieurs offres qui lui furent adressées successivement de la part 
du Premier Consul et de l'Empereur. Celui-ci en prit de l'humeur, et 
s'exprima une fois devant ses ministres avec beaucoup d'aigreur sur 
son compte et sur l'opposition que Delessert faisait à son gouverne- 
ment. Personne n'osait contredire l'Empereur ni prendre la défense de 
Delessert. Crétet, ministre de l'intérieur, qui avait été lié avec lui, et qui 
savait apprécier tout ce qu'il y avait d'honorable dans son caractère et 
dans la franchise de ses opinions , osa. seul parler en sa faveur. Il 
rappela à l'Empereur que, le 19 brumaire au matin , le jour où , comme 
Premier Consul , il s'occupait d'organiser le gouvernement , les caisses 
du trésor public étaient vides , le crédit ne pouvait exister pour un gou- 
vernement qui n'était pas encore constitué ; Etienne Delessert , plein de 
confiance dans le génie du général Bonaparte , dans sa ferme volonté 
d'étouffer l'hydre révolutionnaire et de fonder un gouvernement régulier, 
vint lui offrir de mettre immédiatement à sa disposition une somme 
très considérable , qui prouvait toute sa sympathie pour celui qui pre- 
nait dans ses mains les rênes de l'Etat. L'Empereur, frappé de ce 
souvenir, remercia Crétet de le lui avoir rappelé , et excusa depuis 
la franchise avec laquelle Delessert continua à manifester ses opi- 
nions. 

Heureux de consacrer ses dernières années à sa famille, à ses amis 
et à son pays, éloigné de toutes les influences du pouvoir, Etienne 
Delessert fut jusqu'à la fin , et autant que cela dépendait de lui , le 
protecteur de l'industrie, du commerce et de l'agriculture. Il a terminé 
sa longue et utile vie le 18 juin 1816. Son nom sera toujours en véné- 
ration dans le commerce de France. On peut, certes, le donner en 
exemple à ceux qui suivent la même carrière. Combien de négocians 



ETIENNE DELESSERT. 159 

distingués ont trouvé auprès de lui, dans leur jeunesse, des leçons 
propres à les former aux grandes opérations du commerce; combien 
n'en a-t-il pas établis, encouragés de toutes les manières! Sage et modeste 
dans ses actions, dans toutes ses habitudes, il a fait constamment 
le bien sans ostentation et sans éclat. Son nom sera toujours recom- 
mandable aux yeux de l'Europe commerciale; il sera placé l'un des 
premiers dans la liste des négocians qui ont honoré leur pays, comme 
les Oberkampf et les Pourtalès. 

Ses fils, élevés à son école, ont cherché à marcher sur ses traces, à 
suivre les honorables exemples qu'il leur a laissés, en s'efforçant de 
conserver intacte la bonne renommée d'un nom qui existe dans le com- 
merce de France depuis bientôt un siècle. 

Si l'on termine cette notice par une mention si laconique , si incom- 
plète, sur les enfans d'Etienne Delessert; si l'on s'abstient même de 
nommer un seul membre de cette famille toute dévouée au bien , ce 
ne peut être qu'en obéissant à des vœux exprimés trop formellement 
pour ne pas devenir une loi. Loi rigoureuse cependant, il faut en conve- 
nir !... Ne pas même rappeler le bien immense qu'a produit et que doit 
produire encore celte Caisse d'Epargne , cette institution de bien- 
faisante prévoyance , de haute moralité nationale!... Peut-on ne pas se 
représenter Etienne Delessert applaudissant à sa famille , à des enfans 
dignes de lui, quand l'estime publique leur décerne une si belle part 
dans cette œuvre de civilisation et de patriotisme ?.... Mais il est 
un sentiment qui s'accommode peu d'un tel silence ! Et d'ailleurs ce ne 
sera pas attester la reconnaissance d'une seule personne, qfte de ne point 
signer cet article sans proclamer avec quelle chaleureuse sympathie 
deux fils d'Etienne Delessert , à Paris , ont accueilli , ont encouragé 
l'homme de lettres qui le premier osa publiquement combattre cette 
fureur des Loteries ressuscilées avec tant de fracas, et qui ont fait, 
pendant quelques semaines, d'une partie de la Librairie de Paris, un 
objet de scandale pour la France et de risée pour les étrangers nos 
voisins! 

A. Jarry de Mancy. 



MÉDAILLE DELESSERT. — Un de nos souscripteurs, habitant la 
ville de Chartres , nous transmet une des médailles les plus belles 



100 ETIENNE DELESSEKT. 

que l'on doive au talent de M. Barre. Cette médaille représente d'un 
côté « la Cathédrale de Chartres , » avec ces mots : ce Incendie des U 
et 5 juin 1836 , » et de l'autre une couronne civique , avec cette inscrip- 
tion : <c A Gabriel Delessert , Préfet , la. Ville de Chartres re- 
connaissante. )> Cette médaille , frappée avec le métal des cloches 
fondues par la violence de l'incendie, est un monument du danger qui 
a menacé la ville de Chartres, de l'intrépide dévoûment de son premier 
magistrat et de la reconnaissance des habitans* 

Il ne pouvait nous être interdit de mentionner ce monument histo- 
rique. Si nous nous taisons : le bronze parle. 

Il serait à souhaiter que beaucoup de préfets se fissent regretter ainsi ! 
On doit féliciter aussi M. le Maire de Chartres (1) et le Conseil municipal 
de l'exemple qu'ils donnent. Une série de grandes Médailles munici- 
pales , comme celle-là, non suspectes de flatterie , serait précieuse pour 
l'histoire nationale. Elle ne pouvait commencer mieux que par un fils 
^Etienne Delessert ! 

A. Jarry de Mancy. 



(i) M. Chasi,es (H-L.-Adclphe;, Membre de la Chambre des Députés , ancien Lauréat 
des Concours généraux (1809-12^. 



$y>g®®®®®®®®®Q®®®®Q®V&9&V9®QQQW»®Q®&^1*®®QQ9QVVÛ 



TROIS BIENFAITEURS 



DE LA VILLE DE PARIS. 



Boulard , Brézin et Devilla3 ont eu la même pensée de fondations 
utiles : on a cru devoir réunir les images de ces trois Bienfaiteurs. 

MICHEL BOULARD. 



Lorsque, après avoir franchi la barrière du Trône, remarquable 
par deux longues et frêles colonnes , ruines sans caractère d'un monu- 
ment inachevé , vous tournez vos pas à droite le long du boulevarc 
extérieur, et bientôt vous entrez dans une riante avenue, large promenoir 
formé de beaux acacias et que bordent sur chaque côté d'élégantes 
maisons avec leurs frais jardins. C'est l'avenue de Saint-Mandé, qui, 
par une montée assez douce, conduit au village de ce nom, puis au 
bois de Vincennes. Mais, avant d'y arriver, vos regards sont arrêtés 
par un édifice d'une régularité remarquable , qui s'élève au milieu d'une 
enceinte d'environ cinq arpens, savamment dessinée, cultivée avec soin 
et riche en fleurs et en fruits. Ce lieu est fermé, du côté de l'avenue, 
par une grille , qui permet de saisir d'un coup-d'œil tout l'ensemble du 
monument et de ses dépendances. A droite et à gauche , sur le devant, 
sont deux pavillons, dont l'un sert au logement du concierge, l'autre 
aux usances du jardin et de la maison. Au milieu, sur une belle pe- 
louse, ornée comme une corbeille de fleurs, se dresse une colonne en 
marbre grisâtre , surmontée d'une croix d'or ; la base porte sur un côté 
un bas-relief représentant Saint Michel terrassant le Dragon. Sur cha- 
cun des trois autres côtés on lit une inscription : deux se composent de 

n 



162 JIIOIS BIENFAITEURS DE PARIS* 

phrases empruntées au testament de l'homme de bien qui a fondé cet 
asile; elles en indiquent la pieuse et charitable destination : l'une d'elles 
est ainsi conçue : 

Mon désir est de rattacher pour V avenir mon nom à un acte de bienfaisance 
qui est dans mes principes comme dans mon coeur : mon intention est donc de 
fonder un hospice sous La dénomination d'Hospice Saint-Michel. 

La troisième inscription vous apprend que la première pierre en a été 
posée , le U avril 1826, par M. Chabrol , préfet de la Seine; après avoir 
été bénie par le vénérable M. de Quélen, premier pasteur du diocèse. 

Vous avancez, et, franchissant un petit degré, vous vous trouvez 
dans une cour bordée de trois côtés par l'édifice principal. Une galerie 
règne sur tout le pourtour, et cependant l'ensemble n'offre rien de 
claustral ni de sévère. Le jour pénètre à grands flots par de larges 
fenêtres et des portes vitrées dans les appartenons du rez-de-chaus- 
sée. En face de vous , vous voyez un beau portique , avec des co- 
lonnes : c'est l'entrée de la chapelle. L'édifice, qui n'a qu'un étage 
et les combles , est surmonté sur ce point d'une élégante campanule. 
Le fronton de l'édifice porte ces mots en lettres bronzées : 

HOSPICE DE SAINT-MICHEL. 

Au dessus du portique , on lit celte autre inscription portant : 

HOSPICE POUR VIEILLARDS (HOMMES) , 

FONDÉ ET ENTRETENU A PERPÉTUITÉ 

PAR FEU MICHEL JACQUES BOULARD, 

ANCIEN NÉGOCIANT A PARIS. 

Vous parcourez les salles du bas : là se trouvent, avec des dégagement 
et une distribution commodes, la cuisine, le réfectoire, la lingerie, la 
bibliothèque, dite salle de Conseil d'administration, le cabinet du di- 
recteur. Au-dessus sont les douze chambres des douze vieillards, 1'in- 
tirmerie, le logement du directeur et de sa famille. Tout est brillant de 
propreté, tout porte l'empreinte d'une élégante simplicité, tout indique 
une entente parfaite de ce qui, sans atteindre au luxe, peut contribuer 
au bien-être. Dans la salle à manger est le portrait de M. Boulard 
peint par Riesener. La chapelle est ornée de trois tableaux , que les 
connaisseurs ne voient pas avec indifférence : un Saint Michel , de 
Meynier; la Charité, par Abel de Pujol; le Sa/ige de saint Joseph, 
par Paul Delaroche. A la gauche de l 'nu tel est le buste en marbre 



MICHEL I30ULAIÎI). 

blanc du respectable fondateur; à droite, un vase de même matière 
renfermant son cœur. Sous la chapelle est une salle souterraine , ou 
est déposé le corps de M. Boulard. Cet homme juste a voulu reposer 
au milieu des vieillards, dont son ingénieuse charité soutient et rend 
heureux les derniers jours. Dans ce caveau , circulaire comme la 
chapelle, est un autel de granit noir. Le pavé est formé par des dalles 
noires et blanches. Au milieu, est la pierre tumulaire, en marbre noir, 
entourée d'une grille de fer à hauteur d'appui. Au plafond de la voûte 
est suspendue une lampe funéraire. 

On pénètre dans celte chapelle souterraine par une porte bronzée , 
dont le caractère et les ornemens sont parfaitement assortis à la desti- 
nation du monument. Elle se trouve derrière l'édifice , donnant de ce 
côté sur le fond du jardin. Entre deux massifs d'arbres, qui le ter- 
minent de ce côté, on a ménagé sur la campagne une échappée de vue, 
d'où l'œil embrasse un paysage agréable et varié. A gauche et à droite 
de l'hospice sont des parties de verger, qui fournissent des fruits en 
abondance. Les eaux pluviales réunies dans une citerne, et qu'un ma- 
nège distribue par toute la maison , ne laissent ses habitans s'apercevoir 
en aucune saison de la rareté de l'eau , dont se plaint la population de 
celte côte un peu aride. 

Toutes ces constructions et dispositions des bâtimens et du jardin 
ont été exécutées sous la direction de M. Destailleurs , architecte du 
ministère des finances, lequel avait été désigné par le testament de 
M. Boulard en ces termes : ce Je lui recommande la parfaite exécution 
« de mon hospice , dont le dessin a été fait par le sieur Perrier fils , 
« sauf quelques changemens à faire. » Passionné pour les arts, Boulard 
voulait que cette construction attestât leur perfectionnement. 

Douze vieillards appartenant à chacun des douze arrondissemens de 
Paris, sont les hôtes paisibles de cet hospice. Selon l'intention du fon- 
dateur, ils sont désignés par les comités de bienfaisance de chaque 
arrondissement. Soixante-dix ans d'âge, l'indigence et la moralité: tels 
sont les seuls titres qu'on exige sans préférence ni exclusion pour 
aucune profession. Ainsi l'on a vu l'avocat sans cause , l'employé 
éconduit, finir, dans celte maison, ses jours avec l'ouvrier sans pain, 
l'artiste sans ressource. Ils sont « entretenus de toutes choses en éta 
« de santé et de maladie jusqu'à leur décès. » (1) 

Tous doivent porter l'uniforme de la maison : il consiste en une belle 

(i) Ce sont les termes du testament de M. Houlurd. 



164 TROIS BIENFAITEURS DE PARIS. 

et bonne redingote de drap bleu, avec boutons de cuivre, sur lesquels 
sont gravées les lettres H. S. M. (hospice Saint-Michel) ; gilet rouge et 
pantalon gris , casquette de même étoffe. Chacun a sa chambre meublée 
avec soin, éclatante de propreté. La nourriture est saine et abondante; 
on donne du vin pour tous les repas. S'occupant avec une sollicitude toute 
paternelle non-seulement du bien-être de ses hôtes futurs, mais de leurs 
jouissances, Boulard, par son testament, a ordonné ce qu'un petit gala 
ce ou repas extraordinaire leur fût offert le jour de ses anniversaires, qui 
ce est le 1 er décembre, où ils auront de la volaille, enfin tout ce qui 
ce pourrait convenir en raison de leur âge. » , 

Un prêtre est chargé de diriger toutes les personnes de la maison, 1 
et vient dire la messe et les vêpres tous les dimanches et fêtes. 

Tout ce qui tient au matériel a, selon l'intention du fondateur, été 
fait avec soin et économie , et d'une manière ce convenable au parfait 
fc établissement de cet hospice en belles et bonnes choses (bâlimens , 
ce constructions , mobilier, lingerie, batterie de cuisine) , ainsi que la 
ce pharmacie, habillement, etc.)) (1) 

Deux domestiques, un jardinier-concierge et sa femme, suffisent au 
service de la maison , qui est gouvernée avec autant d'intelligence 
que d'économie par M. Ambroise Foin, ancien secrétaire et ami de 
M. Boulard. L'administration» des hospices aussi bien que le testament 
du fondateur lui ont confié cette direction d'ordre et de bienfaisance (2). 
11 est secondé dans sa gestion par sa femme; et, au désir du testament, 
par sa fille qui a le litre de surveillante. 

On voit d'après tout ce qui précède que l'hospice fondé par M. Boulard 
offre non-seulement les nécessités de la vie aux douze vieillards , mais 
même les agrémens d'une honnête aisance. Il a été facile de calculer 
qu'un individu jouissant de 15 à 1800 francs de revenu aurait peine à 
vivre aussi bien que les heureux pensionnaires de cet établissement. 
Aucun agrément compatible avec l'ordre général de la maison ne leur est 
refusé. Ils sortent librement toute la journée jusqu'à neuf heures du soir. 
'Plusieurs cultivent avec amour quelques toises de jardin , qui leur ont 



(i) Dans un autre endroit du testament, M. Boulard ordonne qu'on fasse « choix dans 
« son mobilier, tant à Paris qu'à la campagne , de tout ce qui pourra être utile au mo- 
« bilier de son hospice. Je tiens beaucoup, ajoute-t-il, à l'exécution de ce legs que je fais 
« à mon hospice; les glaces même nécessaires.» {Codicille du 11 février i8i5.) 

(a) Le Codicille du 28 février, sous le titre d'Econome; l'Administration des Hospices 
relui de Directeur. 



MICHEL BOULARD. 105 

été abandonnées dans l'enclos. D'autres se livrent encore à quelques 
travaux utiles. Parmi eux , un ancien ouvrier tapissier a , pour les 
petits ouvrages de son état, la pratique des bourgeois qui viennent passer 
l'été à Sainl-Mandé. C'est plaisir de voir la sérénité de ces bons vieil- 
lards , affranchis désormais des embarras de la vie. Grâce à cette 
heureuse incurie et à la salubrité de l'air, ils occupent long-temps 
hur place à l'hospice: les maladies sont rares parmi eux et plusieurs 
sont presque nonagénaires. 

J'ai à peine nommé l'auteur de tant de biens; mais j'ai pensé que, 
de le faire connaître, la meilleure biographie consistait à le montrer 
d'abord dans son œuvre de prédilection. 

Toute la vie de Michel-Jacques BOULARD fut analogue aux nobles et 
miles pensées qui occupèrent les derniers momens de son existence. Il 
naquit à Paris, le 1 er décembre 1761. A deux ans et demi , il perdit 
sou père, mort à l'Hôlel-Dieu. A trois ans, il fut placé à l'hospice de la 
Pilié, et, plus tard, parvenu à l'opulence, il aimait à se rappeler ces 
i listes débuis de son existence, non pour maudire le sort, mais pour 
bénir les institutions bienfaisantes qui avaient offert un dernier asile à 
son père moribond , un premier support à son enfance indigente , et non 
pas délaissée , car sa mère ne le perdit jamais de vue. Doué par la 
nature d'un esprit méditatif, d'un caractère ardent, d'une main habile, 
il devint de bonne heure un ouvrier remarquable. La profession de 
tapissier fut pour lui moins un métier qu'une vocation d'artiste. A vingt 
ans, il était attaché au service de la reine Marie-Antoinette en qualité 
de garçon de garde-meuble, avec 1400 francs d'appointemens. Depuis 
dix ans, il était en possession de celle place, lorsque la révolulion 
passa sur Versailles et sur toutes les existences qui se rattachaient aux 
pompes de la royauté. Mais, pour l'artisan modeste et laborieux, les 
calamités politiques iie sont qu'un torrent qui passe rapidement et 
laisse peu de traces. Boulard continua de trouver, dans ses travaux, 
une sorte d'aisance, et cette considération , qui, dans tous les états, 
ost le prix de la conduite , de l'aptitude et de la probité. Le moment 
vint où Napoléon , parvenu au consulat, puis bientôt à l'empire, voulut 
ramener en France le luxe, les arts et la magnificence. L'honneur 
d'avoir été garçon tapissier chez la feue reine , devint aux yeux de 
Joséphine et de son époux un titre pour devenir le tapissier de la 
nouvelle cour. Boulard fut chargé de l'ameublement et de la tenture 
de plusieurs palais impériaux. Les maréchaux, les nouveaux digni- 
taires, devenus possesseurs d'hôtels et de châteaux qu'avait ravagés, 



166 TKOIS BIENFAITEURS DE PARIS. 

démeublés , le vandalisme; employèrent aussi le tapissier artiste; car 
on peut bien appeler ainsi l'ouvrier , qui , doué d'une entente par- 
faite des, convenances locales et du goût du vrai beau, opéra dans 
sa profession une révolution en harmonie avec le progrès de tous les 
arts du dessin. Aussi fit-il une fortune colossale et de brillans élèves , 
entre autres MM. Lejeune et Darrac. Après qu'il fut retiré des affaires , 
son activité, qui répondait à la bonté de son cœur, ne lui permit pas de 
rester oisif; il se plaisait à se rendre utile à la classe laborieuse , en 
procurant aux fabricans , par l'étendue de ses capitaux, les moyens 
('.avancer rapidement, en faisant, soit en France, soit à l'étranger, 
d'importantes fournitures. Il distribuait de plus , chaque mois , des libé- 
ralités régulières à une foule de personnes qu'il avait adoptées. 

Attaqué d'une maladie longue et cruelle , il alla aux eaux du Mont- 
d'Or. Le soulagement qu'il en éprouva ne fut pas durable: il ne lui fut 
plus possible de quitter le lit : c'est alors que , secondé par M. Foucher, 
son notaire et son ami, il travailla à son testament et à ses codicilles. 
Là s'est réfléchie son âme tout entière: car ces actes, empreints 
d'une munificence on pourrait dire royale, respirent en même temps 
cette simplicité de langage et d'expression, qui indique en<lui le véri- 
table rédacteur de ces admirables et touchantes dispositions. 

Ses dons , tant pour la fondation de l'hospice Saint-Michel que pour 
divers élablissemens de bienfaisance, se montent à près de 1,200,000 fr.; 
et, dans la disposition de chacun de ces legs charitables, on reconnaît 
une grande et haute prévoyance d'esprit. 

1° A 1,050,000 francs se monte le legs pour l'hospice de Saint- 
Michel. 

2° Plus une somme de 50,000 fr., qui sera employée en inscriptions 
sur le grand-livre , pour subvenir aux frais de l'éducation de deux 
garçons et deux filles , orphelins de père et de mère , âgés de quatorze 
ans, et annonçant par leur bonne conduite d'heureuses dispositions. 
Ils seront choisis, chaque année dans les hôpitaux ou hospices ; « les 
« deux garçons seront mis en apprentissage pour le métier de tapissier, 
« les deux filles pour le métier de lingère. Leur apprentissage sera 
« payé pour trois ans , suivant l'usage , et il sera remis à chacun d'eux 
« un petit trousseau convenable. 

3° Une somme de 3000 francs , léguée à chacun des bureaux de 
bienfaisance des douze arrondissemens de Paris, ce ce qui fait 36,000 fr. 
« au total, qui seront employés en acquisition dune rente sur le grand- 
« livre au profil de chaque bureau de bienfaisance, pour les indigens. » 



MICHEL BOULARD. 167 

U Q Ici l'âme (Ju généreux testateur se montre dans toute sa no- 
blesse. Loin de rougir de la pauvreté au sein de laquelle mourut son 
père, le tils, devenu millionnaire, aime à se rappeler ce souvenir, 
pour y trouver l'occasion d'un bienfait qui doit le perpétuer, ce Je 
a donne , dit-il, et lègue à l'Hôtel-Dieu de Paris, où feu mon père a été 
ce soigné (il y est mort à l'âge de vingt-trois ans), une somme de 25,000 fr., 
ce en reconnaissance des soins qu'on a lien voulu lui porter. » 

Si généreux envers les pauvres, il n'a oublié dans ses dons ni sa 
respectable mère , à laquelle il a légué une fortune , ni aucun de ses 
païens, à chacun desquels il a laissé une rente de 3000 francs. En- 
lin , comme chez lui , le goût passionné du beau s'alliait aux qualités 
les plus essentielles du cœur, il a voulu que son mausolée et celui de sa 
famille eussent, sous le rapport de l'art un but de convenance et 
d'utilité. Citons encore ses paroles , toujours empreintes de l'éloquence 
du cœur: 

ce Mon goût pour les arts, dit-il , et la pensée que , dans le commerce 
ce que j'ai exercé, j'ai donné une impulsion et atteint à une perfection 
ce dont les résultats, favorables aux jouissances des riches , utiles à la 
ce classe laborieuse , se feront long-temps sentir, m'ont fait désirer 
ce d'employer une faible partie d'une fortune, honorablement acquise 
ce par un long travail, à l'érection d'un monument (au cimetière du 
ce Père Lachaise) qui servira de tombeau à ma mère , à ses deux sœurs, 
ce à son beau-frère , tous quatre octogénaires , et où je serai provi- 
ce soirement au point de centre, en attendant que le caveau qui sera 
ce construit sous le maître-autel de mon hospice puisse m'y recevoir, 
ce ne voulant pas quitter l'asile des malheureux dont je suis le fonda- 
cc leur. Ce tombeau rappellera le souvenir d'un homme, utile à ses sem- 
ée blables, pendant sa vie, par l'étendue de son commerce, et utile, 
ce après sa mort , par les élablissemens qu'il a formés. J'ai voulu que ce 
ce monument fût d'une noble simplicité et attestât , par la pureté et le 
ce soin de son exécution , la perfection qu'ont atteinte les arts. C'est 
ce dans cet esprit que j'en ai fait faire les plans et dessins par feu 
ce iM. Berihaut, architecte du roi, et dont les travaux se poursuivent 
ce sous les ordres de M. Perrier, architecte , suivant les devis, signés 
ce et arrêtés par feu M. Berihaut et le sieur Heureaux, entrepreneur 
ce général dudit monument. » (1) 

(O 1 os testament et codicilles de M. Toulan! ont clé approuvés par ordonnance du roi 
Charles X , le 28 décembre iS-25. 



168 TROIS BIENFAITEURS DE PARIS. 

Vanité des prévoyances humaines! Ce dernier legs n'a pu recevoir 
sa destination. Le monument avait, en effet, été en partie érigé; mais 
les sensibles et modestes parens du testateur refusèrent pour eux une 
sépulture si magnifique; puis , les restes mortels de M. Eoulard ayant 
été déposés au milieu de son hospice, les constructions commencées 
au cimetière du Père Lachaise, sont demeurées sans objet; et la vente 
de ce mausolée ainsi que des matériaux, non encore mis en œuvre, sont 
venus augmenter l'actif d'une succession que la bienfaisance inépuisa- 
ble de son auteur avait grevée de tant de charges. 

La mort de M. Boulard avait été digne de sa vie : elle fut celle d'un 
sage et d'un chrétien,(19 mars 1825). Ses membres étaient déjà refroidis 
par la mort , que son cœur ne l'était point. De sa main défaillante il 
serrait affectueusement celle de M. Ambroise Foin, son secrétaire et 
le confident de ses plus intimes pensées. Ses dernières paroles s'adres^ 
sèrent à lui : « Vous n'allez plus quitter ma chambre, lui dit-il. Pour 
« moi, résigné à la volonté de Dieu , je vais passer à une meilleure vie. 
« Cette idée me console : elle écarte de moi les amertumes de la mort. » 
Digne horume, repose en paix! et, si , du sein des célestes parvis, 
ton âme aime encore à visiter cette terre , elle peut être satisfaite. Tous 
tes vœux ont été remplis. La partie mortelle de ton être dort au milieu 
des hôtes de ta bienfaisance , et le bel hospice dont les plans , et les 
élégantes constructions ont occupé les dernières méditations de ta vie 
terrestre , est devenu pour toi un tombeau que plus d'un roi pourrait 
l'envier. 



MICHEL BREZIN. 



Contemporain de Boulard, comme lui, devenu immensément riche 
par le perfectionnement d'une utile et importante industrie, Michel 
BRÉZÏN naquit à Paris , en 1758. Il fut élevé dans la maison paternelle. 
Son père, très habile serrurier-mécanicien, voulait voir son fils se 
distinguer dans la même carrière. Mais cet honnête artisan , qui , sans 
savoir ni lire ni écrire , avait fait son chemin dans sa profession (il était 
devenu mécanicien de l'Hôtel des Monnaies de Paris et possesseur d'une 
très honnête fortune), prétendait que son fils n'en sût pas plus que 
lui-même, et il se contenta de l'envoyer à un cours gratuit de dessin 
linéaire. Ce fut donc à l'insu de son père , que le jeune Brézin apprit 




-naiËEnr ;ilil 



MICHEL BRÉZIN. 169 

tant bien que mal à lire et à écrire ; précieuse désobéissance qui , par 
la suite , devait contribuer à ses succès. En revanche , il fut initié de 
bonne heure à tous les secrets de l'art du serrurier-mécanicien. Dès 
l'âge de sept ans, il travaillait du matin au soir dans l'atelier comme 
les autres ouvriers, et montrait une aptitude peu commune. 

Mais la sévérité naturelle du père , sans cesse éveillée par la vivacité 
des passions et par l'humeur peu flexible du fils , enfin la conviction 
qu'avait ce dernier qu'il saurait à-la-fois jouir de l'indépendance et se 
suffire à lui-même, le déterminèrent à quitter Paris , à l'âge de dix-huit 
ans , pour faire son tour de France. Il s'arrêta à Bordeaux, où il avait 
un parent , qu'il aimait et sur l'affection duquel il savait pouvoir compter : 
c'était le frère de sa mère , le menuisier-ébéniste Larivière , ouvrier 
d'un talent distingué , que le duc de Richelieu , gouverneur de la 
province de Guyenne , avait amené de la capitale pour diriger les 
travaux de menuiserie de son hôtel et ceux du grand théâtre de Bor- 
deaux. En effet, l'oncle Larivière , à qui la confiance du vainqueur de 
Manon donnait quelque crédit , fit , par sa recommandation, que le jeune 
Brézin fut nommé mécanicien de la monnaie de Bordeaux. Les travaux 
dont il fut alors chargé n'étaient pas nouveaux pour lui , puisqu'il en 
avait exécuté d'analogues , sous la direction de son père , à la monnaie 
de Paris. En demeurant ainsi attaché à un établissement public , il 
conserva la faculté de travailler pour les particuliers , et le commerce 
de Bordeaux eut souvent recours à lui pour des pièces de mécanisme , 
que jusque alors on avait été obligé de tirer de Paris. 

Après plusieurs années de séjour dans la métropole de la Guyenne , 
Brézin reçut de son père , qui songeait à se retirer, l'avis de revenir, s'il 
voulait prendre la suite de ses affaires. Brézin n'hésita pas à accepter 
cet honorable et lucratif avancement d'hoirie. De retour à Paris , il 
devint, à la place de son père, mécanicien en chef de la monnaie; 
mais bientôt, contrarié dans ses idées de perfectionnement des machines 
alors employées à la confection des espèces , il quitta l'hôtel des mon- 
naies et s'adonna à la fonderie. 

On sait quel développement extraordinaire les guerres de la répu- 
blique et de l'empire donnèrent à cette industrie : Brézin , s'étant 
placé à la tête des plus habiles fondeurs de l'époque , fit d'immenses 
affaires. Il avait déjà deux fonderies à Paris ; mais le gouvernement 
trouvait qu'on ne. pouvait assez employer cet homme habile, lui céda 
celle de l'Arsenal. Brézin était parvenu à forer des canons sur bateaux 
placés devant le quai des Augustins. Cette opération s'effectuait par le 



170 TROIS BIENFAITEURS DE PARIS. 

moyen très ingénieux d'un mécanisme que faisait mouvoir le courant 
de Veau. Plus tard il perfectionna son invention , et réussit à prati- 
quer le forage des pièces et leur ciselage extérieur par l'application 
du même procédé. 

La première invasion des étrangers dans Paris , en 1814 , engagea 
Brézin à quitter les affaires : il avait alors cinquante-six ans. Son âge 
et sa fortune acquise lui permettaient le repos ; mais , avec le retour de 
Napoléon de l'île d'Elbe , recommença l'état de guerre ; et Brézin fut 
chargé par l'empereur de remettre en état et de diriger de nouveau la 
fonderie de l'arsenal de Paris. La fatale issue de la campagne de 
juin 1815 ayant ramené encore une fois les étrangers en France , 
Brézin abandonna de nouveau et sans regret un poste , désormais sans 
attributions. 11 se retira définitivement avec une belle fortune, que 
d'heureuses spéculations sur des biens immeubles et sur les fonds pu- 
blics portèrent au-delà de cinq millions de francs à l'époque de sa 
mort , arrivée le 21 janvier 1828. 

Brézin , devenu veuf en 1816 , était sans enfans. Depuis long-temps, 
il avait formé le projet de disposer de sa fortune en faveur des ouvriers 
qui l'avaient aide à la gagner (1). Il a réalisé cette pensée par un 
testament , qui est un monument de reconnaissance et peut-être aussi 
de réparation : car l'homme qui , en mourant , devait laisser à ses com- 
pagnons de travail près de cinq millions , s'était, pendant sa vie, mon- 
tré envers eux exigeant, dur même, et porté à restreindre leurs sa- 
laires au-delà de la mesure que prescrit l'équité. Grande et noble a 
été l'expiation de ce tort. C'est la fondation destinée pour trois cents 
vieillards de soixante ans d'âge , ayant exercé quelqu'une des pro- 
fessions qui avaient un rapport plus ou moins direct avec celle qui a 
fait la réputation et la fortune du fondateur. Il a voulu que cet asile 



(t) Ce sont les expressions de son testament. Le legs de toute sa fortune, qu'il a fait à 
l'Administration des Hospices, sauf quelques legs à des païens, a été approuvé par ordon- 
nance du roi du 9 septembre 1829. Les exécuteurs testamentaires choisis par Brézin pour 
veiller à la réalisation de ses volontés sont MM. le lieutenant-général baron de Saint- 
Laurent (décédé); Bavoux, conseiller à la Cour des Comptes; Cousin, notaire; Levas- 
seur, chef de contrôle au Trésor; et Régis, négociant; ces deux derniers, cousins du 
testateur. L'ordonnance du roi, en autorisant l'Administration des Hospices à accepter le 
legs de M. Brézin, stipula que 3oo,ooo francs seraient donnés à ses héritiers. Il y avait Irois 
branches (Brézin ayant eu trois sœurs); chaque branche a donc reçu cent mille francs, 
sans préjudice des rentes viagères. 



MICHEL BREZIN. 171 

de l'indigence, s'appelât Y Hospice de la Reconnaissance ; qu'il fût 
construit d'après les plans de M. Delaunay , son architecte et son ami , 
et que, à moins d'empêchement très grave , il fût établi dans sa maison 
de campagne, appelée le Petil-V Etang , dans la commune de Garches, 
arrondissement de Versailles. L'administration des hospices, à laquelle , 
dans ce but , Brézin avait légué toute sa fortune, s'est empressée d'ac- 
complir ses vœux. Pendant qu'on exécutait à Garches les constructions 
nécessaires, elle a admis provisoirement aux Incurables un certain 
nombre d'indigens (1832), qui , depuis l'année 1836, ont été transférés 
au Petit-l'Etang. Déjà cent cinquante lits y sont établis et occupés. En- 
core quelques mois, et les travaux seront entièrement achevés, et trois 
cents vieillards finiront doucement leur carrière dans cette campagne 
délicieuse , où tous les besoins de la vie sont prévus. 

Honneur à l'homme dont les dernières pensées conçurent et dévelop- 
pèrent le plan de ce vaste établissement. Industrie ! voilà tes pro- 
diges î Par toi , un simple ouvrier peut aussi , comme Louis XIV, 
fonder ses Invalides. L'administration des hospices, que le testament 
de Brézin a exclusivement chargée de la désignation de tous les ouvriers 
appelés à jouir de son bienfait , a , pour accomplir ses volontés dans 
toute leur étendue, porté t es choix non-seulement sur des serruriers- 
mécaniciens , mais encore sur des commis de forge , des tourneurs sur 
fer, cuivre et bois, des foreurs de canons et autres métiers analogues. (1) 

Veut-on plus particulièrement connaître le caractère d'un homme à 
qui est dû un si grand bien, déjà fait, et qui se continuera à perpétuité? 
A un jugement sur, à une intelligence rare, Brézin joignait l'habileté de 
la main , la promptitude et la justesse du coup-d'œil : avec cela , une 
activité qui suffisait à tout , au travail le plus assidu comme aux plus 
tumultueuses distractions; enfin une volonté, une persévérance inébran- 
lable , un caractère encore plus difficile à plier que les durs métaux 
qu'il était accoutumé à mettre en œuvre. S'il n'avait pas été privé des 
avantages inappréciables de l'instruction première , il eût été un homme 
supérieur; mais il devait tout à la nature. L'éducation n'avait rien fait 
pour lui, et cependant , chaque jour, les personnes qui vivaient dans 
son intimité étaient étonnées de voir quelle masse de connaissances 
pratiques il était parvenu à acquérir , sans autre secours que son intelli- 
gence et ses observations. 

(î) Dans leur reconnaissance , les ouvriers à marteau ont donné* leur Société de secouro 
mutuels le nom de Société- Diczin. 



172 TROIS BIENFAITEURS DE PARIS. 



LOUIS DEVILIAS. 



Sous un aspect différent nous apparaît l'homme dont la notice va 
compléter le triumvirat de bienfaiteurs qui font le sujet de cet article. 
Issu d'une famille protestante qui jouissait d'une certaine aisance , 
Louis DE VILLAS naquit , en 1747 , à Quissac , petite ville de Langue- 
doc, qui faisait alors partie du diocèse de Lodève. Il étudia d'abord, 
pour exercer le ministère évangélique; mais il crut ensuite qu'une 
vocation plus décidée l'appelait au barreau. Il fit son droit, et ce fut 
avec toutes les illusions d'une âme noble qu'il débuta dans cette profes- 
sion , pensant qu'elle était exclusivement consacrée à la défense de 
la veuve , de l'orphelin , de l'accusé. Une circonstance assez légère le 
fit changer d'opinion. Comme il assistait à une plaidoierie , if fut 
frappé de l'amertume avec laquelle les deux avocats se renvoyaient 
l'un à l'autre des paroles inconvenantes et même injurieuses. Grand 
fut ensuite son étonnement , lorsque, au lever de l'audience, il vit 
ces deux champions, en apparence si acharnés, se prendre amica- 
lement le bras et aller célébrer ensemble un joyeux banquet- ce Je 
ce ne puis pas être de cet état, s'écria Devillas; je ne veux être ni 
ce charlatan, ni comédien. » Nous rapportons l'anecdote, parce qu'elle 
est caractéristique; mais nous pensons que Devillas eut tort sans doute 
de conclure ainsi du particulier en général. 

Voilà donc Devillas se livrant aux spéculations commerciales. Ses 
entreprises réussirent; ses capitaux doublèrent, et , en 1789, il était un 
des négocians les plus considérés de la place de Paris. La révolution 
éclata : il était , par le choix de ses concitoyens , capitaine de la 
garde nationale. Toujours disposé à remplir son devoir , il ne cal- 
culait ni les fatigues ni le danger. Il passa sous les armes , à Ver- 
sailles, la nuit du 5 octobre, nuit qui ne laissa pas d'avoir pour lui 
une suite assez disgracieuse : il y gagna une infirmité qu'il garda toute 
sa vie. 

Comme tant d'honnêtes gens , il perdit une partie de sa fortune pen- 
dant la tourmente révolutionnaire; mais par son activité intelligente il 
sut bientôt regagner ce qu'il avait perdu. Il s'adonna spécialement au 
commerce des vins, et fut un des premiers fondateurs de l'entrepôt 
de Bercy. Ses spéculations sur la musique imprimée , sur les cordes 



LOUIS DEVILLAS. 173 

à violon, sur la dentelle, sur la soierie , etc., le mirent en relation 
avec les principales places du Nouveau -Monde, et il réalisa des 
bénéfices considérables. Il faisait aussi la banque. Son crédit à la 
Banque de France s'élevait à plusieurs millions. 

La considération dont il jouissait, la loyauté conciliante de son 
caractère , le firent souvent choisir pour arbitre , et le succès cou- 
ronna le plus souvent ses efforts, pour amener les parties à une trans- 
action salutaire. Pendant plus de cinquante ans qu'il fut dans les 
affaires (il était à Paris depuis 1775), jamais il n'eut de procès; et, 
sur la fin de sa vie , il se plaisait à répéter à ses amis qu'il en était 
encore à recevoir une assignation. 

Veuf , sans enfans , retiré avec une fortune considérable , il avait fixé 
son habitation dans un hôtel , situé rue du Regard , dont il était pro- 
priétaire. Là entouré d'un nombreux domestique, heureux sous les lois 
du maître le plus commode , il vivait avec une noble simplicité, n'ayant 
pas de plus grand plaisir que de réunir ses amis. Personne ne faisait 
avec plus de grâces les honneurs d'une maison. Poli, spirituel , il n'avait 
jamais que des choses gracieuses à dire. Doué d'une instruction agréable 
et variée , il faisait des vers qu'il débitait avec un charme particulier : il 
avait beaucoup lu , beaucoup vu , et la conversation de cet aimable 
vieillard était un heureux répertoire du temps passé. Il fut enlevé de 
ce monde, après une courte maladie, en 1832. Il avait accompli sa 
quatre-vingt-cinquième année. 

Une pensée grave et douce préoccupa ses derniers jours. N'ayant 
pas de parens directs qu'il eût jamais connus, il songeait à consacrer 
sa fortune à des fondations de bienfaisance. Dès qu'il eût arrêté ce 
projet , on le vit s'imposer même des privations pour augmenter le bien 
de ceux qu'il appelait ses Pauvres. Quelques années avant sa mort , il 
éprouva une faillite d'environ 30,000 fr. Pour un homme aussi opulent , 
c'était peu de chose. Il en parut néanmoins vivement affligé. M. G***, 
un de ses amis , lui en témoignait son étonnement : ce Ce n'est pas pour 
« moi, que je m'afflige, dit-il; mais c'est que les pauvres en auront 
« d'autant moins. » 

Son testament dépose de la bonté de son cœur et de la libéra- 
lité de son esprit. « Grand Dieu , dit-il , au début , être infini , ta 
« bonté m'a préservé des grands embarras de cette vie : c'est par ta 
« grâce que j'ai acquis quelques biens temporels; inspire-moi d'en 
« disposer, selon la gloire , pour le temps où tu voudras reprendre la 
<* vie que tu m'as donnée. J'implore ta clémence. » 



174 TROIS BIENFAITEURS DE PARIS. 

Par cet acte de volonté dernière, Devillas lègue en toute propriété, 
à l'administration des hospices, tous ses biens , montant à 1,100,000 fr., 
pour la fondation de deux hospices, l'un à Quissac, son pays natal; 
l'autre dans son hôtel , rue du Regard , n°*17. 

Il veut que, dans l'un et l'autre de ces établissemens, les pauvres 
soient admis a sans distinction de culte: tous les hommes sont frères. » 

Les vœux de cet homme de bien se sont réalisés. L'hospice Devillas , 
établi à Quissac, dans la maison paternelle du Fondateur, est en pleine 
activité ; l'hospice Devillas, à Paris , a été inauguré durant les fêtes 
de juillet, en 1836. 

L'hôtel du fondateur a été disposé de manière à recevoir trente lits 
et le service nécessaire. Vingt-quatre ont été attribués aux bureaux de 
charité des douze arrondissemens (1). 

Les six derniers lits ont été réservés aux deux consistoires protes- 
tans (Eglise réformée , Confession d'Augsbourg). Un arrangement a 
été concerté , entre les deux communions , de la manière la plus équi- 
table , et , par conséquent la plus conforme aux volontés du testateur / 
qui , animé du véritable esprit de l'Evangile , a cru devoir , tout pro- 
testant qu'il était, traiter les catholiques comme ses frères. 

Ainsi, depuis dix-huit mois, trente vieillards des deux sexes, de 
soixante -dix ans d'âge, bien famés pour leur vie et mœurs, trouvent , 
dans cette maison qu'habitait un riche , tous les moyens d'une saine 
et tranquille existence. Rarement des hommes qui, comme Devillas, ont 
vieilli dans les délices de l'opulence, songent qu'il est des êtres qui ont 
soif, qui ont faim , qui ont froid , qui sont nus , qui sont infirmes. Cette 
sympathie pour les maux qu'on n'a jamais soufferts, est l'heureux privi- 
lège d'une âme peu commune. 



Cu.VRLES DU ROZOIR. 



(i) les x ,r , a 8 , 3°, 4 e , 7 e et 11 e ont chacun un lit 6 

Les 5«, g et io*, chacun deux lits. . , o 

Le 6 e , trois lits; le 8 e , quatre lits; le 12 e , cinq lits 12 



Total. 24 




^<"^ w: 



©¥■ DDmaDïïJODTr. 



uy£&x&uu&u&v<àyuvtiaiêQ\£'!àiAii;S>uv&yi»ib'*iàVV*\è-*ùïi'* , !£\*u*j 



UN BIENFAITEUR 



DE LA VILLE DE NANCY. 



Le 9 décembre 1833 , une députation choisie dans le conseil munici- 
pal de la ville de Nancy présentait à un vieux général de l'empire une 
adresse qui se terminait par ces mots : « Une foule de ses anciens com- 
pagnons d'armes lui doivent l'existence et l'aisance dont ils jouissent ; 
un grand nombre de nos hameaux reçoivent et recevront , grâce à sa 
généreuse prévoyance, les bienfaits de l'instruction ; nos bibliothèques, 
nos musées s'enrichissent de ces dons ; il n'a rien oublié , son pays ne 
l'oubliera jamais. » L'homme que ses compatriotes reconnaissans nous 
désignaient ainsi comme un des bienfaiteurs de l'humanité, c'est le 
général Drouot. 

LE GÉNÉRAL DROUOT. 

Né à Nancy en 1774, et sorti de l'école d'artillerie au mois de juil- 
let 1793, le général Louis- Antoine DROUOT, a pris part à toutes les 
guerres de la révolution , assisté à toutes les batailles de l'empire et 
commandé le feu du dernier coup de canon tiré à Waterloo. On trouve 
son nom dans tous les bulletins de la grande armée , dans celui de Wa- 
gram où il marchait à la tête du régiment d'artillerie à pied de la 
vieille garde , dans ceux de la campagne de Russie où il fut nommé 
général de brigade , dans ceux de Lutzen et de Baulzen où il gagna le 
grade de général de division. Il sauva l'armée française à Wachau ; il 
écrasa , quelques jours après leur défection , le corps des Bavarois en 



176 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE NANCY. 

avant dé Hanau ; et à Nangis, et au défilé deVauclor, et pendant toute 
la miraculeuse campagne de 181 A, il se signala par vingt faits d'armes qui 
ne l'auraient pourtant placé qu'au rang de nos habiles généraux, quand 
la chute de l'empereur montra en lui un de ces hommes à part dont la 
grandeur de caractère et les vertus devaient relever l'honneur de la 
patrie et consoler la France de tant de honteuses abjurations. 

Au commencement de 1813, Napoléon avait choisi le général Drouot 
pour un de ses aides-de-camp. Les sentimens d'admiration que l'offi- 
cier d'artillerie avait dès long-temps conçus pour le génie du grand ca- 
pitaine , s'étaient accrus de tout l'attachement que ces liens nouveaux 
devaient naturellement lui inspirer. Après l'abdication de Fontaine- 
bleau, Drouot laissa la France aux Bourbons et continua sa fidélité à 
l'Empereur. H partit pour l'île d'Elbe, croyant sans doute, comme ses 
compagnons d'exil , qu'il n'abandonnait pas la patrie puisqu'il ne quit- 
tait point son drapeau. 

Arrivé à l'île d'Elbe , Drouot en fut nommé gouverneur , et quelques 
mois se passèrent sans qu'il parût s'occuper d'autre chose que d'admi- 
nistrer le pays. Il connut bientôt les projets de celui qui avait rempli 
l'Europe et qui étouffait dans l'espace étroit dont on lui avait fait une 
souveraineté. Drouot désapprouva la tentative à laquelle Napoléon 
seul pouvait se décider. Il ne doutait pas du succès , mais ses résultais 
l'épouvantaient. L'Empereur lui montra le congrès de Vienne délibé- 
rant sur son sort et rêvant peut-être déjà Sainte-Hélène. A ces consi- 
dérations , qui lui étaient personnelles , il en ajouta d'autres sur la 
France , où tous les vœux semblaient le rappeler. Son parti était pris , 
ses ordres donnés, il n'y avait plus qu'à les suivre. 

Débarqué au golfe de Juan , Drouot adressa une proclamation à l'ar- 
mée et prit sa route sur Paris. Il conduisait l'avant-garde de l'Empe- 
reur; il fut comme l'aigle qui de clocher en clocher devait atteindre 
en vingt jours les tours de Notre-Dame. 

La bataille de Waterloo et la nouvelle invasion qui s'ensuivit n'a- 
vaient que trop justifié les pressentimens du général Drouot; mais ce 
n'est pas lui qui eût récriminé contre l'Empereur, qui se fût plaint de 
la fortune et eût désespéré du pays. La déplorable séance du 22 juin 
prouva au contraire tout ce qu'il y avait de pureté et d'énergie dans son 
patriotisme, et d'élévation dans son courage et son esprit. 

La perte de la bataille était connue. Carnot, ministre de l'intérieur, 
lisait à la chambre des Pairs un rapport du ministre de la guerre sur 
la situation de l'armée française qu'il représentait comme dispersée , 



LE GÉNÉRAL DROUOT. 177 

anéantie , et n'offrant plus aucun moyen de résistance à l'ennemi. Le 
comte de Latour-Maubourg se lève et demande la mise en accusation 
du ministre qui a osé publier des renseignemens aussi alarmans e* 
peut-être déjà controuvés. Carnot répond que les farts qu'il commu- 
nique sont écrits de la main du prince d'Eckmul , et le comte de Flahaut 
déclare que c'est sur son rapport qu'ils ont été rédigés. Alors le maré- 
chal Ney, comme s'il eût voulu faire passer dans tous les cœurs le dé- 
couragement dont le sien était accablé , renchérit encore sur les révé- 
lations officielles , il proteste qu'il est impossible de former une ligne 
de défense avec l'armée du nord , qu'il ne reste pas huit mille soldats à 
Groucliy, que Soult n'a pu rallier personne à Rocroy : selon lui tout est 
perdu; il n'y a plus qu'à négocier. 

La première nouvelle du désastre de Waterloo n'avait pas produit 
plus de stupeur dans la capitale que cette désolante déclaration. 
Drouot, occupé des soins de son service, apprend par les journaux 
du malin tout ce qui vient de se passer dans l'Assemblée dont il est 
membre. Il court chez le maréchal Ney pour le rappeler à-la-fois à 
l'espérance et à la raison, et se rend aussitôt au Luxembourg , où dès les 
dix heures les Pairs étaient réunis. Là il ne se dissimule point tout ce 
qu'il y aurait eu de regrettable à voir un aussi illustre général s'exagé- 
rer nos pertes , diminuer nos ressources et s'écrier que la France n'a 
plus qu'à subir la loi de l'étranger ; mais il assure que le maréchal , 
avec lequel il s'est expliqué, a été mal compris et qu'on a prêté à l'ac- 
cent de sa douleur sur nos désastres une portée que le brave des braves 
ne pouvait leur donner. Et lui aussi, acteur et témoin des évènemens 
sur lesquels on délibère, il va les raconter sans déguisement, sans 
détour, car, si l'on connaît son attachement à l'Empereur, on doit 
savoir que son amour pour la patrie et son respect pour la vérité sont 
les premiers sentimens et le plus sacré des devoirs qu'il s'est imposé. 

La campagne de 1815 n'a été racontée par personne d'une manière 
à-la-fois plus concise et plus complète, et avec une vérité d'expression 
plus remarquable , qu'elle ne le fut alors par le général Drouot. Dans 
cette rapide improvisation , il rappelle nos premiers succès qui en pré- 
sageaient de plus éclatans. Il dit en passant la mort de son brave et 
vieux camarade Letort sur laquelle il s'arrête involontairement avec 
des larmes ; il montre l'ennemi mitraillé à Ligny , fuyant devant nous, 
et l'Empereur faisant lui-même panser les blessés prussiens. Puis il 
indique les dispositions prises pour la bataille du Mont-Saint-Jean , 
bataille qu'il fallait gagner sans doute , mais que personne n'a le droit 

12 



17* US BIENFAITEUR DE LA VILLE DE NANCY. 

de dire qu'il ne fallait pas livrer. Elle a été perdue, mais il ne fautac- 
i user que la fatalité et non la bravoure du soldat ou les talens du 
général ; il ne faut pas ajouter à la grandeur du désastre en oubliant 
les ressources qui nous restent. 

« La dernière catastrophe, ajoute le général, ne doit pas découra- 
ger une nation grande et forte comme la nôtre. Après la bataille de 
Cannes, le Sénat romain vota des remercîmens au général vaincu, 
parce qu'il n'avait pas désespéré du salut de la république. Dans une 
circonstance infiniment moins critique, les représentans de la nation 
se laisseront-ils abattre et oublieront-ils les dangers de la patrie pour 
s'occuper d'intempestives discussions ! » 

Ce langage si plein de calme et de noblesse, et qui contrastait si sin- 
gulièrement avec les discours que venaient de prononcer tous cesRomains 
du Bas-Empire, sembla rendre quelque vertu à l'assemblée; il rendit 
du moins quelque espérance au pays et lui prouva que tous ses enfans 
n'avaient pas maudit les dieux et brisé leurs épées. 

Ce jour même le gouvernement appela le général Drouot au com- 
mandement en chef de la garde impériale, mais toutes ses dispositions 
pour la défense de la capitale furent inutiles. Ces funestes paroles : 
k II n'y a plus qu'à négocier » , n'avaient été que trop écoutées. La 
capitulation de Paris était signée; Paris était livré; la vieille garde et 
son commandant se retirèrent derrière la Loire jusqu'à ce que l'armée 
entière fût licenciée. 

Napoléon était parti pour Sainte-Hélène sans que Drouot, séparé 
de lui par les devoirs de général de la garde, eût pu gagner le Bellé- 
rophon. Son nom ne pouvait manquer d'être compris sur la liste des 
proscrits du 14 juillet. Au lieu de fuir, le général se rendit à Paris et 
te constitua prisonnier. Retenu à l'Abbaye jusqu'au mois d'avril 1816, 
il fut enfin traduit devant un conseil de guerre. Sur les sept juges, qui 
le composaient , il s'en trouva trois qui condamnèrent le général à mort. 

Drouot, défendu par M. Girod, de l'Ain, le fut aussi par presque tous 
les témoins appelés à déposer contre lui. Le maréchal Macdonald avait 
surtout rendu la plus éclatante justice à la loyauté de son caractère ; 
mais dans sa cause le général ne trouva aucun avocat plus éloquent 
que lui-même, ce Si je suis condamné par les hommes qui ne jugent 
que sur-ies apparences, dit-il en terminant, je serai absous par mon 
;uge le plus rigide, ma conscience. Tant que ta fidélité aux sermens 
sera sacrée parmi les hommes , je serai justifié ; mais, quoique je fasse 
le plus grand cas de leurs oninions je tiens encore plus à la paix 



LE GÉNÉRAL DROUOT. 179 

de ma conscience. J'attends votre décision avec calme. Si toi* croyez 
que mon sang soit utile à la tranquillité de la France, mes derniers 
momens seront encore doux. • 

L'on était près encore des exécutions sanglantes de Labédoyère et 
du maréchal Ney. Cependant l'acquittement du général Drouot fut 
immédiatement suivi de sa mise en liberté. Louis XVIII ne voulut pjs 
que le ministère public se pourvût en révision du jugement. 

On dit que les ministres de la restauration voulurent bientôt le re- 
placer sur les cadres des officiers-généraux , et qu'a son passage a 
Nancy le duc d'Angoulème lui offrit directement le commandement 
d'une division. Drouot qui, dans les cent jours, avait refusé le traitement 
de lieutenant-général dont on voulait lui compter l'arriéré écoulé pen- 
dant son séjour à l'île d'Elbe, refusa également toute pension de retraite, 
tout traitement d'activité de la restauration. On dit aussi que le duc 
d'Orléans le demanda pour gouverneur du duc de Chartres, mais on 
ne put faire sortir le général de la simple et tranquille demeure ou il 
s'était fixé. L'homme qui s'était si noblement dévoué à l'Empereur 
devait lui conserver jusqu'au bout son inaltérable fidélité et toute la 
pureté de son culte pour sa mémoire. 

Le général Drouot avait acheté , près de Nancy, une petite propriété 
avec une partie des 100,000 francs qui lui étaient légués par le testa- 
ment de l'Empereur. La révolution de 1830 ne put l'arracher qu'un 
instant aux occupations champêtres auxquelles il s'y livrait. À la nou- 
velle des ordonnances de juillet et des premiers coups de canon lires 
dans Paris, M. de Ludre avait rallié la garde nationale de Nancy autour 
du drapeau tricolore. Le général Drouot, qu'il voulut mettre a la tète 
du mouvement pour le rendre encore plus national, salua ce drapeau 
qu'il n'eût peut-être pas arboré avant que la France ne se fût prononcée , 
mais qu'il revoyait avec ivresse. Quelque temps après , le maréchal 
(iérard le pressa de venir prendre le portefeuille de la guerre: il lui 
offrit ensuite le commandement de l'Ecole polytechnique ; plus tard 
on l'appela à la Chambre des Pairs, mais inébranlable dans sa résolu- 
tion, le général Drouot résista à tous ces témoignages de la considé- 
ration qui s'attachait à sa personne. Dans sa naïve modestie, il ne 
u oyait pas sans doute que la France eût besoin de ses servi 

« Tout est problème dans la vie, disait de lui Napoléon: ce n'est 
que par le connu qu'on peut arriver à 1 inconnu. Or, je connaissais déjà 
comme certain, clans Drouot, tout ce qui pouvait en faire un grand 
général; j'avais les raisons suffisantes pour le supposer supérieur à m*. 



180 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE NANCY. 

grand nombre de mes maréchaux. Je n'hésite pas à le croire capable 
de commander à cent mille hommes , et peut-être ne s'en doute-t-il pas, 
ce qui serait une qualité de plus. » 

A la suite de tant de campagnes, de fatigues, et peut-être aussi de 
tant d'émotions douloureuses, la santé du général Drouot s'est consi- 
dérablement affaiblie. Son âme seule survit aujourd'hui dans son corps 
brisé. Récemment il a donné à la ville de Nancy un sabre turc, dernier 
présent qu'il avait reçu de l'Empereur, dont il se séparait , parce que 
ses yeux ne pouvaient plus le voir et que ses mains ne pouvaient plus 
ie toucher (1). Avec sa modique fortune, il a fondé vingt utiles éta- 
blissemens consacrés à l'enfance, à la vieillesse, à tous les malheureux. 
Le bien qu'il fait autour de lui est sans doute un baume qui adoucit ses 
souffrances. 

Napoléon le peint à Sainte -Hélène comme un homme rempli de 
charité et de religion. La religion de Drouot a toujours écé une philo- 
sophie douce et riante, compagne d'un esprit un peu sceptique et 
railleur, et d'un cœur ouvert à tous les sentimens généreux, à toutes 
les affections tendres. Il avait voué à Napoléon- un attachement pro- 
fond , un amour impérissable. . . . , il l'aimait comme certaines âmes aiment 
Dieu : c'était là sa religion. Il a conservé pour sa mémoire un culte 
que rien ne peut altérer. C'est une passion toujours vivante , et il ne 
peut prononcer son nom sans tressaillir, comme au nom de l'être qu'on 
a le plus aimé. 

Le patriotisme, le désintéressement, les talens militaires, la modé- 
ration dans la victoire, le courage dans les revers, sont des vertus de 
héros que le général Drouot a toutes possédées. « Sa morale, sa pro- 
bité, sa simplicité lui eussent fait honneur dans les plus beaux jours 
de la république romaine (2). » Mais à une époque telle que la nôtre , ce 
dévoûment au génie et à l'amitié, ce respect antique pour les sennens, 
cette fidélité religieuse au malheur devaient être offerts en exemple. 
C'est à ce titre , avant tout autre , que le nom de Drouot honore la France 
"et appartient à la postérité. 

F. de Moktroi.. 

(i) Ce sabre avait ele rapporte a i^gyjiie par Bonaparte, et donné au général Drouot au 
mois d'août i8i5. Il est placé dans le Musée de Nancy avec la lettre d'envoi du général, 
(a) Paroles de Napoléon. 




AIB3BIE (S©TT©ILÎ1M©(Ô) 



y^d^d^^@y^@®d090oeoeooa909090o&tt9^9999d^ddtta99 



UN BIENFAITEUR 



DE LA VILLE DE TURIN. 



Un Bienfaiteur de la ville de Turin ! Quel intérêt particulier ce per- 
sonnage peut-il offrir à des Français... ? Lisez la Notice, et, dès les 
premières lignes, vous apprendrez que c'est un sentiment de compas- 
sion pour l'infortune d'une Française , qui a fait créer par cet homme un 
des plus admirables établissemens de charité de toute l'Italie. — Mais, 
alors, la reconnaissance des Français est-elle donc restée muette? Cet 
Italien a-t-il reçu des remercîmens dignes des Français.... ? — Lisez ! 



LE CHANOINE COTTOLENGO. 



Vers !a fin de 1828, une pauvre femme Française se rendait de Milan 
à Lyon , en passant par Turin. Elle était accompagnée de son mari et de 
cinq petits enfans, dont l'aîné avait à peine sept ans; pour surcroît 
d'infortune cette pauvre femme se trouvait enceinte. S'étant arrêtée dans 
une auberge de la paroisse Corpus-Domini , à Turin, elle y tomba ma- 
lade soudainement. On la jugea frappée d'apoplexie. La malheureuse 
étrangère fut présentée dans différens hôpitaux , dont on lui refusa 
l'entrée , les réglemens ne permettant pas de l'admettre ; elle fut rap- 
portée à l'auberge. Soit la fatigue du transport , soit la rigueur de la 
saison , soit pour toute autre cause, la pauvre femme fut saisie de dou- 
leurs si violentes qu'elle expira en peu d'iustans. On ne saurait exprimer 
la douloureuse compassion dont furent touchées toutes les personnes 
qui assistaient à celte scène déchirante ; le désespoir du mari, les cris , 
les larmes des petits enfans...! 



182 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE TURIN. 

Un prêtre avait été appelé auprès de la moribonde , et avait reçu 
son dernier soupir. Ce prêtre était bien connu dans Turin pour sa bien- 
faisance et sa charité. Que Ton juge si ses entrailles furent émues par 
le sort de l'infortunée qu'il venait de voir ainsi mourir! A l'instant 
même, il forme un projet bien digne d'un ministre du Christ: c'est 
d'avoir quelques lits toujours prêts, pour servir dans un besoin urgent 
comme celui qui venait de se présenter. Ayant fait part de son pieux 
dessein à quelques personnes bienfaisantes , il eut la joie de les trouver 
disposées à le seconder. La lecture qu'il venait de faire de la Vie de 
Saint Vincent-de-Paule contribua beaucoup à l'affermir dans sa résolu- 
tion. Le cœur touché des exemples de cet immortel Bienfaiteur de 
l'Humanité , il marche sur ses traces ; et, sans autre secours que ceux 
qu'il attend avec une ferme confiance de la Providence divine , il se 
livre à l'accomplissement de l'œuvre qu'il a conçue. 

Il trouve moyen de prendre à loyer quelques chambres dans une 
maison située dans la cour connue sous le nom de Voltu Rossa. Au 
mois de janvier 1829 , on commence à y placer d'abord quatre lits ; puis 
six, puis huit, puis douze, puis un plus grand nombre encore; de 
sorte qu'en peu de temps on a une petite infirmerie où l'on reçoit les 
malades qui, n'étant pas admis dans les hôpitaux, se trouvent ainsi à 
l'abandon. Pour soigner ces infortunés que le zèle ingénieux et chari- 
table du Fondateur savait pourvoir du nécessaire, quelques femmes 
pieuses , appartenant à d'honnêtes familles de marchands , s'empres- 
sèrent de répondre à l'appel de cet homme si dévoué au bien de ses 
semblables. Elles veillaient chacune à leur tour, et pendant une se- 
maine entière , auprès des malades. S'il arrivait qu'on eût besoin de 
gardes pour passer la nuit , de courageuses filles , des femmes et des 
veuves animées d'un zèle charitable , s'offraient pour en remplir les 
fonctions. Les malheureux trouvèrent ainsi dans le nouvel hospice tous 
les genres d'assistance. 

La direction et la conduite intérieure de l'établissement étaient 
confiées à deux filles dévouées qui en faisaient leur occupation conti- 
nuelle; mais on ne tarda pas à reconnaître qu'elles ne pouvaient résister 
à tant de fatigues. Le fondateur jugea convenable d'agir alors comme 
avait fait Saint Vincent-de-Paule, lorsqu'il appela delà campagne quel- 
ques jeunes filles pour soigner les malades ; et telle fut l'origine de 
l'utile Institution des SœuKS de Charité que toutes les personnes de 
bien voient avec satisfaction se répandre dans les Etats du roi de 
Sardaigne. 



LE CHANOINE COTTOLENGO. 183 

Mais , dans cette occasion , ia Providence avait donné à Saint Vincent- 
de-Paule une aide puissante dans une veuve chrétienne, madame Le- 
gras , qui recevait dans sa maison les jeunes filles à mesure qu'elles 
arrivaient de la campagne, et à qui leur direction fut confiée. Dieu 
favorisa delà môme manière les desseins du prêtre italien. Ayant fai 
venir plusieurs jeunes filles de la campagne, il retrouva la pieust 
coadjutrice de Saint Vincent-de-Paule dans une autre veuve, madame 
Marianna Nasi, née Pullino , qui recueillit dans sa maison ces filles dé- 
vouées , et en fut aussi la première directrice. Madame Nasi , née à 
Turin , le 6 juillet 1791 , y est morte, le 15 novembre 1832 , laissant 
une mémoire qui sera long-temps vénérée. 

C'est ainsi que fut fondée , dans la capitale de la Monarchie sarde , 
la Petite Maison de la Divine Providence sous les auspices de saint 
Vincent-de-Paule (1), établissement peut-être sans égal au monde. Le 
prêtre en qui s'est manifestée , d'une manière si éclatante , la charilé 
chrétienne , est le chanoine Giuseppe COTTOLENGO. 

L'établissement prospérait lorsque une circonstance malheureuse sem- 
bla devoir le frapper de mort presque à sa naissance. On sait combien 
étaient fondées les craintes qu'inspira l'invasion du choléra dans les Etats 
du Piémont en 1831. La prudence du gouvernement exigea que des me- 
sures de sûreté fussent prises pour garantir le pays de ce terrible fléau , 
ou, du moins , pour en diminuer les ravages. Quiconque connaît la ville de 
Turin sait que la cour appelée Volta Rossa , outre qu'elle est étroite , 
se trouve dans un des quartiers les plus populeux , et que les maisons 
qui l'entourent sont très élevées et renferment un grand nombre d'habi- 
tans. Il est évident que ce lieu était peu convenable pour un hôpital , 
même en des temps ordinaires, et que la prudence conseillait, dans les 
circonstances où l'on se trouvait alors, de chercher pour le nouvel 
hospice un local dans une situation qui présentât moins d'inconvéniens. 
C'est pourquoi les autorités, tout en louant la généreuse charité des 
personnes dont le zèle soutenait la nouvelle fondation, ordonnèrent, au 
mois de novembre 1831 , de la transférer ailleurs dans le plus bref délai 
possible. 

Il fallut donc songer à trouver une maison dans un lieu où elle ne dût 
point inspirer d'inquiétudes pour la salubrité publique. La chose 
n'était pas facile dans une ville comme Turin où la population s'accroît 



(i) Piccola Casa délia D'n-ina Provvldenza soltif gli Auspizii di S. Vincenzo «V Paoli. 



184 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE TURIN. 

sans cesse. Mais pendant qu'on était ainsi en cherche d'une nouvelle 
demeure, le Fondateur de la Maison de la Providence ne voulut pas 
laisser inactif le zèle des saintes filles déjà rassemblées dans la maison 
de madame Nasi ; il les employa à soigner à domicile les pauvres 
malades, soit pendant le jour, soit pendant la nuit, selon qu'elles en 
étaient requises par les curés de la ville. 

On ne tarda pas à trouver un nouveau local pour l'hospice. Ce fut 
dans le Faldocco, faubourg de Dora, et c'est là qu'existe aujour- 
d'hui, dans un état si florissant, la Petite Maison de la Divine Pro- 
vidence. 

Bientôt il devint évident que la translation de l'établissement, la- 
quelle avait pu d'abord paraître devoir lui être funeste, fut, au con- 
traire, la source d'une prospérité et d'un accroissement au-delà de 
toute espérance. 

La Petite Maison de la Providence transférée dans le Faldocco, y 
devint une importante et vaste institution , dont l'existence fut reconnue 
par décret royal, en date du 27 août 1833 ; et ce fut alors que le Roi 
la prit sous sa protection spéciale 

L'inscription placée sur l'entrée de la Maison est tirée de la seconde 
épître de saint Paul aux Corinthiens : Charitas Christi urget nos. 
Paroles admirablement choisies , car dans cette pieuse fondation tout 
repose sur la charité chrétienne. 

Pour faire connaître cet établissement vraiment prodigieux, nous 
allons décrire en particulier chacune des différentes parties dont il se 
compose, et qu'on peut réduire à sept divisions principales : les Infir- 
meries, les Sœurs de Charité, les Ursulines et les Génovéfines, l'Ecole 
Normale pour l'Instruction des Pauvres (1) , l'Institution des Sourds- 
Muets, la Maison de Refuge pour les Orphelins, et enfin les Salles 
d'Asile pour l'Enfance. 

Infîrtneries. — Elles se composent de six salles pour les malades. 

Une de ces salles est divisée en deux et destinée aux épileptiques : 
il y a neuf lits pour les hommes et dix-huit pour les femmes. Le pavé 
est recouvert de tapis, afin que ces infortunés ne se blessent point 
lorsqu'ils tombent en proie aux accès de leur terrible mal. Dans les 
autres salles, on reçoit sans distinction de pays les personnes de tout 
âge et de tout sexe atteintes, pour la plupart, de maladies dont les 



(i) F'tgliuoli cite si prcparario ail' istruzione délia classe popolarc e pavera. 



LE CHANOINE COTTOLENGO. i*s 

hôpitaux ordinaires n'entreprennent point le traitement. Les Infirme- 
ries renferment soixante-cinq lits toujours occupés. 

Il est juste de payer ici le tribut déloges dû au zèle plein d'humanité 
des médecins et des chirurgiens qui font le service des Infirmeries de la 
Maison de la Providence. Leurs peines sont tout-à-fait gratuites ; mais 
quand ils recevraient un traitement considérable , ils ne pourraient pns 
se montrer plus assidus ni plus dévoués. Tous les autres soins sont 
prodigués aux malades par les bonnes Sœurs de l'hospice , avec tant de 
sollicitude , de douceur et de patience , que les paroles manquent pour 
les louer dignement. 

Sœurs de Charité. — Soigner les malades et instruire les petites 
filles de la classe pauvre du peuple : voilà à quoi se consacrent princi- 
palement les Sœurs de la Maison de la Providence. Les professes et les 
novices sont au nombre d'environ quatre-vingt-dix. Il y en a déjà d'éta- 
blies dans plusieurs endroits hors de la capitale , et l'on ne cesse de 
les appeler de toutes part, à cause du bien qu'elles font. A Turin, ces 
dignes filles de Saint Vincent-de-Paule ne bornent pas leurs soins à l'in- 
térieur de l'hospice , elles vont aussi soigner gratuitement les pauvres 
à domicile toutes les fois qu'on réclame leur présence. 

Ursulines et Génovéfines. — De pauvres jeunes filles, abandonnées 
à elles-mêmes et qui se verraient ainsi exposées à toutes les séductions 
du monde , trouvent un port de salut dans la Maison de la Divine Pro- 
vidence; leur vertu y est à l'abri des périls, et elles y reçoivent une 
instruction utile et morale. Elles forment deux classes : les Ursulines 
elles Génovéfines. Leur nombre est d'environ cent trente; elles sont 
logées, nourries et vêtues aux frais de l'établissement. On leur en- 
seigne les principes et les devoirs de la religion; et, en même temps , 
elles s'exercent à des travaux convenables à leur sexe. 

Ecole Normale pour l'Instruction des Pauvres. — Le fondateur de 
la Maison de la Providence pensa avec raison que , si les Frères de la 
Doctrine Chrétienne , fondés par l'abbé de La Salle , sont de bons 
maîtres pour les enfans des pauvres ; comme les règles de leur Institut 
ne leur permettent pas d'exercer l'enseignement en nombre moindre de 
trois, leurs utiles services se trouvent bornés aux villes , et aux endroits 
dont la population est assez nombreuse pour subvenir à l'entretien de 
trois instituteurs. 

Ces considérations le portèrent , vers la fin de 1833 , à s'occuper de 
former, pour les enfans de la classe pauvre du peuple , des instituteurs 
qui n'exigeassent que peu de dépense et qui pussent exercer indivi- 

15* 



186 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE TURIN. 

duellement leurs fonctions, afin de répandre les bienfaits de l'instruc- 
tion jusque dans les communes les moins riches. 

Les grandes et nombreuses difficultés que doit s'attendre à rencon- 
trer quiconque entreprend de former de bons maîtres pour l'instruction 
des enfans, n'échappèrent point à l'esprit du chanoine Cottolengo; il 
ne chercha pas à atteindre son noble but en recourant à des adultes 
qu'il eût été assez difficile de ployer tout d'un coup à ses vues. Ainsi, 
aimant mieux faire le bien complètement avec lenteur, que prompte- 
ment, mais d'une manière incomplète, il s'occupa de réunir un cer- 
tain nombre déjeunes garçons, qui, élevés et formés par lui , fussent 
ensuite capables d'instruire les autres. Les enfans rassemblés dans ce 
but sont au nombre de plus de soixante, et portent tous un costume 
uniforme. Outre les élémens des Lettres , on leur apprend à soigner les 
malades et à préparer les médicamens les plus simples -, de sorte que, 
sous ce rapport, ils rendent de très grands services dans les villages. 
Mais on ne pouvait pas espérer que tous les enfans, ainsi réunis pour 
devenir instituteurs , répondissent avec un égal succès aux vues du Fon- 
dateur; et, d'unautre côté, la charité ne permettait pas d'abandonner 
ceux qui n'avaient point d'aptitude pour l'enseignement. Quand ce cas 
se présente , on fait apprendre aux enfans dont il s'agit un métier utile. 

Institution des Sourds- Muets. — Parmi les différens établissemens 
pour les sourds-muets , en Piémont , le plus remarquable est celui qui 
fut fondé à Gênes par le P. Jean-Baptiste Assaroti ; mais il est bien loin 
de satisfaire complètement aux besoins de l'instruction de cette classe 
nombreuse d'infortunés. Le chanoine Cottolengo ne pouvait manquer 
de tourner de ce côté ses vues de bienfaisance universelle. Au mois de 
septembre 1834 , il loua une maison où les Sourds-Muets trouvent gra- 
tuitement la nourriture, l'habillement et l'instruction. Cette institution 
renfermait , à son origine , vingt-et-un garçons et seize filles. Le prin- 
cipal instituteur, nommé Paolo Basso , est lui-même sourd-muet, et 
sort de la maison de Gênes ; c'est un jeune homme d'une grande science 
et de grande vertu. Comme dans toutes les autres institutions du bon 
chanoine , on est admis dans cette maison sans distinction d'âge , de 
sexe et de pays : il suffit d'être pauvre et malheureux. 

Maison de Refuge pour les Orphelins. — A tant de fondations in- 
stituées pour le soulagement de l'humanité, dans la Maison de la Pro- 
vidence, on a encore ajouté, depuis peu d'années, un établissement 
pour les Orphelins des deux sexes. Ils y sont élevés chrétiennement et 
apprennent le métier auquel ils montrent de l'aptitude. 



LE CHANOINE COT TOLES GO. M): 

Salles d'Asile pour ï Enfance. — Ce sont des salles d'asile et de 
refuge pour les enfans du premier âge. Il y en a deux : l'une pour U-h 
petits garçons, et l'autre pour les petites filles. Ils y passent la journée 
confiés à la tendre sollicitude des Sœurs, qui les instruisent dans la 
religion et leur apprennent à lire. On les nourrit; et, le soir en retour- 
nant dans leur famille , ils emportent un pain pour leur souper; par- 
Ibis il arrive qu'ils ne sont par moins de deux cents. 

Telle est la Petite Maison de la Providence , établissement merveil- 
leux, unique dans son genre; où plus de sept cents malheureux sont 
logés, nourris, vêtus et instruits ; où l'on reçoit l'homme qui vient de 
naître et l'homme qui va mourir; où l'on voit le consiraste de tous les 
genres de misères et de tous les genres de bienfaisance! 

On est vraiment saisi de surprise quand on songe qu'une si vaste in- 
stitution est l'œuvre d'un seul homme. Animé d'une sainte charité , 
poussé par l'impérieux besoin d'être utile à ses semblables , et sans 
cesse étendant le cercle de ses bienfaits, il a créé et chaque jour en- 
core il fonde autant d'institutions de secours qu'il découvre de souf- 
frances. Mais il est riche , sans doute, dira-t-onî.... Détrompez-vous : 
il ne possède d'autres biens que cette charité immense. Pour fonder 
tant d'asiles, pour subvenir aux besoins de tant de pauvres, personne 
n'a encore pu découvrir quelles sont ses ressources. Ce qu'il y a de cer- 
tain , c'est que rien ne l'arrête dans ses desseins : un malheureux se 
présente , il l'accueille et se confie pour le reste à la Providence. Un 
jour, les provisions étant épuisées, les Sœurs n'avaient plus d'argent, 
et le chanoine Cottolengo n'en avait pas non plus; elles se désolaient, 
il souriait en disant : « Le Seigneur y pourvoira ! )> Il s'en va à Turin , 
revient et remplit d'or la bourse épuisée de l'hospice. 

C'est ainsi que de nouvelles maisons se construisent ou s'achètent , 
que d'autres sont prises à loyer; enfin qu'il est pourvu aux besoins de 
tant de personnes , sans que l'on connaisse la source d'aucun revenu 
tixe pour l'institution. Ce vaste établissement resta long-temps ignoré 
dans Turin. Le bon chanoine rit souvent de l'étonnement qu'on té- 
moigne en lui parlant de son œuvre ; il répond qu'il ne possède qu'une 
petite maison avec quatre malheureux (quatro birbe). C'est ainsi qu'il 
appelle les enfans qu'il a recueillis. Il n'a ni teneurs de livres, ni admi- 
nistrateurs , ni économes : son unique registre est celui où il inscrit les 
noms des Sœurs de Charité qu'il accorde aux hôpitaux de province, 
et qui dépendent toujours de la Maison de Turin. Et cependant tout 
inarche avec le plus grand ordre : c'est peut-être parce que tous ceux 



188 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE DE TURIN. 

qui concourent au service de l'établissement y trouvent eux-mêmes des 
secours , et que tous ont foi dans la Providence qui ne peut faillir. 

Le bon chanoine semble ne pas connaître lui-même l'importance de 
son hospice, et combien l'existence de l'établissement est attachée à la 
sienne propre. On lui proposait de faire choix d'un aide pour le se- 
conder : il a répondu qu'il n'avait besoin de personne. Interrogé sur ce 
que la Maison deviendrait s'il tombait malade : ce La Providence , dit-il , 
<c me tiendra long-temps en bonne santé. » On lui démontrait la néces- 
sité de faire connaître les moyens qu'il emploie pour subvenir à tant 
de besoins, en lui retraçant les embarras et la désorganisation qui au- 
raient lieu , s'il venait à mourir: « Je vivrai, a-t-il répondu, quatre- 
<c vingt-dix ans et au-delà!... 

Lorsqu'on découvrit cet hospice à Turin , en 1833, et que l'existence 
en fut sanctionnée par un décret royal , on félicitait le bon chanoine 
out étonné de voir que l'on attachât autaut d'importance à une chose 
toute simple à ses yeux. 

Un jour , un officier du Roi entre dans la modeste chambre du Fonda- 
teur, et lui attache sur la poitrine la décoration de l'Ordre de Saint- 
Maurice et Saint-Lazare, au nom du Prince, qui veut récompenser en 
lui le Bienfaiteur de l'Humanité. Le bon chanoine , fort touché de cette 
faveur de son souverain , ne pouvait revenir de sa surprise. 

Un autre jour , ce n'est plus un officier , c'est l'héritier du Trône , le 
Prince Royal , Duc de Savoie, accompagné de son gouverneur, le che- 
valier César de Saluées, qui honore de sa visite la Petite Maison.... 
Nouvelle surprise du bon chanoine , quand le jeune Prince lui remet , 
après en avoir reçu la permission du Roi son père, une Médaille dor! 
Celte médaille vient de Paris : ce sont de simples citoyens qui la dé- 
cernent en signe de reconnaissance et de vénération , au nom des 
Français î C'est la seconde médaille d'or de la Société Montyon et 
Franklin offerte par la France à l'Italie ! Honneur aux princes qui en- 
couragent des relations de ce genre entre les peuples! 

La lettre, simple et touchante du bon chanoine Cottolengo, en ré- 
ponse à l'envoi de notre Société, est précieusement conservée par celui 
qui signe cet article. 

A. Jarry de Mancy, 
D'après W. D. Sacchi. 




nniLnrpiPH sansmni 



iJhéb \i o 



&vvwwK*ki**&*&)i&***&****^*+ii&**ï*>s#&*»**#***iid è 



UN BIENFAITEUR 



DU PAYS DE BADE. 



Puisse Je Bienfaiteur des Badois trouver quelques imitateurs! En 
effet, ce n'est point ici de la Philantropie posthume , ni de ces fonda- 
tions pour lesquelles on croit avoir tout fait quand on a donné de l'ar- 
gent! C'est un modèle du Bon Riche ; et c'est , en même temps, le 
Riche Heureux! Un Millionnaire heureux , quoi de plus rare?.,. 

PHILIPPE MÉRIAN. 



Né à Bâle , en 1777 ( 5 mai ) , PHILIPPE MÉRIAN appartient à une 
des branches nombreuses de la famille de ce nom , qui a donné depuis 
plus de deux siècles , à la Suisse et à l'Allemagne , des pasteurs et des 
magistrats, des artistes et des écrivains, des peintres, des graveurs , 
des libraires , des conseillers auliques , des femmes célèbres et un mé- 
taphysicien illustre, membre de l'Académie de Berlin. (1) 

Mérian (Mathieu I), libraire et graveur habile (1593-1651), fut 
l'ami et l'émule de notre célèbre Callot de Nancy ; Mathieu II (1681- 
1687), fils du précédent, libraire comme son père, fut célèbre comme 
peintre de portraits ; les princes d'Allemagne le comblèrent de présens 
et de marques d'honneur; le Grand-Electeur de Brandebourg lui donna 
le titre de son chargé d'affaires à Francfort , et le Margrave de Bade- 

(r) Jean-Bernard Mérian (1723—1807). Ancillon a publié son Elo^r (1810). 



190 UN BIENFAITEUR DU PAYS DE BADE. 

Dourlach le fit son conseiller "aulique : Rubens avait bien été ambas- 
sadeur î Une sœur de Mathieu II , Marie-Sibylle Mérian , née à 
Francfort (16&7-1717) , élève du célèbre peintre Abraham Mignon , a 
obtenu elle-même une grande renommée pour ses tableaux et ses des- 
sins sur vélin de fleurs et d'insectes ; l'amour de la science et de son 
art , lui fit entreprendre le voyage de Surinam ; ses deux filles , Hélène 
et Dorothée, se montrèrent dignes de leur mère par leur talent et par- 
tagèrent ses travaux. Jean-Mathieu , fils et petit-fils des deux précé- 
dens , riche libraire et peintre renommé , fort habile au pastel , reçut 
des lettres de noblesse de l'Electeur de Mayence , qui lui avait conféré 
le titre et les fonctions de conseiller. Il mourut à Francfort , en 1716 , 
ne laissant qu'une fille, opulente héritière d'un père fraîchement ano- 
bli, circonstance qui lui devint fatale. Un général suédois, qu'elle 
épousa , eut bientôt dissipé la très grande fortune acquise par les tra- 
vaux et les vertus des Mérian pendant tout un siècle. 

Il existait , comme on vient de le voir , dans la famille Mérian , des 
traditions fort honorables, et parmi tous ces souvenirs d'illustrations, 
l'exemple de richesses acquises lentement par le travail et rapidement 
dissipées par une conduite toute contraire. Les Mérian devaient avoir, 
comme toute famille nombreuse , leurs Riches et leurs Pauvres. Le père 
de Philippe était le chef d'une des branches de son nom , laborieuse 
et opulente. Il fut un des banquiers les plus riches de Râle et de toute la 
Suisse , et vécut quatre-vingt-quatre ans. Ce vénérable père de famille 
ne cessait d'exhorter ses fils à ne pas se coucher « sans avoir eu le 
bonheur de faire quelque bien : » recommandation très remarquable 
dans un comptoir de banque ! Le bon vieillard prêchait d'exemple! 

Philippe Mérian fit de bonnes études dans les lettres et dans les 
sciences mathématiques et physiques , d'abord à Fribourg , dans le 
grand-duché de Rade (1800) , puis à l'Ecole des Mines de Freyberg. 
Son père desirait qu'il se rendît capable de diriger l'exploitation d'usines 
considérables dans le pays de Rade. Philippe, par obéissance, consa- 
cra plusieurs années de sa jeunesse à ces travaux pour lesquels il se 
sentait peu de goût. Il y réussit cependant, par un zèle soutenu et à 
force de persévérance : on lui fut redevable de plusieurs améliorations, 
mais le dépérissement de sa santé le força de renoncer à ces occupa- 
lions pénibles. De -retour à Raie , devenu banquier et chef d'une des 
maisons les plus florissantes , il prit , au bout de quelques années . une 
résolution dont les personnes de sa profession donnent rarement l'exem- 
ple. Encore dans la force de l'âge, il trouva qu'il était assez riche, renon- 



PHILIPPE MÉHIAN. 19 1 

çant à gagner, en peu de temps, quelques millions de plus. Pour s< 
ménager une paisible retraite, loin des affaires et de la politique, il 
quitta Baie au temps des luttes qui préparèrent la séparation de Bâle- 
Campagne et de Bàle-Ville : il transporta sa résidence à Fribourg, dans 
cette même ville qui avait été le séjour de son enfance. 

Alors commence l'honorable carrière du Bienfaiteur public (1819), 
car l'arrivée et l'établissement , à Fribourg, de Philippe Merian furent 
annoncés par des secours en tous genres, qui apparurent d'abord comme 
des actes isolés, mais bientôt il fut très facile de reconnaître qu'ils ré- 
vélaient un plan médité, un système complet...! 

Les sommes que Philippe Mérian a consacrées à diverses fondations 
d'utilité publique, forment déjà un capital très considérable, suivant 
les listes que nous avons sous les yeux et que nous nous abstenons de 
transcrire en détails; chaque année étant marquée par de nouveaux 
dons. Ils peuvent être partagés en deux grandes catégories. D'abord , 
les secours accordés par le donateur à d'anciens établissemens de 
charité, tels qu'une somme de 30,000 francs destinée à l'achat d'un local 
plus vaste pour la Maison des Orphelins de la ville de Fribourg , et une 
autre somme de 30,000 francs, donnée à l'Institut de Sautier-Reibelt, 
pour l'éducation d'enfans pauvres des deux sexes , et plus de 50,000 fr. 
versés à la Caisse des pauvres , pour être distribués en secours à des 
vieillards et à des indigens dont les infirmités sont constatées. A la se- 
conde catégorie appartient l'œuvre de prédilection , pour laquelle le 
généreux foudaleur a déjà donné près d'un Million : c'est une création , 
dont nous ne pensons pas que l'on ait à citer un autre exemple. 

Selon la maxime de son illustre contemporain et compatriote , Victor 
de Bonstetten , le philantrope Philippe Mérian ne connaît qu'un seul re- 
mède à la Pauvreté , c'est le Travail. L'extinction de la Mendicité, les 
encouragemens à l'instruction , au travail , aux bonnes mœurs et à 
l'économie, voilà le plan que s'est tracé Philippe Mérian et la géné- 
reuse entreprise dont sa mort même n'arrêterait pas l'exécution. 

Forcé de faire un choix, Philippe Mérian a commencé par les Com- 
munes les plus malheureuses des cantons les plus stériles dans les mon- 
tagnes-, par les villages que leur position et un sol ingrat semblent 
condamner à une pauvreté héréditaire, sans espoir d'amélioration. La 
population de ces communes misérables , fréquemment visitée par Phi- 
lippe Mérian dans ses courses solitaires, a excité au fond de son cœur 
une vive compassion. La lutte est engagée maintenant entre cet homme 
généreux et la nature! qui a si peu favorisé ces pauvres montagnards...! 



192 UN BIENFAITEUR DU PAYS DE BADE. 

Chaque année, Philippe Mérian , dote d'un capital suffisant une ou plu- 
sieurs communes de ces cantons, mais à chaque village doté, il impose, 
en même temps , ce que l'on pourrait appeler une Charte de Bienfai- 
sance! Il a rédigé lui-même des Statuts qui doivent être observés stric- 
tement, sous peine de retrait des fonds du donateur , soit pendant sa 
vie, soit après sa mort. La phiiantropie la plus éclairée a dicté ces 
Statuts, dont nous recommandons la lecture à tous les amis de l'hu- 
manité (1). Bientôt on pourra dresser une Carte géographique de ces 
bienfaits de Mérian î 

L'admiration et la vénération des Badois sont la juste récompense des 
vertus et des pieux travaux du Montyon de Fribourg. Le droit de cité 
et le titre de Conseiller de Ville, sont à ces yeux d'assez belles récom- 
penses. Il n'a point désiré, dit-on, de lettres de noblesse. S.A. R. le 
Grand-Duc lui a conféré la décoration du Lion de Zahringen. 

La mise au jour du livre des Statuts de Philippe Mérian, est du mois 
de juin 1833. Date remarquable , pour nous du moins : car c'était à la 
même époque , et presque le même jour que la Société Montyon et 
Franklin se formait à Paris , pour honorer les Hommes Utiles, les 
Bienfaiteurs publics , Français ou Etrangers ï 

La reconnaissance des montagnards de Bade a trouvé auprès de nous 
des interprètes. LaMédaille d'orde notre Société a été envoyée, au nom 
des Français à ces bons Allemands, qui ont témoigné d'abord quelque 
surprise de cette intervention française, d'un genre nouveau! Notre 
médaille a été présentée par la Municipalité de Fribourg (1835), et 
la lettre du vertueux Philippe Mérian nous est un gage de la satisfaction 
que lui a fait éprouver ce témoignage de la sympathie des Français ! (2) 

A. Jarry de Mancy. 



(i) Statuten dcr Stadtrath Ph'dipp Merianischen Armen-Sùjtungen , etc., Fribourg en 
Brisgau , in-ia, i833. 

(a) M. de Gerstlacher , Ministre de Bade à Paris, vient de faire remettre au Fondateur 
de la Société Montyon et Franklin, la Médaille d'or à l'effigie de S. A. R. la Grande-Du- 
chesse, accompagnée d'une lettre de félicitation , au nom de sa souveraine. La France 
et l'Allemagne, unies pour honorer la Bienfaisance, accepteront pour emblème cette 
gracieuse image de S. A. R. la Grande-Duchesse SOPHIE DE BADE....! 



[^••••^••^•••••••••••••••••••••••MMMTOIM) JlIWif 



PAUL GAIMARD. 



PAUL GAIMARD, comme Président de la Commission scientifique 
d'Islande et du Groenland , dirige la publication , par ordre du Roi , du 
Voyage en Islande et en Groenland , exécuté pendant les années 
1835 et 1836 sur la corvette La Recherche, commandée par M. Tre- 
houard, dans le but de découvrir les traces de La Lilloise , etc. 

A trente-trois ans , Paul Gaimard avait déjà fait deux fois le tour du 
globe. Ces deux voyages ont pris dix-sept ans de sa vie, dont huit ans 
à la mer, et le reste en collaboration pour la relation de ces deux expé- 
ditions mémorables. Mais ce ne sont pas là ses seuls litres comme 
Foyageur utile ! Quand il parcourut la Belgique , la Hollande , la 
Grande-Bretagne, explorant les Musées, à la recherche de documens 
pour diriger de nouvelles expéditions scientifiques, il contribua à faire 
connaître et à introduire en France la belle institution des Salles 
d'Asile ! Plus tard , à l'époque de la plus terrible invasion du choléra , 
il fut des premiers à s'offrir pour aller en Pologne, en Russie , en 
Prusse et dans les diverses contrées de l'Allemagne , étudier et combat- 
tre le fléau, dont lui-même fut frappé deux fois! Il n'échappa que par 
miracle, et ce fut pour venir mériter encore la grande Médaille que la 
ville de Paris a décernée en récompense des soins donnés aux choléri- 
ques. Un des prix que Montyon a fondés à l'Académie des Sciences poul- 
ies Savans utiles, Bienfaiteurs de l'Humanité, fut aussi décerné à Paul 
Gaimard , en partage avec son digne émule , le docteur Gérardin, après 
la mise au jour de la relation de leur voyage et de leurs observa lions 
utiles. Enfin , tout le monde sait qu'il y avait encore un noble sentiment 
d'humanité et de dévoùmenl dans ces deux dernières expéditions aux 



194 • PAUL GALMARD. 

régions polaires, pour tacher de découvrir les traces de l'infortuné 
Blosseville et de ses compagnons ï 

Paul Gaimard est un de ces esprits décidés , ardens , aventureux ; 
homme de résolution et d'action; infatigable et toujours prêt; dévoué 
jusqu'à l'enthousiasme , il est du petit nombre de ces passionnés voya- 
geurs dont les feuilles de l'Angleterre et de l'Amérique parleraient plus 
que ne font nos journaux de France! A qui, cependant, serait-il juste de 
donner, autant qu'on le pourrait, quelque popularité pendant leur vie , si 
ce n'est pas à de tels hommes? Altendrez-vous que ce voyageur intrépide 
ait subi le sort de ses pareils , lui que n'a jamais effrayé le sort de ses 
devanciers , qui se joue de tous les dangers et qui a risqué vingt fois sa 
vie? Serait-il généreux de retarder un simple témoignage de reconnais- 
sance jusqu'à ce que l'homme de cœur ait succombé , afin , sans doute , 
que l'éloge fût relevé par des regrets ? 

Il nous suffira de passer rapidement en revue les services de Paul 
Gaimard; nous avons la ferme confiance que l'avenir y répondra. 

JNé à Saint-Zacharie , département duVar, le SI janvier 1796, PAUL 
GAIMARD, connut à peine son père, massacré dans les réactions du 
Midi , en 1799 , et fut élevé par sa respectable mère , Clajre Gasquet. 
Son oncle maternel , le général Baron Gasquet , un des braves de l'armée 
d'Egypte, fait adjudant-général par Kléber , sur le champ de bataille 
d'Héliopolis; blessé à Toulouse, près du maréchal Soult, comme chef 
d'état-major-général, est mort à Saint-Maximin, à la retraite, en 1819. 
Paul Gaimard, dès sa première enfance, fut confié aux soins d'une 
bonne tante, madame Allard, qui fut dès-lors pour lui une seconde 
mère. M. et madame Allard , maintenant octogénaires , ont conservé 
les mêmes sentimens pour leur neveu , qui leur a voué une tendresse 
toute filiale, et ne leur a donné jamais d'autres sujets de chagrins que 
ses longs et périlleux voyages. 

Ses études terminées , et entraîné par sa vocation pour les courses 
lointaines, Gaimard entre à l'Ecole de Médecine navale de Toulon; 
en 1816 , à la suite d'un Concours , il est nommé Chirurgien de troisième 
dusse de la marine royale et , de 1817 à 1820 , il fait son premier voyage 
autour du monde, en qualité de second médecin et naturaliste, à bord 
de F Urémie, sous le capitaine L. de Freycinet. L'historien de ce voyage 
a cité plusieurs traits de résolution du jeune naturaliste. Sa collabora- 
tion à la partie de Zoologie, en commun avec M. Quoy (1821-1825) 
l'honore comme savant. Paul Gaimard est médecin de première classe 
•!<" la marine (1825). De janvier à mars 1826, eut lieu son voyage d'ex- 



PAUL GAIMAIlb. ItB 

ploraiiou, par ordre du Corilte de Chabrol, Ministre de la Marine. Il 
s'agissait de constater l'état des collections d'Histoire naturelle des 
étrangers, et de consulter les docuniens imprimés ou manuscrits sur les 
diverses contrées à visiter par V Astrolabe, dont l'expédition se prépa- 
rait. Parmi les utiles renseignemens que recueillit le voyageur, nous 
avons déjà cité celui qui est relatif aux Salles d'Asile. Nous regrettons 
de ne pouvoir, faute d'espace , transcrire la lettre où Paul Gaimard fait 
le récit de sa visite à l'Ecole de Spitalfield , sous les auspices du 
vénérable Z. Macaulay et de lord Brougham. 

De 1826 à 1829 , second voyage autour du monde , à bord de l'Astro- 
labe, sous le capitaine Dumont d'Urville. Premier médecin de l'équi- 
page et naturaliste, Paul Gaimard, en plusieurs circonstances, donne 
des preuves nouvelles de son dévoûmenl et de son intrépidité. On fré- 
mit en lisant les détails de son séjour aventureux au milieu des fé- 
roces insulaires de Vanikoro : c'est en grande partie à ce trait de har- 
diesse que la France et la science sont redevables des derniers rensei- 
gnemens recueillis sur l'infortuné Lapérouseî 

Les travaux de Gaimard , au retour (1830-1835), ont obtenu les élo- 
ges du meilleur juge, de Cuvier. Il y eut dans ces travaux une in- 
terruption où l'on retrouve bien le trait caractéristique du généreux et 
ardent Gaimard. Comment faire tranquillement, à Paris , de la Zoolo- 
gie , quand le choléra envahit l'Europe! Déjà Gaimard, en 1822, 
avait sollicité l'honneur d'aller combattre la fièvre jaune à Barce- 
lonne : il avait éprouvé un refus! Il fut plus heureux en 1831 ; mais 
deux fois, dans ce glorieux voyage , il faillit payer de sa vie le zèle qui 
l'animait. En proie aux atteintes du choléra, et, de plus, menacé par 
le fanatisme du petit peuple en Esthonie, il courut un plus grand dan- 
ger à Revel, qu'au milieu des sauvages les plus farouches de l'Océanie. 
De retour à Paris , et prodiguant des soins aux victimes du même fléau 
qu'il avait combattu dans les régions du Nord , il eut le bonheur de sauver 
son ancien capitaine M. de Freycinet, mais^il recueillit les derniers 
soupirs de son illustre ami, l'Amiral De Rigny, le vainqueur de Nava- 
rin ! Il n'était pas moins ardent et dévoué à secourir les malades pauvres! 
Le désintéressement du bon Gaimard est si connu , que l'on ne pen- 
serait pas même à en faire un sujet d'éloge. Une seconde fois, à 
Paris, le choléra menace de l'enlever à la science et à l'humanité qu'il 
honore. Enfin , le 17 mars 1835, il terminait la publication de la Zoolo- 
gie pour le Voyage de l'Astrolabe, et le 27 avril suivant, il s'embar- 
quait pour son premier voyage en Islande et aux mers polaires, à 



196 • PAUL GAIMARD. 

la recherche de l'infortuné Blosseville , le Lapérouse de notre temps ! 

La relation des deux voyages en Islande et au Groenland, va bien- 
tôt paraître. Il ne nous appartient pas de devancer les jugemens du 
monde savant , mais nous devons féliciter Paul Gaimard d'avoir le pre- 
mier , en invoquant le nom de Montyon, obtenu que l'Académie Fran- 
çaise fût représentée , dans ces expéditions scientifiques , par un jeune 
littérateur, digne dé cette mission , M. X. Marmier. MM. Villemain , 
V. Cousin , Philippe de Ségur et M. Guizot, comme Académicien et 
comme Ministre , ont droit à la reconnaissance publique pour l'appui 
qu'ils ont accordé à cette demande de Paul Gaimard. Jamais commis- 
sion scientifique ne fut mieux composée^ ni plus affectionnée à son 
chef (1). Si le dévoûment et l'habileté de l'intrépide lieutenant Tre- 
houard n'ont pas été couronnés d'un plus heureux succès, on peut féli- 
citer encore les marins et les savans français des ^résultats de leurs 
voyages. L'Islande en gardera long-temps le souvenir (2). Et ce jeune 
et intéressant Islandais , qui sous les yeux de son vigilant ami Gai- 
mard, a fait de si rapides progrès dans la langue et la littérature 
de France, et dans les sciences mathématiques et physiques , Sivertsen 
(Gudmmidur) , élevé parles bienfaits du Roi et gradué de l'Université 
de France (3) , sera , dans l'avenir, un lien entre les deux nations ! 

Le Président de la Commission d'Islande va de nouveau parcourir les 
royaumes du Nord , par ordre du gouvernement français : n'est-ce pas 
le moment de publier que les vœux de ses concitoyens l'accompagnent? 

A. Jarry de Mancy. 



(i) MM. Victor Loi tin ( Physique, Hydrographie); A.. Mayer (Peintre); X. Marinier 
(Langue et Littérature islandaises); E. Robert (Botanique, Minéralogie, Géologie); 
R. Angles ( Météorologie); L. Bévalet ( Préparateur, etc. ) — P. Gaimard , Président. 

(2) La médaille cl une collection du Recueil de la Société Montyon et Franklin ont été 
déposés à Ja Bibliothèque de Reykiavik , et le vénérable Évêqùe ? Steingrimur Jonssou, nous 
a l'ait transmettre une lettre de félicitations. 

(3) M. de Salvaûdy, Grand-Maître, a donné à ce jeune étranger des marques de la 
bienveillance la plus touchante! 




Jhm rB©M iM@n mie 



MQQ®®®w®®®®&®$Qiù®w®wv®y®V'V&®®Qvv\}v&v®vv<iièvvii 



RENÉ D'ANJOU 



( LE BON ROI RENÉ ). 



Le lilre de GRAND n'est pas rare chez les princes ; il n en est pas 
de même de celui de * BON. L'homme qui peut tout esta même, s'il a 
du génie, de la volonté , du courage, d'accomplir de grandes choses et 
d'imposer sa gloire aux hommes qui la paient ordinairement bien cher ; 
mais pouvoir tout, et ne rien vouloir qui puisse couler une larme à 
l'humanité: voilà ce qui constitue le Bon prince , et l'Histoire est là 
pour dire combien est peu commune cette modération dans la puissance. 

Telle fut la gloire du roi RENÉ. Aucun prince de France n'a mieux 
mérité une place parmi les Hommes Utiles,- car, comme chez trop 
de monarques, sa bonté n'était pas seulement pour les courtisans et les 
serviteurs qui l'eniouraient : elle descendait au peuple. Aussi dans les 
moindres hameaux de la Provence, ou n finit ses jours , où il passa les 
seules années paisibles de sa longue carrière si agitée , il n'est désigné 
que par l'épithète du Bon Roi. 

Le roi René fut aussi l'un des plus brillans chevaliers de son temps : 
passionné pour les exercices guerriers , il était en quelque sorte le roi 
des tournois ; et sur le champ de bataille sa valeur n'était pas moins 
connue que sa capacité militaire. 

Il me serait doux de suivre le roi René dans les vicissitudes de sa vie 
aventureuse ; ma s notre Recueil n'est point un livre de guerre : je 
dois me borner à indiquer les principales circonstances, et me réserver 
de peindre plus au long ses vertus pacifiques, ses actes de bienfaisance, 
et sa haute intelligence administrative, alors que cette partie de l'art 
de gouverner les hommes commençait à être entrevue par quelques 
«nies privilégiés. 



198 RENÉ D'ANJOU ( LE BON ROI RENE). 

René, duc d'Anjou, de Lorraine, comte de Provence, roi des Deux- 
Siciles, naquit au château d'Angers, le 16 janvier 1409, de Louis TI , 
duc d'Anjou et d'Yolande , fille du roi d'Aragon. Il porta en naissant le 
titre de Comte de Piémont; puis, en 1418, reçut celui de Comte de 
Guise dans le testament de son père. Comme il avait un frère aîné, 
Louis III d'Anjou , rien ne pouvait faire pressentir que René posséde- 
rait un jour avec le duché d'Anjou, ceux de Lorraine et de Bar, le 
comté de Provence et le royaume de Naples ; mais si les couronnes 
parurent aller le chercher, la fortune lui fit bien cruellement expier ces 
faveurs mensongères. Devenu duc de Bar, en vertu de l'adoption de son 
grand-oncle Louis, cardinal de Bar; puis duc de Lorraine, par son 
mariage avec Isabelle, héritière de cette province, il eut à lutter contre 
les prétentions contraires du comte Antoine de Vaudemont son cousin, 
chef de la seconde branche de Lorraine. René, qui avait déjà combattu 
avec honneur et succès contre les Bourguignons et les Anglais pour la 
cause de Charles VII, son beau-frère , fut moins heureux dans une cause 
qui lui était personnelle. Il fut vaincu et pris à Bulgneville , journée 
a aspre, forte et douloureuse » , dit la chronique (2 juillet 1431). Alors 
commença pour lui une captivité de plusieurs années. Le duc de Bour- 
gogne, Philippe-le-Bon , qui le retenait dans les fers, le traita avec 
égard , mais sans négliger aucune précaution pour la bonne garde de 
son prisonnier. 

Le 1 er mars 1432, il lui accorda quelques mois de liberté provi- 
soire ; et René s'honora par la loyauté avec laquelle il vint reprendre 
ses fers, quand il en fut sommé par Philippe; conduite d'autant plus 
noble que , appuyé , comme il l'était , par la France et par la noblesse 
de ses différens duchés , l'illustre captif eut pu répondre à cette injonc- 
tion par les armes. Enfin René fut rendu à la liberté le 25 novembre 1436 , 
mais ce ne fut qu'au prix des plus énormes sacrifices. Dans cetie cir- 
jonsiance, il éprouva combien il était chéri de ses peuples de Lorrain?, 
qui allèrent au-devant des demandes , pour fournira la rançon d; 1 leur 
duc. L'élude et les arts avaient consolé sa longue captivité. En 1435 , il 
s'était vu privé de toute communication avec le dehors. « Ce fut alois , 
dit Duhaillan , que, se croyant oublié de ses amis, il peignit fort 
proprement des Ohlies d'or en la chambre où il tenait prison » , triste 
emblème du délaissement dont il se croyait l'objet ; mais alors même 
ses sujets, le pape, l'empereur, le roi de Fiance, les princes, en un 
mot, toute l'Europe indignée de sa longue captivité, conspiraient 
pour sa délivrance. 



RENE D'ANJOU ( LE JiON KOI RENE ). IN 

Dans sa prison, René, par la mort prématurée- de son frère aine, 
Louis III , était devenu duc d'Anjou et roi des Deir*-Siciles (2ft oclo- 

brel434). Il investit du titre delîeuienante-généraledetous ses états la 
reine Isabelle, son épouse, qui partit aussitôt pour Napies, et doni la 
présence, le sang-froid et le courage , parvinrent à balancer dans ce 
pays L'influence d'Alphonse V, roi d'Aragon , compétiteur de René. De- 
venu libre, René lui-même se rendit à Napies (12 mai 1Û38), soutint pen- 
dant quatre années une lutte marquée par bien des vicissitudes. « 11 
ilonna, dit un historien moderne, plus d'une preuve de ce courage et 
de eelte expérience qu'il avait montrés dans les guerres anglaises. 
Affable , bon , généreux, il gagna l'amitié des peuples ; mais ses res 
sources pécuniaires et ses forces militaires étaient bien inférieures à 
celles d'Alphonse (Schœll) ». Tout fut perdu pour René par la trahison 
de Caldora , son connétable, et par celle de quelques Napolitains, qui 
introduisirent dans Napies les Aragonais par le même aqueduc, qui , 
neuf siècles auparavant , avait servi à Bélisaire, pour se rendre maître 
de cette ville. Après avoir manqué d'être encore une fois fait prisonnier, 
René quitta Napies le 2 juin 1442, et, « las », comme il le disait lui-même, 
ce d'être lejouetde la perfidie descapitainesitaliens», il revin en Provence 
(novembre 1442). Ses sujets furent vivement touchés lorsqu'ils le virent 
arriver, offrant sur sa personne les traces d'un déplorable dénûment, 
mais sans avoir perdu cette sérénité d'àme qui ne l'abandonna jamais. 
Les états s'empressèrent de lui offrir 60,000 florins, et 20,000 à Jean, 
duc de Calabre, son fils aîné, « per los remontar », dit une chronique. 

René avait alors trente-trois ans. Le temps du repos n'était pas venu 
pour lui: il devait encore avoir à combattre les Messins en Lorraine, 
prendre part aux exploits par lesquels Charles VII chassa les Anglais 
de la Normandie, deux fois repasser les Alpes pour soutenir sans succès 
ses droits sur la couronne de Napies; être victime de la politique de 
Louis XI , qui lui enleva l'Anjou ; enfin , comme il avait eédé la Lorraine 
à son fils , se voir réduit à la possession de la Provence. Père infor- 
tuné, il devait aussi trouver, dans le mariage de sa fille Marguerite 
avec le roi d'Angleterre , Henri VI , la source des plus cuisantes dou- 
leurs; fermer les yeux à ses deux fils, à son petit-fils, René II, et 
mourir sans postérité. 

Quelques regrets que ce bon prince eût laissés à Nancy, à Rar, 
à Angers et même à Napies , on peut dire que la Provence est le vrai 
théâtre de sa gloire pure et pacifique. 

Poète musicien oeintre antiauaire le coût des arts la sciea^e 



200 RENÉ D'ANJOU ( LE BON ROI RENE }. 

des temps passés ne l'absorbaient pas tellement qu'il ne s'occupât des 
soins plus véritablement utiles de l'agriculture, de l'industrie , du 
commerce et delà bonne police des villes et des campagnes. De la même 
main dont il dessinait des personnages, des oiseaux, des fleurs , des em- 
blèmes et des armoiries ; dont il écrivait desrondelset des ballades (1) ; 
dont il arrêtait le projet d'un brillant tournois, il savait tracer des plans 
d'améliorations agricole et statistique, s'il est permis d'employer ici 
ce terme, sans commettre un anachronisme. Il avait composé lui-même 
une description détaillée de la Provence , et dressé une carte géogra- 
ph que de l'Anjou. Il favorisa les progrès de l'instruction publique. Au 
collège du Rouvre , à Avignon, il fournissait l'argent nécessaire à l'en- 
tretien de pauvres écoliers provençaux ; il fondait de nouveaux col- 
lèges, entre autres à Saint-Maximin , s'occupant lui-même , dans ses 
heureux loisirs, du choix judicieux des professeurs. Versé dans la théo- 
logie , la jurisprudence, l'histoire et les mathématiques; parlant avec 
une égale facilité le grec, l'hébreu, le latin, le catalan et l'italien, 
personne n'était meilleur juge que lui de l'aptitude des maîtres. L'uni- 
versité d'Aix , fondée par Louis III , son frère et son prédécesseur, 
trouva en lui un protecteur zélé. Il aurait voulu attirer en Provence lc\s 
savans de l'Italie ;maisledénûmentde ses finances le mettait dans l'im- 
puissance de procurer à ces hommes illustres les avantages qu'ils trou- 
vaient à Florence, à Rome, à Naples. Il aurait également désiré ranimer 
le goût des lettres en Provence. Malheureusement ce pays, si lettré pen- 
dant les douzième et treizième siècles , celte patrie du « Gai savoir » 
et des troubadours était tombée dans la barbarie avec une incroyable 
rapidité , dès que les comtes de la deuxième race de la maison d'Anjou 
avaient transporté leur cour et leurs trésors à Naples. Cependant quel- 
ques Provençaux cultivèrent les lettres sous les auspices du roi René. 
Par ses ordres , Honoré Bonnor composa V Arbre des Batailles. On est 
redevable aux recherches de René de plusieurs monumens précieux 
d'archéologie et de quelques manuscrits d'un prix inestimable , entra 
autres de la Chronique de saint Louis par le sire de Joinville. Il se 
forma une bibliothèque précieuse, où il réunit les ouvrages des anciens 
troubadours. Il correspondait en vers avec le duc Charles d'Orléans, le 
premier poète de l'époque et père de Louis XII. 

(i) Outre des Rondeaux et Ballades , ou a de ce prince des Moralités en vers et eu prose , 
telles que le Mortifienicnt de vain* Plaisanterie, la Conqueste deladoulce Mercy y ? Abusé en 
Court, etc., tous ouvrages empreints d'une piété douce et d'une naïve philosophie. 



KLINÉ D'ANJOU (LE BON KOI RENE;. 2*1 

René aimait et encourageait tous les genres d'industrie: on lui doit 
la propagaton de la eulture du mûrier en Provence et rétablissement de 
la première verrerie connue. Les mines abondâmes en or, argent, 
azur, plomb, étain , fer, mercure, soufre, vitriol, charbon, etc., que 
fournissaient les montagnes de la Provence , attirèrent son attention. 
Dans une lettre adressée à ses conseillers et lieulenans, il présentait 
les plus minutieuses observations sur les droits du concessionnaire : 
et Mais plus occupé de l'intérêt de ses sujets que du sien même , il ne 
« parle point de l'indemnité que l'état doit exiger de l'exploitation » 
(M. de Villeneuve , Histoire de René d'Anjou , tom. III , pag. 34). On 
ne doit pas oublier la protection qu'il accorda à l'art de iiler la laine, à 
rétablissement des savonneries , à la fabrication des draps. La culture 
des champs et des jardins attira aussi l'attention de ce bon prince. Il s'ef- 
força de naturaliser en Provence la canne à sucre; il introduisit en France 
des plantes inconnues, telles que les roses de Provins , l'œillet de Pro- 
vence, le raisin muscat et plusieurs espèces d'animaux rares, entre 
autres les paons de diverses couleurs. 

La Provence était alors souvent désolée par la peste ; et ses produc- 
tions rurales ont, de tout temps, éprouvé l'influence mortelle de ce 
vent du nord-ouest, qu'on appelle le Mistral: quand, pour secourir 
de telles infortunes , René avait épuisé son épargne, il accordait au 
canton désolé une exemption, d'impôts pour plusieurs années. Voya- 
geur modeste, il parcourait souvent, déguisé, le pays, pour connaître 
les souffrances du pauvre ; pour découvrir les abus et les prévarica- 
tions ; puis quand tout était réparé , le pauvre et l'opprimé s'apercevaient 
quel hôte illustre les avait visités. Malgré sa bonté facile, René n'en lut 
pas moins un justicier vigilant. Protecteur des veuves et des orphe- 
lins, il prévint par une sage loi les malversations des tuteurs. Lui- 
même se plaisait à rendre la justice, et , selon les cas , il libellait sa 
sentence ou en très bon latin ou en provençal. Les actes qu'il signait avec 
le plus de plaisir étaient des lettres de grâce; c'est dans ce sens qu'il 
disait : ce Que la plume des princes ne doit pas être paresseuse. » 
Il construisit plusieurs châteaux et monumens ; et se plut à embellir 
Aix, Marseille , Tarascon. Aix lui doit sa fameuse procession, dont il 
traça le plan et composa les airs. Dès l'année 1458, il avait accordé 
aux Marseillais la franchise de leur commerce. Il se plaisait à se pro- 
mener, sans cortège, sur le port, à causer avec les pêcheurs que dans 
ses actes il qualifiait « de très chers amis » ( Dilecti met ). Il rédigea 
toi-même un règlement pour leurs prud'hommes. A Aix, comme à Mar- 



202 RÊNE D'ANJOU (LE BON ROI 11ENE). 

seille, il aimait dans ses vieux jours à se promener le long des rem 
paris, pour se pénétrer pendant l'hiver de celle chaleur douce qtm 
répand le soleil de Provence : c'esi ce qu'on appelle encore dans I* 
pays ce se chauffer à la Cheminée du bon Roi René. » 

Ses revenus ne suffisant jamais à ses libéralités, il emprunta toute 
sa vie; c'est ce qu'ont fait bien des princes , mais ce qui distingua 
Rôné, c'est qu'il était exact à rendre, ce Je ne voudrais, disait-il, à 
son trésorier, pour quoi que ce soit au monde, avoir déshonneur à la 
parole que j'ai donnée. » La simplicité , l'économie qui présidaient à 
ses dépenses personnelles , le mirent en état d'être tout à-la-fois pau- 
vre, endetté et généreux. Il ne buvait point de vin. ce Je veux, disait il, 
faire mentir Ïite-Live qui a prétendu que les Gaulois n'avaient passé 
les Alpes que pour boire du vin ». Pieux et dévot aux églises, il les 
combla de libéralités, composa pour elles des motets, et les enrichit 
de ses peintures; mais, comme saint Louis, il savait soutenir avec 
dignité ses droits régaliens contre les prétentions de la cour de Rome. 
Il eut rarement à se louer du Saint-Siège , qui favorisait à son préjudice 
la maison d'Aragon. Le pape Paul 111 supprima, en 1&64. , X Ordre du 
Croissant que René avait fondé en 1M8. L'intention du pontife était 
de délier de tout serment de fidélité envers René d'Anjou, les Napo- 
litains que ce prince avait décorés de son Ordre. 

Plus fatigué par ses malheurs que par l'âge , René , après une ma- 
ladie de quelques mois , mourut à Aix le 10 juillet IZ18O, âgé de 
soixante-douze ans, après un règne de quarante-six années. A son lit 
de mort , d'où son œil cherchait vainement ses enfans moissonnés 
avant le, temps (1), il adressa à Charles d'Anjou, comte du Maine, 
son neveu et son successeur, ces paroles qui résument tout son règne : 
ce Aimez vos peuples comme je les ai aimés. C'est principalement 
ainsi que vous trouverez les Provençaux fidèles et dévoués. Conservez 
à ce peuple la même affection que vous y trouvez , et souvenez-vous 
que Dieu veut que les Bois lui ressemblent , bien plus par leur 
débonnaireté que par leur puissance . » 

(x) Il n'avait pas eu J'enfans de Jeanne de Laval , sa seconde épouse. 

Cil. DU llOZOIR. 



^939999999999 ^'«Ta)9999 9 99999999999999999P' 9999998 



LE PÈRE DU PEUPLE. 



Peut-être n'est-il pas impossible de compter encore parmi les bien- 
faits de RENÉ D'ANJOU d'avoir contribué, par son exemple, à don- 
ner aux Français un de leurs meilleurs rois, le Père du Peuple? 

Louis II d'Orléans, qui, à la mort de René (1480) avait dix-huit ans, 
en avait vingt-et-un, à la mort du roi Louis XI (1483). Que le contraste 
entre les derniers momens de ces deux princes de caractères si opposés, 
entre les regrets donnés à la mémoire du bon René, et la joie des 
Français délivrés d'un tyran, ait touché le jeune duc dont les mœurs 
n'étaient pas irréprochables, mais dont le cœur était bon : c'est ce qu'il 
est bien permis de croire. Dès-lors peut-être fit-il choix du modèle 
qu'il se proposerait d'imiter s'il devait un jour être roi. Quoi qu'il en 
soit, quinze années plus tard (1498) Louis d'Orléans devait donner, 
comme un des meilleurs empereurs de Rome, le rare spectacle d'un 
prince devenu sage et vertueux à dater de son avènement à la puissance 
souveraine. 



LOUIS XI [ , ROI DE FRANCE. 



Charles duc d'Orléans , fils aîné de Louis I et de Valentine Visconti, 
petit-fils du roi de France Charles V le Sage, prisonnier des Anglais 
depuis îa journée d'Azincourt ( 1415), ne fut délivré de captivité (1440) 
que par la protection du fils de l'assassin de son père, par Philippe-le 
Bon, troisième duc de Bourgogne de la célèbre branche des Valois. Ce 



204 LE PERE DU PEUPLE. 

prince fit épouser au duc Charles, en troisièmes noces, sa nièce, Marie 
de Clèves, et de ce mariage naquit à Blois, le 27 juin 1462, un fils 
qui fut tenu sur les fonts baptismaux et nommé Louis, par le nouveau 
roi, Louis XI, qui venait de succéder à son père Charles Vil ( 1461 ). 

Louis II d'Orléans, à trois ans, perdit son père, le duc Charles, poète 
remarquable pour ce temps, un des créateurs de notre poésie nationale, 
nullement inférieur à Villon que Boileau a célébré. On s'étonne de ne 
pas même trouver le nom de Charles d'Orléans cité par l'auteur de 
XArt poétique ! 

Marie de Clèves, que le biographe Saint-Gelais représente comme 
un modèle de bienfaisance en même temps que de tendresse maternelle ; 
tandis que M. Sismondi en parle comme d'une mère dénaturée (1), 
resta chargée du soin de l'éducation et de l'instruction de son fils uni- 
que, ce La bonne Dame, Madame d'Orléans, dit Saint-Gelais, nourrit 
le jeune duc son fils si doulcement qu'il n'eust été possible de mieux. 
Et quand il eut l'âge de six à sept ans, elle le feit apprendre les lettres, 
où tellement il profita qu'il y appert. Car je crois qu'il en est peu ou 
nuls de son estât, ny de beaucoup moindre, qui soient si grands histo- 
toriens qu'il est, ne mieux entendans de toutes choses de quoi on parle 
devant lui. Et quand il fut plus avant en son aage, elle le feit in- 
struire et endoctriner par saiges et vertueux genlils-hommes lesquels 
lui montroient toutes choses vertueuses et honnestes. Il alloit aux champs 
et à la chasse, pour s'accoustumer à chevaucher; et sceut tant de 
tous ces déduicts qu'en peu de temps il en eust tenu l'eschole à tous au- 
tres. Et quand il vint en l'aage de seize à dix-sept ans, c'estoit le meil- 
leur saulteur, lucleur et joueur de paulme que on sceust trouver, bon 
archer, et qui plus est, le meilleur chevaucheur et le mieux menant 
et conduisant un cheval, et le plus adroit homme d'armes que l'on 
sceust veoir.... Et est à noter qu'en tous ses jeux et esbatemens de jeu- 
nesse, il esloit plus doulx, gracieux et bénin que le plus petit de la 
compaignée, et n'y en avoit nul qui tant craignist de faire quelque 
chose qui despleust ou ennuyast à quelque pauvre gentihomme que ce 

fust... (2) ». 

L'éducation du prince n'était pas achevée quand il fut marié malgré 



(i) Histoire des Français , tome xv, pages 61 et 6a. 

(2) Histoire de Lovys XII , par Messire Jean de Sainct-Gelais , Paris, édit. de Th. Go- 
defroy, 1622 , pages 3i et 3a. 






LOUIS XII, ROI DE FRANCK 205 

lui et malgré sa mère, par ordre du roi son parrain, à qui nul n'aurait 
osé résister, dit le biographe « veu l'homme que c'estoit » . Le duc n'a 
vaitpasencoreatteintsaquinzièmeannée, et Jeanne, son épouse, seconde 
fille du roi, n'avait que douze ans, petite et contrefaite; belle de visage, 
suivant la Trémoille; noire et très laide, selon d'autres historiens. Cette 
union forcée ne fut pas heureuse : l'inaltérable douceur de Jeanne ne 
put lui concilier l'affection de son époux. Louis XI mort (1483), le 
duc d'Orléans qui, par prudence peut-être, a paru jusqu'alors tout 
occupé de chasse et 'de plaisirs, dispute la régence à la Dame Anne 
de Beaujep, fille aînée du feu roi et digne de son père, qui a reçu du 
jeune duc l'injure que les femmes pardonnent le moins facilement, celle 
d'un amour dédaigné. N'ayant obtenu des États de Tours (1484) que 
les vains honneurs de la présidence du Conseil et « vingt-quatre mille 
francs de pension » , le duc d'Orléans, persécuté par madame de Beau- 
jeu, se relire à la cour de François II, duc de Bretagne , et commence la 
guerre civile. Il donne des preuves éclatantes de bravoure plutôt que 
d'habileté à la journée de Saint-Aubin du Cormier (1688), où il est 
batiu et pris par La Trémoille. Ce général après avoir admis à sa 
table avec le duc d'Orléans, plusieurs gentilshommes attachés au par- 
ti de ce prince et faits prisonniers avec lui, les fait traîner, après le 
repas, hors de la salle du festin et mettre à mort presque sous les yeux 
de leur chef. Le duc d'Orléans, sous bonne garde, est conduit de pri- 
son en prison, à Sablé, puis à Lusignan, à Meun-sur-Yèvre et enfin 
dans la tour de Bourges. Pour mettre sagement à profit la perle de sa 
liberté, le duc avait l'exemple des vingt-cinq ans de captivité de son 
père. Les lettres firent sa consolation et surtout l'étude de l'Histoire. 
« Comme prince magnanime, il print le tout en gré et vainquit for- 
lune par la vertu de patience, et si feit son profit selon le malheur ad- 
venu. Car combien que auparavant il fust bon et grand historien, si 
meit-il peine de veoir durant le temps largement de bons et grands vo- 
lumes de livres, qui luy ont beaucoup profité et en a eu depuis meil- 
leure expérience de pourveoir aux grandes affaires qui luy sont surve- 
nues. » Après trois ans de captivité, le duc d'Orléans (1491) est tiré de 
prison par son beau-frère, le roi Charles VI II en personne, qui après avoir 
été ce lousiours gouverné, voulut estre maistre de soy mesme ». Peu de 
mois après (1491), le roi Charles VIII âgé de vingt-et-un ans, épousait 
Anne de Bretagne, âgée de quinze ans, unique héritière de François IT, 
son père, mort peu de temps après la bataille de Saint-Aubin (1488). 
L'âge de celte princesse rend absurde la fable de ses premières 

14 



206 LE PERE DU PEUPLE. 

amours avec le duc d'Orléans. Si la réconciliation fut durable entre le 
prisonnier de Bourges et la dame de Beaujeu, devenue duchesse de 
Bourbon, elle fut sincère du moins de la part du prince : sa fidélité et 
son dévoûment au roi Charles VIII ne se démentirent jamais. Pendant 
la glorieuse et vaine expédition de ce jeune conquérant de Naples, les 
débuts militaires de Louis d'Orléans en Italie ne furent pas heureux. 
Retenu dans Asti par une fièvre opiniâtre, il n'était pas encore bien ré- 
tabli quand il eut à défendre la ville de Novare (1495), avec une faible 
garnison contre les deux armées de Milan et de Venise. La paix mit 
fin à cette lutte inégale. Trois ans après son retour en France, Char- 
les VIII descendit au tombeau où son fils Charles-Orland l'avait pré- 
cédé (1495-1498). Légitime héritier de la couronne, Louis XII fut re- 
connu roi sans opposition. Hâtons-nous de mentionner le résultat de 
la demande de divorce adressée au Saint-Siège par le nouveau roi : le 
pape est Alexandre VI et le négociateur, César Borgia. L'infortunée 
Jeanne de France est sacrifiée: elle se relire à Bourges, dans le cou- 
vent qu'elle a fondé pour les religieuses de l'Annonciade ; elle y mourra 
en odeur de sainteté (1506). La Bretagne ne sera pas séparée de !a cou- 
ronne de France : le roi Louis XII, déclaré libre par l'arrêt de divorce, 
épouse dans la ville de Nantes (7 janvier 1499), la jeune et belle veuve 
de Charles VIII, neuf mois, jour pour jour, après la mort de ce prince 
(7 avril 1498). 

L'Histoire des guerres du Roi Louis XII n'a point à réclamer une 
place dans cette notice où l'on se propose avant tout de rappeler ce 
que ce prince a fait de bien. Ces expéditions en Italie, toujours mêlées 
de succès et de revers ; le Milanais deux fois repris et perdu ; le royau- 
me de Naples reconquis au prix de deux armées françaises pour rester 
enfin au pouvoir de Ferdinand-le-Perfide, dit le Catholique; Gênes 
châtiée; Venise humiliée à la journée d'Agnadel, mais le belliqueux 
pape Jules II suscitant la Sainte -Ligue , et les Suisses, pour la pre- 
mière fois qui sera aussi la dernière, envahissant le territoire français : 
toutes ces vicissitudes de victoires et de désastres ne sont point, pour 
la mémoire de Louis XII, un sujet de reproche qui ne puisse admettre 
d'excuses. Ce fut le tribut que le bon roi payait à l'entraînement de son 
temps. Refuser absolument de faire la guerre, même quand la nation en 
exprime hautement le vœu , et cela , pour prévenir les calamités que la 
guerre entraîne : c'est un exemple que les rois de France ont rare- 
ment donné ; c'est le seul genre de courage qui ait manqué parmi les 
vertus de Louis XII. 



LOUIS XII, KOI DE FRANCE. 207 

Les traits caractéristiques de ce bon roi, sont : le pardon des injures, 
l'ordre et l'économie dans les affaires publiques comme dans les affaires 
privées; un grand zèle pour la justice, et enfin, ce qui était la source 
de tout bien sous celte royauté paternelle, un vif et sincère amour pour 
ce pauvre peuple des campagnes et des villes, si malheureux depuis 
tant de siècles, si opprimé par les grands et si dédaigné par ses rois, 
depuis Saint Louis! L'amour de Louis XII pour le peuple lui a inspiré 
plusieurs belles paroles, toujours suivies d'effet. 

Le duc d'Orléans aimait à parler et parlait bien. On s'est empressé, 
dans tous les temps, à recueillir et à répéter les premiers mots où l'on 
espère toujours trouver le présage de tout un règne. Le prisonnier de 
Bourges, en montant sur le trône, dit : ce le Roi de France ne venge 
pas les querelles du Duc d'Orléans ; » il tint loyalement parole ; la 
duchesse de Bourbon (Anne de Beaujeu) et laTrémoille en ont pu rendre 
bon témoignage. Il n'est pas à croire cependant, que le souvenir de 
l'affreux banquet de Saint-Aubin du Cormier eût été effacé si vile ! 

Le duc d'Orléans était fort économe et de ce bon gouvernement dans 
ses affaires privées, » selon les expressions de Saint-Gclais, qui ne 
craint pas de louer ce prince ce d'avoir eu tousiours, non obstant ses 
grandes despenses, de l'argent de réserve largement. » C'est ainsi qu'il 
put avancer, de son épargne, les quarante-cinq mille francs que coûtèrent 
les funérailles du roi son prédécesseur, dont il trouva le trésor entière- 
ment épuisé. Les courtisans qui n'aiment dans un prince que la facilité 
à donner, taxèrent bientôt d'avarice la sage économie du roi. ce J'aime 
mieux, dit celui-ci, faire rire les courtisans, de mon avarice, que de faire 
pleurer le peuple, de mes profusions ! » A Paris, sur les théâtres gros- 
siers de cet âge, les satires n'étaient pas épargnées au Roi pour sa «Soif 
d'or!» A ceux qui le pressaient de punir ces comédiens: ce Ils peuvent, 
disait-il, m'apprendre des vérités utiles; laissons-les se divertir. . .» Mais il 
ajoutait ce pourveu qu'ils ne parlassent de la reyne sa femme en façon 
quelconque ; autrement qu'il les feroit tous pendre» ! La suppression du 
droit de ce joyeux avènement :» et la diminution des tailles répondaient 
victorieusement à toutes ces attaques, et ce ne fut pas seulement au dé- 
but de son règne, pour se concilier une popularité du moment, que le 
successeur de Charles VIII et de Louis XI diminua les impôts. Même 
après les plus grands désastres de ses armées d'Italie, le roi ne voulut 
jamais augmenter les tailles. Dans les dernières années de son règne 
qui furent les plus malheureuses, il aima mieux engager une partie de 
ses domaines (1513). 

14 



208 LE PÈKE DU PEUPLE. 

On a fait honneur à Georges d'Amboise d'une grande part dans le 
bien que voulut et que fit Louis XII : ce prince répétait souvent. « Il n'y a 
que Georges et moi qui aimions sincèrementla France. » D'Amboise, qui 
fut vingt-sept ans l'ami, et douze ans le premier ministre de Louis (1498- 
1510), se fit chérir à l'égal du roi son maître, sans s'interdire néan- 
moins, quand les circonstances l'exigeaient, une juste sévérité. Les 
premiers temps du règne de Louis XII ne furent pas exempts d'agita- 
tions: l'université de Paris eut son émeute, pour défendre des privi- 
lèges dont l'abus seulement se trouvait attaqué. La fermeté du roi et 
de son ministre eut bientôt reprimé la turbulence des écoles. 

Louis XII est avec Saint Louis au premier rang de nos rois grands- 
justiciers. L'historien Sismondi qui ne ménage guère l'ennemi de la 
malheureuse Pise, reconnaît dans les ordonnances de Louis XII une 
pensée organisatrice dont il croit que le chancelier Guy de Rochefort 
peut revendiquer une part. Quoi qu'il en soit, les édils pour l'érection de 
l'Échiquier de Normandie en Parlement (1499) et pour l'établissement 
du Parlement de Provence (1501 ), et les deux ordonnances de Blois, la 
première, rendue avec le concours d'une Assemblée des Notables, pour 
la réformation de la justice (1498), et la dernière, pour la rédaction et 
publication de la Coutume de la Prévoté et Vicomte de Paris (1510), 
font époque dans notre législation nationale. On fut redevable à cette 
dernière ordonnance du premier recueil imprimé et publié (1515) des 
coutumes générales de France, et la nation dès-lors put connaître les 
lois auxquelles elle était soumise. Saint Louis avait rendu la justice 
sous les paisibles ombrages de Vincennes : un historien de Louis XII 
le représente, pendant ses rares et courts voyages à Paris, se rendant 
fréquemment au palais de justice, monté sur sa petite mule, sans suite 
et sans se faire annoncer ; prenant place parmi les juges, écoutant les plai- 
doyers et assistant aux délibérations en se gardant bien de les influen- 
cer. Deux choses le désolaient : la prolixité des avocats et l'avidité des 
procureurs. Il avait en horreur la chicane et les professions qu'elle 
enrichit. 

Dès le commencement de son règne , Louis XII donna iin grand 
exemple de tolérance religieuse. Dans les cantons les plus sauvages du 
Dauphiné, les Vaudois, habitans de quelques vallées des Hautes- Alpes , 
conservaient les doctrines pour lesquelles depuis près de trois siècles ces 
familles étaient en proie aux persécutions dirigées contre les Albigeois. 
Les plaintes de ces pauvres gens que les seigneurs voulaient dépossé- 
der de leurs biens, comme hérétiques, parvinrent jusqu'au roi, qui char- 



LOUIS XII, ROI DE FRANCE. 209 

gea l'évoque de Sisteron, son confesseur, de visiter ces montagnard*. 
L'évêque déclara qu'il avait trouvé ces populations « fermes en la loi 
divine et croyant en la foi catholique, » et, par ordre du roi, on les lais- 
sa tranquilles. Sous le règne suivant , les persécutions devaient recom- 
mencer avec fureur. 

Louis XII, dont l'éducation avait été toute militaire, aimait le sol- 
dat, mais non pas jusqu'à lui sacrifier le peuple. Pendant ce règne, les 
gens de guerre! furent soumis à la discipline la plus sévère, au moins 
sur les terres de France. Saint-Gelais en parle, comme juge du grand 
changement qui s'était opéré d'un règne à l'autre. « Il a fait ( le roi 
Louis XII) un autre bien particulier, si grand que aucun de ses prédé- 
cesseurs n'en fit oneques guères de semblable, pour avoir ôté la pillerie 
que les gens de guerre soùloient faire sur le pays... » 

Tant de bienfaits avaient déjà renouvelé la face de la France dans la 
huitième année du règne de Louis XII, lorsque furent tenus les Etals de 
Tours (1506) , dont l'orateur, Thomas Bricot, chanoine de Notre-Dame, 
et premier député de Paris, déclara que le roi devrait être appelé 
le «.Père dit Peuple. » Ce surnom fut accueilli par les acclamations de 
l'assemblée ; le roi en fut touché jusqu'à ne pouvoir retenir ses larmes. 
Le chanoine Bricot se jetant à genoux et toute l'assemblée l'ayant imité, 
poursuivit en suppliant le roi , pour le bien du royaume, de donner en 
mariage, à son neveu, François d'Àngoulème, Madame sa fille unique 
(1506). Quoique la main de cette princesse eût été promise à Charles 
d'Autriche (depuis Charles-Quint) , le roi cédant aux vœux de ses su- 
jets, rompit le trop fameux traité de Blois, en renonçant à cette pro- 
messe de mariage en dépit de la résistance et de toutes les sup- 
plications de la reine, ce Quant aux louanges, il les acceptoit, disait-il, 
comme venant de Dieu, et que s'il avoit bien fait, il desiroit encore 
de mieux faire. » 

Il tint parole, et pendant les neuf années qui suivirent cette belle jour- 
née, il justifia le litre qu'il venait de recevoir, ce Malgré les malheurs 
de la guerre, dit Saint-Gelais, il ne courut oneques du règne de nul 
des autres si bon temps qu'il a fait durant le sien. » Claude de Seyssel , 
évêque de Marseille, un des conseillers de Louis XII, a décrit ainsi 
ce bon temps : ce La population, dit-il , fut plus grande qu'elle n'avoit 
jamais été. Les villes se bâtirent mieux ; les faubourgs s'aggrandirent ; 
les landes et autres lieux incultes, se défrichèrent. Les péages, les 
gabelles, greffes et autres revenus semblables augmentèrent de deux 
tiers sur le règne précédent ». Il parle ensuite de l'aisance générale, 



210 LE PÈRE DU PEUPLE. 

du bien-êt-re que répandaient le commerce et l'industrie sagement en- 
couragés, ce On ne fait guères , poursuit-il , maison sur rue qui n'ait 
boutiques pour marchandise ou pour art mécanique, et les marchands 
font à présent moins de difficultés d'aller à Rome, àNaples et à Londres, 
qu'ils n'en faisoient autrefois d'aller à Lyon » 

Louis XII aimait les lettres, les sciences et les beaux-arts ; il ap- 
pela et retint en France Léonard de Vinci. Il enrichit sa bibliothèque 
de Blois de celles des Rois de Naples et des Ducs de Milan, conquises 
par les armes françaises , et ses habitudes d'économie ne l'empêchèrent 
pas de charger ses ministres dans les cours étrangères d'acheter pour lui 
ce qu'ils trouvaient de meilleur. Il aimait la lecture : son auteur favori 
était Cicéron , dont il relisait sans cesse les traités des Devoirs, de 
V Amitié et de la Vieilles se. 

La mort lui ayant enlevé son ami, Georges d'Amboise (1510), et son 
épousa chérie , Anne de Bretagne (9 janvier 1514) , Louis XII ne devait 
pas survivre long-temps à cette dernière. Avant la fin de l'année, le roi, 
âgé seulement de cinquante-deux ans, mais affaibli parles maladies et 
frappé d'une caducité précoce, épousait, en troisième noces, la sœur de 
Henri VIII, la belle Marie d'Angleterre, âgée de seize ans, le 11 oc- 
tobre 1514. 

Il rendit le dernier soupir , à Paris, le 1 er janvier suivant (1515) , au 
palais des Tourrelles. ce Lorsque les Clocheleurs des Trépassés allè- 
rent par les rues avec les clochettes, sonnant et criant : le bon Roy 
Loys, le Père du Peuple, est mort: ce fut une désolation dans Paris 
telle qu'on n'en avoit jamais vue au trépassement d'aucun roi, et la 
douleur ne fut pas moindre dans les autres villes et dans les cam- 
pagnes ». 

A. Jarry de Majscy. 



N. fi. Le médaillon d'argent doat ou a reproduit ici la gravure , d'après Is procédé de 
Collas, a élé frappé à Lyon eu 1499 Felice Ludovico régnante duodecimo Ccsare altéra 
gaudet omnit nacio (sic) - Sous le règne heureux de Louis XII , toute la nation jouit d'un 
autre César. » 




Blœncfanl 



1 LE : i-OTAIL 



^^©©©^©©«©©©©©©©©©©©«©©©©©©©©•^©©©©©©©©©©©fcS'*' 



LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 



Si les réformes du chancelier de Lhospital , dans l'ordre administra- 
tif et judiciaire, ne l'avaient pas placé à la tête des hommes d'état les 
plus sages et les plus habiles, il mériterait encore un rang distingué 
parmi les hommes utiles, pour avoir prouvé par l'exemple de sa haute 
fortune, au sein d'une cour barbare et corrompue, qu'il n'est point d'é- 
poque si désastreuse où la vertu ne puisse se produire avec éclat , et 
montrer au monde qu'elle n'est point un vain mot- 

Michel de LHOSPITAL naquit vers l'année 1505, en Auvergne, 
près de la ville d'Aigueperse. « On montre encore aujourd'hui, dit un 
« de ses biographes (1) , le lieu de sa naissance ; c'est un petit manoir 
« dont les bàlimens conservent dans l'intérieur les escaliers étroits et 
a tortueux de l'ancien temps. » Son père , Jean de Lhospital , tenait ce 
domaine de la générosité du connétable de Bourbon , dont il était à-la- 
fois le conseiller et le médecin ; et quand ce prince passa à l'empereur 
Charles-Quint, Jean de Lhospital fut du petit nombre des serviteurs da 
ducde Bourbon qui suivirent leur maître chez l'étranger. Le jeuneMichel 
de Lhospital faisait alors son droit à Toulouse; il se trouva désormais 
sans appui, et se vit appelé à dix-huit ans à servir de protecteur à deux 
frères et une sœur plus jeunes que lui. Une commission condamna Jean 
de Lhospital par contumace à l'exil et à la confiscation de ses biens. Le 
jeune Lhospital subit même quelques mois de prison, et cette injuste per- 
sécution ne devait pas peu contribuer à développer dans son âme l'amour 
de la justice , et la haine des partialités politiques et judiciaires. Rendu 
à la liberté au bout de quelques mois, il obtint la permission d'aller re- 
joindre son père en Italie (1525), et le retrouva à Milan que les Fran- 

(i) M. Villemain, Vie Je Lhô/ûtal , dans les Nouveaux Mélanges. 



212 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

çais vinrent assiéger. Comme le siège traînait en longueur, Jean de 
Lhospital craignant que son fils ne perdît un temps précieux pour ses 
études , le fit sortir de la ville déguisé en muletier, et le jeune homme 
arriva sain et sauf à l'université de Padoue , où, pendant un séjour de 
six années, il put achever avec éclat le long cours d'études auquel la 
jeunesse, qui se préparait aux professions savantes , était assujélie dans 
le seizième siècle. Son père alors l'appela à Rome, et obtint pour lui 
une place d'auditeur de rote. Cependant le cardinal de Grammont, am- 
bassadeur de François I er , frappé du rare mérite de Michel de Lhospi- 
tal , l'engagea à revenir en France , lui promettant de négocier le rappel 
de son père. La mort le priva bientôt de ce protecteur , et Lhospital 
de nouveau sans appui se résolut à suivre la carrière du barreau. Il ne 
tarda pas à s'y faire remarquer par son savoir et son intégrité ; mais la 
vénalité des charges» dont, selon l'expression de Voltaire (1), Fran- 
ce çois I er et le chancelier Duprat avaient malheureusement souillé la 
« France, » aurait exclu de la magistrature le jeune Lhospital, si le 
lieutenant criminel Morin , charmé de son mérite et de sa vertu, ne lui 
eût donné sa fille en mariage avec une charge de conseiller pour 
douaire. Ce mariage fut heureux par l'accord et l'égalité des vertus, et 
maintes fois dans ses poésies latines, Lhospital se plaît à rendre hommage 
aux mérites de la compagne de sa vie. Dans le parlement de Paris, il ne 
tarda pas à se faire admirer par sa science , l'intégrité de ses avis et sa 
religieuse exactitude. Tous les jours au palais le premier et le dernier, 
il y arrivait au point du jour, avec un serviteur qui portait un flambeau 
devant lui; et ne se retirait que quand l'huissier annonçait la dixième 
heure. Alors dans le chaos et la barbarie de nos lois et de la jurispru- 
dence, la justice était pour ainsi dire à la discrétion du magistrat; et 
quels magistrats avaient fait surgir dans tous les parlemens la vénalité 
des charges! Aussi fallait-il à un juge autant de vertu que de courage 
pour protéger l'innocence, mépriser la faveur des grands et choquer les 
partialités de ses confrères. Lhospital avait à cet égard un modèle dans 
le président Olivier, avec lequel il se lia d'une étroite amitié, fondée 
sur la plus honorable conformité de goûts, d'opinions et de senlimens. 
Ce n'est pas que Lhospital trouvât le moindre agrément dans les fonc- 
tions monotones et minutieuses de la judicature : son génie s'y sentait à 
l'étroit ; il avait en aversion les débats des plaideurs et les criailleries des 
avocats : - Cette pierre qu'il était obligé , disait-il , de rouler comme 

(i) Histoire du Parlement nh. 'i<j et dernier. 



LE C1IANCELIEH DB LHOSPITAL. 213 

« un autre Sisyphe, depuis le lever du soleil , jusqu'à son coucher, el 
ce que le lendemain il retrouvait encore au bas de son rocher, L'acca- 
« blait de sa pesanteur.)) Mais un obstacle invincible arrêtait son avan- 
cement : François I e * ne pardonna jamais aux conseillers du connétable 
de Bourbon, et, du vivant de ce roi, Jean deLhospilal ne put rentrer en 
France, ni recouvrer ses biens. La disgrâce du père s'étendit jusque 
sur le fils; et ce ne fut que sous le règne d'Henri II que le chancelier 
Olivier put ouvrira son vertueux protégé une carrière plus conforme à 
ses goûts et à son génie. Il le fit nommer ambassadeur du roi au concile 
de Trenle ou plutôt de Bologne : car le pape Paul III venait de transfé- 
rer dans celte dernière ville celte assemblée qu'il voulait soustraire à 
l'influence de l'empereur Charles-Quint. La résistance des prélats tou- 
jours réunis à Trente rendit vaine cette mission de Lhospital, qui avait 
sans doute espéré de signaler dans cette occasion son zèle éclairé poul- 
ie rétablissement de la paix religieuse. Après seize mois de séjour en 
Italie, il revint en France, et se vit avec chagrin condamné à reprendre 
l'exercice de la magistrature. Pour comble de disgrâce, le chancelier 
Olivier venait d'être éloigné de la cour. La carrière politique semblait 
pour toujours fermée à Lhospital, lorsqu'elle lui fut soudainement 
rouverte ce par l'estime d'une jeune princesse qu'avait charmée ce mérite 
« si grave, et celte renommée si pure (1).» Marguerite de Valois, du- 
chesse de Berri, fille de François I er , élevée comme sa tante, la célèbre 
reine de Navarre, dans l'amour des lettres, choisit Lhospital pour son 
chancelier. Après avoir admis au premier rang dans sa cour l'austère 
magistrat, la princesse le recommanda vivement à son frère Henri II, 
qui d'abord lui donna une charge de maître des requêtes, puis le nom- 
ma chef el intendant des finances du roi en la Chambre des Comptes. 

Le cardinal de Lorraine, alors tout puissant, avait aidé à l'élévation 
de Lhospital , qui eut besoin de cet appui pour résister à toutes les 
haines que suscita d'abord son inflexible exactitude. Les finances de l'é- 
tat étaient alors en proie aux déprédations des traitans et à l'avidité des 
courtisans. Les revenus publics se montaient à trente-huit millions, dont 
la moitié à peine entrait dans les coffres du roi. Pour mettre un terme à 
ces désordres, Lhospital fit revivre les anciennes lois tombées en dé- 
suétude ; contint les prévarications par des exemples de sévérité, et sou- 
vent ajourna, refusa le paiement des ordonnances de faveur. On peut 
imaginer combien de passions une telle conduite dut soulever. Au mi 

(1) M. Villemaio , ibid. 



214 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

lieu de ce déchaînement presque universel , un appui précieux restait à 
Lhospital, c'était celui du Parlement. Il le perdit par sa participation à 
un édit qui , sous prétexte do supprimer les épiées , bouleversait la con- 
stitution de ce corps en le partageant en deux sections qui devaient sié- 
ger alternativement par semestre (1553). Lhospital, qui avait été cho- 
qué pendant qu'il était au Parlement de la cupidité de certains magis- 
trats, crut voir le remède à cet abus dans ce nouvel édit; et quoiqu'il 
n'en fût pas l'auteur (c'était le garde-des-sceaux Bertrandi), il s'en 
montra hautement le défenseur. Celte conduite excita contre lui le 
plus violent orage; on alla jusqu'à calomnier sa probité. Il s'en plaignit 
amèrement dans une épîlre latine adressée au chancelier Olivier. Son 
vertueux ami lui rendit en l'exhortant à braver l'envie, ce Cette hydre 
ce ne s'attache guère qu'aux gens de biens , lui dit-il ; elle voue surtout 
« une haine implacable à ceux qui se distinguent par beaucoup de 
ce droiture dans l'exercice des fonctions publiques. » 

Après avoir passé neuf ans dans le Parlement et six ans dans l'admi- 
nistration des finances, Lhospital n'avait non-seulement pas de quoi 
marier la fille unique qui lui restait, mais même de quoi subsister. On 
le voit réduit à demander «des alimens pour lui, y> et une dot pour sa 
fille à la duchesse de Berri et au cardinal de Lorraine, ses protecteurs. 
Le roi Henri II avait promit la dot, mais cette promesse tardait à s'ef- 
fectuer : elle vint enfin ; et ce fut une charge de maître des requêtes 
que Ton donna au gendre de Lhospital, qui fut Robert Hurault, sei- 
gneur de Belesbat , conseillerai! Grand Conseil. Lhospital obtint en- 
core la terre de Vignay près d'Etampes qui lui fût accordée sous une 
redevance assez forte. Vignay devint pour ce grand homme un séjour 
de prédilection, bien que ce domaine fût très aride. Le seul agrément 
consistait dans le voisinage d'une forêt. Lui-même nous l'a décrit dans 
une de ses épîtres. 

ce C'est à regret, dit-il , que je fais l'aveu de ces incommodités de ma 
campagne ; mais que faire ? J'ai choisi Sparte; il faut habiter Sparte. Les 
maisons des Curlius et des Fabricius ne valaient guère mieux que la 
mienne. » C'est là qu'il rassemblait de temps en temps ses amis ; et l'on 
compte parmi eux tous les hommes de l'époque qui se distinguaient par 
leurs lalens et surtout par leurs vertus. Rien de plus capable de faire 
aimer le caractère et la personne de Lhospital , que les épîtres dans 
lesquelles il décrit la vie paisible qu'il menait dans cette modeste rési- 
dence, ce Que vous offrirai-je , ô nos chers amis, à vous qui ne cherchez 
ni les délices ni la pompe de la ville?... Mon humble domaine n'est pas 



LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 215 

assez fertile pour traiter des hôtes délicats ; mais ce petit champ, d'un 
maître qui n'est pas riche, peut offrir des choses simples à des convives 
sobres; des veaux , un anneau ou un porc de deux, mois, de fruits , du 
vin d'un coteau que ma femme a planté , des lèves , des pois , des na- 
vets. Le reste nous est fourni par le riche fermier de la vallée voisine , 
et par le fameux marché de la montucuse ville de Meysse. La maison 
est assez grande pour contenir le maître, et trois amis ou même quatre 
à-la-fois.... Le service de la table ne sera pas trop rustique. Ma femme, 
en arrivant a apportera de la ville une salière d'argent, qu'à son retour 
elle y rapportera. Il y a des serviettes d'une toile fine, et les lits sont 
couverts d'un tissu de lin. Vous voyez ici près ces allées d'ormes si 
bien alignés, et qui défendent du soleil : c'était un champ à blé sous 
l'ancien propriétaire. Ma femme a changé cette destination en arri- 
vant, et augmenté le bois voisin qui me donne une ombre épaisse. 
C'est là que dès la pointe du jour je dirige mes pas. J'y compose des 
vers , j'y relis quelque chose d'Horace et de Virgile , ou bien je me 
livre à mes vagues rêveries et me promène seul , jusqu'à ce que ma 
femme me rappelle pour le souper. » Quel charme antique dans ces 
détails , auxquels l'idiome latin prête une grâce toute particulière et 
qui ne peut se rendre en français ; mais ce qui plaît surtout c'est de 
voir celle vie toute patriarcale animée par le saint amour conjugal ! 

Ce n'était qu'à de rares intervalles que Lhospital pouvait ainsi jouir 
du doux loisir des champs : quelque peu fait qu'il fût pour vivre au mi- 
lieu des intrigues et des passions de la cour , sa grande réputation de 
vertu et la prudence de ses avis présentaient un secours que les am- 
bitieux même desiraient se ménager; et lorsque la mort de Henri II 
fit monter sur le trône un enfant maladif dans la personne de Fran- 
çois II, les princes Lorrains restés les maîtres, grâce à la protec- 
tion de leur nièce Marie Stuart , épouse du jeune roi , cherchèrent à 
gagner l'opinion publique en n'appelant à l'administration que des 
hommes qu'elle honorait. Ainsi, tandis que les sceaux étaient ren- 
dus au chancelier Olivier, Lhospital fut appelé au Conseil privé. 

Il avait célébré les noces de François II dans des vers latins fort goûtés 
de Marie Stuart, aussi savante que belle. L'avènement de François II 
au trône lui avait inspiré un autre poème dans lequel il retraçait 
les devoirs de la royauté; et qui eut tant de succès à la Cour qu'on le 
fit apprendre par cœur au jeune roi. 

Un des articles du traité de Cateau-Cambresis stipulait le mariage 
de la duchesse de Berri avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert. 



216 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

Chancelier de la princesse, Lhospilal fut chargé de la conduire en 
Piémont; mais il n'y fit pas un long séjour. Il fut bientôt rappelé à 
Paris pour occuper la place de Chancelier de France. 

La conjuration d'Amboise, complot à-la-fois politique et religieux, 
venait d'éclater ; et le duc de Guise, nommé Lieutenant-Général du 
royaume, usa de son pouvoir pour multiplier les supplices avec une im- 
pitoyable rigueur. Le chancelier Olivier, complice de ces violences 
qu'il désapprouvait, mourut de chagrin et de remords. Il s'agissait de 
lui donner un successeur. Catherine de Médicis choisit Lhospilal. Cette 
princesse qui songea déjà à s'affranchir de la tutelle impérieuse des 
princes Lorrains, et qui voulait un homme étranger à tous les partis, 
hésita d'abord quand on lui proposa, le protégé du cardinal de Lor- 
raine; mais la duchesse de Montpensier, qui avait connu le vertueux 
magistrat chez la duchesse de Berri, dissipa toutes les incertitudes de 
la reine-mère, en le lui peignant comme un homme en qui l'amour de son 
pays dominait toutes les autres affections. 

a Ainsi, vers le commencement de l'année 1560, Lhospilal prit enfin 
une part décisive dans le gouvernement du royaume, et l'on vit ce 
que pouvait un grand homme de bien contre la fatalité des temps, et 
les passions aveugles des partis (1). » Pour bien apprécier sa con- 
duite dans des circonstances aussi difficiles, il ne faut pas, comme 
l'ont fait les philosophes du XVIII e siècle, prêter à Lhospital le 
prétendu mérite d'une indifférence religieuse qu'il était loin de profes- 
ser; il faut le voir tel qu'il était, catholique attaché avec ferveur à toutes 
les pratiques de la religion, tolérant par piété aussi bien que par rai- 
son, parce qu'il s'indignait de persécutions réprouvées par l'Évangile ; 
mais le désir d'assurer la vie et la liberté des protestans ne lui faisait 
pas oublier l'inébranlable volonté de maintenir le trône et les lois. Or, 
avec de telles intentions, ce il arrivait à la puissance au milieu de tous 
les périls, augmentés par les scrupules même de sa vertu. Ceux qu'il 
avait vus avec douleur si iong-temps opprimés par des lois barbares, 
il les trouvait sortant d'une sédition, prêts à reprendre les armes, et 
plus ulcérés qu'abattus par de récens supplices. Cette cour à laquelle il 
aurait voulu inspirer des maximes de douceur et de paix, il la trouvait 
irritée par le péril qu'elle avait couru, et croyant avoir besoin désor- 
mais de supplices pour sa sûreté, plus encore que pour sa vengeance. 
Homme de loi, jeté sans appui parmi des guerriers violons, des prê- 

i) M. Villcmain , iùid. 



LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 217 

1res ambitieux, dos courtisans avides, des femmes mobiles et passion- 
lires, il ne pouvait avoir ni protection ni parti ; et cependant telle était 
la fermeté de son âme que dès le premier jour de son élévation, il mé- 
dita, il prépara l'établissement de la liberté religieuse, sans qu'aucun 
mécompte, aucun péril lui fît jamais abandonner celte espérance. » (1) 

L'édit de Romorantin (mai 1560) signala son entrée au pouvoir. Par 
cet acte beaucoup plus sévère contre les protcstans qu'il n'eut voulu (2), 
il empêcha l'introduction en France de l'inquisition, que sollicitait vive- 
ment le parti catholique. Le Parlement dans l'intérêt de ses prérogatives 
fit d'abord difficulté d'enregistrer l'édit. Les « remonstrances » que 
Lhospital adressa à ce corps, le 5 juillet, annoncent assez la sage to- 
lérance où il voulait amener les esprits. 

Lhospital n'aurait pu long-temps lutter seul contre la faction domi- 
nante. Pour se donner quelque force et quelque appui, il réunit autour 
de lui tous ceux qui partageaient ses principes de modération et de 
justice ; ainsi il se forma un «tiers parti», qui, se montrant, sous sa di- 
rection, étranger à toutes les factions, ne voulut reconnaître d'autres en- 
nemis du bien public que ceux qui troublaient le repos de l'état et qui en 
violaient les lois. On vit en peu de temps s'attacher à ce parti des pré- 
lats distingués par leur savoir et leur piété, de sages théologiens et de 
vertueux magistrats. Dans une Assemblée de Notables qui s'ouvrit à 
Fontainebleau le 21 août, Lhospital fit ordonner la convocation des 
États-Généraux et la demande au pape d'un Concile national. En at- 
tendant, les poursuites contre les protcstans devaient être suspendues, 
excepté contre ceux qui prendraient les armes (édit du 26 août). Ce fut 
aussi dans l'assemblée de Fontainebleau que Lhospital fit adopter les 
principes de différens édits qu'il méditait sur les évocations, les arbi- 
trages et la création de juridictions consulaires, réformes importantes 
dont il développa les motifs dans son discours du 7 septembre suivant 
au Parlement de Paris. 

Ainsi les rigoureux édits et les persécutions qui avaient pesé sur 
la réforme cessèrent lout-à-coup, et Lhospital entrevit un moment 
celte paix religieuse qu'il voulait affermir par des lois durables; mais 
les passions des partis détruisirent bientôt son ouvrage. Tandis que le 
Parlement de Paris protestait avec amertume contre une tolérance 
inaccoutumée , les réformés se soulevaient dans quelques provinces , et 

(i) M. Villcmnin , ïbid. 

(2) Kayle , Dictionnaire critique, art. Lhospital. 



218 LE CHANCELIER DE LH0SP1TAL. 

les Guise assemblaient une armée à Orléans où devaient se réunir les 
Etats. Le prince de Condé, moteur secret de tous les mouvemens du 
parti protestant, fut arrêté et renvoyé devant une commission composée 
de huit chevaliers des ordres , de quelques pairs , de plusieurs prési- 
dens au Parlement et maîtres des requêtes. Lhospital accompagna 
la commission lorsqu'elle se rendit le 13 novembre dans la prison du 
prince de Condé pour l'interroger. Le prince fut condamné à mort 
le 26. Le chancelier ne voulut point signer l'arrêt, déclarant qu'il était 
prêt à mourir, mais non à se déshonorer. Ce délai sauva Condé. La 
mort du jeune roi François II, arrivée le 5 décembre suivant, changea 
la face de la cour. 

Son frère et son successeur Charles IX , âgé seulement de dix ans , 
était hors d'état de tenir les rênes de l'Etat. Qui des Guise, des Bourbons 
ou de la Reine-mère allait s'emparer du pouvoir? Les lois du royaume 
n'avaient rien prévu. La cour attendait dans l'incertitude et l'anxiété. Le 
chancelier de Lhospital n'hésita pas. Regardant, sans doute, Catherine 
comme ayant le plus de droit à l'autorité, ou comme devant causer le 
moins de trouble en la saisissant, il lui conseilla de profiter de la défé- 
rence de son jeune fils pour s'en mettre en possession immédiatement : 
Médicis suivit cet avis, et personne n'osa réclamer. Ainsi l'avène- 
ment du prince , dont le nom rappelle la Saint-Rarlhélemi , fut d'a- 
bord le triomphe du parti modéré : partout les persécutions et les ap- 
prêts de guerre civile cessèrent; et ce fut sous de tels auspices que les 
Etats-Généraux s'ouvrirent à Orléans le 13 décembre. La harangue que 
prononça le chancelier de Lhospital présente un tableau fidèle de la 
Fiance à celte époque. Il parla dans cette circonstance en homme qui 
savait concilier les prérogatives de la couronne avec les droits de 
la nation. Il exposa les maux du royaume , les dangers de l'esprit 
de secte, la nécessité de le combattre par la sagesse et la réforme des 
' mœurs, plutôt que par les supplices. « Nous avons fait, dit-il, comme 
; les mauvais capitaines qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec 
toutes leurs forces , laissant dépourvus et dénués leurs logis : il nous 
faut maintenant, garnis de vertus et de bonnes mœurs, les assaillir 
avec les armes de charité, avec prières, persuasion , paroles de Dieu, 
qui sont propres à tels combats. » Puis il ajoutait : « Olons ces mots 
diaboliques, noms de partis et de séditions, Luthériens, Huguenots, 
Papistes ; ne changeons le nom de Chrétiens. » 

Les Etals arrêtèrent les bases du gouvernement. La régence fut con- 
férée à la Reine-mère et le litre de Lieutenant-Général du royaume au 



LE CHANCELIER DE UIOSPITAL. 219 

roi de Navarre ; mais les députés firent peu pour améliorer les finances 
de l'Etat, bien que le chancelier leur eût présenté un tableau louchant de 
l'embarras extrême du Trésor royal . « Jamais, avait-il dit, père, de 
quelque état ou condition qu'il fût, ne laissa orphelins plus engagés, 
plus endettés, que notre jeune prince est demeuré, par la mort des 
rois ses père et frère. • 

Les cahiers des trois ordres avaient cependant servi de base à un 
grand travail que fit le chancelier et qui, sous le titre $ Ordonnance 
d'Orléans, « est à-la-fois un code administratif, judiciaire et reli- 
gieux. (1) » 

Les proteslans respiraient. Le prince de Condé avait été rétabli dans 
tous ses droits, et à la persuasion de Lhospilal, le fier duc de Guise s'é- 
tait réconcilié avec lui. En réunissant ainsi la famille royale, le chance- 
lier semblait avoir assuré le succès de ses vœux de tolérance ; mais le 
duc de Guise, un instant humilié, forma le fameux triumvirat avec 
Saint-André et Montmorency. Lhospilal, sans s'effrayer des obstacles, 
poursuit sa voie de tolérance et de conciliation : il envoie à tous les gou- 
verneurs et tribunaux de province une déclaration tendant à pacifier et 
à prévenir les troubles de religion. Il était défendu aux peuples de se 
servir des noms odieux de Huguenots et de Papistes. La liberté devait 
être rendue à tous les détenus pour cause de religion; enfin il était in- 
terdit aux catholiques de s'introduire dans les maisons des réformés, 
ce On peut juger , dit à celle occasion M. Villemain , quel esprit de vio- 
lence et d'anarchie dominait alors les corps les plus respectables : le 
Parlement s'indignait qu'on eût défendu à tout catholique de pénétrer 
dans des maisons particulières, sous prétexte de voir s'il ne s'y tenait 
pas des assemblées illicites; et il trouvait dans celle défense de droit 
naturel et de droit civil une protection pour l'hérésie.» 

Il faudrait rapporter en détail toute l'histoire religieuse de cette épo- 
que pour faire connaître l'heureux mélange d'adresse et de fermeté par 
lequel Lhospilal, alors tout puissant sur l'esprit de Médicis, parvint à 
maintenir son système de tolérance, malgré l'édit qui lui fut arraché 
par le parti dominant et dont Bayle a dit : a Son influence ne fut pas 
« moins efficace dans ses restrictions de l'édit du mois de juillet 1561, 
ce et dans la liberté qu'ils (les réformés) eurent de ne pas l'observer (2) » 
Aux Etats-Généraux d'Orléans, prorogés à Pontoise (le 1 er août), il 

(i) M. Dupin, Discours de rentrée prononce devant la Cour de Cassation en i855. 
(•*) Art. Lhospital. 



220 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

lui fallut lutter contre l'esprit révolutionnaire de celte assemblée, 
animée d'ailleurs des intentions les plus favorables aux protestans. 

Au colloque de Poissy, il fut donné à Lhospital de voir les deux 
religions appelées à une discussion contradictoire. Lui-même ou- 
vrit l'assemblée par une harangue dans laquelle, au gré de ses ver- 
tueuses illusions, regardant celle réunion de prélats catholiques et 
de minisires protestans comme un véritable concile, il établit qu'elle 
était plus en état de remédier aux maux de la France que le concile 
national. Il engagea les deux partis à laisser de côté toutes subtilités 
• et curieuses disputes, ce N'est besoin aussi de plusieurs livres, ains de 
bien entendre la parole de Dieu, et de se conformer à icelle le plus que 
l'on pourra. Outre plus, qu'ils ne doivent estimer ennemis ceux qu'on 
dit de la nouvelle religion, qui sont chrétiens comme eux et baptisés, 
et ne les condamner par préjudice, mais les appeler, chercher et re- 
chercher, ne leur fermer la porte, ains les recevoir en toute douceur 

et leurs enfans, sans user contre eux d'aigreur et d'opiniastrelé S'ils 

jugent bien et sans affection , ce qu'ils discerneront sera gardé ; mais 
s'il y a de l'avarice, ou ambition, ou faute de crainte de Dieu, rien ne 
s'en tiendra. » 

Des paroles sî modérées ne pouvaient convenir au parti fanatique : à 
peine Lhospital eut-il fini de parler que le cardinal de Tournon se leva 
furieux et, appuyé du cardinal de Lorraine, demanda communication 
des paroles du chancelier, afin qu'on pût y répondre. Lhospital devi- 
nant que cette curiosité avait pour objet de trouver dans ses paroles 
quelque prétexte au soupçon d'hérésie, refusa cette demande deux fois 
renouvelée. Et, en effet, ce fut à cette occasion que le pape Pie IV eut 
la pensée de l'excommunier comme hérétique. 

On sait quel fut le résultat du colloque de Poissy : les deux partis s'at- 
tribuèrent la victoire; mais de cette assemblée, dont la publicité ^don- 
nait à la réforme une consistance, pour ainsi dire, officielle, Lhospital 
voulut du moins lirer un principe de tolérance civile et politique. Dans 
cette vue il chercha à substituer à l'édit de juillet un nouvel édit plitf 
conforme aux vues conciliantes manifestées par les Etals-Généraux. 
Il oblint de la Reine-mère qu'elle réunirait les députés des huit 
Parlemens du royaume. A l'ouverture de cette assemblée (janvier 
1562), il exposa dans un langage éloquent et familier son projet de 
tolérance, tendant à réprimer les désordres et violences extérieures 
pour fait de religion, jamais la conviction infime, ce Après avoir com- 
battu les préventions, les fausses alarmes, les calomnies qu'on pou- 






LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 211 

vait lui opposer, il dit en finissant : « Je sais bien que j'aurai beau dire , 
je ne désarmerai pas la haine de ceux que ma vieillesse ennuie. Je leur 
pardonnerais d'être si impatiens, s'ils dévoient gagner au change, mais 
quand je regarde tout aulourde moi, je serois tenté de leur répondre 
OOmme un bon vieil homme d'évéque qui , portant comme moi une lon- 
gue barbe blanche , disoit en la montrant: Quand celte neige sera fon- 
due, il n'y aura plus que de la boue. » 

Par celle assemblée l'ut adopté un nouvel édit appelé de janvier, et 
dont l'exécution (idèle aurait prévenu la guerre civile. La liberté de 
conscience était enfin a< cordée aux prolestans; mais le Parlement de 
Paris , après plusieurs relus formels, ne c nsentit à l'enregistrer que 
provisoirement. Celte clause, dictée par le parti des Guise et du 
Triumvirat, inspira de la déiiance aux réformés et rendit inutiles les 
deux édils de pacification. 

Bientôt le massacre de Yassy allume les torches de la guerre civile ; 
l'édit de janvier est foulé aux pieds par Guise et le connétable de Mont- 
morency tout puissans dans Paris. La guerre civile est mise en délibé- 
ration dans le conseil du roi. Lhospital seul s'y oppose avec une inflexi- 
ble fermeté. Montmorency lui dit alors qu'un homme de robe ne devait 
pas entrer dans un conseil où l'on discute sur la guerre. « Sans doute, 
je ne sais pas la faire, dit Lhospital, mais je sais très bien quand il 
convient de la faire. » Néanmoins celte rude apostrophe du connétable 
suffit pour l'éloigner du conseil et la guerre fut résolue. Les Calvinistes 
étaient maîtres de Kouen : les Catholiques vinrent assiéger cette place. 
Le duc de Guise disait qu'en vingt-quatre heures il l'eut prise d'assaut, 
si le roi eût voulu; mais le chancelier ce insistoit toujours qu'il ne falloit 
forcer et que e'estoit une mauvaise conques t,e que de conquérir sur soy 
niesme par armes (1). » L'assassinat de François de Guise devant Orléans 
ralentit la fureur des combats. Le chancelier proposa la paix, qui fut 
signée le 12 mars 1663 et par l'édit d'Amboise (19 mars), il confirma 
aux prolestans l'exercice de leur culte, accordé par l'édit de janvier, 
sauf dans la ville, prévosté et vicomte de Paris. La prise du Havre sur 
les Anglais fut le résultat de la réunion des forces de tous les partis. Ce 
fut encore Lhospital qui conseilla celte expédition toute française. 

Charles IX, d'après l'avis de son chancelier, venait de faire décla- 
rer sa majorité par le Parlement de Rouen (17 août 1563). Ce prince 
n'avait que treize ans un mois et dix-sept jours, et il annonçait l'inten- 

(i) Mém. de Cas le In au. 

15 



222 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

tion de faire le bonheur de ses sujets. Ce fut alors l'apogée du pouvoir de 
Lhospital. Ce vertueux ministre s'occupa sans relâche de la réforme de 
de la justice , de la sûreté du commerce , du luxe et des lois somptuai- 
res. Cette simplicité de mœurs à laquelle il voulait ramener les autres, 
il la portait en lui. Brantôme raconte le dîner qu'il fit chez le chancelier 
avec le maréchal de Strozzi, ce dans sa chambre, avec du bouilli seule- 
ment, mais où ils entendirent force beaux discours et belles sentences 
qui sortoient de la bouche d'un si grand personnage , et quelquefois 
aussi de gentils mots pour rire. » 

Pour mieux assurer l'exécution des édits de tolérance, Lhospital en- 
gagea Charles IX à visiter les diverses provinces de la France que la 
guerre avait ravagées. Le chancelier qui accompagnait le roi saisit 
cette occasion de régler les tribunaux de justice. Il s'attacha à réprimer 
les désordres qui régnaient dans le Parlement de Bordeaux. La sévère 
allocution qu'il adressa à celte compagnie prouve qu'il ne ménageait 
pas plus les magistrats prévaricateurs que les courtisans avides. 

Mais ce voyage, commencé sous d'aussi heureux auspices, eut un ré- 
sultat funeste : ce fut de mettre l'artificieuse Médicis en rapport avec le 
duc d'Albe (1565), cet impitoyable persécuteur des réformés des Pays- 
Bas. Catherine revint tout entière imbue des maximes de la politique 
espagnole, et Lhospital put prévoir dès-lors sa disgrâce. Déjà l'édit de 
Roussillon (9 avril 1564), qu'il avait été obligé de sceller avait apporté 
des restrictions à l'édit d'Amboise. Cependant comme les édits dus à 
Lhospital portent toujours à quelques égards un cachet d'utilité, celui 
de Roussillon fixait au 1 er janvier le commencement de l'année. 

Il lui fut encore donné de faire rendre cette belle ordonnance de 
Moulins, qui fut le dernier témoignage de sa puissance et de son crédit. 
Cette ordonnance assurait les droits des créanciers et des mineurs, ré- 
glait les donations et les testamens, limitait les substitutions et sup- 
primait un grand nombre d'abus dans l'administration de la justice; 
elle abolissait aussi certaines confréries religieuses instituées parmi 
les bourgeois et les classes inférieures du peuple, et qui entretenaient 
la fureur des factions. L'ordonnance de Moulins avait été précédée 
d'une ordonnance fort remarquable sur le domaine (1566). 

Ainsi, de ce temps de factions, de ce règne le plus funeste de notre 
Histoire, se trouvent datées les lois les plus sages de notre vieille 
monarchie : c'est que selon, la remarque du président Henault , Lhos- 
pital « faisait à la raison et à la justice l'honneur de penser qu'elles 
étaient plus fortes que les armes mômes. » 



LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 221 

Une seconde guerre civile éclata en 1567 : la bataille de Saint-Denis 
où périt le connétable, coûta à la France la fleur de ses guerriers : 
ce fut là , comme disait Lhospital et les plus sages de la cour, une vic- 
toire non pour le Roi, encore moins pour Condé; mais « pour le Roi 
d'Espagne. » Une dernière lois la voix du chancelier fut entendue quand 
il parla de paix ; elle fut conclue et l'édit de Longjumcau donné le 2 
mars 1568, confirma la liberté religieuse, telle que l'édit de janvier l'a- 
vait établie six ans auparavant. 

Bientôt il vit que ses avis n'étaient plus écoulés; que la reine-mère se 
cachait de lui pour délibérer et que le bien était désormais impos- 
sible (1). Il quitta la cour au mois de juin 1568, et se relira à sa terre de 
Vignay. On lui envoya demander les sceaux quelques jours après. Il les 
rendit «fort librement , disant qu'aussi bien il n'estoit plus propre aux 
affaires du monde qu'il voyoït trop corrompues (2). » On doit moins s'é- 
tonner de la disgrâce de ce grand homme, que de voir qu'il ait pu se 
maintenir sept ou huit années au pouvoir dans une cour si pervertie. 
«Il manqueroit quelque chose à l'éclat de sa verlu et à sa gloire, s'il eût 
exercé la charge de chancelier jusqu'à sa mort: car sous un tel règne 
c'etoit une espèce de flétrissure.... que d'être jugé fort propre à un 
pareil emploi. » (3) 

La retraite de Lhospital fut le signal des édils les plus rigoureux 
contre les calvinistes; et ces édils ne produisirent que la guerre. Ce 
sentiment douloureux des maux de la patrie venait troubler les doctes 
et paisibles loisirs du vertueux hôte de Vignay. Mais son temps d'é- 
preuve n'était pas encoie terminé. La Saint-Barihé'emi avait été dé- 
cidée : le parti des Guise avait désigné Lhospital pour victime. Une 
bande d'assassins se présente. On demande ses ordres pour fermer les 
portes et repousser la force par la force. Lui qui avait pris pour lui la 
devise du sage d'IToracecc Impavidum f crient ruina* », répondit avec 
calme: ce Non, non! et si la petite porte n'est bas tan te pour les faire en- 
trer, qu'on ouvre la grande. » Heureusement ses domestiques ne tinrent 
pas compte de sa recommandation, et leur résistance donna le temps à 
une troupe de cavaliers envoyés par le roi et par la reine de venir le 
délivrer. Le chef de cette troupe lui avait annoncé qu'on lui pardon- 
nait l'opposition qu'il avait si long-temps formée aux mesures contre 

(i) M. Dupin, Discours de rentrée de i835. 
(a) Brantôme. 
(3)r,ayte, ibid. 

15. 



22 4 LE CHANCELIER DE LHOSPITAL. 

les protestans, Lhospital lui répondit froidement : ce J'ignorois que 
j'eusse jamais mérité la mort ou le pardon. :» 

Lhospital survécut peu aux horreurs de laSaint-Barlhélemi. «Excidat 
Ma dies», s'écriait-il, en appliquant à cette affreuse journée un beau 
passage du poète Lucain. Il mourutà Vignay le 13 mars 1573, à soixan- 
te-huit ans. Ses cendres déposées dans l'église de Champmoteux fu- 
rent profanés en 1793; son mausolée fut transporté au Musée des Pe- 
tits-Augustins ; enfin en 1835, la magistrature française s'est honorée 
en faisant à l'aide d'une souscription restaurer ce modeste monument 
élevé au plus grand Magistrat dont la France puisse s'honorer. (1) 

Lhospita', dont le nom grandit chaque jour aux yeux de la postérité, 
ne parut pas moins grand aux yeux de ses contemporains, témoin Bran- 
tome qui le proclame le plus grand Chancelier, le plus savant, le plus 
digne et le plus universel qui fust jamais en France « c'étoit, ajoute- 
t,— il, un autre censeur Caton ; celui-là qui savoit très bien censurer et 
corriger le monde corrompu. 11 avoit du tout l'apparence avec sa gran- 
de barbe blanche, son visage pâle, sa façon grave, qu'on eust dit, à le 
veoir, que c'estoit un vrai portraict de saint Hiérosme ; ainsy plusieurs 
le disoient à la cour (2). • 

(i) M. Du pin, ihid. 

(i) fie du Connestable de Montmorency. Bayle, d'après Théodore de Bèze et plusieurs 
autorités, dit que Lhospital ressemblait à Aristote. 

Ch. du Rozoir. 




'ADBIM DDffi IPEIIIR] 



noooooooooooeodooooovoooeettooooooooodooocoottdtf 



UN BIENFAITEUR 



DES SCIENCES ET DES ARTS AU XVII 8 SIECLE. 



Il se peut qu'aujourd'hui malheureusement il y ait de l'érudition à ne 
pas ignorer quels services rendit PEIRESC! S'il est vrai que l'ami de 
Malherbe, que le bienfaiteur des sciences et des savans , des arts et des 
artistes du dix-septième siècle , soit déjà de nos jours si peu connu , 
cela ne fait pas notre éloge. Que le Lilas de Perse , que le Laurier- 
rose , protègent au moins contre un injuste oubli le nom du Magistrat , 
zélateur de la Botanique , à qui la France doit ces gracieux ornemens 
de ses jardins!... Là ne se bornèrent pas ses bienfaits. 



FABRI DE PEIRESC. 



FABRI DE PEIRESC ( Nicolas-Ciaude ), né le 1 er décembre 1580 , 
au château de Beaugencier ( Var ) , était issu , comme Adam de Cra- 
ponne , et plus tard Riquet et Mirabeau , d'une de ces familles d'origine 
italienne qui ont donné de grands hommes à nos provinces du Midi. Un 
noble Pisan , nommé Hugues , compagnon de Saint Louis dans sa pre- 
mière croisade, ayant suivi ce prince à son retour en France ( 1252 ), 
s'était fixé dans les environs de la ville d'Hyères ( Var). Ses descen- 
dans formèrent la branche française des Fabri. On remarque deux 
siècles plus tard un magistrat de cette famille, Fouquet Fabri , qui plu- 
sieurs fois fut un des administrateurs et députés de la Provence, sous 
Louis XII et sous François I er : il fit entrer dans sa famille une charge 
de Conseiller au Parlement d'Aix, que François I" le força d'accepter. 



220 IN BIENFAITEUR DES SCIENCE ET DES ARTS. 

Renaud, père de Nicolas-Claude était Conseiller à la Cour des Aides. 
On raconte que sa femme après avoir désespéré de lui donner des en- 
fans , éprouva tant de joie d'une grossesse si long-temps désirée , 
qu'elle fil vœu de donner , par humilité chrétienne , à son enfant pour 
parrain le premier pauvre que l'on recontrerait. Ce vœu fut accompli , 
et Nicolas-Claude , filleul d'un mendiant , fit ainsi , dès le jour de son 
baptême, la fortune de son parrain. Deux années après, il eût un frère 
qui fut nommé Palamède. 

Nicolas-Claude fut un enfant d'un génie précoce, dont la prodigieuse 
curiosité ne s'attachait point à des objets futiles , plus avide d'instruc- 
tion que de jeux; exigeant absolument qu'on lui rendît compte de ce 
que pouvait contenir tel volume, et témoignant son impatience lorsqu'on 
éludait ses questions. 

Après ses premières éludes à Brignole et à Saint-Maximin, ses parens 
l'envoyèrent chez les Jésuites d'Avignon , pour éviter la peste qui déso- 
lait la Provence. À peine âgé de quatorze ans , il servait déjà de pré- 
cepteur à son frère, qui fit de rapides progrès sous ce maître habile et 
zélé. De retour , en 1595 , à Aix , où il s'éprit d'une vive passion pour la 
numismatique, il alla terminer ses études classiques au Collège de 
Tournon. Ses parens lui permirent alors, cédant aux plus vives in- 
stances, d'aller étudier le Droit, en Italie, à l'Université de Padoue. Il 
y fut accompagné, plutôt que dirigé, par un gouverneur qui ne put 
l'empêcher de négliger le Droit, contre le vœu de sa famille, pour 
rechercher et interroger les monumens et les savans de toute l'Italie. 
A Venise, le fameux Fra-Paolo Sarpi; à Naples, le grand physicien 
J.-B. Porta, accueillirent avec empressement le jeune Français; à Rome, 
le cardinal D'Ossat ne se lassait pas de l'entendre. Aussi curieux, mais 
plus généreux que ne le sont ordinairement les antiquaires, le jeune 
voyageur s'annonçait par un don de deux cents médailles grecques au 
Père Sirmond qui , en même temps , reçut de lui une précieuse inscrip- 
tion dans la langue osque , d'une antiquité presque aussi reculée que 
celle de la colonne rostrale de Duilius. Ses trois années de séjour en 
Italie ne furent point perdues pour la Numismatique, l'Archéologie, 
l'Histoire Naturelle : des caisses nombreuses, remplies d'objets d'art, 
de médailles, d'insectes, etc., le précédèrent en Provence. Il avait 
tout étudié, hormis le Droit. Il fallut qu'il en suivît un cours à Mont- 
pellier, sous le professeur Pace. Alors, il consacrait au travail plus de 
dix heures par jour, pour ne pas renoncer à ses éludes favorites ni à sa 
correspondance déjà fort étendue. 



FABKI DE PEIRESC. 227 

Quand il revint dans sa famille, Duvair , premier président du Par- 
lement d'Aix, le prit en affection non moins vivement que D'Ossat, ei 
pour ne point s'en séparer, l'emmena à Paris ( 1606 ), où il le mit en 
relation avec lous les savans illustres de l'époque : De Thou, Casaubon, 
Papire Masson , les frères Sainte-Marthe, Fr. Pithou, etc. 

L'année suivante , Peiresc toujours avide d'instruction , passe en An- 
gleterre à la suite de l'Ambassadeur français La Boderie. Il ne pouvait 
être que bien accueilli par le roi Jacques 1 er qui, lui-même , avait de si 
grandes prétentions au titre de Docte. Ce voyage le mit en relation 
avec tous les savans de l'Angleterre. Il n'eut pas moins à se louer des 
savans de Hollande, à son retour. Cependant sa famille le rappelait 
impatiemment : il refusa la main d'une riche héritière, mais il accepta 
la charge de Conseiller au Parlement d'Aix, dont un de ses oncles se 
démit en sa faveur. On regrette qu'en cette qualité il ait opiné pour la 
peine de mort dans le procès fameux de GaufriJi, que ses juges con- 
damnèrent au supplice du feu comme sorcier. Peiresc , dit un de ses 
biographes (1) à qui nous faisons de nombreux emprunts, élait digne 
de penser, à cet égard , autrement que son siècle. Duvair étant devenu 
garde-des-sceaux , en 1616, Peiresc, dont il resta l'ami, n'usa de son 
crédit que pour le bien des gens de lettres. En 1617 , il siégea parmi les 
Noiables assemblés à Rouen , défendit les intérêts de la magistrature. 
L'année suivante (1618) , il reçut de la cour l'abbaye de Notre-Dame de 
Cuistre, au diocèse de Bordeaux, avec lettres-patentes qui l'autori- 
saient à cumuler ce bénéfice avec ses fonctions de magistrat. Rien de 
plus honorable que l'emploi que le conseiller -abbé faisait de ses 
revenus. 

Nous parlerions peu de son travail généalogique , en réfutation de 
celui du Belge Piespord , qui prétendait faire remonter à Pharamond la 
Maison d'Autriche , si les recherches entreprises, à ce sujet, par l'ar- 
dent et laborieux Peiresc ne l'avaient conduit à créer le plan d'un re- 
cueil des Historiens de France : telle fut l'origine du grand travail 
d'André Duchesne ! 

La maison de Peiresc était plutôt celle d'un savant que d'un magistrat. 
Surmontée d'un Observatoire , elle était encombrée de livres souvent 
eniassés pêle-mêle. Il y tenait à ses gages un copiste et un relieur pour 
ses manuscrits et ses livres; un graveur, un sculpteur, et, à plusieurs 
époques , un peintre pour retracer sur la toile divers monumens ou de» 

(j) Biographie Universelle , article PEIRESC , par M. Foissct aiué. 



228 UN BIENFAITEUR DES SCIENCES ET DES ARTS. 

animaux rares. Rubens lui-même lui donna quelques momens. Infati- 
gable correspondant de tons les savans de l'Europe , il entretenait à 
grands frais en Asie, en Afrique et jusqu'en Amérique des agens oc- 
cupés à rechercher pour lui les manuscrits, les livres rares, les objets 
précieux, des plantes , des animaux peu connus. Le Père Minuti, qui 
entreprit pour lui deux voyages en Syrie et en Egypte, en rapporta un 
assez riche recueil de livres orientaux , entre autres plusieurs ouvrages 
coptes, arabes et syriaques, et une Bible tritaple, c'est-à-dire à trois 
colonnes de texte, hébreu , samaritain et arabe, qu'il mit à la disposi- 
tion du Père Morin de l'Oratoire, collaborateur de Lejay, pour sa Po- 
lyglotte. Il n'a pas dépendu de lui que la France n'ait enlevé à l'An- 
gleterre la gloire de posséder les marbres fameux de Paros. Son 
agent à Smyrne, Sa ni Son , avait acheté ces marbres, mais les ven- 
deurs, au moment de l'embarquement, rompirent le marché et les 
marbres Turent livrés à lord Arundel. Peiresc ne fut pas moins trompé 
dans l'espoir qu'il avait conçu, un peu légèrement, de se procurer une 
copie du livre ftHenoch, conservé , disait on , dans l'Abyssinie. Un de 
ses correspondans les plus actifs et les plus intelligens fut un Provençal, 
Thomas d'Arcos , renégat, qui lui transmit de Tunis, des objets d'art, 
des inscriptions, des observations sur les mœurs et les usages des Bar- 
baresques. Indigné de l'apostasie de son agent, Peiresc se laissa 
apaiser par l'envoi d'un bœuf de Tartarie et de caméléons, présent au 
moins fort singulier, venant d'un renégat. Pour la défense de ses livres 
et de ses collections d'Histoire Naturelle , Peiresc nourrissait un grand 
nombre de chats : un de ses voyageurs voulut lui faire un présent non 
moins utile qu'agréable , en lui envoyant un couple de chats de la 
grande et belle race d'Angora : c'est ainsi que l'espèce en fut intro- 
duite en France. 

Le jardin botanique de Peiresc, à Beaugencier, après le Jardin du 
Boi à Paris et de la Faculté de Médecine de Montpellier, était le plus 
riche de France. Entre autres plantes exotiques , il acclimata le Lilas 
de Perse et le Laurier-rose , le Myrthe à larges feuilles et à pleines 
Heurs, le Gingembre , le Lentisque, la Nèfle et la Cerise aigre sans 
noyau; plusieurs Vignes étrangères et le Figuier d'Adam, dont il pre- 
nait sérieusement le fruit en régime pour cette espèce de raisin que les 
éclaireurs de Moïse rapportèrent de la terre promise. 

Peiresc, du fond de sa retraite encourageait plus les lettres et les 
sciences qu'aucun prince de son temps, plus même que son contempo- 
rain le Cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie française (1635). 



FAIiKI DE PEIKESC. 229 

Bayle l'appelait, croyant l'honorer, Procureur Général de la Litté- 
rature. Toujours à la hauteur des progrès que les sciences faisaient au- 
tour de lui et ne cessant de suivre le mouvement de l'érudition en Eu- 
rope, cet amateur généreux publiait à ses Irais des manuscrits dont il 
ne devait retirer ni profit ni gloire, mais pour le bien des lettre* en 
général. Un savant préparait-il quelque travail important, Poiresc 
s'empressait de l'aider de ses livres, de ses propres recherches. Sans 
lui, Kircher n'eut pas composé son ouvrage sur la langue copte, et 
l>ergier cul laisse très imparfaite son Histoire des Grands Chemins de 
l'Empire romain. L'édition des fragniens de Polvbe et de iXicolas de 
Damas, pat François Valois , eut [jour type le prérieux manuscrit des 
Extraits de Constanlin-Porphvrogonete que Peiresc avait fait venir de 
l'île de Chypre. Mersenne, en dédiant au Conseiller d'Aix son Har- 
monie universelle reconnut les obligations qu'il lui avait, et Grolius 
déclara que c'était par son inspiration et ses secours qu'il avait entre- 
pris son grand ouvrage du Droit de la Gueire et de la Paix. Les tra- 
vaux de Peiresc sur les historiens de Provence faisaient espérer un 
monument national que la mort l'empêcha d'achever. L'ingénieux pro- 
cédé qu'il inventa pour lire les inscriptions dont le texte avait disparu , 
en combinant la disposition des trous où avaient été scellés les carac- 
tères, fut admire'; des antiquaires. 

Peiresc n'était pas homme à se contenter des théories sur la science. 
En 1628 , il avait conçu le projet d'amener les eaux de la Durance et de 
Verdon dans la ville d'Aix , et il faisait chercher pour ce travail mile 
un ingénieur dans la Flandre , qui en produisait alors de fort habiles : la 
peste et les troubles qui agitèrent la Provence firent échouer ce projet 
hardi et généreux. La prodigieuse activité de Peiresc était mal soutenue 
par une complexion très faible, mais d'une sensibilité si vive, qu'une 
attaque de paralysie l'ayant rendu muet, il recouvra tout-à-coup la voix 
par le plaisir qu'il ressentit en écoulant chanter une romance! Se mê- 
lant peu de politique, Peiresc fut à ce tilre exempté par Richelieu de 
l'édit d'exil qui frappa le Parlement d'Aix ( 1631-1632 ). Il n'aurait pas 
acheté cependant cette exemption par de la bassesse , lui qui ne craignit 
pas d'écrire à Rome en faveur de Galilée caplif. Peiresc , âgé de cin- 
quante-sept ans, rendit le dernier soupir, 2k juin 1637, entre les bras 
de Gassendi son ami et son biographe. 

De grands honneurs furent rendus à sa mémoire à Rome et en France. 
Le pape Urbain VIII fit prononcer publiquement son éloge, et les re- 
grets des lettrés furent exprimés en quarante langues, dans un recueil 



230 UN BIENFAITEUR DES SCIENCES ET DES ARTS. 

imprimé au Vatican (1638). « Nous avons perdu , écrivait Balzac en 
ce rare personnage, une pièce de naufrage de l'antiquité et les re- 
liques du siècle d'or.... Sa générosité n'a été ni bornée par la mer, ni 
enfermée en deçà des Alpes.... » 

On trouva après la mort de Peiresc, plus de dix mille lettres que lui 
avaient écrites les savans les plus illustres de la France, d'Italie, d'An- 
gleterre, d'Allemagne et des Pays-Bas. Une nièce, son héritière, s'en 
servit , dit Ménage , pour allumer son feu ou faire des papillottes. 
Peiresc avait peu publié. Ses manuscrits les plus importans sont une 
Histoire de la Gaule AS arbonnaise , des Mémoires sur X Origine des 
Familles JSobles de Provence , un Recueil en latin sur les Monnaies 
des Juifs , des Grecs et des Romains. Peiresc écrivait facilement en 
latin et en italien, mais ne consentait que rarement à renoncer à la langue 
française : il ne cessait d'exhorter ses concitoyens à l'imiter au moins eu 
cela, et c'était, dans ce temps, un acte de courage et de patriotisme. 
On a publié la correspondance de Peiresc et de son int'me ami , le grand 
poète Malherbe. La Bibliothèque du Roi et celle de Carpenlras pos- 
sèdent de nombreux et volumineux manuscrits de Peiresc. 

Un des plus précieux ornemens de la maison de Peiresc était une 
galerie des portraits des savans illustres , ses contemporains. Cette 
collection, transmise par héritage à M. de Valbelle et transférée au 
château de Cadarache sur la Durance , a été détruite au commence- 
ment de la révolution. Cent vingt ans s'écoulèrent avant qu'un anti- 
quaire distingué , le président Fauris de Saint-Vincent fit élever, dans 
la ville d'Aix, un monument à la mémoire de Peiresc, en 1778. Seize 
années après, ee monument fut détruit par la révolution (1794); il a été 
rétabli, dans l'église de Saint-Sauveur, par le fils du président qui en 
avait été le fondateur. Gassendi a écrit en latin a Vie de Peiresc, son 
ami et son bienfaiteur. Le P. Paris, Oratorien, et Lemontey, dans sa 
jeunesse (1785) , ont fait l'éloge de Peiresc, dont le buste est aux ga- 
leries du Louvre. 

A. Jabry de Mancy. 



Q®ee9Q@®99®@&^@®9®9&U&^&&®&©&Q&&^@®O&96d&0UV<* 



UN BIENFAITEUR 



DES ARTISANS FRANÇAIS AU XVII e SIECLE. 



Dans l'Histoire de France, et dans le même siècle, il y a deux 
personnages en possession du même surnom de BON HENRI : un 
grand Roi et un Artisan. Dès les commencemens de notre fondation, 
le Bon Henri Roi a pris place dans notre recueil : aujourd'hui, c'est 
le Bon Henri Artisan, fondateur d'une confrérie d'hommes laborieux 
et charitables, voués à la pratique de toutes les vertus des premiers 
chrétiens et surtout observant cette communauté de travaux et de 
biens, dont les essais tentés par des enthousiastes de nos jours n'ont 
pas eu grand succès! 



LE BON HENRI. 

Vers les dernières années du règne de Henri IV de France, un des 
fils d'une pauvre famille d'artisans de la Belgique, BUCH (Henri-Mi- 
chel) que sa charité fera surnommer aussi le Bon Henri, naquit à 
Erlon, ville du duché de Luxembourg, dans le diocèse de Trêves. 
Dès son enfance il montra une grande inclination à la piété, ainsi 
qu'une solidité et une vivacité d'esprit extraordinaires. Ses parens, 
lui firent apprendre le métier de cordonnier. Unissant une fervente 
piété à l'amour du travail, il était devenu à la fin de son apprentissage 
le modèle du bon ouvrier et du bon chrétien... Lorsqu'il fut maître de ses 
actions, il voulut accomplir dans toute leur étendue ces deux grands 



232 UN BIENFAITEUR DES ARTISANS FRANÇAIS. 

préceptes du christianisme, « l'Amour de Dieu et du Prochain ». Il 
choisit pour exemple, les deux saints patrons de son métier, Crispinus 
et Crispinianus (Saint Crépin et Saint Crépinien), ces deux jeunes pa- 
triciens qui s'étaient dépouillés de la toge romaine, pour se faire arti- 
sans, allant par le monde pratiquer la charité et annoncer la parole de 
vie. Il avait pour eux une dévction extraordinaire. Aussi ce fut une 
grande joie pour lui, lorsque plus lard il fut appelé à Soissons où étaient 
conservées les reliques de ces deux saints, patrons de cette ville anti- 
que et célèbre. Il résolut d'aller, à leur exemple, de ville en ville, en 
travaillant de son métier, afin de gagner les âmes à Dieu et de secourir 
les malheureux. 

Comme s? profession l'avait mis en relation avec les garçons et des 
compagnons cordonniers, il s'appliqua plus particulièrement à connaî- 
tre leurs besoins spirituels et temporels; s'insinuant dans leur esprit 
avec une merveilleuse douceur, et ne les quittant pas qu'il ne les eût 
amenés à la pratique de leurs devoirs. Il les exhortait surtout à servir 
avec une grande fidélité les maîtres qui les employaient. 

« Dieu avait si abondamment répandu dans le cœur de ce bon arti- 
san son divin esprit et sa charité, qu'il semblait que la Providence di- 
vine eût établi cet homme au milieu du monde, comme un père au mi- 
lieu de sa famille, pour écouter les plaintes, examiner les misères, et 
soulager les peines de tous les pauvres et de tous les affligés. Mais 
comme le produit de ses journées était trop petit pour la grandeur 
et rétendue de sa charité, quoiqu'il travaillât seul autant que deux 
autres auraient pu faire, ainsi que l'ont déclaré les Frères et autres lé- 
moins oculaires, il résolut d'employer encore les nuits entières à son 
travail, afin de mieux aider les membres affligés de Jésus-Christ. Aussi 
Dieu le bénissait de telle sorte qu'il semblait que ce fonds fût inépui- 
sable, et c'est ce qui faisait l'éionnement de tous ceux qui le connais- 
saient, ne pouvant comprendre que le gain d'un pauvre cordonnier pût 
suffire à tant de charités. 

Son zèle immense ne pouvait se renfermer dans les provinces du 
Luxembourg et du pays Messin. La Providence qui le destinait à de 
plus grandes choses le conduisit à Paris, afin qu'il trouvât dans ce cet 
abrégé du monde » l'occasion de satisfaire son zèle et de montrer tout 
ce que peut faire un pauvre artisan avec la charité soutenue par la foi 
en Dieu. 

• Étant arrivé, dit son historien, à Paris, où l'on voit un concours de 
toute sorte de nations, où Ton rencontre toute sorte d'esprits, où il se 



LE BON HENRI. 233 

passe une infinité d'affaires, où paraissent toutes sortes de vanités, de 
misères, de richesse et de nécessités, de diverlisseniens et de peines 
qui dissipent la plupart des esprits, et qui relâchent ordinairement le 
courage des personnes les plus vertueuses, il sentit son zèle s'accroître 
et sa ferveur encore redoublée. 11 continua ce qu'il avait commencé dans 
son pays natal et dans les villes du voisinage; il s'appliqua à voir et à 
Connaître les Garçons <' 1 l ( ' s Compagnons Cordonniers qui se rendent à 
Paris de tous côtés. Ainsi, dans le mémo siècle on le bienheureux Jean 
de Dieu cherchait en Espagne les pauvres malades abandonnés dans 
les établcs et dans les rues, les chargeant sur ses épaules et les portant 
dans les hôpitaux, le Bon Henri allait cherchant dans Paris les pauvres 
Garçons Cordonniers et autres indigent malades ou du corps ou de 
l'âme. Il allait dans les boutiques et les chambres et dans les places 
publiques les exhorter; il instruisait les ignorans, il consolait les affli- 
gés ; il trouvait de l'emploi chez les maîtres pour les uns; il fournissait 
aux autres les outils nécessaires pour leur métier; il procurait des au- 
mônes pour ceux qui étaient tombés dans la misère, ou qui y étaient par 
caducité ou que des infirmités rendaient incapables de travail. Il con- 
tinuait et redoublait même dans Paris ses efforts et ses abstinences 
pour les secourir : il ménageait en faveur des p'.us malades, quelques 
lits aux hôpitaux et ailleurs. Les dimanches et les fêtes, il les assem- 
blait dans les ateliers, ou proche des faubourgs, au milieu des champs ; 
et, se mettant sur un amas de pierres, il les exhortait selon leurs be- 
soins et selon son pouvoir. Les paroles qu'il leur disait leur étaient 
si agréables que ces Garçons le suivaient en troupes de tous côtés saus 
se lasser de l'entendre ; ils ne parlaient que de lui, et, s'ils étaient dans 
les boutiques lorsqu'il passait par les rues, ils s'avançaient pour le 
voir et pour se le montrer les uns aux autres comme un objet d'admi- 
ration et de consolation à tous ceux du métier. 

Il existait alors dans le Compagnonage une foule de pratiques super- 
stitieuses et même sacrilèges, que le Bon Henri parvint à faire abolira 
force de zèle et de persévérance. Quatorze docteurs de la Faculté de 
Théologie de Paris (1645-55) et l'archevêque de Toulouse (1651), lui 
prêtèrent à cet effet l'appui de leurs censures et sentences. 

Depuis long-temps les ouvriers qui travaillaient chez les Maîtres- 
Cordonniers formaient deux classes: les Compagnons et les Garçons. 
Quoique les moins nombreux, les premiers exerçaient une fâcheuse 
domination : en se coalisant, « ils faisaient tort à qui ils voulaient. » 
Leurs cabales se tournaient surtout contre les Maîtres. Si quelqu'un 



234 UN BIENFAITEUR DES ARTISANS FRANÇAIS. 

d'entre eux causait le moindre mécontentement à un Compagnon, ou 
s'il prenait fantaisie à celui-ci de se venger de son Maître sous un pré- 
texte fondé ou non, il sortait de chez ce dernier, et alors tous les au- 
tres Compagnons qui y travaillaient étaient obligés par le devoir du 
Compagnonage d'en sortir aussi. Les Garçons mêmes étaient contraints 
de suivre cet exemple, et lorsqu'ils s'y refusaient, ils étaient maltraités 
par les Compagnons, ils y couraient le risque de la vie ; de sorte que la 
boutique du Maître demeurait déserte, ou bien il lui fallait céder aux 
exigences des mutins et les ramener à prix d'argent. Ces malheureux ne 
se bornaient pas à procéder contre les Maîtres qu'ils regardaient comme 
dans leur dépendance , s'arrogeant le droit de les priver d'ouvriers : 
les Garçons étaient leurs premières victimes. Ils avaient formé contre 
eux une ligue offensive et défensive , et le devoir du Compagnonage 
était de les mépriser, de les opprimer, de les persécuter partout. Ce- 
pendant, comme ces deux partis étaient forts et nombreux, il s'élevait 
souvent entre eux des rixes sanglantes où plusieurs combaltans de part 
et d'autre trouvaient la mort. 

Le Compagnonage ainsi organisé était une tyrannie insupportable , 
une confusion horrible, « une image de l'enfer; » car les membres de 
celle association se faisaient la guerre à eux-mêmes, sans se contenter 
delà faire aux Maîtres et aux Garçons; ils se querellaient, se rui- 
naient et se maltraitaient les uns les autres. Tous les mois, ils se ras- 
semblaient pour se livrer à des excès de débauche, suivant leur cou- 
tume, et inventer de nouvelles lois au préjudice des Maîtres, des Gar- 
çons ou des nouveaux Compagnons. 

De semblables désordres affligeaient douloureusement le cœur du 
Bon Henri , qui en gémissait surtout pour les Compagnons de sa pro- 
fession. Aussi , il ne prit aucun repos qu'il n'eût détruit ce Compagno- 
nage. Après de longs et rudes efforts, il eut la joie de voir les ouvriers 
cordonniers renoncer à leur ancien genre de vie et se livrer à l'exer- 
cice et à la praiique des bonnes œuvres. La plupart même voulurent 
se conduire par les conseils du Bon Henri, et les deux partis qui étaient 
auparavant acharnés s'élant réconciliés, commencèrent à vivre en 
paix. 

Ces résultats heureux ne rendirent pas le repos au Bon Henri; ils 
ne firent que changer ses soins et ses travaux, a II y avait néanmoins 
cette différence , que les peines qu'il avait prises auparavant s'étaient 
passées dans l'amertume , au lieu que celles qu'il prit depuis fuient 
mêlées d'une extrême consolation; car on ne peut croire le plaisir qu'il 



LE BON HENRI. 285 

sentait en exerçant la charité à l'égard des Compagnons et des Garçons 
réconciliés ensemble. On le voyait toujours appliqué à les secourir et 
à les conduire a Dieu : il les menait aux conférences de piété ; il les 
exhortait à pratiquer les vertus chrétiennes et à s'aimer mutuellement ; 
et pour les détourner des débauches, aux dimanches et aux fêtes, il 
les conduisait lui-môme à i'église et aux hôpitaux ; il leur permettait 
de temps en temps quelques divertissemens innocens. Enfin , il les 
veillait dans leurs maladies, il leur procurait le soulagement nécessaire, 
cl même il obtenait pour eux des lits chez les Frères de la Charité. » 

Mais il était à craindre que les abus qu'il avait été si difficile de 
détruire ne vinssent à se rétablir. C'est pourquoi un gentilhomme 
normand, bien digne d'être aussi compté parmi les Bienfaiteurs de 
l'Humanité, le baron de Renty, et quelques personnes remarquables 
par leur piété et leur condition dans le monde, sollicitèrent le Bon 
Henri de former une association de Garçons Cordonniers, pour avoir 
plus de moyens de s'opposer aux efforts de ceux qui voudraient réta- 
blir les pratiques du Compagnonage.ee Une autre raison était que, par 
la voie d'une Société , l'esprit du Bon Henri se communiquant à plu- 
sieurs et s'étendant davantage, ses vertus produiraient plus de fruit, 
au lieu que, ce bon artisan demeurant seul, tout serait un jour ense- 
veli avec lui , et l'exemple de sa vie ne servirait qu'au peu de personnes 
qui auraient eu le bonheur d'en être témoins. y> 

Le Bon Henri était tout confus de celte proposition ; il s'excusa long- 
temps, mais il finit par céder. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint de 
lui de se laisser revêtir du titre de Maître Cordonnier : le baron de 
Renty et quelques personnes charitables achetèrent pour le Bon Henri 
un privilège et une maîtrise. Il avait avec lui ce sept bons Garçons de 
son métier», qui le suivaient dans ses œuvres de piété et dans ses 
maximes. Le baron de Renty vint les prendre et les mena chez le curé 
de Saint-Paul, leur pasteur. Là , ce ils conclurent que ces bons artisans 
devaient former ensemble une Société réglée ; que la Providence les 
y appelait, et que la voix universelle de tous les gens de bien les y 
engageait; qu'ils devaient vivre tous dans le même esprit et la même 
volonté, suivant les véritables maximes de l'Evangile, en la manière 
qu'ils avaient commencé pour renouveler l'esprit des premiers Chré- 
tiens, et que pour les y attacher davantage on leur donnait un Rè- 
glement de Vie par écrit... Ainsi cetle Société fut résolue et formée le 
jour de la Purification de Notre-Dame de l'année 1645; le règlement 
qu'ils s'étaient donné commença à être mis en pratique par le Frère 



230 UN BIENFAITEUR DES ARTISANS FRANÇAIS. 

Henri et les premiers Frères, et ils célébrèrent cette fête comme celle 
de la fondation de leur ordre. » 

Le baron de Kcnry, qui avait fourni les fonds nécessaires pour l'é- 
tablissement de la Société, en prit le titre de Piotecteur. Il déploya 
un zèle extraordinaire pour le succès de cet institut, « qu'il souhaitait 
de voir établi partout pour le bien des laïques et du commerce. » 

Aussitôt que la Société fut formée, le Prolecteur, le Directeur et les 
Frères en déclarèrent d'une voix unanime le Bon Henri Supérieur,- 
mais il ne cessa de considérer les Frères comme ses égaux , ainsi qu'il 
avait toujours fait auparavant, ce On ne peut s'imaginer avec quel soin 
et quelle charité le Bon Henri servait alors ses Frères ; il achetait tout 
lui-même, il préparait les repas, il net«oyaii la maison. Sa vigilance 
en même temps le faisait coucher le dernier et lever le premier, afin 
d'éveiller tous les Frères ; ce qu'il a pratiqué depuis le commencement 
de l'association jusqu'à sa dernière maladie , sans cesser dans ses 
infirmités passagères. Il observait celte règle avec tant d'exactitude , 
que, craignant de manquer l'heure, il se levait souvent en hiver long- 
temps auparavant, faute d horloge , et s'allait mettre auprès de la clo- 
che du réveil-matin pour écouler les horloges de la vil e, demeurant là 
quelquefois des heures entières avant que l'heure sonnât, de sorte 
qu'on l'a souvent trouvé transi de froid et priant Dieu en attendant 
l'heure... Il faisak toujours l'office d'infirmier, et son amour était admi- 
rable dans le soulagement des malades... Toute* ces charitables oc- 
cupations cependant n'empêchaient point qu'il travaillât fortement de 
son métier. Il était souvent obligé de sortir pour fa re des achats , 
pour communiquer ses affaires aux supérieurs, ou pour consulter son 
Directeur sur les grâces et les inspirations journa ici es qu'il r cevait 
de Dieu, et sur les choses de sa conscience; mai il ne laissait pas de 
travailler encore plus que pas un des Frères, comme ils l'ont toujours 
reconnu... » 

Deux ans après l'établissement de la communauté des Frères Cor- 
donniers, deux Maîtres Tailleurs ce des plus pieux de Paris », attendant 
l'heure de la prédication dans l'église S tint-Etienne des Grés , se 
disaient l'un à l'autre qu'il serait à souhaiter qu'il existât une société 
semblable pour ies ouvriers de leur profession. Pour donner suite à 
cette idée, ils allèrent chez le Bon Henri, le dernier jour du carnaval , 
temps où les artisans se livrent ordinairement à la débauche. Ils trou 
vèrent le Bon Henri ce travaillant avec les Frères et louant Dieu à 
l'ordinaire. » Ce spectacle les toucha vivement et les confirma dans 



LE BON HENRI. 237 

leur dessein. Il fut décidé que quelques Garçons Tailleurs a qu'on avait 
reconnus bien appelés se mettraient ensemble pour vivre en artisans 
chrétiens à la manière des Frères Cordonniers. » La nouvelle institu- 
tion se composait, comme la première, de sept personnes à son ori- 
gine; elle fut fondée le 19 mars 1647. L'excès de la joie qu'éprouva 
le Bon Henri ne lui permit pas de voir toutes les difficultés qu'il pour- 
rait rencontrer en se chargeant de diriger cette entreprise. Il courut 
aussitôt chez ses supérieurs : il assembla les Garçons Tailleurs dans sa 
maison, il leur fit avoir les mômes protections que son institut, dont 
il leur donna les réglemens ; il établit entre eux une parfaite union 
et leur fit partager la môme demeure et les mêmes exercices. Mais 
pour obtenir ces résultats , il fallut sa douceur, sa bonté et surtout son 
zèle que rien ne pouvait refroidir. 

Ces communautés industrielles avaient pour but d'employer les Gar- 
çons du dehors les plus pauvres, de leur donner des habits et du 
linge; de fournir du travail aux Maîtres dans la pauvreté; d'apprendre 
gratuitement le métier aux plus proches parens des Frères, lorsqu'ils 
se trouvaient dans le besoin, et de secourir aussi les autres indigens 
pour leur apprentissage, mais particulièrement les fils de Maîtres 
Cordonniers et Tailleurs restés orphelins. 

Voici maintenant quelle était la vie intérieure de ces artisans chré- 
tiens comme ils s'appelaient eux-mêmes. 

« Les Frères vivent comme dans un monastère... Ils font de bonnes 
lectures spirituelles pendant le repas; ils prient le soir et le matin en 
communauté... Tous les ans ils font une retraite de quelques jours... 
Ils visitent, suivant leur commodité, les hôpitaux, les prisons et les 
pauvres malades... MM. les curés les emploient quelquefois aux caté- 
chismes.... Après la prière du matin, qui se fait à cinq heures, on va 
au travail, pendant lequel, lorsque l'horloge sonne, le Supérieur pro- 
nonce tout haut en langue vulgaire une oraison courte et propre à 
l'heure; on y fait ensuite les exercices spirituels qui sont marqués dans 
le tableau ou journal, et ce sans désister de travailler... etc.» 

Le Bon Henri dirigea sa communauté pendant près de vingt-deux 
ans. Les Frères Cordonniers et Tailleurs, dans sa dernière maladie , 
voyant approcher l'instant où il allait les quitter pour toujours, vou- 
lurent le voir encore une fois tous ensemble et lui démander sa béné- 
diction en lui faisant leurs derniers adieux. Ils y vinrent donc tous ; et, 
après qu'ils se furent mis à genoux autour de son lit, son Directeur lui 
dit: «Voici vos frères qui demandent votre bénédiction avant que 

16 



238 UN BIENFAITEUR DES ARTISANS FRANÇAIS. 

vous partiez de ce monde. » Le Bon Henri ayant aussitôt dirigé ses re- 
gards sur sa communauté, les éleva ensuite vers le ciel ; puis, après 
quelques momensde recueillement, il les abaissa de nouveau sur ce ses 
enfans » , auxquels il donna sa bénédiction en s'efforçant de soulever sa 
main et de prononcer ces paroles : ce Mes très chèrs Frères, soyez fidè- 
les à votre vocation ; ayez confiance en Dieu, ilbénira son œuvre. » Mais 
comme il avait prononcé ces mots d'une voix très affaiblie, le prêtre 
fut obligé de les répéter aux assistans. Son Directeur lui ayant de- 
mandé ensuite s'il n'avait plus rien à lui recommander, en reçut celte 
seule réponse : « Dieu est tout, et tout est à Dieu. » 

Ce furent là les dernières paroles du Bon Henri. Il rendit le dernier 
soupir, le 9 juin 1666, sur les six heures du soir. 

Les Frères désolés voulurent lui consacrer un monument de Jeur re- 
connaissance en éternisant la mémoire de ses vertus. Ils résolurent de 
faire écrire sa Vie par un digne prêtre, Antoine Le Vachet, fondateur 
des Sœurs de l'Union chrétienne. Les Frères Cordonniers tinrent à 
cette occasion quatre conférences en présence de leur Supérieur, de 
leur Protecteur et de quelques autres personnes honorables. Les deux 
premières furent employées à examiner les mémoires apportés de dif- 
férens endroits et à recevoir les dépositions des Frères et autres té- 
moins dignes de foi; dans les deux dernières, on fit la lecture de l'ou- 
vrage qui obtint l'approbation de tous les Frères, ainsi que du Supérieur 
et du Protecteur. Cet ouvrage fut publié à Paris, en 1670, sous ce li- 
tre : V Artisan chrétien ou la Fie du Bon Henri, Instituteur et Supé- 
rieur des Frères Cordonniers et Tailleurs, in-12. Long-temps après 
encore, les Frères n'avaient d'autre consolation que de parler ensemble 
de leur fondateur-, ils se disaient alors dans l'effusion de leurs regrets: 
ce Notre père Henri avait toutes les vertus et en un degré éminent : c'est 
un saint. Toute sa vie n'a été qu'un enchaînement de vertus et de bon- 
nes œuvres ! » 

G. S. Trébutien. 




DeqV* 



uns. 



QQ99QVtà&QWH)Q&991*V&eQ®91*®V® / &&QWW®W*t*&9&Q1àQV* 



POTHIER. 



Il semble que ce soit une destinée de la vertu sur celte terre de res- 
ter toujours cachée aux yeux. Humble et modeste de sa nature , elle 
paraît craindre 1 éclat du grand jour ; elle ne se révèle que par ses 
bienfaits. Or, pour la mémoire des hommes, c'est si peu de chose que 
le souvenir d'un bienfait! 

Si parfois, dans une rare et bienheureuse exception, elle devient l'a- 
panage du génie, sa timide couronne disparaît sous le brillant dia- 
dème de la gloire, et le grand homme fait oublier l'homme de bien. 
Et pourtant qu'est-ce que le talent auprès de la vertu? Qu'est-ce sur- 
tout que le talent sans la vertu ? 

Si donc parmi les illustrations de notre France, il nous est donné 
de rencontrer un homme également éminent par la puissance de son 
esprit et par la bonté de son cœur, un homme dont la vie consacrée 
aux élucubrations pénibles de la science, se soit plue également aux 
touchantes habitudes de la vertu, ne sera-ce pas un devoir pour nous 
de présenter aux regards et à l'admiration de tous les amis du bien 
un si noble modèle? 

Aussi, c'est avec bonheur que nous le disons : oui, nous avons trouvé 
un génie élevé et une àme compatissante ; une intelligence aux con- 
ceptions fortes et hardies, sans cesse préoccupée des plus hauts in- 
térêts de la société , des questions immenses de la législation et du 
droit, et un cœur sensible, toujours ouvert aux douces impressions de 
la religion et de la charité, se dévouant toujours au soulagement de la 
pauvreté et à la consolation du malheur.— Cet homme, c'est POTHIER, 
dont une voix éloquente a dit avec raison : ce Ce fut un des plus grands 
jurisconsultes dont la France s'honore , mais ce fut surtout un homme 
de bien. Magistrat austère sans dureté , et humain sans faiblesse ; pro- 
ie. 



1U0 PQTWEi;. 

fesseur érudit sans pédantisme , et plutôt l'ami que le censeur de la 
jeunesse; religieux sans intolérance et sans fanatisme; prodigue en- 
vers les pauvres, de sa modique fortune, et de ses conseils envers tous 
ceux qui en avaient besoin ; modeste jusqu'à l'humilité , patient , af- 
fable pour tout le monde , il offre l'heureux et trop rare assemblage 
des talens qui font le grand homme, des qualités qui relèvent l'éclat 
de la toge, des vertus qui constituent le bon citoyen. » (l) 

D'autres ont dit avec la hauteur de leur science et de leur juge- 
ment (2) les services immenses que Pothier a rendus à l'étude des 
lois ; ils ont raconté ce que la société entière doit aux admirables 
travaux de celui qui fut le père de notre législation. Que les juris- 
consultes éminens de notre époque, disciples et successeurs de ce 
grand maître, lui offrent les hommages éclatans dignes de la science 
profonde dont ils sont les interprètes et les nobles représentans, c'est 
là une belle tâche qu'ils ont grandement et honorablement remplie. 
Savans appréciateurs du génie , ils nous ont montré ses conceptions 
fécondes, sa puissante élaboration. Ils nous ont représenté l'humble 
magistrat d'une ville de France exécutant, en quelques années, ce que 
n'avaient pu faire et la puissante volonté de César, et la vaste science 
de Tullius; reconstituant dans un ordre merveilleux ce colosse de la 
législation romaine , dont les débris , confusément entassés par le 
législateur de Constantinople , gisaient épars depuis treize siècles ; 
triomphant enfin de tous les obstacles contre lesquels était venue se 
briser l'autorité des maîtres du monde, et, sans le savoir, dotant sa 
patrie des plus belles de ses lois (3). Voilà ce qu'ont fait nos devan- 
ciers et nos maîtres. 

(i) Ph. Dupin , Galerie française , tome ni , 1824. 

(a) Dupin aîné , Vie de Pothier y en tête de ses OEuvres. — Ph. Dupin , déjà cité. — 
Berville, Édition de Pothier. 

(3) Tout le Traité des Obligations a été inséré presque textuellement dans notre Code. 

Pothier a laissé : Pandectae Juslinianeœ in novum ordinem digestae. — Traité des Obligations. 
— Traité du Contrat de Vente et des Retraits; — de la Constitution de rente; — de Change; — 
de Louage; — de Bail à rente ; — de Louage maritime ; — de Société avec deux appen- 
dices; — de Cheptel; — de Bienfaisance; — du Prêt à usage ;— du Précaire; — du Prêt de con- 
somption ; — du Pro-mutuum , etc. ; — de la Condictio indebiti ; — du Dépôt et du Sé- 
questre; — du Mandat , etc. ; — du Nantissement ; — des Contrats aléatoires; — du Con- 
trat de mariage; — de la Communauté; — du Douaire; — du Droit d'habitation; — des 
Donations entre mari et femme; — du Domaine de propriété; — de la Possession, etc. 

Traités ébauchés seulement : — des Fiefs, — de la Garde noble et bourgeoise; — du 



POTHIER. 241 

Pour nous, notre mission est plus humble : nous nous attacherons 
à reproduire , autant que nous le permettront nos faibles moyens , le 
pieux et bon magistrat, l'ami de la jeunesse, le père des pauvres, le 
bienfaiteur de l'humanité souffrante. 

Né à Orléans, le 9 janvier 1699, d'une bonne famille de robe, 
POTHIER (Kobert-Joseph) entra au collège des Jésuites de cette ville, 
et fit dans ses études des progrès rapides , que facilitaient une heu- 
reuse mémoire , une volonté ferme et une intelligence développée. 
Elève de l'Ecole de Droit d'Orléans, il préluda par de solides travaux 
à ce qu'il devait être un jour, et déjà l'on pouvait pressentir, avec son 
maître, Prévost de la Janès, que le jeune étudiant sortirait de la ligne 
ordinaire. 

Doué d'une âme naturellement religieuse, Pothier, dont la piété 
avait toujours été fervente, voulut un instant se consacrer au culte 
des autels. Tl fut sur le point d'entrer dans la congrégation des cha- 
noines réguliers; les larmes de sa mère, l'attachement qu'il avait pour 
elle, le détournèrent de ce dessein. Il reprit alors la carrière que lui 
ouvraient ses premières études et qu'avaient suivie son père et son 
aïeul, la magistrature. « C'était un autre sacerdoce. » (1) 

A vingt-et-un ans, pourvu d'une charge de conseiller au présidial 
d'Orléans, Pothier apporta dans ses nouvelles fonctions celte hauteur 
de vues que lui donnaient et son instruction profonde et sa religieuse 
conscience. « Il sut allier l'étude des lois humaines avec les divins 
préceptes de l'Evangile. Sa philosophie était celle de ces hommes sages 
qui connaissent en même temps la dignité de leur origine et les bor- 
nes de leur intelligence; qui, par un effort sublime, élèvent leur 
àme au-dessus des erreurs et des vanités de la terre, pour ne la ren- 
dre attentive qu'aux vérités du ciel ; qui se courbent avec respect sous 
le joug aussi doux qu'honorable de la religion , en professent les 
dogmes et surtout en pratiquent les maximes; qui ne trouvent de 
vrai bonheur pour l'homme que dans l'exercice des vertus et dans 



Préciput des Nobles ; — des Hypothèques et des Substitutions ; — des Successions ; — dts 
Propres et des Donations testamentaires; — des Donations entre vifs; — des Personne* 
et des Choses; — de la Procédure civile et criminelle , etc. , etc. 

Voir le jugement remarquable de M. Dupiu aîué, sur les ouvrages de Pothier, eu tète 
de l'édition qu'il en a donnée. 

(i) M. Dupiu aîné. 



242 POTHIEK. 

une parfaite soumission aux lois; en un mot, une philosophie chré- 
tienne. » (1) 

Tel il se montra durant sa vie entière : magistrat, professeur , juris- 
consulte, écrivain , toujours on retrouve en lui le savant et le sage, le 
chrétien surtout. 

La première occasion où parut d'une manière éclatante celte modes- 
tie charmante, cette noblesse de procédés qui distinguent le vrai mé- 
rite, fut la nomination de Pothier à la chaire de droit vacante par la 
mort de Prévost de la Janès. 11 avait pour compétiteur, Guyot , doc- 
teur agrégé qui semblait devoir lui être préféré comme plus ancien. 
Le chancelier d'Aguesseau, si excellent juge du talent, nomma le jeune 
conseiller sans que celui-ci eût fait la moindre demande. Pothier fit 
tous ses efforts pour partager avec son rival moins heureux, les émo- 
lumens de sa place ; jamais Guyot n'y voulut consentir , et ce fut un 
noble spectacle que ce combat de générosité entre les deux émules 
qui devinrent et restèrent constamment les amis les plus sincères. 

Pothier avait compris toute la portée de sa mission. Il se trouvait à la 
tête d'un enseignement difficile, chargé du soin d'une jeunesse stu- 
dieuse et ardente. Il ne négligea rien pour exciter cette émulation si 
féconde en grands résultats : concours publics, médailles d'or et d'ar- 
gent frappées à ses frais et décernées aux plus dignes, conférences fa- 
milières, exercices de tout genre. Combien, dans sa prévoyante bien- 
faisance et sa délicate amitié, « combien de pauvres élèves dont il con- 
naissait les bonnes dispositions, n'a-t-il pas avancés dans leurs étu- 
des? » (2) Ses livres enfin, ces admirables livres, il les donnait pour 
rien au libraire, sous la seule condition qu'on les vendrait à meilleur 
marché! Voilà l'homme véritablement utile, véritablement dévoué 
aux intérêts de la jeunesse! Que ne trouve-t-il plus d'imitateurs! 

Que si nous suivons Pothier sur le tribunal, là encore nous le verrons 
mériter à-la-fois les louanges de ses contemporains et de la postérité. 
Nous ne saurions mieux faire que de citer ici les paroles d'un homme 
justement célèbre: il résume notre pensée avec la précision de son 
remarquable talent : ce Plein de cette religion qui ne sépare point les 
bonnes œuvres de la vraie foi ; d'une probité scrupuleuse, profondé- 
ment instruit dans toutes les parties de la science du droit; d'un esprit 
doux et conciliant; en possession d'une fortune qui le mettait fort a u- 

(i) M. Du pin aîné. 

(a) M. de Bièvre, Eloge de Pothier 



POTHIEK. 243 

dessus du besoin et assurait ainsi son indépendance ; il a bien mérite 
cet éloge que fait de lui l'avocat du roi attaché au présidial où il exerça 
si long-temps ses honorables fonctions: « Zèle pour le bien de la jus- 
lice, assiduité, promptitude dans l'expédition, désintéressement, inté- 
grité, fermeté, attachement à sa compagnie ; quelle est la venu de son 
état qu'il n'ait pas possédée éminemment ? » Une seule fois peut- 
èire eut-il à se reprocher une faute dans sa magistrature, mais il sut si 
noblement la réparer ! Il avait dans le rapport d'une importante affaire 
oublié de rendre compte d'une pièce décisive en faveur de la partie 
qui perdit son procès. Aussitôt il s'empressa de payer toute la condam- 
nation, indemnisant ainsi la victime de son inadvertance, a Glorieuse 
réparation d'une faute involontaire, triomphe admirable d'une âme 
droite et pure sur l'amour-propre du juge et l'intérêt de l'hom- 
me! »(1) 

Il ne pouvait pas supporter la vue de la torture, et en cela il 
ne remplissait pas toute l'étendue de ses fonctions, mais qui voudrait 
lui en faire un reproche? Que penserez-vous de l'écrivain qui n'aura 
vu dans cette sensibilité qu'une faiblesse de nerfs? 

Jusqu'ici nous avons vu Polluer se livrant aux devoirs de son état 
avec une sévère exactitude, docile aux inspirations de sa religieuse 
conscience, et rendant à la patrie et à ses concitoyens les services émi- 
nens du jurisconsulte et du magistrat. C'est là déjà un beau litre de 
gloire : ce sont là des bienfaits envers la société. Mais qu'on ne croie 
pas que son âme généreuse se contente de la douce satisfaction qui 
suit l'accomplissement du devoir; non, il faut à ce cœur sensible, ai- 
mant, d'autres vertus à exercer. Il veut bien mériter de l'humanité en- 
tière. 

Suivons le donc dans le détail de sa vie privée; laissons l'homme 
public pour ne considérer ici que le bienfaiteur des pauvres. Qui pourra 
jamais raconter les inépuisables ressources de sa charité, cette bien- 
veillance, cette affabilité touchante avec laquelle il accueillait toutes 
les douleurs, soulageait toutes les infortunes? 

Les pauvres étaient sa grande famille, comme il aimait à le dire. 
Seul et resté célibataire ce pour éviter tout embarras », et trouvant 
dans son modique revenu une somme plus que suffisante pour subvenir 
à ses besoins, il économisait avec soin pour les malheureux, et la fru- 



(i; M. Diipin aine. 



244 POTHIEK. 

galité de sa Yie lui permettait d'être beaucoup plus généreux que sa for- 
tune ne semblait lui en laisser les moyens. 

C'était avec reconnaissance et respect qu'il recevait les visites des 
dames de charité, et il avait un véritable bonheur à leur confier ses of- 
frandes, parce que ses bienfaits étaient plus secrets et plus ignorés. 

Ce besoin de modestie, ce désir que selon le précepte sacré, a main 
gauche ne connût pas ce que donnait la droite, le rendait ingénieux à 
dissimuler ses aumônes. Il s'en allait parfois les répandre dans les cam- 
pagnes et dans les villes écartées. Mais surtout quelles précautions dé 
licates n'employait-il pas pour soulager les pauvres honteux, ces infor 
tunés qu'une noble fierté empêche d'étaler au grand jour le fardeau 
de leur misère! Il avait pour eux une prédilection toute particulière 
et, ajoute son célèbre biographe, « il mettait à les secourir tant de dis- 
crétion, qu'on aurait pu lui transporter leur nom et l'appeler le « Bien- 
faiteur honteux. » (1) 

Une autre de ses joies était de se charger de jeunes enfans et de leur 
faire apprendre un état; i! les surveillait lui-même, et les instruisait 
a la vertu par la reconnaissance. 

Enfin la plus belle idée à donner de sa charité, c'est de dire que sou- 
vent il s'épuisait et se trouvait sans argent : il avait tout distribué, et 
si sa bonne et fidèle gouvernante, l'excellente Thérèse Javoy, l'inten- 
dante zélée et la gardienne intelligente des affaires de son maître, n'a- 
vait pas eu soin de mettre quelque somme en réserve, la libéralité de 
Pothier l'eût privé du nécessaire. Le seul moyen qu'elle eût trouvé pour 
mettre un terme à ces pieuses prodigalités de son maître , était de le 
menacer de prendre à crédit chez les fournisseurs, car il avait horreur 
des dettes I 

Tels sont les traits principaux de cette vie toute de charité et de 
bienfaits, admirable et touchante vertu dont la source se trouve dans 
la religion douce et tendre de ce grand homme'. Car, est-il besoin d'a- 
jouter ici que Pothier fut toute sa vie le modèle d'une vraie et solide 
piété? Aussi assidu à remplir ses devoirs de chrétien que ceux de ma- 
gistrat, il prenait tant de plaisir et de goût au chant des psaumes que 
si ses occupations le lui eussent permis, il aurait assisté à tout l'office 
de la cathédrale dont malheureusement il ne pouvait, chaque matin 
après la messe, entendre que les premières heures: « il faisait passer 
dans son âme toute la chaleur dont les divins cantiques sont remplis. 

(i) M. Utipiii aîné. 



POTHIER. 24S 

Il les chantait avec transport ou plutôt il les déclamait à sa manière, 
car il avait la voix la plus fausse qui se puisse entendre ». 

Polhier, — qu'on nous permette ces détails : ils achèvent le portrait, 
— Polhier était d'une complexion délicate, sa taille était haute et mal 
prise, sa tournure singulière et toute disgracieuse: ses longues jambes 
l'embarrassaient; quand il était assis, dit un de ses contemporains, il 
les entrelaçait par des contours redoublés » (Letrosne). A genoux 
ou même étendu à plat ventre sur le parquet de son cabinet, il s'entou- 
rait de ses livres, les entassait à plaisir et les bouleversait sans cesse. A 
table, il fallait presque lui couper les morceaux : enfin toutes ses actions 
avaient un air de maladresse et de gaucherie. 

Il le savait bien et tout le premier plaisantait sur sa tournure et ses 
manières: et d'ailleurs, il y avait tant d'affabilité dans son accueil, tant 
de douceur et de bonté dans sa physionomie, tant de bienveillance dans 
son regard et dans ses expressions, qu'on oubliait promptement toutes 
ces disgrâces delà nature pour se livrer aux charmes de son entretien. 

Comparé par M. Dupin aîné au Bon La Fontaine , Pothier a été com- 
paré au Bon Rollin par M. Berville : « Il serait diiïïcile de n'être pas 
frappé , dit M. Berville , des rapports d'esprit et de caractère et, pour 
ainsi dire , de l'air de famille qui règne en ces deux hommes de bien : 
c'est la même candeur de sentiment , la même simplicité de mœurs, la 
même pureté de cœur , la même douceur, la même piété, la même 
modestie. Tous deux appliqués à l'élude, tous deux amis de la jeunesse, 
tous deux zélés pour leurs devoirs, ils semblent encore se rapprocher 
par la conformité de leurs opinions religieuses et par celle de leur 
carrière, voués également, en grande partie, aux nobles fonctions de 
renseignement public... Leur style même se ressent du rapport de 
leurs esprits et de leurs caractères.... Chez l'un et l'autre, on reconnaît 
le langage de la sagesse unie à la vertu... » 

Polhier avait acquis, en 1730, une petite ferme à Lu, en Beauce, à 
une lieue de Châteaudun. Il y avait un petit logement par bas, aussi 
simple et aussi modeste que sa personne. C'était vraiment la maison du 
snge : le jardin était fort petit et aussi antique que tout le reste, et le 
terrain en était très mauvais. Un petit parterre , couvert de vieux et 
grands ifs qu'il trouvait admirables, en faisait l'ornement, et quelques 
allées d'épines tout le couvert. Un de ses amis lui disait un jour que si 
l'on avait porté la maison à quelque distance, on aurait pu trouver de 
bonne terre et s'y procurer un ombrage plus agréable. Pothier lui ré- 
pondit : « On a vraiment bien fait de la mettre ici : les autres terres 



240 POTHIEK. 

donnent du blé , et le terrain est assez bon ici pour se promener. » 
Pothier fournit une plus longue carrière que ne pouvait le faire es- 
pérer et la faiblesse de sa constitution et les immenses travaux qu'il a 
laissés. Sa mort fut ce qu'avait été sa vie, celle d'une juste et d'un 
chrétien (2 mars 1772). Cette perte causa dans Orléans un deuil géné- 
ral. Les pauvres regrettèrent la main qui les avait si long-temps secou- 
rus ; les élèves de l'Université le maître dont les leçons, les conféren- 
ces, les encouragemens, les guidaient dans la carrière; la magistrature 
pleurait son doyen ; les justiciables savaient qu'on ne leur donnerait 
jamais un juge plus équitable, plus scrupuleux, plus éclairé; tous 
semblaient avoir perdu un père ou du moins un ami bon et fidèle. » (1) 
La ville d'Orléans, disons-le avec plaisir, conserve religieusement le 
souvenir de celui qui l'a illustrée après l'avoir comblée de bienfaits. 
Le vœu des amis de Pothier a enfin été réalisé par ses concitoyens, et 
l'étranger attiré par la beauté de l'antique cathédrale aime à reposer 
ses regards sur la pierre qui couvre les cendres du pieux et grand ma- 
gistrat. (2) 

Pour nous, qu'il nous soit permis de répéter en terminant, que Po- 
thier nous est apparu comme un grand jurisconsulte, mais surtout com- 
me un homme de bien, comme un des plus vertueux bienfaiteurs de 
l'humanité ! Tel nous avons essayé de le représenter : trop heureux si 
cet humble hommage d'une voix inconnue ne semble pas indigne du 
grand homme et du vrai chrétien. 

(i) M. Dupinaîné. 

(2) Nous félicitons aussi M. Jules Zanole, uu des concitoyens de l'illustre jurisconsulte, 
qui , dans une Notice que nous avons lue avec un grand intérêt , a rendu à Pothier les 
hommages dus à son génie et à sa vertu. 

Heisri de Riancey. 




d œ 



<MH)9Oooeeeoe0®^ô^®®ô®u@99ooo9&&9e0ee©9&td9trt^vu 



UN BIENFAITEUR 



DU MIDI DE LA FRANCE. 



Sans les pantalons de notre armée, quel est l'homme du monde qui 
s'occupe de Garance; et parmi les nombreux manufacturiers qui em- 
ploient la garance, soit comme principe colorant, soit comme mordant, 
qui s'occupe de JEAN ALTHEN* ? Cependant, pour le midi de la 
France, le nom de Jean Allhen doit être aussi sacré que celui de Chris- 
tophe Colomb pour l'Espagne, de James Watt pour la Grande-Bretagne, 
de Jacquard pour Lyon. 

Mais Colomb, Watt, Jacquard ont été honorés pendant leur vie, cé- 
lèbres après leur mort. La postérité a largement dédommagé le marin 
génois de l'ingratitude de Ferdinand, qui, en retour d'un monde dont 
il l'avait doté, lui donnait des fers; mais la perspective de l'avenir le 
consolait, le vengeait, alors même qu'il écrivait ces lignes qui dégoû- 
teraient de la gloire, si la gloire n'était pas au-dessus des misérables 
atteintes humaines : « A quoi m'ont servi vingt années de travaux, et 
tant de fatigues et tant de périls? Je n'ai pas aujourd'hui une maison 
en Castille , et si je veux dîner, souper ou dormir, je n'ai pour dernier 
refuge que l'hôtellerie , où le plus souvent l'argent me manque pour 
payer mon écot. » 

Voilà ce qu'écrivait Christophe Colomb, voilà ce qu'il disait en lais- 
sant tomber un regard découragé sur son fils, sur son frère ; mais ces 
paroles , l'histoire vengeresse les a recueillies, tandis que les soupirs et 
les plaintes de Jean Althen n'ont trouvé aucun écho sur cette terre qu'il 
avait adoptée pour partie, et qu'il a dotée d'immenses richesses. Cher- 
chez dans les dictionnaires historiques, dans les biographies, dans tous 



248 UN BIENFAITEUR DU MIDI DE LA FRANCE. 

les livres où figurent tant de notables médiocrités, où le vice et le crime 
s'étalent à côté de l'héroïsme et du génie, vous ne trouverez pas même 
le nom de Jean Althen. 



JEAN ALTHEN. 



EHAN AL-THEN naquit en Perse, en 1711. Le luxe et l'opulence 
entourèrent son berceau et 'les premières années de sa vie. Fils d'un 
gouverneur de province, il put rêver le plus brillant avenir, et se pro- 
mettre de succéder aux dignités de son père, qui avait représenté so»i 
souverain à la cour de Joseph 1 er . L'usurpation de Thamas Kouli-Khan 
vint bouleverser l'empire persan et renverser la fortune de la famille 
Althen; elle fut massacrée, hormis Ehan ou Jean, qui par la fuite 
échappa à la proscription; mais ce fut pour tomber aux mains d'une 
horde arabe qui , sans pitié pour son âge, le vendit comme esclave. 

Il fut conduit en Anatolie, et, pendant quatorze ans, il travailla à 
l'exploitation de la garance et du coton ; mais la dure condition de l'es- 
clavage ne put abattre son courage, ni arracher à son cœur les souve- 
nirs du passé , l'espoir d'un meilleur avenir. Doué de ce caractère per- 
sévérant, de celte énergie réelle que les obstacles excitent, que l'escla- 
vage fouille, il parvint à fuir la demeure de son maître : il se réfugia 
à Smyrne. 

Smyrne était à cette époque une des villes les plus florissantes du 
monde. Dans ce bazar du Levant, le commerce français exerçait une 
puissante influence; cette influence s'augmentait encore parles lumières, 
le mérite et le courage de nos agens consulaires, qui soutenaient avec 
tant d'éclat l'honneur de notre nation. Prodigues de leur vie, toujours 
prêts à s'interposer entre les oppresseurs et les victimes, ces agens con- 
sulaires rappelaient les souvenirs héroïques de nos croisés : c'était la 
même abnégation, le même élan chevaleresque, appliqués aux intérêts 
commerciaux , à la défense des marins et des négocians français. Le 
drapeau qui (louait sur nos consulats avait droit d'immunité : c'était 
un asile inviolable. 

Celle haule influence, ce respec mérité ne pouvaient échapper à la 
sagacité d' Althen : l'esclave fugitif alla s'abriter à Smyrne, à l'ombre 
du drapeau fiançais; le consul le reçut avec bonté ei l'apprécia bientôt. 



JEAX ALTHEN. 249 

Par les soins de cet homme éclairé, Althen fut mis en relation avec 
l'ambassadeur de France auprès de la Porte ; l'ambassadeur écrivit à la 
cour de Versailles, et Jean Althen s'embarqua sur un navire qui faisait 
vo le pour Marseille. 

Il emportait avec lui de quoi largement payer l'hospitalité de la 
France : dans son modeste bagage, il avait caché de la graine de ga- 
rance, ravie au sol de Smyrne. En agissant ainsi, il jouait sa tète : l'ex- 
portation de cette précieuse graine était punie de mort; mais Althen 
ne s'arrêta point à l'idée du péril qui le menaçait et qui le menaçait 
seul, car, en cas de découverte, l'ambassadeur et le consul français le 
désavouaient également. 

La fortune le favorisa : il échappa à toutes les recherches d'un pou- 
voir ombrageux et despotique. Mais, arrivé à Marseille, il ne rencon- 
tra aucun appui dans cette grande cité ; le manque d'argent l'empê- 
cha de partir pour Versailles, où les recommandations de l'ambassa- 
deur étaient déjà oubliées. 

Le Persan ne se découragea point : il savait ce que peut une volonté 
énergique; il attendit tout de ses efforts et du temps. Il fatigua les 
agens du pouvoir de constantes sollicitations ; le hasard le servit 
mieux que toutes ses démarches auprès de l'autorité. Il était jeune et 
beau, quoique sa taille ne fût pas très élevée; mais chez lui la force 
se mariait à la grâce , môme à travers sa mauvaise fortune perçait un 
reflet de noblesse et de commandement, souvenir de ses premiers 
jours. Une jeune fille de Marseille remarqua l'étranger ; elle devint 
son épouse et lui apporta une dot de vingt mille écus : c'était à cette 
époque une somme considérable. Personne à Marseille ne s'étonna 
d'un mariage dont les exemples se reproduisaient fréquemment : d'ail- 
leurs Althen embrassa la religion catholique. 

Il aurait pu vivre tranquille et heureux à Marseille , se livrer au 
commerce, améliorer sa position; mais pour des hommes de cette 
trempe, un bonheur vulgaire a peu d'attraits. Il se rendit à Versailles, 
la correspondance de l'ambassadeur et du consul qu'il invoqua , lui 
ouvrit l'accès des salons ministériels : il obtint même une audience de 
Louis XV. Cette audience dura deux heures , et le langage judicieux 
du Persan frappa vivement l'esprit de Louis XV , qui ne manquait pas 
de justesse et de pénétration. Althen reçut la mission qu'il sollicitait. 
Il voulait introduire un nouveau système de culture et de fabrication 
de la soie. Il établit son exploitation auprès de Montpellier ; mais 
les préjugés des populations ignorantes ou prévenues entravèrent ses 



250 UN BIENFAITEUR DU MIDI DE LA FRANCE. 

efforts; Louis XV l'oublia; le gouvernement, absorbé par de graves 
intérêts, ne lui transmit aucuns secours pécuniaires; il dévora en 
infructueux essais le patrimoine de sa femme. Il écrivit, il sollicita , 
il fit plusieurs voyages à Versailles : on le repoussa constamment. 

Alors il retourna à Marseille. Dans ses différens voyages , il avait 
traversé plusieurs fois le Comtat Venaissin : la nature du sol l'avait 
frappé par son analogie avec le sol de Smyrne et de l'Anatolie ; même 
température , même climat. Il pensa que la garance réussirait mer- 
veilleusement dans le Comtat. Avec celte promptitude qu'il apportait 
à toutes ses décisions , il vint à Avignon après avoir réalisé les débris 
de sa fortune. 

Aviguon et le Comtat Venaissin faisaient partie du domaine du saint- 
siège : un vice-légat y représentait le souverain Pontife , dirigeant 
à-la-fois l'administration ecclésiastique , civile , iudiciaire et mili- 
taire. 

Ce petit état, entouré de tous côtés par les douanes françaises, 
avait un commerce de soieries assez florissant, malgré les obstacles 
que les prescriptions de Versailles apportaient à son essor industriel. 
Louis XIV avait interdit aux Avignonais et aux Comtadins la fabrica- 
tion du velours et des toiles peintes , ainsi que la culture du tabac. A 
la suite de ces dures prohibitions, plusieurs hivers rigoureux tuèrent 
une partie des oliviers, pendant que le manque de soin et d'amélio- 
rations faisaient tomber les vins à vil prix. Cependant la population 
était heureuse : presque point d'impôts, la dîme au soixante, nul ser- 
vice militaire, peu de besoin de luxe, tous les objets de consommation 
à bas prix, on pouvait parfaitement se passer de richesses. Avec cela, 
le mouvement d'une cour, la présence de nombreux étrangers, no- 
tamment des seigneurs jacobites , plusieurs maisons opulentes qui 
recevaient avec éclat, toutes ces circonstances favorisaient les projets 
d'Althen. D'ailleurs il rencontra bientôt un patronage qui lui promet- 
tait le succès. 

Madame de Clausenette s'intéressa à lui, et elle l'autorisa à tenter un 
premier essai sur une de ses terres. La garance réussit, et en 17ti2, 
M. le marquis de Seytre-Caumont , homme d'un mérite supérieur, 
donna l'hospitalité à la famille Althen. De 1762 à 1774, le Persan ré- 
sida dans une petite maison qu'il tenait des bontés de son protecteur. 
Cette maison était située sur le territoire de la commune de Caumont , 
où vivent encore quelques vieillards qui se souviennent parfaitement 
de l'étranger. Tous ces vieillards parlent de la dignité de son main- 



JEAN ALTHEN. 251 

tien el de l'autorité de sa parole, qui donnaient un constant démenti à 
la pauvreté de ses vétemens, à sa position précaire. 

En 1765 , un autre essai de culture de garance fut tenté sur la rive 
gauche du Rhône, dans une terre de M. de Caumont; cet essai réus- 
sit, niais les débouchés n'existaient pas encore. Il fallait qu'Avignon 
et le Comlat Venaissin fussent réunis à la France; il fallait l'immense 
essor de l'industrie; du colon , résultat du blocus continental ; il fallait 
le développement que la Restauration a apporté à toutes les manu- 
factures; il fallait le concours de ces diverses circonstances pour que 
le département de Vaucluse récoltât, année commune, vingt millions 
de francs de garance, vingt millions de francs, valeur agricole, sans 
compter les bénéfices de trituration et de commission qu'en lire le 
commerce. 

Un fait suffira pour caractériser l'immense service rendu au Comlat 
par Althen. Tout le territoire de la commune de Monteux, arrondis- 
sement de Carpentras, a centuplé de valeur. Il y a cinquante ans, on 
jouait aux dés , on échangeait contre un dîner un carré de terre qui 
constitue aujourd'hui la fortune d'une famille. 

Ces résultats, Allhen put les pressentir pendant qu'il s'éteignait 
dans un état voisin de l'indigence. Il mourut à Caumont, en 1774, 
laissant une fille unique qui devait connaître les plus cruelles priva- 
lions au milieu d'une population enrichie par son père. 

Je me souviens confusément d'avoir vu cette infortunée. Elle était 
grande et maigre; elle portait sur toute sa personne l'empreinte de la 
souffrance et de la dignité^ Des travaux de couture suffisaient à peine 
à ses besoins Elle fatigua de ses sollicitations nos gouvernemens suc- 
cessifs, puis elle mourut aussi de misère. C'est toujours avec des lar- 
mes que j'ai lu ces quelques lignes qu'elle adressait aux habitans du 
Comtat, dans une supplique qui ne fut pas entendue : 

« Une femme infortunée gémit parmi vous dans l'oubli le plus pro- 
fond et dans la misère des plus grandes, et vous jouissez en paix des 
bienfaits que le Ciel daigna répandre sur vous par la main de son père. 
La fille de celui qui, par son industrie, vous affranchit de l'empire du 
besoin en vous apprenant à fertiliser les champs les plus stériles, sa 
fille, dis-je, languit en ce jour dans une triste servitude et gagne à 
peine un pain qu'elle humecte de ses larmes. Cependant , dans sa dou- 
leur, à qui doit-elle adresser ses prières? Déjà vingt fois elle a fait 
parvenir une voix plaintive jusqu'aux oreilles des grands et des prin- 
ces, et tous l'ont oubliée ; mais il lui vient une pensée qui la soutient 



25S UN BIENFAITEUR DU MIDI DE LA FRANCE. 

et la console, c'est que vous ignorez ses maux... Elle veut vous les ap- 
prendre, certaine, dans la simplicité de son cœur, que vous ne pou- 
vez les entendre sans vouloir y porter au moins quelques faibles re- 
mèdes.... y> 

Enfin, en 1821 , le conseil général de Vaucluse se souvint d'Althen, 
et, pour acquitter la dette de la reconnaissance, vota une tablette de 
marbre avec une inscription, qui fut placée dans le Musée Calvet, à 
Avignon : 

A JEAN ALTHEN 

PERSAN , 

INTRODUCTEUR ET PREMIER CULTIVATEUR DE LA GARANCE 

DANS LE TERRITOIRE D'AVIGNON, 

SOUS LES AUSPICES DE M. LE MARQUIS DE CAUMONT , 

EN M. DCC. LXV. 

LE CONSEIL-GÉNÉRAL DE VAUCLUSE, 

M. DCCC. XXI. 

Le jour où l'on posait cette tablette de marbre , la fille de Jean 
Althen mourait à l'hôpital. 



Alphonse Rastoul. 




Al E UEΠourVA) 



«^9«^»««w^^^^^ô^^©î^^^^©w««^^y«:*v:v^<&^^»»fc»^t^« 



L'ABBÉ LEGRIS DUVAL. 



ce Quel est donc cet homme si puissant en œuvres et en paroles? C'est 
un simple ecclésiastique, qui, né dans une condition ordinaire, n'a rien 
demandé aux hommes ni à la fortune. Il ne se présente point aux re- 
gards du monde et à la considération publique avec l'éclat des hon- 
neurs et des dignités; il n'a aucun litre pour exercer l'autorité, et 
commander l'obéissance; il ne porte avec lui que des paroles de dou- 
ceur, de paix et de charité Ses moyens se bornaient à la confiance 

qu'il inspirait, au charme d'une sensibilité douce et modeste, et la 
seule passion qu'il ait jamais éprouvée, celle de faire du bien aux 
hommes.... Il n'avait par lui-même ni place, ni fortune, ni crédit, ni 
puissance.... Il vivait dans la retraite et n'en sortait que pour les de- 
voirs de son ministère. Son abnégation de lui-même était portée au 
point qu'il ne lui était jamais venu en pensée de s'occuper de son 
avenir. Ce qui lui restait de son modique patrimoine n'aurait pas même 
suffi aux premiers moyens de subsister. De pareils détails lui parais- 
saient peu digire de l'occuper; il les avait abandonnés à la Providence 
et il parlait si peu de lui, qu'on ne. savait pas même qu'il n'avait rien 
à lui. » 

Ce portrait de l'abbé Legris Duval, tracé par une plume éloquente (1), 
fait bien connaître le genre de mérite et de vertu qui distinguaient ce 
fervent imitateur de SaintVincent de Paule. En effet, sans avoir rien à 
lui, il sut par la puissance de sa parole arracher aux riches des mil- 
lions en faveur des pauvres; tans place, ni crédit, ni puissance , il 

(i) Le cardinal de Hausse!, Notice historique sur M. Legris Duval. 

17 



254 L'ABBE LEGRIS DUVAL. 

fut le promoteur , le créateur et l'àme d'une foule de fondations pieuses 
et charitables. Enfin lorsque l'on considère le nombre et l'étendue de ces 
élablissemens, et qu'on met en parallèle la difficulté des circonstances 
et la brièveté du temps que la Providence avait accordé à Legris Duval 
pour en méditer le plan et en disposer l'exécution , on a, en effet , peine 
à comprendre comment un seul homme, dans son humble position de 
fortune , a pu faire tant de choses bonnes et utiles , durant le court 
espace de quatre années : car c'est seulement de 1815 à 1819 que 
s'étend cet apostolat de charité et de bienfaisance , qu'il a rempli avec 
tant de ferveur et de succès. 

René-Michel LEGRIS DUVAL naquit, le 16 août 1765, à Lander- 
nau, petite ville de Bretagne. Sa famille était honorable ; il était par sa 
mère parent du P. Querbeuf , jésuite , qui avait eu part à l'éducation 
des enfans de France ( depuis Louis XVI, Louis XVIII et Charles X). 
Admis comme boursier au Collège de Louis le-Grand, il eut des succès 
dans ses éludes , et se fit distinguer comme le modèle de la piété la plus 
pure et en même temps la plus tolérante. Il reçut la tonsure en 1781, et 
bien qu'il n'eût que seize ans , il montrait des dispositions si remar- 
quables qu'il fut associé aux deux prêtres chargés d'instruire et de dis- 
poser ses jeunes condisciples à la communion. Peu d'années après ( oc- 
tobre 1786 ), il entra au séminaire de Saint-Sulpice ; et ne tarda pas à 
être apprécié par le vénérable abbé Emery , supérieur de cet établisse- 
ment, qui, frappé de ses rapides progrès dans les sciences ecclésiasti- 
ques , le chargea ( décembre 1789 ) d'une conférence de théologie. Au 
sortir du séminaire , l'abbé Duval , qui avait reçu la prêtrise le 20 mars 
1790, consentit à rentrer au Collège de Louis-le-Grand en qualité d'au- 
mônier; mais la direction religieuse de cet établissement ayant été livrée 
à des prêtres consliluiiounels, il rentra au séminaire de Saint-Sulpice, 
où il fut de nouveau chargé d'une conférence de théologie jusqu'en 1792. 
Ce fut là qu'il commença à exercer sur ses jeunes contemporains cette 
douce autorité d'autant plus utile et d'autant plus flatteuse, qu'elle 
ne lui était déférée que par l'estime et la sympathie. Mais au 10 août, 
Saint- Sulpice et les élablissemens religieux étaient tombés avec le 
trône. L'abbé Duval se retira à Versailles, où il vécut connu seulement 
de quelques personnes pieuses auxquelles il donnait les secours ei les 
consolations de la religion. Le 20 janvier 1793 , il apprend que la mort 
de Louis XVI vient d'être prononcée ; aussitôt il court à Paris, y entre 
à la nuit , et se rend à la Convention : elle était séparée. Sans être ar- 
rêté par ce contre-temps imprévu, il vole à la Commune de Paris, qui 



LABRE LEGIIIS DU VAL. l*r> 

délibérait sur les préparatifs de la fatale exécution. Il est intro- 
duit, il se présente avec un calme, une simplicité à laquelle sa 
jeunesse même ajoutait une expression touchante, et prononça ces seuls 
mots : « Je suis prêtre, j'ai appris que Louis XVI était condamné à 
« mort ; je viens lui offrir le secours de mon ministère ; je demande 
« que mon offre lui soit transmise. » Deux heures après, on le fit ren- 
trer pour lui apprendre que Louis XVI avait déjà fait choix d'un confes- 
seur. Quelques voix s'élevèrent dans l'assemblée pour demander contre 
l'abbé Legris Duval des mesures de rigueur , mais deux de ses anciens 
condisciples, le député Mathieu (de l'Oise), et Camille Desmoulins le 
reconnurent et répondirent de lui. Ce dernier même fut obligé de dire 
que depuis long-temps il avait la tête dérangée par son excessive su- 
perstition. Après avoir réussi à le sauver , ils le conjurèrent de quitter 
immédiatement Paris à la faveur d'un passeport qu'ils lui firent dé' 
livrer. 

Quoique l'abbé Duval eût évité de donner de l'éclat à sa démarche, 
elle pouvait offrir alors un prétexte pour le proscrire : ses amis le con- 
jurèrent de quitter Versailles. Il se retira à Passy, dans un pension- 
nat (1), où pendant huit mois il donna des leçons de mathématiques. 
I! fixa ensuite sa résidence à Meudon. Lorsqu'en 1795 , une liberté mo- 
mentanée fut accordée au culte catholique, il se fixa de nouveau à Ver- 
sailles , et y reprit toutes ses relations de religion et de piété. Le minis- 
tère de la parole et la direction des consciences devinrent l'occupation 
de sa vie. Dévoué tout entier à Dieu et au bien de ses semblables , on 
le vil s'oublier lui-même et n'exister que pour eux. ce Ah! s'écriait-il , 
qu'elle est pénétrante , qu'elle est heureuse cette pensée que nous 
sommes utiles aux autres; que pour les uns nous sommes un appui, 
pour d'autres un asile; que le malheureux qui nous connaît ne se croira 
pas sans ressources; qu'il aura le bonheur de ne pas pleurer seul; qu'il 
va des âmes qui sont heureuses par notre intérêt, par nos soins, etc. ï » 
Sans fortune , privé même d'une honnête aisance , n'ayant rien sous le 
soleil, comme il le disait lui-même, les trésors de la Providence 
étaient les siens. Dans les notes manuscrites qu'il a laissées sur les 
plus intimes pensées de son âme , il représente cette époque de sa vie 
comme la plus heureuse ; et cependant ce il était dans un dénûment ab- 
solu, il n'avait, pour ainsi dire, ni asile, ni moyens de subsistance... » 

Enfin arriva une circonstance tout-à-fait providentielle, qui fixa en- 

(t) Celui de M. Gandon. 



258 L'ABBÉ LEGRIS DUVAL. 

tièrcment l'avenir de l'abbé Duval et le mit à môme de remplir avec 
indépendance et sans aucun souci des détails de l'existence , le noble 
et touchant apostolat auquel le ciel l'avait destiné. Un éminent per- 
sonnage, dont le nom est devenu synonyme de la vertu et de la reli- 
gion éclairées, M. le duc de Doudeauville appela l'abbé Duval à être 
l'instituteur de son fils (M. le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld). 
Ce ne fut pas sans avoir mûrement réfléchi et long-temps hésité, que 
le vénérable ecclésiastique se chargea de celte mission toute pater- 
nelle. Il n'aurait pas voulu prendre un élève pour le négliger; il se fût 
reproché d'abandonner, pour une seule famille, l'exercice de tous les 
devoirs pieux et charitables qu'il s'élait imposés à l'égard de tant d'àmes 
pieuses qui s'étaient abandonnées à sa direction. La haute raison, la 
noble condescendance du généreux patron de l'abbé Duval , parvinrent 
à résoudre la difficulté : l'instruction littéraire du jeune héritier de La 
Rochefoucauld fut confiée à un autre ecclésiastique et l'abbé Duval 
se réserva pour son instruction religieuse. Nouspossédons un monument 
de la manière dont il avait compris cette partie fondamentale de l'éduca- 
tion d'un chrétien. Pour son élève, il conçut la pensée d'un ouvrage sur 
la religion, qui, par la simplicité de l'exécution et le charme d'une instruc- 
tion facile et agréable, fût approprié à tous les âges, à tous les états, à 
toutes les conditions. L'abbé Duval savait mieux que personne combien le 
nom, le caractère et les maximes de Fénélon ont conservé de puissance 
sur les amis même les plus tièdesde la religion. Ce fut d'après ces idées 
qu'il composa son Mentor Chrétien ou Catéchisme de Fénélon, livre 
dans lequel l'auteur, par une innocente fiction, suppose que l'illustre 
prélat s'entretenanl familièrement avec un enfant de douze ans, expose 
sa doctrine sur les fondemens de la foi , et reproduit les maximes ré- 
pandues dans ses nombreux ouvrages pour faire connaître et aimer la 
religion. Ce livre, dont le premier volume paru en 1796, est mal- 
heureusement resté inachevé. 

Cependant la piété et la reconnaissance publiaient les doux pro- 
diges de la parole de l'abbé Duval, les consolations puissantes que l'on 
éprouvait sous sa direction. On sollicitait le bienfait d'être admis à 
son entretien, d'être compté au nombre de ses disciples : on se dis- 
putait les momens qu'il pouvait accorder à cette partie de son minis- 
tère. L'aftluence fut telle qu'il se vit forcé de ne plus admettre chez lui 
celte pieuse clientelle ; et il choisit la chapelle des Dames religieuses 
de Saint-Thomas de-Villeneuve , pour y placer ce tribunal de piété, de 
foi et de miséricorde. 






L'AMJÉ LEGIUS DUVAL. 

("'('■tait surioui dans les assemblées de charité que la sensibilité de 
l'abbé Duval trouvait les motifs et les inspirations les mieux appro- 
priés à son genre d'éloquence; la religion était toujours en lui une 
religion de bienfaisance. Presque tous ses discours lui étaient comman- 
dés par le besoin pressant d'un grand malheur à réparer ou d'un grand 
bienfait à accomplir. 

La charité publique et particulière se manifestait alors d'une ma- 
nière éclatante, et cependant la classe de la société la plus naturelle- 
ment portée à la bienfaisance avait, par l'effet de la révolution, perdu 
presque tous les moyens de l'exercer. L'abbé Duval n'a pas peu con- 
tribué à donner cette utile direction aux mœurs publiques et même au 
mouvement de l'opinion. Ce besoin insatiable de faire le bien lui in- 
spira la pensée de former une association en faveur d'un grand nom- 
bre de familles dont les membres avaient émigré et qui n'avaient trouvé 
à leur retour en France que des souvenirs et des ruines. Aussitôt qu'il 
eut exprimé ce vœu, on mit à sa disposition les moyens de le réaliser; 
on voulut même lui en laisser la disposition; mais il était dans ses 
principes de ne jamais recevoir, ni dispenser lui-même les dons de la 
charité. Il s'adjoignit un comité dont les membres étaient à portée de 
connaître les familles, qui avaient le plus souffert. Cette association fit 
preuve d'une telle discrétion , qu'elle traversa toute la durée de la do- 
mination consulaire et impériale sans attirer sur elle les ombrages du 
gouvernement. C'est avec le même succès et la même discrétion que, 
lors de l'exil des cardinaux dévoués à la cause de Pie VII, l'abbé 
Duval, pour les tirer du dénùment auquel les condamnait le séquestre 
de tous leurs biens, créa pour eux un fonds de secours hypothéqué sur 
la charité de ses pieux et riches pénitens. 

Après la restauration de 181 U, l'abbé Duval, toujours fidèle à son ca- 
ractère de modération, ne voulut voir dans ce grand événement que 
des présages de paix et de miséricorde. Les premières paroles que, 
bien peu de jours après la rentrée de Louis XVIII, il fit entendre dans 
une assemblée de charité connue sous le nom de sa pieuse institu- 
trice (Madame de Kerkado), ne furent que des paroles de douceur, de 
consolation, d'espérance. 

Chargé par le roi de prononcer le discours dans la cérémonie d'expia 
lion pour les mânes de Louis XVI et Maric-Antoinclle, il se garda bien 
d'évoquer des souvenirs trop déchirans, ni de proférer des paroles de ven- 
geance L'orateur ne fit entendre que l'expression touchante de ces le- 



a&S L'ABBÉ LEGRIS DUVAL. 

çons que le ciel donne à la terre sur l'instabilité des grandeurs humaines. 

Quelques mois après, il fut appelé à remplir le même ministère dans 
cette église des Carmes dont les murs étaient pour ainsi dire encore 
teints du sang des pontifes et des prêtres qui avaient été égorgés aux 
pieds des autels, le 2 septembre 1792. L'abbé Duval s'exprima en cette 
occasion comme un ange de paix. Il parla des victimes et ne parla 
point des bourreaux. 

Libre alors de s'abandonner à toutes les inspirations pieuses de la 
charité, il se fit entendre successivement dans presque toutes les égli- 
ses de Paris, qui se disputaient l'avantage de voir monter dans leurs 
chaires l'orateur dont le caractère personnel inspirait le plus de bien- 
veillance. La condescendance avec laquelle il se prêtait à cet empres- 
sement général devint une source abondante de secours pour les pau- 
vres; et l'usage s'établit d'annoncer un sermon de l'abbé Duval, en l'ac- 
compagnant toujours de l'annonce d'une bonne œuvre à accomplir. 

Le seul de ses sermons qu'il ait consenti à laisser imprimer, est celui 
qu'il prêcha le 11 février 1815 en faveur des départemens ravagés pen- 
dant la campagne de 1816. Pour quel motif dérogea-t-il en cette occa- 
sion à sa modestie accoutumée? Ce discours devait être vendu au profit 
des malheureuses victimes de tant de désastres. 

Les cent jours passèrent sur la France et amenèrent les fléaux d'une 
seconde invasion. Le spectacle de tant de malheureux ne fit qu'accroî- 
tre et enflammer la charité de l'abbé Duval ; les hôpitaux de Paris se 
trouvaient encombrés de malades; il excita, il encouragea, il échauffa 
le zèle d'un grand nombre de personnes, qui s'étaient réunies en socié- 
té, pour aller visiter elles-mêmes ces tristes dépôts de toutes les mi- 
sères humaines. La vive impulsion qu'il sut donner à leur activité dans 
cette terrible crise, enfanta des miracles de charité. 

Après avoir rempli une tâche qu'il n'avait point sollicitée en prê- 
chant l'Avent de 1816 devant la famille royale, il ne s'occupa plus que 
d'établissemens utiles à fonder et de malheureux à soulager. 

Telles étaient la confiance et l'estime qu'on lui accordait, qu'on ne 
pouvait concevoir une pensée ou un plan de bienfaisance, sans se 
croire obligé de les lui soumettre, pour en diriger et en régler l'exécu- 
tion. Son concours était présenté comme le garant de l'approbation 
publique et le gage infaillible du succès. Aussitôt qu'il consentait 
à s'attacher à un établissement quelconque, les moyens, les agens , 
les inslrumens venaient s'offrir d'eux-mêmes. 

Cependant un secret pressentiment l'avertissait qu'il ne lui restait 



L'ABHE LEGKLS DUVAL 259 

que bien peu de jours à passer encore sur la terre. On le vit pendant 
les quinze derniers mois de sa vie précipiter ses efforts et ses projets, 
pour jeter les fondemens d'un grand nombre d'établissemens de bien- 
faisance; et de piété. 

Marchant sur les traces des I>érulle,des Vinccnt-de-Paule, desOlier, 
des Languet, il ne prononça pas un seul discours, durant la dernière 
année de sa vie, qui n'eut pour objet quelque établissement utile. Il 
prêcha dans l'église des Missions étrangères, le 22 décembre 1817 
pour YOEuvre des Pauvres Savoyards, commencée dans le siècle der- 
nier par l'abbé de Pontbriant et perfectionnée par le vertueux abbé 
de Fénélon. Legris Du val sut encore ajouter au bien qu'avaient fait ses 
deux prédécesseurs: à sa voix, d'estimables jeunes gens, d'une condition 
élevée, consentirent avec joie à diriger les petits Savoyards, à leur don- 
ner les premiers élémens de la religion et à leur procurer du travail et 
des secours. 

Il prêcha, le 6 février 1818, à Saint-Thomas-d'Àquin, pour les pauvre > 
prisonniers; puis, le 2 avril, pour les pauvres de l'arrondissement; le 23 
du même mois à Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, pour un établissement en 
laveur des Orphelins de la paroisse ; le 3 avril, à Saint-Vincent-dc-Paule, 
pour procurer une maison aux Frères des Écoles chrétiennes; les 6 et 
7 mai, à l'église de l'Assomption et à celles des Missions étrangères, 
pour son OEuvre des pauvres Savoyards ; le 9 juin, à l'église de Bonne- 
Nouvelle, pour l'établissement d'un Bureau de charité, etc., etc. 

Ses regards pénétrèrent jusqu'au fond des prisons. Il savait que la 
plupart des malheureux que la justice des hommes y entasse doivent 
surtout leur dépravation morale au défaut d'une instruction religieuse. 
L'abbé Durai se flatta de pouvoir rendre à l'honnêteté les plus jeunes 
d'entre les détenus, en leur inspirant les goûts estimables qu'un cer- 
tain degré d'instruction dispose toujours à cultiver, lorsque le cœur 
îfestpas entièrement corrompu. Un ecclésiastique respectable, l'abbé 
Arnoux, avait conçu cette charitable pensée. Il appela à le seconder, 
l'abbé Duval, qui saisissant fortement l'idée de son digne confrère, vou- 
lut concourir à son exécution. Grâce à l'appui de quelques personnes 
puissantes, tous deux obtinrent, pour recevoir les jeunes détenus, l'an- 
cien couvent des Dominicains de la rue des Grès. C'est là que l'on s'oc- 
cupa de les rendre à leurs familles et à la Société en leur donnant l'in- 
struction religieuse et morale et en leur faisant apprendre différens 
métiers qui devait leur procurer une existence honnête. 

Aussitôt que l'abbéDuval créait une institution, ou qu'il était appelé à 



260 L'ABBÉ LEGRLS DUVAL. 

en faire les réglemens, il formait en même temps une association pour en 
maintenir l'esprit et en perpétuer les bienfaits. De temps en temps, il 
en réunissait les membres autour de lui , se faisait rendre compte de 
leurs travaux, et leur donnait des avis utiles qui tendaient toujours au 
perfectionnement de ces admirables institutions. 

Son zèle et sa charité ne se renfermaient pas dans l'enceinte des murs 
de Paris ; c'est ainsi qu'il accueillit avec empressement le vœu formé 
par Madame la marquise de Croisy d'une institution de religieuses, qui 
avaient uniquement pour objet de se consacrer à l'instruction des enfans 
dans les campagnes et dans les paroisses dépourvues de pasteurs. La 
pieuse fondatrice encouragée par son approbation, s'empressa de faire à 
ses frais l'acquisition d'une maison à Issy près de Paris, pour y recevoir 
les nouvelles institutrices qui prirent le nom de Religieuses de Saint- 
André. L'abbé Duval, pour seconder les vues utiles qui avaient présidé 
à cet établissement, obtint en peu de temps de la charité de personnes 
pieuses tous les fonds nécessaires et tous les sujets propres à répandre 
l'instruction élémentaire parmi les jeunes filles des campagnes. 

<c Mais l'entreprise la plus extraordinaire peut-être de l'abbé Duval, 
celle dont la candeur la plus pure pouvait seule concevoir la pensée et 
oser se promettre le succès , ce fut de mettre en quelque sorte la vertu 
en présence habituelle du vice, par la création de l'œuvre de Filles ré- 
penties. » (1) 

Trois prisons son t destinées dans Paris aux femmes qui ont mérité d'être 
enfermées : Saint-Lazare, les Madeloneltes où l'on envoie les femmes 
prévenues ou convaincues de vol, et celles que leurs parens font ren- 
fermer; enfin la Petite-Force destinée à ces victimes de la corrup- 
tion qui ont enfreint les réglemens de police auxquels elles sont as- 
treintes. L'abbé Duval excita des dames qui avaient une entière con- 
fiance en lui, à essayer de ramener à Dieu et à la vertu ces âmes flé- 
tries par ie vice. Une telle entreprise parut d'abord imprudente et té- 
méraire. Le courage de l'abbé Duval triompha des obstacles et des 
répugnances, et passa dans le cœur de quelques personnes généreuses 
qui se dévouèrent à une tâche si effrayante avec une ardeur que la re- 
ligion seule pouvait inspirer. 

Ce fut le 15 de janvier 1818 que quelques dames commencèrent à 
visiter les Madeloneltes et la Petite-Force. Aux Madeloneltes les pieuses 
réformatrices secondées par l'aumônier et par les femmes employées 

Ci) Le cardinal de fausset , ibid. 



L'AUDE LEGIILS DUVAL. 261 

dans la maison, obtinrent assez facilement un succès inespéré. Plu- 
sieurs jeunes tilles accueillirent avec empressement les instructions qui 
leur étaient offertes et méritèrent par les bonnes dispositions qu'elles 
manifestaient d'être transférées à la maison de refuge de Saint-Michel. 

Il n'en fut pas d'abord de môme à la Petite-Force où il n'y avait point 
de chapelle et où l'aumônier ne servait que pour les malades en dan- 
ger de mort. Cinq cents filles ou femmes étalent entassées dans ce re- 
paire de vice, de contrainte et de turpitude. Ce n'est pas sans d'inex- 
primables dégoûts que les dames parvinrent enfin à obtenir quelque 
succès. Si elles n'avaient été animées que de motifs humains , elles 
auraient en plus d'une occasion renoncé à leur entreprise ; tant l'éloi- 
gnement pour la religion était extrême et le désordre des mœurs ef- 
froyable ! Ce ne fut qu'après bien des contradictions qu'on parvint à 
établir dans cette maison des exercices réguliers de piété. L etonne- 
ment de ces filles fut extrême quand elles entendirent parler de Dieu 
et de vertu. Pour un grand nombre c'était un langage tout nouveau, 
et elles ne pouvaient revenir de leur surprise, de voir une grande dame 
s'arracher au monde pour venir leur apprendre qu'elles étaient chré- 
tiennes et qu'elles pouvaient redevenir des femmes estimables. 

Cependant, dès le 19 janvier, une jeune tille demanda à entrer à 
Saint-Michel, d'autres suivirent bientôt son exemple; et avant la fin 
de juillet quarante-cinq étaient déjà entrées volontairement dans cet 
asile du repentir. Au mois de décembre 1818 , il y en avait soixante- 
quatorze. Leur conduite à Saint-Michel répondit à celte première 
démarche : quatre seulement méritèrent par leur conduite d'être ren- 
voyées. Les autres, par la sincérité de leur conversion, faisaient l'é- 
dification de la communauté. 

Telle était la situation de V Œuvre des Filles repenties , plus tard 
appelée Y Œuvre du Bon Pasteur , nom sous lequel elle s'est per- 
pétuée , lorsque la mort vint enlever et non surprendre l'abbé Duval , 
le 18 janvier 1819. Ce qui l'occupa le plus dans sa dernière maladie, 
c'était la conservation et l'amélioration des élablissemens charitables 
qu'il avait créés et soutenus avec des soins et des efforts qui, sans 
doute, avaient contribué à ruiner entièrement sa faible santé. 

Un concours immense accompagna son cercueil. Ce n'était point 
le cortège de la grandeur et la puissance; ce n'était point la pompe 
qui environne jusqu'au tombeau la naissance et la dignité. « L'abbé 
Duval, dit M. de Bausset, semblait n'appartenir à aucune classe par- 
ticulière de la société. L'estime et la confiance lui avaient donné des 



262 L'ABIiÉ LEGUIS DUVAL. 

rapports avec les grands et les petits, avec les puissans et les faibles, 
avec la fortune et l'indigence... » Aussi vit-on à son tombeau les re- 
présentans de tout ce qui compose la société humaine, de vénérables 
évêques , une foule d'ecclésiastiques , les nobles et généreux coopé- 
raleurs de ses saintes entreprises, cette jeunesse qu'il avait façonnée 
de ses mains aux habitudes de la piété ; enfin tant de malheureux qu'il 
avait arrachés à la misère, à l'opprobre de la mendicité. 

Son service funèbre fut célébré, le 20 janvier, dans l'église des 
Missions-Étrangères, sa paroisse, et de là son corps fut transporté 
dans l'église des Carmes de la rue de Vaugirard , et enterré sous la 
chaire. A l'église des Missions-Étrangères furent déposées ses en- 
trailles. Son cœur fut porté à la chapelle du château de Monlmirail. 
Son ancien élève (M. Sosthènes de La Rochefoucauld) voulut remplir 
lui-même ce triste ministère et acquitter ce dernier tribut de sa re - 
connaissance filiale. C'était au château de Monlmirail que l'abbé Duval 
passait une partie de l'année : c'est là qu'il méditait ses pieuses in- 
structions , ses pensées bienfaisantes, ses projets utiles. C'est là qu'il 
s'occupait aussi de soulager les besoins des familles pauvres du pays , 
de diriger leur instruction. 

On a remarqué que ce château de Monlmirail, où l'abbé Duval avait, 
depuis vingt-cinq ans, coulé chaque année de si doux loisirs, avait été 
long-temps habité par Vincent de Paule, alors que cette résidence 
était la propriété de la maison de Gondi. La petite ville de Montmirail 
conserve encore le souvenir d'un établissement que ce saint y avait 
fondé pour les missions étrangères, comme elle est riche aujourd'hui 
d'un hospice fondé par M. le Duc de Doudeauville ; et cet asile de la 
souffrance a été visité plusieurs fois par l'abbé Legris Duval. C'est ainsi 
que les hommes vertueux forment à travers les générations une chaîne 
qui , liant le présent au passé , honore l'espèce humaine et perpétue 
le culte de la bienfaisance , de la religion et de la vertu. 



Ch. Du Rozoir. 



: % 











^^e^99^i^9iè9ià&&ii^9^^Q999ià9&9^^^9^^^à9Q^u^\»^^^ 



JULES DE BLOSSEVILLE 



ET SES COMPAGNONS. 



Quelle peut être leur destinée à l'heure même où nous écrivons?... 
Incertitude cruelle! Doute affreux que combat un si faible espoir! Ont- 
ils péri , les infortunés, engloutis tous ensemble dans les gouffres de 
l'Océan? — Mais s'ils vivent encore, réfugiés sur quelque plage in- 
connue, sous un climat glacé, sans communication avec l'Europe, pen- 
dant cinq ans bientôt !... quelle longue agonie ! 

C'est depuis le 6 août 1833 , que le navire français de la marine 
royale, La Lilloise, de soixante-quinze hommes d'équipage, sous le 
commandement du lieutenant de vaisseau JULES DE BLOSSEVILLE, 
voguant vers les parages du Groenland, a disparu sans que l'on ait 
pu recueillir, jusqu'à ce jour, aucun renseignement certain sur nos 
malheureux compatriotes. Ils n'avaient point d'ennemis à combattre ni 
d'autres périls à redouter que les élémens ou peut-être leur propre bra- 
voure et leur dévoùment aventureux! Lamission qu'ilsavaient à remplir 
n'était pas une mission de guerre et de destruction, mais de protec- 
tion pour nos pêcheurs, mission de paix et d'humanité. Ils partaient 
pleins de confiance , et le pays doit être encore plein de confiance 
dans la prudence comme dans les talen de leur habile et intrépide 
chef et des jeunes ofliciers, ses amis, qui partagent son sort. 

Jules-Alphonse-Réké DE BLOSSEVILLE, second fils du marquis 
de Blosseville, est né à Rouen, le 29 juillet 1802. Sa famille, d'ancienne 
noblesse du Parlement de Normandie, a donné des officiers-généraux 
à la marine : M. de Blosseville, contre-amiral ; de Chastenay-Puységur, 



264 JULES DE BLOSSEVILLE. 

vice-amiral. Elève distingué du Lycée de Rouen, condisciple d'Armand 
Carrel et son intime ami sans partager ses opinions, Jules de Blosseville, 
reçu volontaire de la marine à quinze ans (1817), fit , comme élève de 
première classe, sous le capitaine Duperrey , le beau voyage de la 
Coquille (1822 — 1825). A son retour, sous la direction de M. Dupelil- 
Thouars, il fut chargé d'une partie des travaux d'Hydrographie pour 
les observations sur les courans, à l'embouchure de la Seine : le 
commandement d'une des quatre embarcations désignées pour ces 
travaux lui fut confié, malgré sa jeunesse. Enseigne de vaisseau, sur 
la Chevrette, commandée par le capitaine Fabré, il parcourut les 
mers de l'Inde (1826—1828) ; lieutenant de vaisseau (1828) , à bord 
du brick Alacrity, sous le capitaine Laine, il assista à la prise d'Alger 
(5 juillet 1830). Pendant trois années, il fit partie de notre siaiiou 
navale du Levant. Un des compagnons de ses premiers voyages , 
M. Lesson, membre de l'Institut, nous fait connaître en peu de lignes 
quel espoir la marine française pouvait fonder sur le caractère et les 
talens de ce jeune officier. 

« En trois années de mer , dans les parages les moins connus du 
globe, Blosseville montra à quel degré d'intelligence du métier, de 
hardiesse du coup-d'œil et de connaissances pratiques, son heureuse 
aptitude pouvait le faire parvenir... Riche d'illusions et de courage, 
indifférent à toutes les rivalités haineuses... après les heures de ser- 
vice, il se renfermait dans une étroite cabine ; et là, en présence des 
travaux des grands navigateurs et des cartes des plus célèbres hydro- 
graphes, il amassait un trésor de science. Hardi et aventureux, il était 
toujours le premier à s'élancer avec les sauvages , à les accompagner 
seul, souvent sans armes, dans leurs pirogues et dans leurs villages. 
Que de fois il est resté plusieurs jours à leur merci , loin du bord et 
de toute protection ! Sa confiance n'a jamais été trompée , tant son 
coup-d'œil jugeait avec sagacité du degré de confiance qu'il pouvait 
accorder à ces hommes. Seul, avec une boussole de poche, un léger 
plomb de sonde maniable, un compas portatif et son sextant, dans 
des pirogues de sauvages, il levait le plan des côtes, sondait les "havres 
et enrichissait l'expédition de travaux qu'une susceptibilité inquiète 
ne lui aurait pas permis d'entreprendre avec les embarcations du 
vaisseau. C'est ainsi qu'il a levé les plans aujourd'hui gravés de l'île 
de Maurua, la grande Baie des Iles, etc., etc., travaux aussi con- 
sciencieux que remarquables. Dans toutes les relâches, il s'abouchait 
avec les capitaines étrangers, lisait leurs journaux , lirait un savant 



JULES DE BLOSSEVILLE. 

parti de leur expérience, et c'est à de telles sources qu'il a puis»'; h s 
matériaux (1rs doux Mémoires qu'il a publiés sur la Nouvelle-Zélande, 
en lête desquels, avec celte candide loyauté, apanage de son beau 
caractère, il a placé le nom du pilote Edwardson , qui les lui avait 
communiqués, comme pour les Iles de l'Archipel de la Mer Mauvaise 
découvertes parle capitaine Dibbes, il a publié ces documens sous le 
nom du marin anglais. A cet âge, qui ne connaît pas l'égoïsme, Jules 
de Blosse ville se livrait avec la môme ardeur à la récolte des objets 
d'histoire naturelle; il les remettait aussitôt aux personnes chargées 
de les rassembler dans l'intérêt de l'expédition , tandis que plus 
d'un de ses collègues les conservait pour les vendre à son arrivée à 
Paris. »(1) 

Dans le voyage de la Chevrette , poursuit M. X. Marmier, celte 
ardeur pour le travail , cette aptitude pour la science ne se démentirent 
pas. Dans le rapport présenté à l'Institut, sur le résultat scientifique 
de ce voyage, par M. Arago ( 1829 ), à chaque page se trouve cité le 
nom de Jules de Blosseville, que l'on avait vu, tour-à-tour, recueillir 
les matériaux de sa Carte des Côtes de Ceylan, faire, avec une rare 
précision, des observations de marées, de météorologie et de magné- 
tisme , ce qui ne l'empêchait pas de se livrer à de curieuses recherches 
de géologie. 

De retour à terre, le jeune officier ne se donnait aucun repos. Avait- 
il le pressentiment qu'il pourrait ne pas fournir une longue carrière? 
Il avait hâte de se rendre utile. Avec quel empressement il consignait 
ses notes de voyages et recueillait ses souvenirs, dans des articles des- 
tinés à des recueils qui ne devaient les publier, cependant, qu'à de 
longs intervalles. Le Supplément de la Biographie universelle a déjà 
fait connaître de lui des Notices sur plusieurs princes, inconnus jus- 
qu'à présent, des Iles Sandwich ; ses articles : Abba-Thule, Aïompra 
le Birman, Beaufort, Delano, capitaine américain, sont remplis de 
notions précieuses. L'article inséré dans la Revue des Deux Mondes , 
sur Georges Powell, capitaine du Rambler, tué pa^ les insulaires de 
Varnoo, est le récit naïf d'une tragique aventure dont le héros avait été 
connu de l'officier français. Les Nouvelles Annales de Voyages ac- 
cueillirent les Mémoires de Jules de Blosseville sur la Nouvelle-Zélande. 
Son projet de Colonies de déportation , dont le manuscrit devrait se 
retrouver dans les cartons du Ministère de 1 Intérieur, lui fit conec- 

'i) Lettres sur l'Islande, par X. Marmier , Introduction. 



i>66 JULES DE BLOSSEVILLE. 

voir la pensée et le désir de recherches plus étendues que lui facilitait 
une grande habitude de la langue anglaise. 

Ce fut à cette occasion que son frère aîné , Ernest de Blosseville en- 
treprit V Histoire des Colonies pénales de l Angleterre , livre remar- 
quable qui a obtenu de l'Académie française (1832) un des prix fondés 
par Montyon. Le dévoûment à l'humanité était un lien de plus entre 
ces deux frères bien dignes l'un de l'autre ! Le jeune officier entretenait 
une correspondance active avec plusieurs illustres savans , MM. de 
Krusenstern , le baron de Zach , etc. Son empressement à publier les 
résultats de ses premiers travaux était bien désintéressé, même en 
fait d'amour-propre. Notre savant ami , Adrien Balbi, le Géographe, 
dans plusieurs parties de son grand ouvrage, s'est appuyé de l'autorité 
de Jules de Blosseville, en le citant, au risque de blesser sa modestie. 
Nous avons sous les yeux les épreuves et manuscrits, avec corrections 
et additions, de ses deux articles, assez étendus, sur les Progrès de 
Découvertes dans l'Océanie et en Amérique : ce sont deux résumés re- 
marquables d'Histoire de la Géographie. Ils ont été publiés, pour la 
première fois, par la Revue des Deux Mondes et la Revue Britan- 
nique. L'extrait suivant de l'article sur l'Océanie, fera connaître le 
style et l'àme de l'auteur. 

« Le Grand-Océan n'était sillonné jadis que, par la ligne régulière 
que faisaient les galions entre Acapulco et Manille. A peine un vais- 
seau explorateur y paraissait-il à de longs intervalles. Maintenant des 
centaines de navires y croisent leurs roules. Aujourd'hui une florissante 
colonie est le noyau d'une nouvelle Europe , et sert, en quelque sorte , 
d'intermédiaire dans nos relations avec la Chine et l'Amérique du 
Nord-Ouest. Elle obéit à l'autorité monarchique; on y voit des fortifi- 
cations; des consuls étrangers y résident. Les Océaniens font la pêche 
de la baleine sur des navires anglais. Dans plusieurs îles célèbres 
jadis par leurs sacrifices humains, le culte du Christ a remplacé celui 
des idoles... Otahiti a une Charte et un pavillon ; Eimeo une fabrique 
de cotonnades et une Académie de la Mer du Sud. Des Polynésiens 
même sont déjà saisis du zèle de l'apostolat , et le Roi des Sandwich 
de celui de la colonisation lointaine. » 

« Vit-on jamais la civilisation faire des progrès plus rapides? Mais 
ce tableau a ses ombres, et nous ignorons quel sera pour ces peuplades 
le résultat de leur contact avec les Européens. Les maladies, les ar- 
mes à feu, les travaux pénibles, les vices des vieux peuples, nous 
inspirent bien des craintes. A côté du luxe , de mille produits nou- 



JULES DE BLOSSEVILLE. 267 

veaux , d'une activité merveilleuse , ne verrons-nous pas , pour un 
grand nombre , la misère et le travail remplacer l'abondance et le 
repos? Espérons cependant qu'au dix-neuvième siècle la civilisation 
n'aura pas pour les sauvages les mêmes inconvéniens qu'au quin- 
zième !...» 

« Que les mânes des victimes auxquelles le contact de la civilisation 
donna la mort soient enfin apaisés ! Leurs cendres sont arrosées du 
sang de ceux qui la leur apportèrent, martyrs opposés, mais également 
innocens, d'une cause dont le triomphe est certain. Nous verrons dans 
le tableau de l'Amérique quelle fut la fin malheureuse de ses plus 
grands explorateurs : les fameux navigateurs de l'Océanie fournissent 
aussi un trop long martyrologe. Le nom de Magellan ouvre celte liste 
funèbre ; la flèche d'un Tagale de Zébu l'arrêta au milieu de sa car- 
rière. Mendana réclame de ses compatriotes l'élévation d'un mausolée 
dans celte île où il voulait planter la croix. Cook passait pour un demi- 
dieu , mais la massue d'un Sandwichien prouva sa faiblesse mortelle. 
Marion trouva un sort semblable à l'autre extrémité de la Polynésie, 
sans avoir à perdre un rang si élevé dans l'imagination desNouveaux- 
Zélandais; la mémoire de Surville appartient également à l'Océanie 
et à l'Amérique. Ces deux parties du monde et plusieurs archipels 
choisissent leurs victimes parmi les Français de Lapérouse, triste 
présage du sort qui les attend tous, et que l'ombre voisine de Mendana 
ne peut conjurer. Ce n'est point assez : une destinée si fatale ne peut 
être impunément interrogée par Kermadec et D'Enlrecasleaux , dont 
le fléau des maladies punit les pieuses recherches. Abrégeons cet af- 
fligeant tableau, sans oublier toutefois de répandre quelques fleurs 
sur les lombes deClerke, de De Langle, de Lamanon, de Baudin, 
de Mac Cluer, ... conquérans pacifiques de la science... , bienfaiteurs 
de l'humanité... » 

Tous les travaux du jeune lieutenant tendaient à ce but généreux d'uti- 
lité publique. Les Annales maritimes ont publié (1833) le résultat de 
ses recherches et de ses expériences sur un système de cloisons à vannes 
par lesquelles il espérait de rendre les navires insubmersibles !... Mais, 
depuis son retour du Levant, une grande et fatale pensée l'occupait 
sans cesse. Il avait retrouvé à Palras un officier de la marine anglaise 
dont il avait fait la connaissance à Paris, dans le salon de M. Arago : 
c'était le capitaine Franklin , qui avait navigué pendant trois années 
dans les mers polaires ( 1825-1827 ). En entendant cet Anglais raconter 
ses excursions périlleuses, ses belles découvertes, le Français ambi- 



•268 JULES DE BLOSSEVILLE. 

tionna la même gloire, se passionna pour les 
l'an 1832 , il sollicite l'autorisation de s'cmbarqu 
baleinier qui sera expédié des ports de France p( 
celle année il n'en partit pas. Décidé à passer sur 
il est retenu par cette exigence imprévue bien 
d'autrefois : il fallait jurer sur l'honneur de ne ri< 
vertes qu'il pourrait faire. Il ne se laisse pas dé 
une souscription pour l'armement d'un baleinier 
pêche et les découvertes. Il reçoit des éloges, mai* 
à son grand regret. Enfin , la Chambre du Com 
ayant demandé au Ministre de la marine un bàtii 
veiller et proléger les navires français expédiés à 
les mers du Nord, Jules de Blosseville est design 
ment de cette croisière. Le vaisseau, dont lui-mê 
est La Lilloise, gabare de vieux modèle. Les offîc 
major sont: MM. Lepeletier d'àulnay (Raoul), 
de la Nièvre ; Rulhière de Falaise, de la famille d 
logne; Lieutier, élève de première classe, de Sa 
ron; GARNiERdeRochefort, chirurgien de la marir 
comptable. La Lilloise est à pe ine ortie du pon 
force à rentrer. Le même accident , de sinistre ; 
le départ du capitaine Ross. 

Après une courte relâche à Dunkerque pour comf 
La Lilloise fait voile de ce port, le 21 juillet 1832 
découverte d'une assez longue étendue des côtes 
les points remarquables reçoivent des noms fra 
dresser la carte. Jules recommande à son frère 
leur bonne mère en lui souhaitant sa fête : pieux 
courses les plus lointaines , il n'avait jamais négliï 
dernière lettre du commandant de LaLilloise !... D 
nouvelles; nul document certain n'a été recueilli, ] 
dilions envoyées à la recherche de nos infortunés 
laise (1S34\ capitaine Dutaillis, et La Recherche 



JULES DE BLOSSEVILLE. 

tée par les deux Chambres françaises et offerte à qui sauve 
heureux compatriotes ou fera connaître leur sort... On vient 
Copenhague, que des Frères Moraves, sur la côte du Gro 
appris par des Esquimaux, en 1837, qu'un monument foi 
sieurs pierres et portant une inscription a été trouvé sur n 
le capitaine; Graah n'avait rien vu de semblable en 1829!.. 

Quand le capitaine Ross était retenu captif, avec tout so 
dans les glaces déjà depuis trois ans, Jules de Blossevilb 
fois qu'en sa présence on paraissait mettre en doute la p< 
retour, s'écriait indigné : « Vous en désespérez et vous fei 
le monde désespère comme vous : vous voulez donc les 
détruisant leur dernier moyen de salut!... » Aujourd'hui 
Ross tient le même langage sur Blosseville et ses compagi 
autres Anglais, dit-il, nous aurions pu vivre quinze ans, da 
sons de glace. Avant qu'il se soit écoulé quinze ans, Franc 
espérez pas!...» 

Nous transcrivons ici la dernière lettre du Commandant de 
Elle est adressée à son frère, Ernest de Blosseville, neuf jo 
découverte de la côte orientale du Groenland. 



Lilloise , sur la côte JS -E. de l'Islande , 6 août 

« Mon cher Ernest, il n'y a pas vingt-quatre heures que 
Je le fais encore pour profiler de l'occasion d'un autre baie 
La plus grande nouvelle que j'ai eu à l'annoncer est ma dé( 
dislance de vingt-quatre lieues (que je n'ai pas pu dimin 
dizaine de lieues de la côte orientale du Groenland, à laqu 
posé des noms français (1) qui se distinguerowl au milieu d 
glais et danois qui jusqu'à ce jour ont figuré seuls sur les < 
parages. Je jouis, de moi à toi, de ma petite découverte 



270 Jl LES DE BLOSSEVILLE. 

impossible d'y pénétrer. D'ailleurs je puis bien remplir ma mission en 
me tenant au large, et malgré tout mon désir de faire des découver- 
tes , je suis d'une prudence qui m'étonne. J'ai d'ailleurs un excellent 
pilote, celui que M. de Breauté m'a donné (Defrance, de Dieppe). 

« Adieu! Je vous embrasse tous. Encore cinq semaines et nous par- 
tons pour France ! J'espère y être à la première quinzaine d'octobre. 

« Santé — Tranquillité — Amitiés — Respects. Tout à toi. 

JULES. 



P. S. Ma terre s'étend de 68°-34' à 68°-55' de Latitude Nord et de 
27°-17' à 28°-02' de Longitude Ouest. 

D'Aulnay va très bien : je crois que nous sommes toujours contens l'un 
de l'autre 

Je suis d'autant plus content d'être venu à Vapnafiord que j'apprends 
que pendant mon séjour il a fait mauvais temps au large et que je puis 
maintenant en espérer un bon !... » 



Avez-vous contemplé, au Louvre , dans une des salles du Musée de 
la Marine, celte pyramide funèbre formée des débris du naufrage de 
l'illustre et infortuné Lapérouse?... Quarante ans s'étaient écoulés avant 
que l'on eut retrouvé ces tristes et précieux débris!... 



A. Jarrt de Mafcy. 




a.hallett: 



eeooeoM09eoe^»4»»6duuc4U(*^ui*a^3i*i*9tt»»di*(rcae*»a4» 



UN BIENFAITEUR 



DE LA VILLE D'ARRAS. 



A vrai dire, justice complèle ne serait pas rendue, si l'on voyait 
le Bienfaiteur seulement d'une Ville dans le Fondateur du plus vaste 
établissement que nos Déparlemens du Nord possèdent pour la con- 
struction des machines; établissement modèle, arsenal pacifique et 
bienfaisant, principe de vie et de progrès pour toutes les industries et 
pour toutes les branches de l'Agriculture dans nos florissantes provin- 
ces de la Flandre et de l'Artois ! 



HALLETTE (ALEXIS). 



Arras n'est pas à cinquante lieues de Paris, et cependant des journaux 
publient à la face de toute la France ce que notre marine ayant besoin de 
bonnes machines à vapeur de la force de Cent soixante chevaux, ce 
n'est pas à nos mécaniciens français qu'il faut en faire la commande.... 
La France, disent-ils en toute humilité, ne peut se dispenser, pour cet 
objet, de payer encore tribut à l'Angleterre!....)) Ces publicistes appa- 
remment n'ont pas fait le voyage d'Arras ou n'ont point visité les ate- 
liers d'ALEXIS HALLETTE! 

Les premières années de cet ingénieur offrent avec les débuts du cé- 
lèbre Américain Fulion, une frappante ressemblance. Fulton a com- 
mencé par être dessinateur et peintre, élève à Londres du célèbre West; 
Alexis Hallelte, dessinateur à Lille, peintre de figures sur porcelaine à 

18. 



272 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE D'ARRAS. 

Sèvres, un instant élève du grand David, a quitté la palette et jeté les 
pinceaux pour se livrer au génie de la Mécanique! 

Né à Lille, le \k avril 1788, HALLETTE (Alexis), second fils de Cé- 
lestin Hallelte et de Scholastique Delimal, reçut de ses parens l'exemple 
du courage et de la constance. Son père, homme ardent et énergique, 
qui ne craignit pas de résister en face à Joseph Lebon, était commis- 
saire de section pendant le siège et le bombardement que Lille soutint 
avec tant de gloire, mais qui n'en fut pas moins, avec les assignats, une 
cause de ruine pour plusieurs négocians de celte ville. Forcé de renon- 
cer à la fabrication du fil retors, Hallelte père, à l'imitation des Alle- 
mands, établit à Lille une grande fabrique de tresses en fil, pour passe- 
menterie et lacets. Il perfectionne quelques machines allemandes; il en 
imagine de nouvelles : on fabrique chez lui jusqu'à cent mille mètres de 
lacets par jour. Alexis, qui n'a pas encore douze ans, est rappelé des 
écoles , pour venir faire un dur apprentissage dans les ateliers de son 
père. Son esprit ne s'accommode guère de ce travail tout mécanique, 
et l'horreur que lui inspire le métier à tresses, lui tient lieu d'abord de 
vocation pour le dessin. En trois ans, il devient un des habiles dessina- 
teurs de la manufacture des porcelaines à Lille. Une tante maternelle 
d'Alexis Hallelte était sœur du maréchal Mortier. Le jeune et ardent 
Alexis, cédant aux larmes de sa mère , renonce à se faire soldat et la 
protection d'un maréchal d'empire son parent, sous le règne de Napo- 
léon, ne lui servira qu'à se faire envoyer élève en peinture à la manu- 
facture des porcelaines de Sèvres. «.Vouloir -pour Faire — Persévérer 
pour Réussir», telle est la devise que lui-même se donne, sur l'invita- 
tion de son père, le jour de son départ pour Paris. Il avait seize ans. 

A Sèvres , il fait de rapides progrès dans un genre qu'il dédaigne 
bientôt malgré le profit qu'il en retire; à Paris, il devient l'élève pas- 
sionné de David , et fait de prodigieux efforts pour se rendre digne de 
son illustre maître. Enfin , la résolution qu'il prend tout-à-coup de re- 
noncer à la peinture pour ne pas rester plus long-temps à charge à ses 
parens, termine cette première période de sa vie. Vers le même temps, 
à Paris, Fulton en était encore à peindre des panoramas. 

Alexis, de retour chez son père, sent une nouvelle passion s'allumer en 
lui. Il dirigera les machines, mais il veut en connaître les élémens. Le 
jour, il surveille les ateliers ; la nuit, il étudie. Sans maître, disciple de 
ses propres inspirations, cherchant la science et l'art comme d'autres 
cherchent le plaisir, il devine ce qu'il apprend: géométrie, statique, 
mécanique. Il tente quelques combinaisons mécaniques: elles réussis- 



MALLETTE ( ALEXIS ). 57J 

sent; le succès accroît son ardeur. Son père que cette métamorphose a 
comblé de joie , l'associe à quelques entreprises importantes , et ces 
travaux le conduisent aux environs d'Arras. Pendant son premier séjour 
dans celte ville, il épouse Emilie Bacqueville et «c'est une jeune Arté- 
sienne, modèle de grâces et de vertus, qui va, sans le savoir, doter sa 
ville natale d'un des plus beaux établissemens de l'industrie française. »(l 

Les travaux d'Alexis Halletle prennent un rapide essor. Ses ateliers 
dont il est à-la- t'ois l'ingénieur et le cont c-maître, manquent d'ouvriers : 
il en trouve à la citadelle. Ce sont des prisonniers anglais qui donnent 
l'exemple , et nos forgerons deviennent des mécaniciens. Les évène- 
mens de 181/» s'accomplissent. Hallette se rend en Angleterre, visite 
ses principaux ateliers. Il lui sulïil d'un coup d'œil pour enrichir la 
Fjance de nombreux perfectionnemens qu'il exécute à son retour. Son 
établissement transporté à Blangy (1815) commence la fortune de ce 
village et des environs. 

L'emploi de la machine à vapeur pour l'extraction de l'huile n'est au- 
torisée dans les villes qu'avec une «Presse muette », d'une admira- 
ble simplicité, inventée par Alexis Hallette et dont la description a été 
donnée dans tous les Manuels. Sa machine à vapeur avec cylindre oscil- 
lant, pour le canal de Saint-Valéry, n'est pas moins admirée. Bientôt 
les atelieis de Blangy ne suffisant plus à l'accroissement de ses travaux, 
Halletle fait l'acquisition, dans Arras, de l'ancien Refuge des Dames 
d'Avesne (1820), maison de repos et de prières, qui devient un foyer 
d'industrie et de bruyans travaux. C'est là qu'un de nos manufacturiers 
les plus distingués, M. Auguste Mimerel de Roubaix, vient confier au 
génie d'Halletle la destinée de cette ville qui est privée d'eau. Par des 
sondages habilement dirigés, Halletle le premier fait jouir le Départe- 
ment du Nord des avantages que produisent les puits artésiens, et cen- 
tuple les ressources d'une population manufacturière. 

Des hommes d'état, vrais patriotes, des capitalistes honorables, ne se 
bornent pas à faire des vœux pour le succès de l'homme utile qu'ils ai- 
dent de leur commandite. Quatre médailles d'or sont décernées par les 
Sociétés d'Encouragement de Paris et des Déparlemens aux inventions 
de l'habile mécanicien d'Arras, et le plus beau de ces prix lui est ac- 
cordé comme à celui de lous les ingénieurs de France qui a produit et 
perfectionné , depuis quatorze ans , le plus grand nombre de machines 

(i) Nous avons fait plusieurs emprunts à une intéressante Notice inédite sur Alexis 
Halletle, par M. Lucz, avocat d'Arras. 



274 UN BIENFAITEUR DE LA VILLE D'AIUtAS. 

utiles. Enfin, la croix de la Légion d'Honneur dont le Roi, Charles X, 
décore Alexis Hallette, après avoir visité ses ateliers (1827), est un des 
meilleurs souvenirs du ce Voyage à Saint-Qmer.» 

En 1828, le Gouvernement français comprit enfin la nécessité de ne 
pas rester dépourvu de vaisseaux de guerre mus par la vapeur. Il achète 
à grands frais Le Sphinx de construction anglaise , de la force de 
160 chevaux et le propose comme modèle aux mécaniciens français. 
Alexis Hallette ose le premier reproduire cette formidable machine pour 
Le Fullon, qui fut le premier navire français de celte force. Cinq autres 
machines de pareille force, sorties des mêmes ateliers, ont appris à 
notre marine qu'elle peut être totalement affranchie du tribut payé aux 
étrangers, si la nation française elle-même veut un jour mettre fin aux 
sacrifices ruineux que lui impose le monopole actuel des fers, et 
quand les guinées des Anglais ne plaideront pas en faveur de la su- 
périorité de leurs machines. Hallette a proposé des plans, et ces plans 
ont été approuvés, pour la construction de machines de la force de 
200 et même 220 chevaux : seront-ils exécutés et le seront-ils par lui? 
Des offres brillantes lui ont été faites pour de grands travaux chez 
l'étranger. Alexis Hallette n'a pas voulu sortir de France. La noblesse 
de son caractère n'est pas au-dessous de ses lalcns! 

Et quel homme serait plus digne de tous les encouragemens d'une 
administration vraiment patriote? C'est par des prodiges d'activité et 
de constance; c'est par un noble désir de gloire , souvent trop peu inté- 
ressé; c'est par l'enthousiasme du génie, que le créateur de ces vastes 
et admirables ateliers les a élevés et les soutient au degré de splendeur 
des établissemens royaux de premier ordre. Pour quatre cents ouvriers, 
du travail ; pour la ville d'Arras, 500,000 fr. par an dépensésen salaires; 
pour le pays , une école pratique d'utiles mécaniciens ; enfin , à toute 
heure de la nuit ou du jour, si l'incendie éclate , si tout autre danger 
menace , des secours toujours prêts , des hommes dévoués , courageux, 
exercés, et, toujours à leur tête, leur chef et leur ami, ALEXIS HAL- 
LETTE, donnant l'exemple à tous : sans doute, ce sont là des titres 
à la Reconnaissance publique! 

A. Jarry de Mancy. 




/',, ,-..•. ■/'Il'"'" 



.. 51P111L"DIE]LIL'II 



0<w9eeeee9Ottouotteee8ette9(H>90eee9oe<>&oo99e<»v4t(w 



UN BIENFAITEUR 



DU NORD DE LA FRANCE. 



Dans le courant de 1809, à Lille (Nord) , un employé des bureaux de 
la prélecture, grand amateur de chimie et passionné pour les expérien- 
ces, dans ses heures de loisir, parvient à extraire du jus de la Betterave 
quelques onces d'un sucre brut, de couleur jaune, d'un goût de réglisse 
très prononcé; mais enfin, c'est bien là le sucre dont la découverte, par 
des chimistes d'Allemagne, au dernier siècle (Margraf, Achard, etc.), 
a été fort encouragée par le successeur du grand Frédéric , et qui 
n'a pas trouvé un protecteur moins enthousiaste dans Napoléon, depuis 
le blocus continental. La soucoupe remplie du produit chimique, obtenu 
loyalement, il faut le croire, est l'objet d'une vive curiosité. On accorde 
une gratification au commis , qui bientôt se livre à d'autres recherches. 
Cependant, parmi les curieux, il s'est rencontré un jeune marchand, 
ignorant la chimie, mais doué d'une sagacité rare et d'une grande force 
de volonté. C'est un homme de génie : il va devenir un des fondateurs, 
le régénérateur, le véritable créateur, en France, de la fabrication en 
grand du sucre indigène, source de richesses pour nos Départemens du 
Nord. 

GRESPEL-DELLISSE. 

CRESPEL (Louis-François -Xavier-Joseph), est né à Lille, le 22 
mars 1789. Ses parens autrefois cultivateurs au village d'Annœullin , 
près de Canin, retirés à Lille * v faisaient le commerce d'épicerie 



270 UN BIENFAITEUR DU NORD DE LA FRANCE. 

et de fabricans d'huile. Son père, officier de la garde nationale, pen- 
dant le bombardement de la ville, meurt peu de temps après (1794). La 
veuve, avec quatre enfans et peu de fortune, continue son commerce, 
aidée par sa fille aînée. Celle-ci vient à mourir : le jeune Crespel , dont 
les études n'étaient pas encore très avancées, est retiré du collège pour 
aider sa mère, tenir les livres, faire les recettes, voyager pour le pla- 
cement des marchandises dans les bourgs et villages des environs. Ses 
courses s'étendaient jusqu'aux portes d'Arras. En parcourant ces cam- 
pagnes déjà si riches, le jeune marchand qui avait tant de peine à ven- 
dre le sucre colonial devenu d'un prix exorbitant (1), pouvait-il imaginer 
qu'il ferait produire un jour, par ces mêmes terres, un sucre français, 
le sucre européen, à bon marché, rival du sucre américain? 

Crespel, à vingt ans (1809) fait choix dans Adélaïde Dellisse, d'une 
compagne qui sera plus intelligente, et plus patiente ou plus courageuse 
que la femme de Bernard Palissy. Le même jour, un double mariage 
unit les deux familles. Dellisse, frère d'Adélaïde, épouse la sœur de 
Crespel et prend la direction de la maison de Lille. Crespel-Dellisse se 
transporte à Béthune où il entreprend le commerce de grains et d'eau- 
de-vie. Un de ses parens, son ami d'enfance, Parsy, lui donne connais- 
sance de la grande nouvelle de la préfecture. Crespel vient à Lille, exa- 
mine, et, de retour à Béthune, plein de confiance dans l'avenir, il 
commence des essais. Il n'y a pas de circonstances insignifiantes dans 
la vie d'un homme qui doit accomplir de grandes choses. Le marchand de 
Béthune voit naître, dans son premier enfant, dans son fils unique , son 
aide futur, et, peu de jours après , il obtient les premiers cristaux de ce 
Sucre si ardemment désiré. L'échantillon est, cette fois, très coloré, 
rouge amaranthe, mais les moyens de fabrication étaient encore si gros- 
siers! Toutefois Crespel n'hésite plus: il quitte sa résidence de Béthune. 
Une première association est formée par Crespel et Parsy. Dellisse bientôt 
y prend part. Les essais qui n'ont pas été discontinues, sont de jour en 
j'our plus satisfaisans. Enfin, le premier établissement, dans le Nord de 
la France, pour la fabrication du sucre indigène, est fondé à Lille, dans 
la maison de Parsy, rue de l'Arc (1810). Le premier pain de sucre ob- 
tenu par les trois associés, fut peut-être le premier en France, sans 
mélange exotique! Le produit de cette première année n'est pas au- 
dessus de 400 ou 500 kilogrammes de sucre brut. Dès l'année suivante, 
il en sera livré a la consommation 10,000 kilogrammes. ïl s'agit de faire 

(I> Le sucre a valu jusqu'à six francs la livre, sous Napoléon. 



CUESPEL-DELLISSE . 'il 7 

concurrence à l'Amérique, et ce sont des prisonniers espagnols qui 
s'empressent d'y travailler!.. Tandis que le savant chimiste Barruel, sous 
les auspices du gouvernement impérial , ouvrait un cours à Douay, pour 
enseigner l'art de fabriquer le sucre indigène, les trois amis , à Lille, en 
fabriquaient. Parsy fréquentait le cours-, Crespel ne quittait pa sa fa- 
brique. Dans la traduction française du livre d'Achard (1811), Crespel 
ne trouve rien qu'il n'eût déjà lui-même découvert par ses nombreux 
essais; mais M. Derusne , qu'il consulte pour l'emploi en grand du char- 
bon animal, lui fait part généreusement du procédé nouveau qu'il in- 
vente. Parsy meurt (1813). La crise de 1816 approchait. 

Ici le biographe ne peut se dispenser de citer des chiffres. Le demi- 
kilogramme ou livre de sucre brut de la nouvelle fabrique, qualité dite 
dans le commerce et bonne quatrième », se vendait au prix de 3 fr. 
50 cent., à k francs. Au mois de mars 1814 , les associés ont en magasin 
50,000 kil. de sucre. Ils en refusent la vente au prix de 2 fr. 80 cent, la 
livre; peu de jours après, ils n'en trouvent plus que 80 centimes. Le 
sucre anglais envahissait la France, dans les fourgons de l'ennemi. 

a J'ai vu la fortune de trop près », dit à Crespel son associé qui re- 
nonce à cette périlleuse fabrique. Beaucoup d'hommes prudens suivirent 
cet exemple. Mais Crespel n'est pas de caractère à se laisser aussi faci- 
lement rebuter. Nous arrivons à l'époque la plus pénible; mais, nous 
pouvons le dire, la plus glorieuse de sa vie. Lui aussi avait pris pour 
devise : ce Persévérer pour Réussir! » 

Ne trouvant plus à Lille que découragement, il quitte celte ville pour 
la seconde fois. Un fabricant de sucre indigène, de la ville d'Arras, ve- 
nait de succomber victime de la crise commerciale. Cette catastrophe 
n'était pas d'un bon augure. L'établissement est à vendre : Crespel en 
fait l'acquisition. Cette maison, comme celle d'Alexis Hallette, avait été 
jadis un Refuge, et c'est dans ce même local où Joseph Lebon avait 
tenu son club, que Crespel transporte sa fabrique de sucre. 

Les cinq premières années, dans sa nouvelle résidence, sont pour 
Crespel une période de lutte et de souffrances (1816-1819). Sa confiance 
dans l'avenir du sucre indigène est traitée d'entêtement et de démence ï 
La ruine de presque toutes les entreprises en ce genre, ne justifie que 
trop à l'égard des autres les sinistres prophéties dont ses parens et ses 
amis l'accablent. Le sucre brut des colonies est à vil prix et afflue 
sur toutes les places. De leur côté, les cultivateurs de l'Artois ne té- 
moignent plus que répugnance pour la Betterave, qui doit, cependant, 
avant peu d'années, faire doubler le prix de leurs terres. L'activité, la 



278 UN BIENFAITEUR DU NORD DE LA FRANCE. 

persévérance de Crespel, surmontent tous ces obstacles. Dès Tan 1815, 
il a déjà relevé sa fabrication jusqu'à 12,000 kilogrammes. L'année 
suivante est désastreuse (1816). La Betterave est gelée dans la terre; les 
pluies font germer les blés; le pays est en proie à la disette. Les 6,000 
kilogrammes de cette malheureuse année ne se vendent que difficile- 
ment ; mais la troisième année (1817) est favorable. Le Traité de 
Chaptal sur le sucre indigène est publié. Les moyens indiqués par le 
savant chimiste ne sont pas ceux qu'une longue pratique a révélés au 
fabricant observateur. Crespel reste fidèle à sa méthode pratique. L'il- 
lustre Chaptal est alors au nombre des personnes qui ne prédisent que 
malheurs à cet inventeur opiniâtre. Huit ans après, Chaptal recon- 
naîtra généreusement que lui-même était dans l'erreur. 

Cependant le courageux Crespel, sans capitaux et sans crédit, pas- 
sant presque pour fou dans sa ville natale et repoussé comme étranger 
de sa ville d'adoption, rencontrait des difficultés de tous genres. Son 
établissement, dénoncé comme insalubre, quand il n'était pas même in- 
commode , aurait été fermé et peut-être son avenir était-il perdu , sans 
la bienveillance éclairée du Préfet, Vicomte Siméon , dont la douce et 
sage administration ne sera jamais oubliée dans le Pas-de-Calais. 

Le voyage du Duc d'Angoulême dans le nord de la France après le 
départ des troupes étrangères (1819) ne devait pas être perdu pour 
l'industrie nationale. Ce prince encourage Crespel en visitant ses ate- 
liers, dont le produit est, cette année , de 80,000 kilogrammes. La 
fabrication du sucre français n'avait pas alors à redouter seulement 
la concurrence d'outre- mer et d'impitoyables moqueries. Il ren- 
contrait encore des incrédules : ils firent sa fortune. Une commission 
fut nommée , avec permission du prince et en son nom , pour surveiller 
scrupuleusement toutes les opérations du fabricant d'Arras , toutes les 
préparations , toutes les transformations de la Betterave , jusqu'à la pro- 
duction du sucre raffiné, de première blancheur, digne enfin d'être 
présenté à Son Altesse Royale , qui en reçut l'hommage solennellement 
au palais des Tuileries. Le procès-verbal des travaux de ce Comité de 
surveillance a été publié dans les Mémoires de la Société royale d'Arras. 
Il mérite en effet d'être conservé comme un monument de l'état de per- 
fectionnement où Crespel-Dellisse avait déjà porté ce genre de produit, 
quand une partie de la France en était encore à douter que ce produit 
lut possible. Enfin, en 1826, quand l'heureux fabricant est parvenu à 
livrer au commerce 100,000 kilogrammes de sucre de la seule maison 
d'Arras , des fabriques s'élèvent d; 1 tous côtés. 



CKESPEL-DELLISSE. 279 

L'année suivante (1825) , triomphe complet proclamé par Chnptal lui- 
même dans son rapport à la Société d'Encouragement pour F Indus- 
trie nationale, qui décerne à Crespel sa grande médaille d'or. Dans 
cetie question, qui n'intéresse pas seulement la France, mais tout le 
continent du vieux monde, question périlleuse où tant d'intéréls sont 
en présence pour une lutte de vie ou de mort , ce sont les paroles mêmes 
de l'illustre Chaptal qne nous allons citer, en 1838, quand treize années 
se sont écoulées depuis l'avertissement qu'elles ont donné aux gouver- 
nemens et aux peuples : 

<c La possibilité du Sucre de Betterave a fait sensation en Europe!... 
Cette découverte ne tend à rien moins qu'a changer nos relations 
avec le Nouveau-Monde, dont le sucre est le principal produit, et à 
enrichir l'Agriculture européenne de Trois ou Quatre cents Millions 
de francs par année !... Les procédés d'extraction ont été long-temps 
imparfaits... La plupart des premiers établissemens ont eu des résultats 
fâcheux ; bientôt le désespoir s'est annoncé de toutes parts, et cette 
belle industrie aurait disparu de notre sol, si des hommes courageux et 
éclairés n'eussent persisté.... » 

« Gloire soit rendue à ces hommes qui ont surmonté toutes les diffi- 
cultés, supporté des sacrifices, méprisé des plaisanteries grossières et 
futiles, et conservé à la France une industrie qui doit enrichir son 
Agriculture!.... Oui, Messieurs, cette industrie a le double avantage 
de donner à notre sol un produit de plus, et d'augmenter sensiblement, 
par le marc et les feuilles de la Betterave, nos ressources pour la nour- 
riture et l'engrais de nos bestiaux. Elle forme une récolte intermédiaire 
et prépare admirablement les terres pour la culture du blé ; elle four- 
nit un travail précieux aux colons d'une ferme pendant la saison rigou- 
reuse de l'hiver, quand les travaux des champs sont suspendus; elle 
ouvre à l'Agriculture une nouvelle source de richesses... » 

« De tous les citoyens honorables qui ont obtenu le plus de succès 
dans celte précieuse industrie, M. Crespel-Dellisse doit être placé au 
premier rang.... L'irruption des armées étrangères, en dévastant ses 
premiers ateliers, n'a point abattu son courage ni refroidi son zèle.... 
Sa fortune s'est accrue rapidement , et vous penserez avec moi que 
jamais fortune ne fut plus honorable, car elle a pour base le bien pu- 
blic-, vous jugerez que la source en est pure et sacrée!... Mais ce n'est 
point là le seul mérite qui recommande M. Crespel. Loin de soustraire 
ses procédés à l'œil curieux des hommes qui veulent s'instruire, il les 
appelle, il les admet dans ses ateliers, les fait participer à toutes ses 



280 UN BIENFAITEUR DU NORD DE LA FRANCE. 

opérations... Son noble désintéressement mérite la reconnaissance pu- 
blique, et la Société d'Encouragement, en lui décernant le premier de 
ses prix, sera l'organe de la France entière... !» (27 avril 1825.) 

Depuis ce temps, le progrès du sucre indigène est devenu un sujet 
de terreur pour le lise et les colonies! Sur cent millions de kilogrammes 
de sucre qui se consomment annuellement en France, déjà nos Dépar- 
temens en produisent quarante millions. Crespel à lui seul en fournit 
presque deux millions par an, produit des neuf fabriques qu'il possède 
aujourd'hui dans les quatre Départemens du Pas-de-Calais, de la 
Somme , de l'Aisne et de l'Oise. (1) 

Déjà l'industrie sucrière augmentait, en produits de toute nature, 
de plus de quarante millions de francs par année, notre richesse terri- 
toriale. Pour deux ou trois millions d'impôt, le fisc va donc entraver 
l'essor de cette industrie nationale, au risque de la détruire à sa nais- 
sance! Les étrangers appellent ceux de nos fabricans que l'on menace 
de ruine ou de bannissement. Ce ne sera pas la première fois que , 
profitant de nos fautes , nos voisins auront vu leurs provinces enrichies 
par le génie français persécuté et réduit à s'expatrier. 

Les fabriques de Crespel- Dellisse sont toujours, comme du temps de 
Chaptal, autant d'Ecoles ouvertes aux Français et aux Etrangers. Le 
Grand-Duc de Hesse l'a créé chevalier de son Ordre du Mérite (1831). 
La décoration de la Légion-d'Honneur lui a été décernée (1832). Le 
Roi de Prusse vient de le créer chevalier de l' Aigle-Rouge (1838). Na- 
poléon aurait fait ériger une statue à ce Bienfaiteur de l'Agriculture, 
a ce créateur d'une Industrie française qui pourrait braver les Anglais I 

A. Jarry de Mancy. 



(V L'infatigable CRESPEL, dont l'activité s'étend à toutes les parties de cette exploita- 
tion immense et qui est en même temps constructeur et créateur de machines , agriculteur, 
inventeur d'un Semoir mécanique, etc., est parfaitement secondé par son fils TIBURCE , 
digne héritier de l'homme de génie, son admirateur et son émule, enthousiaste, comme son 
père, de l'industrie qui fait la gloire de leur nom. Crespel , comme nous l'avons déjà dit , 
a eu aussi le bonheur de trouver dans sa compague une femme rare qui a puissamment con- 
tribué à ses succès par la fermeté de son courage et sa constance dans l'adversité , par sa 
vigilance continuelle et par l'habitude innée d'un ordre parlait. 







(DTfBBBa BITUME mrm TTflDE&EEILM. 



O9e09eee<KM*Qe9®^9®^9tteeMGeoeoo&c@&de3&939^9a 



UNE BIENFAITRICE 



DE LA. VILLE DE NOVARE. 



La Bienfaitrice de la Ville de Novare n'est plus !.... Cet hommage 
que sa modestie avait retardé si long-temps ne s'adresse plus mainte- 
nant qu'à un tombeau,, et déjà , sur ce tombeau, un homme de cœur 
et de talent (1) a fait entendre d'éloquentes paroles que je n'oserai pas 

traduire Femme, je craindrais de décolorer ce brillant éloge de la 

Bienfaisance des Femmes. Je ferai le simple récit d'un fait que je crois 
honorable pour la France et pour l'Italie. Pour moi, ce sont des souve- 
nirs chers et douloureux à-la-fois î 



COMTESSE BELLTNI née TORNIELLI. 



En 1833, au mois de mai, trois amis dont le plus ûgé, hélas! ne 
partagera plus nos travaux (2), se trouvaient réunis à Paris. Le sujet de 
leur entretien était la réalisation de la pensée conçue par l'un d'entre 
eux , de fonder le premier recueil spécial , le seul en Europe qui soit 

(î) M. GIOVANETTÏ (J.) , de Novare, avocat et conseiller municipal. 

(2) LEBRETON ( Jean-François ) , peintre et physicien , professeur à l'Institut royal des 
Sourds'Muets, etc. , mort à Paris, le 29 janvier i838, dans sa soixante-seizième année. 
Ce n'est pas ici le lieu de retracer les utiles travaux et les qualités de mon vénérnble père! 



282 UNE BIENFAITRICE !)E La VILLE DE NOVARE. 

consacré exclusivement à la mémoire de Bienfaiteurs et de Bienfaitrices. 
Déjà la proposition de la médaille à la double effigie de MONTYON 
et FRANKLIN avait été adoptée : ce devait être comme le symbole 
d'une fondation qui est un bon exemple donné à tous les peuples par 
les Français et l'on avait décidé qu'il serait fait don de ce signe 
monumental à toute personne qui, pour la propagation de l'œuvre, 
viendrait en aide aux trois fondateurs. Toul-à-coup, le plus jeune des 
trois, l'auteur du projet d'association, s'écrie : ce Nos médailles ne 
devaient être frappées qu'en bronze.... oh! mes amis, à présent, je 
demande que la première soit frappée en or! lisez ce journal.... il nous 
annonce qu'il s'est rencontré, chez les Italiens, un LAROCHEFOU- 
CAULD-LIANCOURT, et c'est une femme !.... Notre première mé- 
daille frappée en or , pour être offerte à une femme , et cet hommage 
de la France à l'Italie berceau de notre civilisation moderne : croyez- 
moi ; ce sera de bon augure!.... » La généreuse Italienne qui dès ce 
moment avait si vivement excité la sympathie des trois Français , c'é- 
tait la Fondatrice de XEcole des Arts et Métiers de Novare. 

Giuseppa (Joséphine) TORNIELLI DI VERGANO, née le h sep- 
tembre 1776, descendait d'une noble famille novaraise, dont l'illustra- 
tion n'est pas moins ancienne que celle de nos La Rochefoucauld. Dans 
les Annales italiennes du Moyen-âge , on trouve , dès le onzième 
siècle, les Tornielli de Novare, en possession de l'éminente dignité de 
Ficaires impériaux et dévoués Gibelins. Un Tornielli di Vergano a été 
de nos jours , vice-roi de Sardaigne. 

Peu de richesse, mais de bons exemples de famille et les plus hono- 
rables traditions; la noblesse des sentimens égale à celle de la nais- 
sance; une piété éclairée; les dons du cœur et de l'esprit; enfin la 
réunion bien rare de toutes les qualités d'une vertueuse et douce 
compagne , décidèrent en faveur de Giuseppa le choix du Comte 
MARCO BELLINI DI GARGARENGO. Le comte possédait une grande 
fortune et avait bon cœur. Une parfaite conformité de sentimens permit 
aux deux époux de se livrer à leur penchant. Ils trouvèrent sinon le 
bonheur, au moins de grandes consolations dans la bienfaisance. La 
perte d'un fils unique, enlevé à l'âge de sept ans , enfant de la plus 
brillante espérance, est une de ces douleurs que l'opulence et toute 
la félicité apparente, ne rendent que plus cruelle encore et dont le 
remède enfin n'est pas en cette vie. De nobles cœurs , pour qui tout 
espoir de bonheur ici bas est détruit, se font reconnaître aux soins 
compalissans qu'on leur voit prendre du bonheur des autres ! 






COMTESSE BELLINI NtiE TORNIELLI. 293 

Celte touchante union de bienfaisance (1) ne devait pas être rompue 
même par la mort du Comte, dont les volontés dernières furent pour 
sa veuve un dépôt sacré. Un accroissement inespéré de richesse, résul- 
tant d'un héritage, avait inspiré aux deux charitables époux la pensée 
d'une fondation d'utilité publique dont l'objet spécial et la désigna- 
tion précise n'avaient pas encore été déterminés quand la mort enleva 
le Comte Belliniaux malheureux dont il était le soutien (1831). Guidée 
par le souvenir de cette pensée de son époux, que l'aumône digne d'un 
pays civilisé, c'est le travail, la veuve du Comte Bellini, après avoir 
pris conseil des vrais intérêts du pays, s'empressa de faire donation à 
la Ville de Novare , d'un capital de Quatre cent mille francs , pour la 
fondation d'une Ecole d'Arts et Métiers gratuite, en faveur desenfans 
des deux sexes de pauvres familles novaraises. Cette Ecole dont l'insti- 
tution et le règlement devaient être soumis à l'approbation du Roi , 
était placée, avec la bibliothèque attachée à l'établissement, sous le 
patronage et la surveillance immédiate de l'autorité municipale, exer- 
cée à Novare par les Syndics de la Noblesse et de la Bourgeoisie. 

L'acte de cette donation est à la date du 30 novembre 1832. L'appro • 
bation royale, datée du 9 février 1833, est accompagnée de félicitations 
adressées à la donatrice qui reçoit le litre de Dame (honoraire) du 
Palais de Sa Majesté la Reine de Sardaigne. Le 14 février, solennelle 
délibération du Conseil municipal de la Ville de Novare, qui accepte la 
donation, et vole l'impression et distribution à tous les chefs de famille 
de Novare de l'acte de fondation avec l'ordonnance du Roi. Le buste 
en bronze de la Bienfaitrice sera placé avec une inscription rappe- 
lant le bienfait, dans la salle du Conseil, à côté de celui du Comte 
FRANCESCO CACCIA, fondateur du Collège de son nom à Novare ; ce 
buste sera exécuté, comme celui du Comte Caccia, par le sculpteur 
Novarais Conterio; enfin dans la Bibliothèque de l'Ecole, sera érigée 
en marbre de Carrare la statue de la donatrice. 

Après tous ces honneurs royaux et municipaux (Onori régi, Onori 
municipalt) , ce fut encore une agréable surprise pour la Bienfaitrice 
quand la Médaille d'or des Parisiens (Medaglia Parigina) lui fut 
présentée au nom de la Société Montyon et Franklin. Les deux lettres 

(i)La Ville de Turin en possède un illustre exemple dans M. le Marquis TANCREDI 1)1 
KAROLO et la Marquise, née CLERMONT-TONNERRE, de l'antique maison françniso. 
Ce couple bienfaisant, providence de tous les malheurs honorables, a fait accepter la plus 
noble hospitalité à l'infortuné et admirable SILTIO PELLICO ! 



I 

284 UNE BIENFAITRICE DE LA VILLE DE NOVARE. 

du Fondateur (19 août 1833) à MM. les Syndics de Novare et à la 
Comtesse Bellini , ont été publiées en italien. La noble et louchante 
réponse de la modeste donatrice est également honorable pour Novare 
et Paris, pour l'Italie et pour la France. 

Quatre ans n'étaient pas écoulés, que déjà Novare comptait un monu- 
ment de plus. Lesbàtimens de l'Ecole des Arts et Métiers, construits 
d'après les dessins de l'architecte Milanais Pietro Pestagalli, répondent 
à leur noble destination. Les frais de construction se sont élevés à plus 
de trois cent mille francs. Par un codicile du 18 juin 1837, la comtesse 
faisait don à l'Ecole Bellini de cet édifice et de tout le mobilier dont elle 
l'avait déjà pourvu, afin que le capital de fondation fût conservé in- 
tact. Trois jours après, elle rendait le dernier soupir (21 juin 1837). 

Les membres du Conseil municipal, les deux Syndics à leur tête, 
les fonctionnaires publics, les notables habitans et un immense con- 
cours de toutes les conditions , assistèrent aux funérailles de la 
Bienfaitrice de la Commune. 

Le 4 novembre 1837, jour delà fêtedu Roi (Charles-Albert), ont été 
inaugurés à Novare , entre autres monumens : la statue du Roi 
Charles-Emmanuel III , érigée aux frais de Souscripteurs Novarais et 
l'Institut Bellini. L'orateur de cette grande solennité , M. l'avocat 
Giovanetti (J.) en a été aussi l'historien (1). L'intéressante relation 
publiée par ce digne philantrope que la Comtesse Bellini a choisi pour 
surveiller l'exécution de ses dernières volontés, fait vivement désirer 
les Éloges qu'il a promis de Quelques Bienfaiteurs Novarais. Une mé- 
daille a été frappée à l'effigie de la Comtesse. 

S'il est vrai qu'il n'y a pas de ville en Italie qui compte déjà un aussi 
grand nombre de Bienfaiteurs que Novare , il n'est pas une ville non 
plus qui se soit montrée aussi reconnaissante. Vous le savez, Novarais: 
pour l'amélioration du sort du peuple, l'approbation et la protection 
éclairée de votre Roi ne vous manqueront pas. Bien convaincus de l'u- 
tilité de Y Institut Bellini, vous devez donner à l'Italie un noble exemple: 
tous les amis de l'humanité ont les regards fixés sur vous! 



Auèle Jarry de Maiïct, née Le Breton, 
Membre de l' Athénée des Arts de Paris. 



(i) Monumenti inaugurah in Novara , il giorno onomastico cii S. M. il Re Carlo Alberto, 
4 novembre 1837, in-4 . 




IBÏJE, 



t»-©^»©-9»©9»©9»W»«>*ft^^^^*&»a»î#98a99«^»î>ft»-»»9»»^ 



JACQUES COEUR. 



Le nom des guerriers et des hommes d'élat, dont trop souvent les 
talens n'ont servi qu'à faire le malheur des peuples, arriva toujours 
avec éclat à la postérité. Il n'en était pas de même de ces hommes 
utiles dans le commerce ou dans les arts mécaniques, à qui la société 
a du son bien-être. Leur nom s'est la plupart du temps perdu dans la 
nuit des siècles: bienfaiteurs des hommes , ils ne furent pour eux que 
des dieux inconnus, à moins que quelque circonstance politique n'ait 
tiré de l'obscurité leur humble existence ; sans cela l'histoire ingrate 
aurait dédaigné de parler d'eux. 

Ces réflexions faites pour décourager l'homme de bien , si la vertu ne 
devait trouver avant tout sa récompense en elle-même, ne sont heureu- 
sement plus applicables aujourd'hui , pour le présent ou pour l'avenir. 
Tous les ordres de mérite, tous les genres de service ont enfin trouvé leur 
place dans les annales des nations : l'histoire devenue celle du peuple 
et non pas seulement des princes, des politiques et des guerriers , 
est devenue plus utile et plus instructive, en se rendant plus accessi- 
ble, en se dépouillant d'une fausse dignité. 

Mais ses lacunes , ses oublis pour le passé sont irréparables : je ne 
l'éprouve que trop par l'impossibilité où je suis, malgré toutes mes re- 
cherches, de donner une biographie complète de JACQUES COEUR. Sa 
naissance, l'origine de sa fortune comme négociant, le détail de ces 
vastes spéculations commerciales qui le rendirent plus riche que tous 
les rois de l'Europe ensemble ; toutes particularités indispensables à 
savoir, qu'aujourd'hui l'on recueillerait avec avidité , il faut bien nous 
résigner à les ignorer toujours, puisque les contemporains de Jacques 

19 



280 JACQUES COEUR. 

Cœur les ont négligées comme indignes de l'histoire. Ils avaient bien 
affaire de nous introduire dans le comptoir d'un marchand, ces histo- 
riens uniquement occupés de nous retracer des faits d'armes, des tour- 
noiseldes fêtes chevaleresques, eux qui, destinaient leurs écrits à char- 
mer les loisirs des châtelains et des grandes dames ; eux qui, dans leur 
ignorance de la politique , dans leur indifférence pour la vraie morale , 
pour la liberté des peuples et pour les intérêts de l'humanité, sont, sous 
ce rapport, à commencer par Froissard , chef de cette frivole école histo 
rique, au-dessous des moines chroniqueurs qui les avaient précédés. 

Aussi, tous les auteurs contemporains s'accordent à ne prendre 
Jacques Cœur qu'au moment où il entra en relations avec le roi Char- 
les VIT. Il est à croire que si le besoin d'argent n'eût pas rapproché 
le Petit Roi de Bourges dn marchand qui était vraiment roi par son 
or, le nom de ce personnage industrieux, utile, ne serait point parvenu 
jusqu'à nous. 

Jusqu'au moment donc où Jacques Cœur devint un personnage poli- 
tique, nous n'avons sur lui que des généralités. On le croit né à Bourges: 
on ignore dans quelle année. « Jacques Coeur, » dit l'historien Du 
Clercq,cc estoil extrait de petite génération ; mais il menoit si grand faict de 
marchandise , que partout le royaume avoit ses facteurs qui marchan- 
doient de ses deniers pour lui, et très tant que sans nombre; et mesme 
en avoit plusieurs qui oncques ne l'avoientvû. » 

Mathieu de Coucy donne quelques détails de plus : ce Jacques Cœur, 
dit-il, par son sens, vaillance et bonne conduite, se façonna tellement 
qu'il entreprit plusieurs grosses affaires et fut ordonné Argentier du Roi 
Charles, dans lequel office il entretint long-temps un grand règne et 
prospérité. Il avoit plusieurs clercs soubs luy pour tous les pays et 
royaulmeschrestiens, même enSarrazenance (Turquie) qui se mesloient 
de marchandise. Il avoit à ses despens plusieurs grands vaisseaux , qui 
alloient en Barbarie et jusquesà Babylone, quérir toutes marchandises 
par la licence du Soldan des Turcs. Il gagnoit chascun an plus que ne 
faisoient ensemble tous les aullres du royaulme : il avoit bien trois 
cents facteurs soubs luy , qui s'estendoient en divers lieux , tant sur 
mer que sur terre. » 

Fils d'un orfèvre de Bourges, Jacques Cœur apprit l'état de son père, 
et non-seulement continua son commerce, mais étendit ses spéculations 
sur toutes les marchandises soit dans l'intérieur du royaume, soit à 
l'étranger. Les premières relations de Jacques Cœur avec Charles Vil 
datent sans doute du séjour de ce prince à Bourges ; et lorsqu'on 1439, 



JACQUES COEUR. 

malgré la détresse universelle , Charles rassembla de l'urgent pour 
solder les gens de guerre, les routiers, les écorcheurs, dont les provinces 
du midi étai(3nt remplies, ce fut à l'aide de Jacques Cœur à qui il com- 
mençait à donner la direction de ses finances. Il le nomma d'abord 
maître des monnaies à Bourges, puis lui donna le titre de conseillère! 
de son argentier, ou gardien de son épargne privée, avec la permission 
de faire le commerce que Jacques Cœur continua p:ir ses facteurs. Ses 
vaisseaux emportaient d'Europe des lingots d'or et d'argent, et des armes, 
et rapportaient la soie et des épiceries. Charles VIT l'employa de préférence 
dans le gouvernement du Languedoc , où Jacques Cœur avait une foule 
de correspondans et beaucoup d'amis. Plusieurs fois il fut chargé de 
présider les élats de cette province. Jacques Cœur commença dès-lors 
à mettre de l'ordre dans les finances du roi; aussi rien n'arrêta plus 
Charles VII dans l'accomplissement de la double tache imposée à 
son règne : reconquérir son royaume et le restaurer. 

Anobli dès l'an 1640, Jacques Cœur vivait avec une splendeur 
conforme à la place éminenle qu'il occupait à la cour, et aux richesses 
immenses qu'il devait à son intelligente activité. Il passait pour si opu- 
lent, que, quand on voulait alors désigner un homme qui jouissait d'une 
fortune immense, on disait : « Il est aussi riche que Jacques Cœur.» Ses 
biens étaient si prodigieux que l'on crutqu'il avait la Piètre philosophai* . 
C'était, disait-on, le fameux Raimond Lulle, qui ayant rencontré à 
Montpellier Jacques Cœur encore jeune, conçut de l'amitié pour lui, et 
lui communiqua le secret de faire de l'or. Ceux qui ont inventé cette ac- 
cusation absurde, n'ont pas fait attention que Raimond Lulle était mort 
plus de cent ans auparavant. Mais tout le secret de Jacques Cœur con- 
sistait dans ses talens et son habileté pour le trafic. On n'est plus étonné 
de ses richesses immenses lorsqu'on fait réflexion qu'il avait en propre dix 
ou douze navires qui voguaient continuellement pour son compte en 
Egypte et dans les échelles du Levant ; que depuis vingt ans, il faisait 
lui seul plus de commerce que tous les marchands de l'Europe ensemble, 
et l'on voit par des pièces authentiques qu'il avait par là encouru la 
haine des Génois, des Vénitiens et de tous les Italiens dont il avait ruiné 
le trafic. (1) 

Charles emmenait son argentier partout avec lui et lui donnait à sa 
confiance une part qui ne contribua pas moins que les richesses de 
Jacques Cœur, à exciter contre cet habile ministre la jalousie des cour- 

(i) Bonamy. Mémoires de l'Àcad. des Inscriptions et Relies- Lettres t. \\ , p. 5»a. 

19. 



288 JACQUES COEUR. 

tisans. Le roi nomma un des fils de son argentier, archevêque de Bour- 
ges, et un autre doyen de l'église de Limoges. Guillaume de Varec, son 
principal commis fut anobli par le roi ; son second commis, De Village, 
épousa la nièce de son maître, devint le commandant de ses galères et 
dans la suite fut anobli , devint seigneur de plusieurs domaines , et ca- 
pitaine général en Provence. Il est à remarquer que tous ceux qui 
furent employés par Jacques Cœur, parvinrent à des postes honorables, 
ce qui prouve qu'il était aussi connaisseur en hommes de mérite que 
patron généreux. 

A l'assemblée des Etats de Languedoc convoqués à Béziers, au mois 
d'octobre 1442, lorsque Charles VII se montra entouré des hommes qui 
partageaient avec lui la reconnaissance du peuple pour leurs efforts sou- 
tenus afin de rétablir l'ordre et la paix publique, Jacques Cœur était 
auprès du monarque avec le fidèle et dévoué Tanneguy Du Châlel. 
L'assemblée accorda les subsides demandés, et la campagne contre les 
Anglais en Guyenne se termina, le 8 décembre, par la prise de La Réole. 

En 1445, le roi envoya Jacques Cœur avec l'archevêque de Reims , 
Saint- Vallier, et Du Châtel, prendre possession de Gênes que Janus 
Frégose, qui y était entré à l'aide des Français, devait leur remettre; 
mais Janus sommé de remplir ses engagemens répondit aux commissai- 
res, ce J'ai conquesté le pays et la ville à Tépée, et à l'épée les garderai 
contre tous.» 

Celte même année, pendant une trêve avec les Anglais, Jacques 
Cœur fit sentir son influence dans le gouvernement intérieur , par des 
réformes importantes dans la comptabilité publique. C'est ici le cas de 
rappeler que quatre ordonnances successives, du 25 septembre 1443 au 
26 novembre 1447, établirent et complétèrent un système nouveau 
d'après lequel tous les officiers royaux devaient rendre leurs comptes 
au receveur général. 

Dans le dispositif de ces longues ordonnances, et dans le contrôle 
que les divers officiers royaux devaient exercer les uns sur les autres , 
on croit reconnaître l'esprit clair et méthodique d'un homme accoutumé 
aux affaires. Il n'est pas douteux non plus que Jacques Cœur eut la 
plus grande part aux ordonnances commerciales rendues en 1444 
et 1445, la première dans l'intérêt de la ville de Lyon entièrement 
ruinée, la seconde pour rétablir les foires de Champagne, autre- 
fois si fréquentées , avec une franchise de dix jours pour chaque 
foire, l'une d'hiver et l'autre d'été, en faveur de tous les marchands 
forains qui les fréquenteraient tant chrestiens que mécréans. Quant 



JACQUES COEUR. 388 

à la ville do Lyon , pour aider les bourgeois à rétablir leurs mu- 
railles à leurs frais, on leuraecordaitla permission de tenir trois foires 
par année, chacune de vingt jours, pendant lesquels ils devaient jouir 
d'une franchise absolue de tous droits, de la permission de trafiquer 
dans toutes les monnaies étrangères et d'accorder les garanties person- 
nelles les plus complètes aux marchands étrangers qui les visiteraient. 
Le commerce, que ces ordonnances étaient destinées à favoriser, avait 
en effet commencé à renaître dès la publication de la trêve avec les 
Anglais. La Normandie leur était encore soumise ; ses négocians accou- 
rurent en foule à Paris pour y acheter des vins et des blés, qui étaient 
alors à bas prix en France; et l'on peut conjecturer encore que, comme 
marchand, Jacques Cœur ne fut pas des derniers à profiler de ces bonnes 
aubaines, que, comme ministre, il avait ménagées aux commerçans 
français. 

Le royaume cependant progressait vers un bien-être jusqu'alors in- 
connu, recouvrait son agriculture, son industrie. Jacques Cœur, si peu 
compris par les chroniqueurs du temps , avait su reconnaître ce qui fa- 
vorisait le plus le développement de la richesse publique. « Tandis qu'il 
engageait le roi à protégera l'intérieur, contre toute espèce de brigan- 
dage , le paysan et le boutiquier , dit un grave historien (1), en sorte 
qu'on voyait rebâtir de toutes parts les villages et les fermes ruinées, il 
protégeait également les spéculateurs plus hardis que le commerce 
conduisait jusque chez les infidèles; il écrivit dans ce but à Abou-Saïd- 
Jamac, Soudan d'Egypte, auquel il envoya au nom du roi, l'offre de son 
amitié et des présens par Jean De Village, son premier commis. Le sultan 
accueillit bien cet envoyé ; il promit de protéger les marchands français 
qui visiteraient Alexandrie ou Jérusalem, et il écrivit au roi, en lui en- 
voyant aussi des présens , une lettre qui seule nous instruit de cette 
négociation. » 

C'était l'époque où le commerce commençait à mêler toutes les nations, 
et portait de l'une à l'autre les idées d'ordre et d'économie; car, tandis 
que Jacques Cœur initiait ainsi Charles VII aux principes de l'adminis- 
tration, les marchands de la Ligue hanséatique servaient de lien entre 
l'Allemagne, les étals du Nord et laMoscovie; enfin le négociant le plus 
illustre qu'ail vu l'Europe, le Florentin Cosme de Médicis, «Père de la 
Patrie », semblait destiner ses comptoirs répandus dans tout le monde 



(i) Simonde-Sîsmonim , Histoire des Français , t. xm, page \b\. 



290 JACQUES CŒUR. 

alors connu , autant à favoriser les progrès des lettres et des sciences 
qu'à échanger les produits de l'industrie. 

On a vu qu'à l'exemple de Cosme de Médicis, Jacques Cœur avait su 
profiter de l'essor prodigieux que les progrès de la civilisation avaient 
donné au commerce, ce Pour la première fois depuis le renversement de 
l'empire romain, ditM.Sismondi, les besoins de toutes lesnations étaient 
connus ; la puissance comparée de leur industrie, leurs productions 
diverses, l'étendue de leur consommation étaient appréciées, et les hom- 
mes qui disposaient en même temps de grands capitaux et d'un grand 
fonds de connaissances, pouvaient embrasser à-la-fois le commerce de 
l'Europe et de l'Asie, établir leurs comptoirs dans toutes les places mer- 
cantiles, donner enfin à leurs spéculations une étendue et une impor- 
tance qui assuraient leur succès, et qui élevaient ces dominateurs du 
commerce presque au niveau des princes. Jacques Cœur pouvait 
seul disputer à Cosme de Médicis le premier rang entre les mar- 
chands, pour l'immensité de ses entreprises et la richesse de ses capi- 
taux. Aucun monument ne nous apprend quelles relations ont pu exister 
entre ces négocians illustres , s'ils furent rivaux ou amis; mais nous 
trouvons un Florentin, Otto Castellani, parmi les ennemis de Jacques 
Cœur qui précipitèrent sa perte; nous trouvons d'autre part, qu'il put 
toujours compter sur l'amitié et sur la protection du pape Nicolas V, quoi- 
que celui-ci, élevé dans la maison de Cosme de Médicis, sous le nom de 
Thomas de Sarzanne, fut toujours demeuré attaché aux Médicis. » 

A l'année 1448 (28 avril) appartient la fameuse ordonnance de 
Charles VII qui institua une milice permanente sous le nom de Francs- 
archers. Ce n'est encore que par conjecture qu'on peut attribuer à 
Jacques Cœur l'idée première de cette mesure qui, en appelant les plé- 
béiens à la défense du pays , en organisant une infanterie nationale , 
semble émaner du système de finance inlroduit par l'habile ministre. 

Cette même année, le gouvernement de Charles VII résolut de re- 
couvrer la Normandie, et ce fut Jacques Cœur qui en fit la proposition. 
Le trésor était épuisé : il leva cet obstacle en offrant au roi deux cent 
mille écus , et la Normandie fut reconquise. Ce fut à Jacques Cœur 
qu'on en attribua tout le mérite (1). «Lorsque Charles VII fit son en- 
trée dans Rouen, dit Jean Chartier, on vitle comte de Dunois, le Seigneur 

(i)« Par le moyeu de Jacques Cœur, dit Du Clercq, le Roy avoit aussy conquis la 
Normandie, parce qu'il avoit preste au P*oy une partie des deniers pour payer - 
d'armes ; laquelle armée eus» été rompue, ce n'eus! étéiccliij Jacques Cœur. «• (Cli a<>, p. I7. 



JACQUES COdUR. 391 

«ic la Varcnne et Jacques Coeur, marcher à côté les uns des autres, ei 
ions trois habilles de la même façon ; Us avaient des jaquettes de ve- 
lours violet fourrées de martre, et les houssures de leurs chevaux toutes 
pareilles, bordées de fin or et de soye. » Le roi avait exigé que Jacques 
Cœur parût dans cette cérémonie dans le même costume et marchât 
sur la même ligne que lui et Danois. Quelques historiens ont attribué à 
la vanité de l'argentier parvenu, ce qui n'était que l'effet des ordres for- 
mels et de la gratitude du monarque. Malheureusement pour Jacques 
Cœur, celle gratitude fut de peu de durée, et la jalousie des courtisans 
fut implacable. 

Il venait d'avancer au roi les sommes nécessaires à l'importante né- 
gociation de Turin, pour faire cesser le schisme d'Amédée de Savoie, qui 
s'était fait pape sous le nom de Félix V. Lui-même était à Lausanne 
où il représentait le roi, et par sa magnificence autant que par son ha- 
bileté, il remplissait dignement celte mission diplomatique, lorsqu'en 
1451 une intrigue de cour renversa celte forlune trop grande pour être 
durable , quoiqu'elle fût légitime. » Ses richesses , dit la Thaumassière, 
furent le plus grand de ses crimes, et donnèrent envie à des vautours 
de cour d'en poursuivre la confiscation, et de lui faire faire son procès 
par des juges intéressés à s'enrichir de ses dépouilles. » — ce Ce ne fu- 
rent pas ses seules richesses, observe Bonamy dans le mémoire déjà cité, 
qui lui suscitèrent à la cour des ennemis puissans, à la tête desquels 
était Antoine de Chabannes, comte de Dammartin: la faveur dont Jac- 
ques Cœur jouissait auprès du Roi, ne fut pas un moindre objet de leur 
jalousie, et leur fit chercher les moyens de le perdre dans son esprit. » 

La mort d'Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII, fut le premier pré- 
texte qu'ils employèrent pour y parvenir. Jeanne de Vendôme, femme de 
François de Montberon, accusa Jacques Cœur d'avoir empoisonné cetle 
favorite. En conséquence l'argentier du roi , ùpeiue de retour de sa mis- 
sion, fut arrêté le 3 août 1451, comme il se rendait auprès de Charles VII. 
Sans aucune information ni jugement rendu , ses biens furent saisis 
et mis en la main du roi, qui en prit cent mille écus pour la guerre de 
Guyenne , et destina les terres de l'accusé à Antoine de Chabannes, au 
chambellan Guillaume Goufïier , et à plusieurs autres qui furent en 
même temps les ennemis, les geôliers et les juges de Jacques Cœur. 

Il n'eut point de peine à repousser l'accusation d'empoisonnement. Il 
fut prouvé qu'Agnès Sorel devait aux suites fatales d'une grossesse sa 
mort prématurée. Loin qu'on put découvrir aucune inimitié entre elle et 
Jacques Gœ-ur, on savait qu'elle se confiait si entièrement à lui, qu'elle 



292 JACQUES COEUR. 

l'availnommé son exécuteur testamentaire. Jeanne de Vendôme convain- 
cue de calomnie, fut condamnée à faire amende honorable à Jacques 
Cœur. 

Il semblerait d'après cela qu'il aurait dû recouvrer sa liberté; mais 
il y avait trop de gens intéressés à ne pas laisser déclarer innocent un 
homme dont ils s'étaient déjà en partiedivisé les dépouilles. « Ceuxàqui 
il avait prêté de l'argent sans intérêt, et dont nous avons une longue liste, 
se trouvaient tout d'un coup quittes de leurs dettes, par la condamnation 
de leur bienfaiteur ; ainsi il ne faut pas s'étonner s'il s éleva contre lui 
tant d'ennemis qui lui cherchèrent d'autres crimes pour le rendre cou- 
pable (1). » Ils obtinrent donc de la méprisable faiblesse du roi, une 
seconde commission, que présidait ce même Guillaume Gouffier, qui 
était déjà nanti d'une partie des biens de l'accusé. Jacques Cœur avait 
été transféré du château de Taillebourg à celui de Lusignan , où il fut 
interrogé, le 10 septembre 1451, par ce juge intéressé. Les charges prin- 
cipales élevées contre lui étaient qu'il avait fait sortir du royaume de 
l'argent et du cuivre en grande quantité ; qu'il avait renvoyé à Alexan- 
drie un esclave chrétien qui s'était réfugié en France et avait abjuré le 
christianisme depuis son retour en Egypte ; qu'il avait contrefait le petit 
scel du roi et ruiné le pays de Languedoc par des exactions sans nom- 
bre, par d'affreuses concussions colorées de différens prétextes propres 
à faire retomber sur le prince le mécontentement des peuples. 

On l'accusait enfin d'avoir, sans la permission du Roi et du Pape, trans- 
porté chez les Sarrasins une grande quantité d'armes qui n'avaient pas 
peu contribué au gain d'une victoire remportée par ces infidèles sur les 
chrétiens. Tout le procès fut conduit avec une iniquité révoltante. Les 
enfans de'Jacques Cœur se plaignirent de ce que les juges n'entendaient 
que les ennemis de leur père, « gens, disaient-ils, perdus, infâmes, accusés 
de meurtres et décriés pour leurs crimes,» dont quelques-uns même dans 
la suite avouèrent qu'ils avaient été gagnés pour déposer contre l'accusé. 
On exigea de lui la production de pièces disséminées dans ses comptoirs 
du Levant, et on lui refusa le temps de les faire venir ou l'assistance de 
ceux de ses commis qui seuls entendaient ses affaires. On lui refusa éga- 
lement de faire entendre des témoins et de prendre un conseil et des 
avocats. On poussa même la rigueur jusqu'à lui interdire ce la consola- 
tion de voir son fils aîné Jean Cœur, archevêque de Bourges, prélat 
respectable par sa piété, sa droiture et sa générosité, et dont la mémoire 

(i) Bonamy, ibid. , p. Jij. 



JACQUES COEUR. 293 

est encore aujourd'hui (1745) en bénédiction dans son diocèse. )> (1) 
Cependant Jacques Cœur fut encore changé de prison : de Ltfsignan 
on le conduisit au château de Maillé où l'on continua les informa- 
tions. Quoique ce ne fussent pas toujouis les mêmes commissaires , 
c'était le même esprit qui les guidait. Après Antoine de Chabannes, on 
n'en voit pas de plus animé contre le prévenu que le Florentin Otto Cas- 
tellani, trésorier de Toulouse, ennemi déclaré de Jacques Cœur, et 
qui paraît avoir été l'âme de toute l'intrigue tramée contre lui. Jacques 
Cœur perdant l'espérance d'obtenir justice de pareils juges, invoqua 
le privilège de cléricature qui le rendait justiciable de l'autorité ecclé- 
siastique; mais bien que sa réclamation fut appuyée parl'évêque de Poi- 
tiers, on n'y eut aucun égard , sous prétexte qu'il avait été arrêté « en 
habit de courtisan ». Au milieu de toutes ces prévarications qui indi- 
gnent, c'est une chose risible devoir avec quel scrupule les commissaires 
interrogèrent les barbiers des diflerens lieux où Jacques Cœur avait 
été prisonnier (il fut, dans l'intervalle de 22 mois que dura son procès, 
transféré en cinq châteaux diflerens), poursavoir si en le rasant, ils lui 
avaient fait la tonsure, et s'ils en avaient aperçu quelques vestiges ; enfin 
quelle était la forme des habits qu'il portait quand il fut pris, tandis 
que ces mêmes commissaires refusaient d'admettre les lettres de tonsure 
que l'archevêque de Tours, l'évêque de Poitiers, et Jean Cœur archevê- 
que de Bourges, oflraienlde produire. Sans entrer dans tout le détail de 
ce procès qui dura deux ans, Jacques Cœur, pour éviter la question dont 
sesjuges le menaçaient, se soumit à dire tout ce que l'on voudrait, et à s'en 
rapporter au témoignage de ce ses haineux , » entre autres deux frères 
Michel et Isaac Teinturier, qui avaient été ses facteurs et qui , ayant eu 
des torts réels dans l'affaire de l'esclave chrétien renvoyé à Alexandrie, 
chargeaient leur ancien patron, pour ne pas être eux-mêmes compromis. 
Jacques Cœur ne niait pas le fait , mais il soutenait qu'il ne savait pas 
que cet esclave fût chrétien ; qu'au reste Michel Teinturier avait eu tort 
d'enlever et de prendre furtivement un esclave appartenant à un Sar- 
rasin, contre les conventions faites entre la France et le Soudan d'Egypte; 
que les marchands avaient fait de grandes plaintes de cette prise et que 
le grand-maître de Rhodes ( Jean de Lastic) lui en avait écrit pour lui 
mander «que c'estoit agir contre la sûreté donnée aux ma relia n cl s fran- 
çais; et qu'au premier voyage sesgalères seroient inquiétées , puisque 
dès-lors les Sarrazins voudroient se venger sur certains pièges pour 

(i) Boaamy , ibid., p« 5 1 4. 



294 JACQUES COEUR. 

marchandises qui étaient à Alexandrie ». Sur cela Jacques Cœur ava.il 
assemblé les négocians à Montpellier, pour savoir ce qu'il y aurait àfaire 
dans cette occasion , et il fut décidé qu'il fallait absolument renvoyer cet 
esclave à son maître. Ce renvoi qui était un acte de justice fut néanmoins 
un des plus grands griefs allégués contre Jacques Cœur. «Et pour 
le regard d'avoir, 9 dit l'historien Mathieu deCoucy, «envoyé un harnois 
au Souldan, il respondrt qu'il se trouva une fois en un lieu secret , où il 
n'y avoit que le roy et luy , et où ils besognoient privément de choses 
plaisantes au Roy, dans lequel lieu il s'enhardit de luy demander congé, 
afin de pouvoir envoyer audit Souldan un harnois complet à la façon et 
à l'usage des marches (pays) de France ; cequeleroylui accorda aussilost, 
et, sur cette permission, il envoya ce harnois au nom du Roy par un de ses 
gens appelé Jean De Village, audit Souldan, lequel le reçut bien et en fust 
fort joyeux, tellement qu'il fist de beaux dons au porteur, en robes de 
drap d'or et joyaux, mesmeilenescrivist lettre de remerciements au Roy, 
avec plusieurs riches présents. De sorte qu'il ne cuidoit pas en celte partie 
avoir rien mespris. » Cette déclaration était l'expression de la vérité et 
Jacques Cœur offrait de s'en rapporter sur ce chef, comme sur celui 
des prétendues concussions, au Roi lui-même ; mais les juges n'avaient 
garde de s'adresser à ce prince. Ils repoussaient aussi les sollicitations que 
le pape Martin Vfjaisait faire par le cardinal d'Eslouleville. La fermeté de 
ses réponsesjetait dans l'embarras les commissairesqui, depuis le 13 jan- 
vier 1A53, avaient pour président Antoine d'Aubusson. Bien que le 27 
mars ils menaçassent Jacques Cœur de lui faire donner la question, ce- 
lui-ci persista dans ses justifications. 

Comme si tous les coups eussent du l'accabler à-la-fois, ce fut dans 
ce temps que mourut Marie de Léodepard sa femme, qui n'avait pu 
survivre à la disgrâce de son mari , lequel fut, quelques jours après, 
encore transféré à Poitiers: c'était sa cinquième prison. 

Enfin , le jugement fut prononcé au château de Lusignan , le 29 mai 
H53 , par Guillaume Jouvenel desUrsins, chancelier de France, après 
que le roi se fût fait rendre comple des informations, interrogations et 
autres pièces concernant l'accusé. Par cet arrêt , Jacques Cœur est dé- 
claré atteint et convaincu de concussions et d'exactions des finances, 
d'avoir pris, levé et retenu plusieurs grandes sommes de deniers, tant 
sur le Roi que sur ses pays et sujets; d'avoir transporté de l'or et de 
l'argent hors du royaume, et en particulier chez les Sarrasins ; enfin il 
est déclaré coupable du crime de lèse-majesté et autres crimes pour 
lesquels il a encouru la peine de mort et la perte de ses biens; toute- 



JACQUES COKUK. 298 

lois pour aucuns services par lui rendus au Roi et en contemplation 
et faveur du Pape qui lui en a fait requête, et pour autres causes, Sa 
Majesté lui remet la peine de mort , le prive et déclare inhabile à tou- 
jours de tous offices royaux et publics, le condamne à faire au Roi, en 
la personne de son procureur, amende honorable, nu-tête, sans cha- 
peron , tenant une torche du poids de dix livres ; à racheter des mains 
des Sarrasins l'enfant qu'il avait renvoyé à Alexandrie, si faire se peut, 
sinon à racheter en sa place un chrétien des mains desdits Sarrasins , 
et à le faire amener à Montpellier ; et en outre condamne ledit Jacques 
Cœur, pour les sommes par lui retenues, en la somme de cent mille 
écus , et en celle de trois cent mille écus en amende profitable au Roi, 
et à tenir prison jusqu'à pleine satisfaction : au surplus déclare tous ses 
biens confisqués, le bannit perpétuellement du royaume, réservé sur 
ce le bon plaisir du roi; et au regard des poisons, « pour ce que le 
procès n'est pas en état de juger pour le présent , qu'il n'est fait au- 
cun jugement et pour cause. » 

J'ai voulu rapporter dans toutes ses dispositions cet arrêt dont les 
termes sont si extraordinaires , principalement l'article où il est ques- 
tion de l'empoisonnement d'Agnès Sorel, surtout lorsqu'on se rappelle 
que Jeanne de Vendôme avait été, pour celte accusation, condamnée, 
comme calomniatrice, à faire amende honorable à Jacques Cœur; mais 
sans vouloir atténuer la honte et l'infamie qui doivent retomber sur 
Charles VII et sur les juges, tous, comme le Roi, spoliateurs de leur 
victime , on peut dire que dans cette sentence, qui se bornait à la ruine 
d'un innocent, il y avait un certain progrès, une sorte d'hommage 
rendu à la pudeur publique. Dans des circonstances analogues on n'a- 
vait pas fait tant de façons pour envoyer au gibet un Enguerrand de 
Marigny, un Labrosse; du moins on laissait la vie à Jacques Cœur. (1) 

L'amende de quatre cent mille écus prononcée contre lui ferait au- 
jourd'hui quatre millions deux cent vingt-huit mille trois cent soixante 
livres ; mais quelque exorbitante que fût celte somme ; il était en état 
de la payer, et il n'avait pas besoin pour y satisfaire du secours de ses 



(i) Sous le rapport juridique que pourrait-on ajoutera la manière dont les avocats de 
ses enfans qualifièrent ce procès ? « Il fut l'ait de place en place , de château en château , les 
témoins ne furent ne recolés ne confrontes, il y eut mutation de commissaires, parmi les- 
quels, quoiqu'il s'y trouvoit de notables gens, les uus ont été au commencement, les au- 
tres non , ef ceux qui ont opiné, n'ont été à faire le procès; ainsi ne peut qu'il n\ ait eu 
défaut au jugement. » 



296 JACQUES COEUR. 

facteurs. Déjà le roi s'était saisi de cent mille écus dès le commence- 
ment de la procédure , et la vente de ses terres , au nombre de plus de 
quarante paroisses et des maisons et meubles qu'il avait dans plusieurs 
provinces du royaume (1), était plus que suffisante pour payer les au- 
tres trois cent mille écus. 

Tel était l'empressement de se partager ses dépouilles , qu'avant 
même que sa condamnation , prononcée à Lusignan , lui eût été signifiée 
dans sa prison à Poitiers , Jacques Cœur reçut, le 2 juin , des mains de 
Jean Dauvet, procureur-général , commandement de payer la somme 
de quatre cent mille écus. Il répondit « qu'il lui éloit impossible de 
payer une si grande somme, et que ses biens n'étoient pas suffisansde 
la fournir à beaucoup près; qu'il devoit deux cent vingt mille écus qu'il 
avoit empruntés pour les affaires du Roi; c'est pourquoi il prioit le sieur 
Dauvet et M. de Dammartin de remontrer au roi son pauvre fait, et le 
supplier qu'il lui plaise d'avoir pitié de lui et de ses pauvres enfans. » 

Le U juin seulement, le chancelier et les commissaires se transpor- 
tèrent à la prison de Jacques Cœur pour lui signifier sa condamnation. 
Dès ce moment eut lieu officiellement le partage de ses biens. Il n'y eut 
aucun de ses juges qui n'eût quelque bonne part , mais la meilleure fut 
pour Antoine de Chabannes : son lot fut la Seigneurie de Saint-Far- 
geau , avec les baronnies de Toucy et de Péreuse , c'est-à-dire presque 
tout le pays connu sous le nom de Puisaye, consistant en plus de vingt 
paroisses. Seulement, pour masquer celte spoliation , il y eut en l'au- 
ditoire du Trésor de Paris, le 30 janvier 1466 , un simulacre d'adjudi- 
cation au profit de Chabannes , pour la somme de vingt mille écus. 
Guillaume Gouffier eut la terre et seigneurie de La Motte, celle de 
Boissi , etc. , pour dix mille écus , et le roi se réserva la disposition des 
sommes dues à Jacques Cœur. 

(i' Il possé lait les seigneuries de La Motte, de Boissi, de Saint-Aon, et une partie de 
celle de Rouanne dans le Forez; celles de Menetcu-Salon , Mannaigne , Mauhranche et 
Barlieu en Berry ; de Saint-Fargeau , de Lavau, de la Coudrai , de Cliampignelles, de Mé- 
relles, de Saint-Maurice sur l'Avéron , de la Frenoie, Messeroi , Fontenouilles., et les 
baronies de Toucy et de Pereuse, dans les diocèses de Sens et d'Auxerre, avec toutes les 
appartenances de ces terres, etc. Quant à ses maisons il en avait deux à Paris, dont Tune 
était située sur l'emplacement du Palais- Royal , et l'autre subsiste encore aujourd'hui 
dans la rue de l'Homine-Armé ; plusieurs à Bourges, entre autres celle qu'on appelle eu- 
core l'Hôtel de Jacques Cœur, où, depuis i683 , s'assemble le corps municipal de cette 
ville; enfin d'autres maisons à Sancerre , à Saint-Pourçain , à Lyon, à Montpellier, k 
Bcziers. 



JACQUES COEUR. 297 

On ne saurait dire combien de fables ont été débitées sur ce que 
devint Jacques Cœur après sa condamnation. Selon MM. de Sainte- 
Marthe, il rentra en grâce auprès du roi, fut réhabilité, et ses biens 
lui furent rendus par arrêt du Parlement de Paris. Selon Chamneau 
( Histoire de Bernj), il s'évada de prison , et se retira chez le Soudan 
d'Egypte. D'autres le font voyager en Turquie, d'où à son retour il ap- 
porta des poules qu'il fit élever dans son beau château de Beaumont en 
Galinois. Enfin d'après un récit dont le premier auteur est André Thé- 
vet , voyageur, qui vivait sous le règne de Henri III, Jacques Cœur 
ayant reçu de ses principaux fadeurs une somme de soixante mille 
écus, se relira dans l'île de Chypre, s'y remaria, eut de ce second ma- 
riage deux filles qu'il dota richement , bâtit à Famagouste un hôpital 
pour les pèlerins de la Palestine, et y fonda la magnifique église des 
Carmes, où il eut un superbe tombeau avec cette épitaphe : Hicjacet 
Jacobus Cordatus civis Bituricensis . 

Denis Godefroy, le Père Daniel et même Voltaire, ont adopté ce récit 
fondé sur un mensonge que réfuient les titres les plus authentiques, 
entre autres des lettres de Charles VII du 5 août 1457, par lesquelles il 
rend aux enfans de Jacques Cœur une partie des biens de leur père , 
mort « en exposant sa personne à ï encontre des ennemis de la foi 
catholique. » Le livre des Obits de l'église de Saint-Étienne de Bourges 
à laquelle Jacques Cœur avait fait beaucoup de bien , atteste sa mort 
glorieuse , en lui donnant la qualité de capitaine-général des armées de 
l'Église contre les infidèles. 

En effet , après que Jacques Cœur eut fait amende honorable à 
Poitiers, il reçut du Roi l'ordre de se retirer dans le couvent des Corde- 
liers de Beaucaire pour y demeurer en franchise : c'était une espèce 
de prison sous la sauve-garde du Roi. Il y resta près de deux années; 
enfin Jean De Village , toujours dévoué, fit évader son infortuné patron. 
Jacques Cœur se rendit à Rome, où le pape Nicolas V ne voulut pas qu'il 
eût d'autre demeure que son palais. Ce pontife avait conçu pour lui 
autant d'estime que d'amitié depuis la fameuse ambassade d'obédience 
à Rome, dont Jacques Cœur avait été chargé au nom de Charles VII. 
N'ayant plus rien à craindre de ses ennemis , il se fit rendre compte des 
débris de sa fortune par ses facteurs ; et comme sa prison et son procès 
n'avaient pas arrêté le cours de ses affaires, que ses vaisseaux faisaient 
encore le commerce, il se trouva encore dans l'opulence. 

Nicolas Vêtant mort au mois de mars 1455, son successeur Calixte III, 
qui armait contre les Turcs, confia à Jacques Cœur le commandement 



298 JACQUES COEUR 

d'une partie de sa floue. Celui-ci tomba malade dans la traversée, s'ar- 
rêta dans l'île de Chio , où étant mort au mois de novembre 1456, il fut 
enterré au milieu du chœur de l'église des Cordeliers. On ignore les 
circonstances de sa mort; seulement les lettres de Charles VII, déjà 
citées , prouvent que Jacques Cœur à la fin de ses jours lui avait recom- 
mandé ses en fans. 

Il en avait cinq : Jean , archevêque de Bourges ; Henri , doyen de 
Limoges ; Renaud et Geoffroi , tous deux mineurs ; enfin une fille 
nommée Perrette, mariée, en 1UI\7 , avec Jacquelin Trousseau, fils 
d'Artault, seigneur de Mareuil et de Saint-Palais. Ils poursuivirent la 
révision du procès de leur père. Charles VII ne l'accorda point : il exi- 
gea même qu'ils renonçassent à la possession de tous les biens ayant 
appartenu à Jacques Cœur qui avaient été adjugés; mais, par une 
grâce spéciale et par pure libéralité, il leur accorda (1) toutes les 
maisons, jardins, terres et rentes assises à Bourges et dans le Berry , 
qui n'avaient point été adjugées ; deux grandes maisons situées à Lyon ; 
les mines d'argent, plomb et cuivre de la montagne de Cosne, etc., 
plus toutes les dettes, actions et biens-meubles qui avaient appartenu à 
leur auteur. Seulement le roi se réserva pour en ordonner à son plaisir, 
les sommes que Jacques Cœur avait prêtées à différentes personnes 
dont les noms sont spécifiés dans une longue liste de gens de tout état, 
à la tête desquels est le comte de Foix pour deux mille neuf cent quatre- 
vingt-cinq écus d'or. On trouvait sur cette liste curieuse des évêques, 
des maréchaux de France, des chevaliers, des chambellans, des échan- 
sons, des secrétaires du roi, des maîtres des requêtes, et des domes- 
tiques de la maison du roi , jusqu'à des peintres et des lavandières. 
A l'avènement de Louis XI , en 1461, Antoine de Chabannes étant 
tombé dans la disgrâce , Geoffroi Cœur, qui était valet-de-chambre du 
nouveau roi , profita de l'incarcération de l'ennemi de sa famille pour 
poursuivre l'appel du procès de son père ; et sans attendre l'issue de la 
procédure , se transporta dans le pays de Puisaye et se saisit de toutes 
les terres, châteaux, forteresses et meubles d'Antoine de Chabannes. 
Cependant le procès fut plaidé à huis-clos au Parlement, le 20 mai 1465; 
mais après diverses procédures, qui se prolongèrent jusqu'au k août, 
la cour ne prononça ni sur l'appel ni sur les lettres que les enfans de 
Jacques Cœur avaient obtenues de Louis XI pour être reçus appelans. 
Geoffroi qui s'était déjà saisi par voie de fait des biens d'Antoine de 

't) Par lettres-païen tes du 5 août 1457. 



JACQUES C0E1 R 299 

Chabannes, fut confirmé dans Leur possession par lettres que le Roi lui 
octroya au mois d'août 1463 , et qui furent enregistrées au Parlement, 

le 7 septembre suivant, et le 10 septembre à la Chambre des Comptes. 
Dans ces lettres il est parlé en U rmes très durs d'Antoine deChabannes 
et de son injustice, cl les services rendus à Pétrit par Jacques Cœur son! 
magnifiquement relevés. Mais les choses ne restèrent pas long-temps en 
cet état. Chabannes, s'étant sauvé de la bastille, alla joindre les princes 
révoltés pour la guerre du Bien public ; puis, entrant à main armée à 
Saint-Fargeau capitale du Puisaye, il fit prisonnier Geofîroi Cœur, et 
se remit en possession des biens en litige. La paix s'étant faite en 1465, 
et Chabannes ayant été rétabli dans tousses biens, poursuivit à son tour 
Geoflïoi Cœur. Le procès se prolongea sans amener aucune décision 
jusqu'à la mort des deux adversaires, qui se suivirent au tombeau dans 
les trois derniers mois de l'année 1488. Enfin après avoir duré plus de 
3o ans, la contestation se termina le 3 septembre 1489 par une transac- 
tion entre Jean de Chabannes (ils d'Antoine, et la veuve et les héritiers 
de Geofîroi Cœur dernier mâle descendant de Jacques Cœur et 
qui ne laissa que deux filles dont l'une , par son mariage porta 
la terre de Beaumont- le - Bois dans l'illustre famille de Harlay. 
Quant à la terre de Saint-Fargeau qui demeura aux héritiers d'Antoine 
de Chabannes , elle est passé à la famille Lepelelier. C'est encore au- 
jourd'hui un de ses domaines héréditaires ; et l'on conserve dans les 
archives du château de Saint-Fargeau une expédition en forme des procès 
faits à Jacques Cœur. 

Mais qu'importerait que Jacques Cœur eût ou n'eût pas laisséde pos- 
térité ; et qu'importerait que ses héritiers directs ou indirects fussent 
parvenus à recouvrer des débris plus ou moins importans du naufrage 
de son immense fortune? Cequi véritablement nous intéresse, c'est que 
la grande injustice dont il fut victime a rendu son nom encore plus re- 
commandable à la postérité; c'est que ses exemples comme négociant 
habile et aventureux n'ont pas été perdus; c'est qu'après lui l'industrie 
commerciale à laquelle il avait donné un si beau développement ne s'est 
pas arrêtée. Au reste, dit le savant judicieux (1), que nous avons plusieurs 
fois cité , » ce qui concerne Jacques Cœur ne doit pas être indifférent 
à des Français : c'est un citoyen recommandable par son amour pour 
son roi, pour sa patrie, et estimable par les qualités du cœur. Amateur du 
bien public, il ne sépara jamais ses intérêts particuliers de ceux de l'état. 

(i) Bonamy, ibid», p. 5oc). 



300 JACQUES COEUR. 

S'il employa ses richesses à faire des acquisitions considérables, s'il 
profila de la faveur dont le roi l'honora pour placer ses enfans dans des 
postes élevés, il n'en est pas moins vrai que ce prince trouva toujours 
en lui un sujet reconnaissant, prêt à le servir dans les besoins de l'état. 
C'est à lui que Charles VII fut redevable du bon ordre qui régna dans 
ses finances, de la suppression des abus qui s'étaient introduits dans la 
fabrication des monnaies, et du rétablissement du commerce totalement 
tombé dans le royaume pendant les guerres funestes contre l'Angleterre. 
Enfin, c'est à lui qu'est principalement due la gloire du règne de Char- 
les Vil : car, sans vouloir rien diminuer ici des louanges que méritent les 
héros qui se-signalèrem alors par les armes, il faut convenir que leur 
carrière n'aurait peut-être pas été si brillante qu'elle fut , si Jacques 
Cœur par ses soins n'eut procuré aux armées tous les secours d'argent, 
de vivres et d'artillerie, nécessaires dans les expéditions militaires. » 

Comme les Médicis à qui on l'a comparé, Jacques Cœur était instruit 
et lettré. Il avait rédigé des Mémoires et Instructions pour policer la 
Maison du roi et tout le Royaume. On lui doit aussi un dénombrement 
ou calcul des revenus de France que l'on trouve dans l'ouvrage de Jean 
Bouchet, de Poitiers, intitulé le Chevalier sans reproche et dans la Di- 
vision du Monde , par Jacques Signet. M. Buchon dans sa Collection 
des Historiens , a donné de précieux documens sur Jacques Cœur. 



Ch. Durozoir. 




jm&m huai» m 



.. ,, -, .. ^ ... ,. ... v ... u, jiu $ 90M y- .-.' ■<■ *•'* « *« ^ ■* ^ w y wj> -» & vi ^ y ïi * ■/. • -•.- 



JEAN HAMON. 



Los annales des temps modernes ne présentent pas un second exemple 
dune association d'individus aussi éminemment utiles que celle des 
Religieuses et des Solitaires de Port-Royal. Dépendantes de l'Ordre de 
Cileaux, mais soumises à l'obédience de l'Archevêque de Paris , les 
pieuses filles, depuis la réforme introduite en 1618 dans leur maison, 
furent des modèles de charité évangélique. Quoique Port -Royal ne 
fût pas riche, les grands biens ni la pauvreté d'une postulante n'en- 
traient pour rien dans les motifs qui la faisaient admettre ou refuser. 
« Mes filles, disait souvent à ses religieuses la mère Angélique Arnauld, 
leur vénérable abbessc, nous avons fait vœu de pauvreté : est-ce être 
pauvres que d'avoir des. amis toujours prêts à vous faire part de leurs 
richesses? » De telles leçons fructifièrent: pauvres elles-mêmes les 
filles de Porl-Royal étaient ingénieuses à assister les indigens. Il y avait 
au-dedans du couvent une espèce d'infirmerie où les femmes malades 
du voisinage étaient soignées par des sœurs formées à cet emploi, et qui 
s'en acquittaient avec une adresse et une charité admirables. Loin de 
s'occuper de ces frivoles ouvrages à l'aiguille, qui charmaient l'oisiveté 
de tant d'autres couvens, toutes les religieuses mettaient leur industrie 
à rassembler jusqu'aux plus petites rognures d'étoffe pour en habiller 
les femmes et les en fans qui n'avaient pas de quoi se couvrir. Elles se 
livraient aussi à l'éducation des jeunes (illes; sachant leur inspirer une 
piété solide, exemple de petitesse, et leur donner l'instruction la plus 
convenable pour former des épouses vertueuses et des mères éclairées. 

Cependant d'illustres et pieux savans, de nobles personnages, vinrent 
chercher dans des bâtimens hors de la clôture du couvent de Port » 

20 



302 JEAN HAMON. 

Royal-des-Champs (1), une tranquille solilude et des exemples d'édi- 
fication. A côté des Arnauld, des Nicole, des Lemaislre, des Saci, 
des Lancelol, des D'Andilly , etc., on vit se retirer à Port-Royal le duc et 
la duchesse de Luynes, le duc et la duchesse de Liancourt, la duchesse 
de Longueville, sœur du grand Condé , etc. ; ainsi de pauvres filles qui 
n'avaient d'autres richesses que la pureté de leur foi et l'éclat de leur 
vertu , servirent de lien commun pour réunir dans un lieu de pénitence 
austère et d'ardente charité tout ce qu'il y avait de plus élevé à la cour 
de Louis XIV et de plus distingué dans les lettres. Le travail des mains 
occupait les savans de Port-Royal durant tout le temps qu'ils ne consa- 
craient pas à des études sacrées ou profanes, et à l'instruction de quel- 
ques jeunes gens d'élite. De Port-Royal sortirent ces doctes et utiles ou- 

(i) Il y avait deux couvens de Port-Royal , l'un situé , à Paris , rue de la Bourbe , fau- 
bourg Saint-Jacques; l'autre dans une vallée, près de Chevreuse, aux environs de Ver- 
sailles, (.'était là ce qu'on appelait Port-Royal-des-Champs. Port-Royal de Paris ne fut 
d'abord qu'une succursale de Port-Royal-des-Champs. Il était établi dans une maison que 
madame Arnauld, mère de l'abbesse Angélique Arnauld, acheta de ses deniers en i6-25, 
dans la rue de la Bourbe, au faubourg Saint-Jacques, parce que les Religieuses se trou- 
vaient Irop à l'étroit dans les bâtimens bas , resserrés et malsains de Port-Royal-des- 
Champs. Bientôt il ne fut plus possible d'habiter l'ancien couvent près de Chevreuse, qui 
demeura abandonné jusqu'en i648 • alors une partie des Religieuses, sous la conduite de 
la mère Angélique, revint s'y fixer. Dès ce moment, il y eût des Religieuses dans les deux 
couvens ; mais durant la persécution qu'éprouva Port-Royal , celles du couvent de Paris 
n'imitèrent pas la courageuse résistance de leurs sœurs des Champs aux exigences injustes 
de l'autorité; elles se soumirent, et il y eut un véritable schisme entre Port-Royal de Paris 
et Porl-Royaldes-Champs. Enfin, lors de la destruction de ce dernier couvent, celui de 
Paris continua de subsister jusqu'à la révolution de 1789; mais les vrais disciples de 
Port-Royal n'avaient rien de commun avec cette maison que soutint et protégea toujours 
l'autorité. Port-Royal de la rue de la Bourbe, qui eut pour dernière abbesse madame Dio 
de Montpéroux, fut, sous la Convention , convertie en prison et reçut le nom dérisoire de 
Port-Libre. En 1801, on y plaça l'institution de la Maternité, et en 1814 l'Hospice de l'Ac- 
couchement appelé par le peuple la Bourbe. Aujourd'hui les Religieuses de Port-Royal de 
Paris se font bâtir une superbe maison dans le même quartier, rue de la Santé. — Quant 
au couvent de Port-Royal-des-Champs, son antiquité est aussi vénérable que la catastro- 
phe qui le détruisit est déplorable. Odon de Sully, évêque de Paris, de concert avec 
Math Ide, épouse de Mathieu de Montmorency, bâtit cette abbaye en 1204, sous le régne 
de Philippe-Auguste, et y mit douze Religieuses de l'Ordre de Cileaux. Le nom de Port- 
Royal avait élé donné à ce lieu par le monarque , parce que, s'élant égaré à la chasse, il y 
trouva asile dans une petite chapelle située sur le bord d'un étang, au fond d'une vallée 
peu étendue formée par des collines couronnées de bois. 



JEAN HAMON. : OS 

vrages qui ont immortalisé son souvenir : la Logique d'Antoine Arnauld; 
tes Méthodes grecque et latine, ainsi que le Jardin des Racinee grec- 
ques de Lancelot; les Essais de Morale de Nicole; X Histoire ecclé- 
siastique de Le Nain de I illemont ; la Bible de Sacij la Traduction 
de T Histoire des Juifs de Joscplie , pur D'Andilly, etc. A cette école, 
aussi chrétienne que savante , la France doit des hommes d'un rare 
mérite : les deux frères Rignon , Achille de Harlay, enfin Racine qui, 
de la même plume qu'il composa son Athalie, manifesta sa reconnais- 
sance pour ses maîtres en écrivant X Histoire de ] y or t- Royal , que 
Boileau appelai! le morceau d'histoire le plus parfait que nous ayons 
dans notre lanaue. Pascal qui avait sa nièce et sa sœur à Port-Royal, 
passa quelque temps sous le toit des Arnauld et des Nicole, et trouva 
sans doute , sous les épais ombrages de la fraîche vallée de Port-Royal, 
ses plus heureuses inspirations pour son immortelle satire des Provin- 
ciales (1656-1659.) 

A côté de tous ces noms illustres que je viens de rappeler, il en est 
un dont la renommée a moins d'éclat, et qui cependant par une suite 
de bonnes actions appartenant à la vie commune, résultant d'une pra- 
tique de chaque jour, nous a semblé mériter dans ces annales consa- 
crées aux Hommes Utiles, une place que ne rempliraient peut-être pas si 
dignement des hommes, pieux et vertueux comme lui, mais qui se sont 
bornés à servir Dieu et à être utiles à leurs semblables par leurs écrits. 
Ce modeste solitaire de Port-Royal est le médecin JEAN HAMON, qui 
passa trente-six ans de sa vie occupé à soigner, à secourir gratuitement 
les pauvres, et qui dans ses momens de loisir composa des ouvrages de 
piété et coopéra à quelques-uns des savans livres classiques sortis de 
Port-Royal. 

Une vie si bien remplie pour l'humanité et pour la religion fut trop 
humble et trop unie pour être fertile en évènemens. Né à Cherbourg, 
vers 1618, Jean ïïamon fil ses éludes en l'Université de Paris, où il se 
fit recevoir docteur à la Faculté de Médecine. Avec les leçons de son 
art, il avait reçu une instruction morale et pieuse. Il fut le précepteur 
du petit-fils du célèbre Achille de Harlay, Premier Président au Parle- 
ment de Paris. Son profond savoir, la considération ^ont il jouissait 
dans le monde, lui promettaient une carrière brillante et fructueuse; 
mais élevé par Singlin, l'austère directeur des Religieuses de Port-Royal, 
dirigé par le célèbre docteur Arnauld , il refusa un riche bénéfice que 
lui proposait l'aïeul de son disciple, et préféra la retraite d'une vie 
pieuse et péniblement utile. « Tl lutta pendant plus de deux ans contre 

'20. 



304 JEAN HAMON. 

lui-même et contre CELUI qui l'appelait, » dit un historien de Port- 
Royal; mais sa détermination une fois bien prise, il vendit ses meu- 
bles, sa bibliothèque, aliéna son patrimoine, fit passer presque tout 
dans les mains des pauvres et ne conserva que ce qui lui était néces- 
saire pour continuer ses charilés, sans être à charge à la maison 
de Port-Royal , où il avait dessein de se retirer. Il avait alors trente- 
trois ans. Caché dans celte solitude, il y pratiqua, pendant plus de 
irenle-cinq ans, les exercices austères de la plus dure pénitence, 
s'y consacra à la prière, à l'étude et surtout au service des Religieuses 
et des pauvres malades. En même temps qu'il leur prodiguait les 
soins qu'exigeait leur état, les lectures pieuses dont il nourrissait 
son esprit le mettaient à même de leur offrir les consolations de la foi. 
Chaque jour, il faisait à pied les plus longues courses pour aller visiter 
les indigens des campagnes voisines. Cet homme si charitable , si pré- 
venant pour les autres, se condamnait lui-même à tous les exercices de 
la plus rigoureuse pénitence. Il jeûnait jusqu'au soir, et ne buvait que de 
l'eau. Durant les seize dernières années de sa vie, il ne mangea , pour 
toute nourriture , que le pain grossier qu'on faisait pour les chiens, cir- 
constance dont son confesseur avait seul le secret et qu'on ne sut qu'après 
sa mort. Il prenait ses repas debout ; se levait tous les jours avant deux 
heures du matin, et couchait sur une planche, sans natte. Ces austé- 
rités étaient de sa part un secret pour multiplier ses moyens de donner 
aux indigens. Tout laïque qu'il était, il devint en même temps le médecin 
spirituel des religieuses. Il partagea l'exil des Solitaires qui furent éloi- 
gnés de la maison de Port-Royal, quoique sa qualité de médecin attaché 
à ce couvent dut le soustraire à la persécution ; mais bientôt l'autorité 
consentit à son retour en faveur de ses services dont l'absence se faisait 
vivement sentir. 

Hamon avait lu avec beaucoup d'application tous les Pères latins, 
les actes des conciles, et un très grand nombre d'auteurs ecclésiasti- 
ques dont il recueillit les plus beaux passages. Ses ouvrages sont écrits 
de ce style ferme, élégant, arrondi, qui caractérise les auteurs de 
Port-Royal. Plusieurs de ses ouvrages ont été imprimés, entre autres 
ses Ti-aités de Pieté destinés à l'instruction des Religieuses; Y Explica- 
tion du Cantique des Cantiques, enfin son Livre de la Solitude, pré- 
cédé d'une relation dans laquelle l'auteur, à l'exemple de saint Augustin 
dans ses Confessions, révèle, pour l'éducation des personnes pieuses , 
plusieurs circonstances de sa vie. Voici les titres des principaux ou- 
vrages de Hamon : Gémissement d'un Cœur chrétien , exprimés dans 



JEAN HA1Y10N. .305 

les paroles du Psaume 138, Paris, 1731 , in-12. Pratique de la Prière 
continuelle, ou Sentiment d'une Ame vivement touchée de Dieu, 
in-12. Son Explication du Cantique des Cantiques est précédée d'une 
longue Préface de Nicole. Les divers Traités d(; piété de Hainon ont éié 
publiés en 2 vol. in-12 , 1675. 

11 mourut le 22 février 1687, à l'âge de soixante-sept ans, laissant du 
grand nombre de manuscrits , tant sur les sujets religieux que sur la 
médecine, entre autres un Dictionnaire médical grec et latin, qui 
est le premier ouvrage de ce genre qui ait été composé , et des 
Principes de Médecine ( Medicinœ prittcipia ). Si l'on considère 
moins en lui le janséniste sévère que le chrétien humain et zélé, on ju- 
gera que, pour la morale et l'onction , il ne le cède point aux meilleurs 
écrivains de Port-Royal (1). On peut consulter le Nécrologe de ce 
couvent et les Mémoires de Fontaine , (c pour y connaître, dit l'histo- 
rien déjà cité, cet homme qui ne cherchait à être connu que de Dieu, 
mais qui comme malgré lui se faisait connaître à tous ceux qui l'enten- 
daient dans leurs maladies ou autrement. Ce qu'il a fait est trop grand 
pourêtrecru, et ce qu'on en croirait serait au-dessous de ce qu'il faisait.» 

Hamon avait prêté sa plume pour louer tous ses amis morts et inhu- 
més à Port-Koyal-des-Champs. Lui-même y reposait, et sur sa pierre 
funéraire était une épilaphe latine , composée par Dodart, qui retra- 
çait avec précision les principaux traits de cette vie si sainte et si cha- 
ritablement utile; maison sait qu'en 1712 les lombes de Port-Royal 
furent violées, détruites avec le couvent, et leurs cendres dispersées (2): 

(i) On peut juger de l'effet que produisaient daus le monde les écrits de J. Hamon par 
ce passage des Lettres de madame de Sévigné : « J'ai commencé un livre de piété que je 
trouve en fait des réflexions encore mieux que moi. Il est de M. Hamon de Porl-Royal, 
qui était un vrai saint , et qui a puisé dans les plus pures sources tout ce qu'il nous donne : 
c'est un Traité de la Prière perpétuelle , joint à plusieurs autres traités : ce que j'en ai lu 
m'a paru admirable. La préface est de bon lieu , et l'approbation des trois docteurs est 
un éloge , etc. » <. 

(2) Les personnes pour qui sont chers les souvenirs du savoir et de la pitié visilent en- 
core aujourd'hui ? avec vénération, le sol où fut situé Port-Royal-des-Champs. La vallée 
n'offre plus qu une mélancolique solitude. Sur le versant des collines de lest, nulle trace 
des hôtels de Lougueville et de Liancourt: on aperçoit seulement les débris d'une cave. 
Sur une éminence à l'ouest était la demeure d'Antoine Arnauld et de ses doctes et pieux 
amis. De cette habitation il reste un petit bâtiment en briques rouges d'un style ancien ; 
les escaliers sont en bois sculpté. Le propriétaire de cette maison a fait placer sur la fa- 
çade une pierre oblongue où sont inscrits les noms des Solitaires qui ont habité ce séjour. 



306 JEAN HAMON. 

cette épitaphe a été reproduite au bas du portrait original de Jean Ha- 
inon. Mais qu'importent les mutilations de l'esprit de parti , puisque 
l'impression a rendu impérissables, et cette épitaphe, qui se trouve dans 
le j\écrologe, et le souvenir de la vie pieuse et utile du défunt? Enfin 
Despréaux a fait le portrait de ce vertueux solitaire dans ces vers tou- 
chans dont on se souviendra toujours : 

Tout brillant de savoir, d'esprit et d'éloquence , 
Il courut au désert chercher l'obscurité; 
Aux pauvres consacra son bien et sa science , 
Et trente ans, dans le jeûne et dans l'austérité , 

Fit son unique voluplé 

Des travaux de la pénitence. 



Cil. du Rozoik. 



Dans l'inlérieur de l'édifice, trois autres inscriptions indiquent les cellules qu'ont occu- 
pées Antoine Arnould, Racine et Nicole; dans le jardin est le chapiteau d'une vieille co- 
lonne, assis sur le sol de manière à former une table qu'on appelle la Table des Solitaires. 
C'est là que les hôtes de ce pieux asile se réunissaient pour se livrer à leurs savantes 
conversation. Dans la vallée, Vétang, qu'a chanté Racine, n'existe plus et le sol qu'il occu- 
pait est consacré à la culture ; il y croit des légumes et des osiers. La place qu'occupait le 
monastère est couverte de jardins et de vergers. De toutes ses dépendances , il n'existe plus 
qu'un colombier et les débris d'une vieille tour avec ses meurtrières; le lierre recouvre 
celte ruine. L'église du couvent était bâtie sur une éminence formée de terres rapportées. 
On peut en saisir le plan général au moyen de peupliers plantés en cet endroit, et qui, 
par pieuse intention dn propriétaire, en dessinent à l'œil le chœur, la nef et les bas-côtés. 



vbw»'****M&**(i*V99M*&&VVW*V*'+'*** 999 *** 9 * 99d * iè 



TROIS BIENFAITEURS 



DES ÉCOLIERS DE PARIS. 



( ANCIENNE UNIVERSITÉ. ) 



Lorsqu'une institution belle et utile a été renversée par le malheur 
des temps, s'il pouvait être aussi facile d'effacer à jamais le souvenir 
des Fondateurs que de détruire dans un seul jour une fondation d'un 
demi-siècle ; s'il était constaté que la mémoire des Bienfaiteurs ne 
doive plus être honorée quand la violence a supprimé ou seulement 
déplacé le bienfait : ce serait, il faut l'avouer, une éclatante leçon 
d'ingratitude donnée aux générations à venir. Ce mépris du passé de- 
viendrait, sous tous les rapports, un très mauvais calcul, peu digne 
d'une nation éclairée, d'une grande ville, d'un corps honorable î 

Puis-je dire que telle n'a pas été, sous nos yeux, la conduite que l'on a 
tenue depuis trente-cinq ans, à l'égard de ces trois Amis de la Jeunesse, 
à qui la Ville et l'Université de Paris furent autrefois redevables de la 
fondation d'un Concours entre leurs grands Collèges? Contraste re- 
marquable î En déclarant que des Écoliers patriotes n'auraient point à 
rougir des couronnes qu'on allait encore leur décerner (1) , parce 
que ce n'étaient point des «. Couronnes de Rois et de Tyrans » , 
hommes de la Terreur n'osèrent pas cependant s'abstenir de rappeler 
les noms du Chanoine et des deux, anciens Professeurs, fondateurs 
du Grand Concours! Ces nomsqui, depuis un demi-siècle, étaient, chaque 

(î) Discours du Citoyen DUFOURNY, Président du Département de Paris, à la séance de 
la Distribution des Prix de l'Université, le 4 août 1 7^3. 



308 TROIS BIENFAITEURS 

année, accueillis par les joyeuses acclamations d'une jeunesse recon- 
naissante, furent donc proclamés encore avec honneur, en la salle dite 
dea^tnis de la Liberté et de l'Egalité, dans ce terrible club des Jaco- 
bins, le 4 août 1793 ! Mais, après une longue interruption ( 1793 à 1801), 
quand le Concours fut rétabli entre les trois Écoles centrales que les 
quatre Lycées de Paris remplacèrent (1801 et 1805), l'Université impé- 
riale, puis l'Université royale, pas plus que le Professorat sous la période 
consulaire, n'ont pris aucun souci de la mémoire de ces Fondateurs 
dont les donations, il est vrai, ont été dissipées ou absorbées dans la 
grande banqueroute républicaine! (1) 

Pourrait-on dire qu'il y eut alors et qu'il y aurait encore aujourd'hui, 
dans cet oubli complet , justice ou convenance? Il ne s'agirait que 
d'une mention d'honneur, si courte qu'on voulût la faire, dans les pro- 
grammes qui se publient tous les ans aux frais de l'état ; une simple in- 
scription dans quelque lieu apparent de la Sorbonne devenue le Palais 
de la Nouvelle Université. Ces témoignages publics de reconnaissance, 
renouant la chaîne des temps et faisant revivre de beaux souvenirs , 
quoique venus trente-cinq ans trop tard, n'en seraient pas moins ho- 
norables pour qui réparerait cet oubli î 

Il y a douze ans qu'un professeur d'histoire a pour la première fois 
réclamé cette réparation tardive ! Aujourd'hui, s'appuyant sur une As- 
sociation de gens de biens (1) , qui se sont réunis pour défendre d'un 
injuste oubli les noms des Bienfaiteurs publics, des véritables Hommes 
utiles dont il n'est pas toujours possible de faire des Hommes célèbres , 
le Professeur de l'Université Nouvelle s'efforce d'élever ce modeste mo- 
nument aux trois Bienfaiteurs des Écoliers de l'Université Ancienne. 

L'occasion est-elle bien choisie? — Tout le fait croire. 

S'il eût été donné à Napoléon de voir grandir le premier-né de sa race 
ou peut-être un jour d'être entouré, lui aussi, de plusieurs fils adolescens, 
on sait, par des documens authentiques , qu'il ne leur eût choisi pour 
compagnons d'études que des princes nés du sang d'Empereur ou de 
Rois, ou tout au moins les fils des chefs de celte féodalité guerrière dont il 
était si fier, lui qui l'avait créée et qui la croyait si forte, si fidèle. Il est 
à remarquer que l'Empereur, qui ne visita jamais l'Ecole Polytechnique 
avant 1815, n'eut jamais non plus le désir ouïe temps d'assister à la solen- 
nité du Concours entre ces Lycées de Paris dont les élèves se sont dis- 

(i) Les fonds de ces donations oe sont-ils pas représentés dans la dotation de l'Université? 
(■2) La Société Moufyoti el Franklin, fondée en 18 i i. 



DES ÉCOLIERS DE PARIS. 100 

lingues dans toutes les guerres de l'empire. Louis XV et ses peliis-fils 
avaient établi ou suivirent celte étiquette du pouvoir souverain î C'est 
1837, la quatre-vingt-dixième année du Concours, qui a été marquée par 
le premier exemple du Moi des Français assistant à la fête des Ecoliers et 
des Familles et y prenant part doublement, comme Roi et comme Père, 
car c'est aussi la première fois que nos princes, que tous les fils du Roi, 
reçoivent l'éducation des citoyens et se soumettent loyalement à ces 
difficiles épreuves du talent et de la persévérance! 

Enfin, ce qui n'avait pas été essayé non plus, au milieu de toutes les 
splendeurs de l'empire , alors qu'on se vantait d'avoir en quelque sorte 
épuisé tous les moyens d'Émulation, un Ministre du Roi vient, cette an- 
née, de l'accomplir. 

Les récompenses décernées en 1838 par M. de Salvandy aux meilleurs 
Écoliers des Départemens, au nom de l'Université, non pas de Paris mais 
de France, commencent une Ere nouvelle des Annales du Grand Con- 
cours. Il y avait déjà quatre-vingt-onze ans que la devise de celle institu- 
tion était: ce Tout pour Paris l » Fallait-il qu'il en fût de même jusqu'à 
l'expiration du siècle? Désormais il y aura véritablement un Grand 
Concours Français , qui ne sera plus une solennité exclusivement pa- 
risienne , mais une institution nationale. L'Émulation sagement réglée 
est un bienfait partout. La Fille aînée des llois, l'Université de Paris, 
en avait possédé quatre-vingt-onze ans le monopole. M. de Salvandy a 
bien dit ei a bien fait, quand il n'a pas voulu, pour sa part, consentir 
à perpétuer cet autre ce Droit d'Aînesse » / 



LE GENDRE, COFFIN ET COLLOT. 



LOUIS LE GENDRE , Chanoine et Sous-Chantre de l'Eglise de Notre- 
Dame de Paris; CHARLES COFFIN, ancien Recteur de l'Université de Pa- 
ris et Principal du Collège de Dormans-Beauvais; et BERNARD COLLOT, 
Chanoine-honoraire de l'Eglise de Notre-Dame de Paris et Professeur- 
Emérile de l'Université , avaient successivement fondé, agrandi et doté , 
de ïlkl à 1756, par legs ou par donation, le Concours annuel, entre 
les Collèges de l'ancienne Université. Plusieurs faits curieux, relatifs à 



olO TROIS BIENFAITEURS 

ces trois fondations successives, sont restés inconnus ou sont peu fidè- 
lement rapportés dans les recueils historiques les plus estimés, par les 
auteurs les plus dignes de confiance. 



LOUIS LE GENDRE. 



Second fils de Charles Le Gendre et d'Isabeau Le Picard, LOUIS 
LE GENDRE naquit à Rouen, en 1655. 

Savoir précisément le jour de sa naissance serait chose de peu d'intérêt 
et de grande difficulté, les enquêtes ayant constaté, pendant le procès 
auquel sa succession donna lieu que, a. dans la ville de Rouen, avant 
l'ordonnance de 1667, il n'y avait aucuns registres réguliers de bap- 
têmes et de décès. » Les parens de Louis Le Gendre , malgré leur pau- 
vreté, eurent deux fils qui s'élevèrent aux dignités et aux bénéfices 
ecclésiastiques. Pierre , l'aîné, qui fut peut-être redevable aux succès 
et au crédit de son jeune frère d'avoir pu faire aussi des études mourut, 
à Rouen, curé de la paroisse de Saint-Pierre-le-Vieil. Louis Le Gendre, 
brillant écolier, protégé dès son enfance par l'Archevêque de Rouen, 
François de Harlay, se montra toujours reconnaissant et inviolable- 
ment dévoué à son illustre protecteur qui voulut l'emmener avec lui, 
quand il fut appelé à l'Archevêché de Paris. Une prébende de Chanoine 
et de Sous-Chantre à l'Eglise de Notre-Dame de Paris, avec toute liberté 
de se livrer à ses travaux de prédilection, aux recherches d'érudition 
historique, furent de nouveaux bienfaits de l'Archevêque mis à profit 
par l'Abbé. Les ouvrages de Louis Le Gendre conservent encore au- 
jourd'hui un rang distingué dans notre littérature historique. Nous en 
donnons la liste chronologique extraite de La Frauce littéraire du sa- 
vant et consciencieux J. M. QUÉRARD (1). On voit avec plaisir, par 

(i) 1695, Eloge de François de Harlay, Archevêque de Paris, in-8; et La Vie du 
même, en latin, 1720, in-'». — 1697 , Essai sur le Règne de Louis-lc-Grand , jusqu'en 
1697, in-4. — 1700, Claud'ù Joly (Prœcentoris ac Canonici necuon Officialis Parisiensis) 
Laudalio, in-8. M. W. , dans la Biographie universelle, indique aussi l'éloge en latin de 
Cl. Thévenin, autre chanoine de Notre-Dame, dont ne parle pas M. Quérard. — 1700, 
Histoire de France. y contenant le Règne des Rois des deux premières Races, 3 vol. in— 12. 
— - 17 12, Moeurs et Coutumes des Français , dans les premiers temps de la monarchie, 
m-i2,et 1740, in-',; [es Mânes, précédées des Mœurs des anciens Germains, traduction 



DES ECOLIEKS DE PARIS. 3il 

coite liste, que les premières publications de Louis Le Gendre, soit en 
français, soit en latin, furent consacrées à la reconnaissance et à l'a- 

miiié : ce sont les Eloges de l'Archevêque François de Harlay, et du 
savant historien Claude Joly, qui avait été aussi Chanoine et Chantre de 
l'Eglise de Notre-Dame. Cet honorable emploi du talent de l'auteur fera 
sans doute plus facilement pardonner l'emphase de son Panégyrique du 
règne de Louis-le-Grand, publié du vivant de ce monarque. Cet ouvrage 
dont le succès fut prodigieux et qui eut plusieurs éditions en peu d'an- 
nées, n'en est pas moins reste de beaucoup inférieur aux solides écrits 
que l'auteur a publiés sur d'autres époques de notre histoire. Son His- 
toire de France jusqu'à la mort de Louis XIII, en trois volumes in-folio, 
a été particulièrement estimée et recommandée par les professeurs de 
(die Ecole de Strasbourg qui ont si bien mérité des études historiques. 
Legrand d'Aussy, Vclly et Villaret ont profilé des recherches de Louis 
Le Gendre sur les Mœurs et Coutumes des Francs. Le Chanoine Le 
Gendre, par ses travaux, avaitdonedéjà mérité une place parmiles écri" 
vains utiles, lorsqu'il termina sa longue et laborieuse carrière, à soixante- 
dix-neuf ans, dans Paris, au commencement de l'année 1734. 

Pourvu, dès l'an 1724, de l'abbaye de Claire-Fontaine, dans le diocèse 
de Chartres, qui produisait un revenu de trois mille livres, le Chanoine Le 
Gendre vécut toujours simplement et avec une sévère économie. Il n'avait 
que des collatéraux à un degré très éloigné pour héritiers d'une fortune 
qu'il ne tenait pas de sa famille, et qu'il devait entièrement à la culture 
des lettres. Il crut donc pouvoir, sans injustice, consacrer aux lettres 

et aux arts le fruit de ses économies. Elevé à Rouen par la charité , 
enrichi et illustré à Paris, il pensa qu'il lui était permis d'instituer ces 
deux villes ses héritières, pour la plus grande partie de ses biens, par son 

testament olographe du U février 1733 , dont il confia l'exécution à son 
collègue Chanoine et Sous-Chantre de Noire-Dame, Pierre-Charles De 
la Chasse et au Receveur du Chapitre. Après un assez grand nombre de 
legs d'argent et d'exemplaires de Y Histoire de France, en trois volumes 

du latin de ïacile, par Fr. Bruys, 1753 , in-12. — Réponse de M. le Chevalier de Ven- 
dôme, Grand- p rieur de France, à quelques articles du Mémoire des Princes du sang , in-8, 
attribué aussi à l'Abbé de Chaitlieu. — 17 16, Lettres de .'!/*** à un Homme de Qualité qui 
lui a demandé son sentiment sur la Lettre d'un Espagnol à un Français, in-8. — 1718 ' 
Nouvelle Histoire de France , depuis le commencement de h Monarchie jusqu'à la mort de 
Louis XIII, i vol. in-folio ou .S vol. in-12. — 1724, Vie du Cardinal d' Amhoise , Mi- 
nistre de Louis \\\ ( avec no parallèle tics Cardinaux célèbres qui ont gouverné des états, 
â vol. in-12; la Meme,2L\ec figures el tin recueil de pièces, Rouen 172^, in-i. 



312 TROIS BIENFAITEURS 

in-folio et grand papier, en faveur de plusieurs couvens et séminaires de 
Paris et de Rouen, sans oublier ses vieux domestiques, les deux legs prin- 
cipaux sont pour Rouen et Paris. Pour la ville de Rouen, onze cents livres 
de rente qui devront être employées à l'institution de « Jeux floraux 
com?ne à Toulouse» et à la condition que les noms et titres du Fonda- 
teur seront inscrits ce su?' le piédestal de chaque Prix. » Pour la 
ville de Paris, une rente plus considérable pour instituer ce plusieurs 
Prix & Eloquence, de Poésie et de Musique. » L'office de Mainteneurs 
ou juges, tant de ces Jeux floraux rouennais que des Prix parisiens, était 
offert à MM. les Doyens et Chanoines du Chapitre de Paris , et après eux, 
aux Cordeliers du grand couvent de Paris. Les Chanoines refusèrent: les 
Cordeliers, qui acceptèrent d'abord, finirent bientôt par refuser aussi, 
soit par la crainte de ne point paraître juges compétens des Orateurs, 
Poètes, et Musiciens ou Chantres ; soit pour n'avoir point à subir les 
ennuis et les frais du long procès que suscitèrent les collatéraux oppo- 
sans : Charles Vallet, vigneron , marchand de toiles en la ville d'Orbec 
( Calvados ) ; Louis Regardebas, marchand de bois à Saint-Martin 
de l'Aigle, et Jean Regardebas, laboureur, du village de Couvrain 
près l'Aigle. Ce procès ne dura pas moins de dix ans (1734-1744"). La 
vieille servante eut le temps de mourir avant d'être mise en possession 
de la petite rente viagère que lui avait légué son bon maître. Enfin , le 
Parlement de Paris, par arrêt du 1 er juillet 1746, signé De Maupeou, 
condamna les collatéraux à se contenter de ce qu'il resterait des de- 
niers de la succession, les frais et dépens soldés qui s'élevèrent à une forte 
somme, les legs d'argent et livres acquittés en faveur des couvens et sé- 
minaires et délivrance faite aux Maires et Echevins de Rouen de la rente 
de onze cents livres, à la charge par eux d'instituer des Jeux floraux 
qui ne furent pas institués (1). Enfin, sur le refus des Chanoines et des 
Cordeliers de Paris, interprétant les intentions du Testateur dont le dé- 

(i) Les Rouennais, à l'exemple de Paria, se crurent en droit d'interpréter aussi les in- 
tentions du Testateur. Au lieu de Jeux floraux , ils fondèrent X Académie royale des Sciences . 
Arts et Belles -Lettres de Rouen. Voir l'Histoire de Rouen, par M. S***, avocat au Par- 
lement de Rouen. C'est particulièrement à MM. De Cideville, Conseiller au Parlemeut 
de Rouen et Tiphaine de la Roche, Docteur-Médecin et Président honoraire de l'Elec- 
tion de Rouen, que celte ville fut redevable de la fondation de son Académie, qui dut 
son origine à des réunions de botanistes dans le jardin de M. de la Roche, au faubourg de 
Bouvreuil. Au moyeu du legs de Louis Le Gendre et par la protection de M. de Luxem- 
bourg , gouverneur de la province, l'Académie fut installée ( 1744 ), et tint ses séances 
à l'Hotel-dc-Ville. Le Docteur Tiphaine de la Roche en fui le premier Directeur. 



DES ÉCOLIERS DE PARIS. 313 

sir était manifestement d'encourager les arts libéraux, dont la Musi- 
que seule fut exceptée, la Cour suprême transportait à l'Université 
de Paris le bénéfice du legs de 69,760 livres de capital, aux renies de 
1909 livres, tant sur l'IIôtel-de-Ville de. Paris, que sur l'église collégiale 
de Saint-Benoît, en exigeant du Recteur de ladite Université qu'il 
soumît à l'approbation de la Cour un projet d'organisation de Concours 
pour des Prix ce d' Eloquence et de Poésie y soit latines, soit françaises. » 

Dans les registres des Conclusions de l'Ancienne Université , dont la 
série malheureusement ne se trouve plus complète, nous avons lu, 
non sans émotion, les avis donnés par nos devanciers, simples pro- 
fesseurs des Collèges de Paris, formant le tribunal suprême de l'Uni- 
versité, et délibérant sous la présidence d'un de leurs pairs, le Recteur 
librement élu. 

Les quatre Nations de la Faculté des Arts (1) votèrent, le 7 sep- 
tembre llhUj la fondation d'un Concours et d'une Distribution de Prix, 
entre les Elèves des classes de Rhétorique, Seconde et Troisième des 
Collèges de l'Université , conformément à un mémoire en cinq 
chapitres qui fut adressé au Parlement par le Recteur. On trouve 
dans ce document tous les détails réglementaires du Grand Con- 
cours à son origine , et jusqu'au modeste budget de celte solennité 
dont tous les frais ne devaient pas s'élever au-dessus de 1505 livres (2), 
en y comprenant, la somme de 200 livres pour la fondation d'un Dis- 
cours public annuel en latin par un Régent de la Faculté des Arts, lequel 
devait être choisi et désigné par M. le Recteur dès le commencement de 
l'année scholastique. ce Cet orateur, dit le mémoire , prendra son sujet 
de quelque sujet scholastique ou des évènemens publics, s'il y en a. Il 
insérera quelque chose sur la Distribution des Prix et quelque chose 
aussi en l'honneur du Parlement. » 

Le Parlement approuva toutes ces propositions de l'Université et 
rendit, le 8 mars 17A6, l'arrêt de Fondation, en imposant à l'Université 
l'obligation de faire célébrer chaque année trois Gbits, au prix de 
100 livres chacun, pour le repos de l'âme du Fondateur. La première 

(i) La Faculté des Arts et ait partagée entre les quatre Corps ou Nations dites de France t 
de Picardie, de Normandie et d'Allemagne : cette dernière avait été nommée Nation à' An- 
gleterre jusqu'en i43t. Il y avait les trois autres Facultés de Théologie, de Médecine et de 
Décret ou Droit, 

(2) L'achat de vingt-cinq Prix à 20 livres chacun est évalué à 5oo livres; il n'est de- 
mandé aucune somme pour surveillance ou corrections des compositions. 



314 TROIS BIENFAITEURS 

Distribution des nouveaux Prix (1) eut lieu , le 23 août 1747, dans le 
local des Ecoles extérieures de la Sorbonne. Le premier Président et 
une députa tion du Parlement assistèrent à la cérémonie. La couronne 
du Prix-d' Honneur ou premier Prix proclamé pour la classe de Rhé- 
torique (Prix de Discours latin), fut décernée par le Premier Président. 
L'arrêt du Parlement portait que le nom de LOUIS LE GENDRE serait 
imprimé dans les programmes, chaque année, et proclamé publique- 
ment comme celui d'un Bienfaiteur des Collèges de Paris. 



CHARLES COFFIN. 



Le h août MUS), troisième Distribution des Prix du Grand Concours, 
année du Prix d'Honneur de Thomas futur académicien, l'Orateur 
universitaire fut Guérin (Nicolas-François ), Régent de Rhétorique au 
Collège du Plessis. La harangue de ce maître n'a pas été conservée. 
L'Université lui offrait un beau sujet à traiter : le vénérable COFFIN 
venait de mourir, le 20 juin, peu de jours avant l'ouverture du Con- 
cours que lui-même avait agrandi cette année par une donation pour 
deux nouveaux Prix ajoutés à la fondation de Louis Le Gendre. 

Né le 6 octobre 1676, à Busancy , dans le diocèse de Reims ; envoyé 
jeune écolier à Beauvais et de cette ville à Paris, au Collège du Plessis 
où il fit de brillantes études, Charles Coffin fut appelé comme Régent 
de Seconde (1701) au Collège de Beauvais par le choix de Rollin qui 
devint son ami, au point de manquer presque à sa parole en refusant 
plus tard de le rendre au Principal du Plessis qui lui avait dit en lui 
cédant Cofïîn : ce Je ne vous le donne pas ; je vous le prête. » 

Choisi comme Orateur de l'Université en plusieurs circonstances 
importantes, de 1703 à 1713, et notamment à la mort du Dauphin (1712), 
Cofun fut le successeur de Rollin dans les fonctions de Principal du 
Collège de Beauvais (1713) dont la prospérité devint telle qu'il fallut 
louer, pour les pensionnaires trop nombreux, des logemens dans les 
Collèges voisins de Presles et de Laon. Si la prose latine deCoffîn ob- 
tenait les suffrages de ses confrères, on peut dire que ses poésies, dans 
la même langue, eurent de la célébrité et peut-être ne trouverait-on 

(i) En Rhétorique, Prix de Discours latin et français, de Vers latins et de Version 
grecque , pour Vétérans et Nouveaux. — lui Seconde, Prix de Thème latin, Vers latins » Y| 
Version grecque. — Kn Troisième f Prix de Thème latin et Versions latine et grecque. 



DES ECOLIERS DE PARIS. 318 

pas un second exemple d'une aussi grande popularité accordée à dos 
vers latins. Heureux temps où les beautés rivales des deux odes latines 
de Grenan pour le Vin de Bourgogne et de Coiïin pour le Fin 
de Champagne (1), excitaient la reconnaissance; des marchands de 
Reims non moins vivement que l'enthousiasme de l'Université! Au Vin 
de Champagne ou plutôt à son poète , resta L'honneur de la victoire dans 
cette lutte où l'on ne voit pas que le Vin de Bordeaux ait eu de défen- 
seur. Le P. Sanadon Jésuite, natif de Rouen, disait qu'il s'estimait heu- 
reux de n'avoir pas cédé à la tentation d'entrer en lice comme cham- 
pion du Cidre, en l'honneur de la Normandie! 

Elu Recteur, en 1718, et réélu jusqu'en 1741, Coffin, dit un de ses 
biographes, eut occasion de faire briller un autre genre de talens, celui 
de négocier et de traiter avec les grands. Son rectorat fut illustré par l'é- 
tablissement de Y Instruction gratuite. Le Cardinal de Richelieu en avait 
formé le projet dont l'exécution fut retardée de presque tout un siècle 
parla mort de ce grand ministre. Philippe II d'Orléans, Régent, se 
montra plus libéral envers l'instruction publique que ne l'avait été 
Louis XIV et que ne le fut depuis Napoléon dans toute sa gloire. 

Si le Roi Louis XI a le premier établi régulièrement les Postes, l'in- 
vention des Messageries appartient à l'Ancienne Université de Paris. 

(i) Grenan ( Bénigne), Bourguignon, Régent de Seconde au Collège d'Harcourt , 
avait, dans une Ode latine ( 1711 ) y poétiquement décerné la palme au Vin de Bourgogne 
sur le Vin de Champagne dont il parlait avec peu de ménagemens. Champenois et Ré- 
gent d'une de ces classes de Seconde, qui semblaient en ce temps-là plus particulièrement 
consacrées à la poésie , le modeste Coffin gardait cependant le silence, quand le bon Her- 
san,dans un dîner chez l'Abbé de Louvois, eut la malice de lui reprocher de déserter ainsi la 
cause champenoise. Coffin accepta le défi sans même attendre le moment dû dessert. Son 
Ode eut le plus grand succès. Grenan répondit par une Requête poétique, adressée à 
Fagon , premier médecin du Roi , à l'effet d'obtenir condamnation du Vin de Champagne, 
comme pernicieux à la santé. Coffin répliqua , en se chargeant de la rédaction même de 
Y Arrêt on Décret envers, rendu par la Faculté de l'île de Cos, patrie d'Hippocrate, la- 
quelle donnant ironiquement gain de cause au Bourguignon, formule la condamnation du 
Champenois de manière à ne laisser à son rival aucun espoir de rallier à sa cause les 
gourmets et les rieurs. Jusqu'alors la poésie latine seule était iulervenue daus ce débat : la 
poésie grecque eut son tour. Dans une Eglogue en vers grecs et latins , Jugement d'Apol- 
lon entre Corydon ( Grenan ) et Tliyrsis ( Coffin ), le Dieu déclare que chacuue des deux 
provinces doit à son poète un tribut de son vin. La Champagne seule exécuta cet arrêt. 
La Ville de Reims, pour étrenues, fit offrir à Coffin un panier de ses vins exquis, hom- 
mage qui fut répété plusieurs années de suite et dont Coffin ne manqua pas de faire 
loyalement les honneurs à son adversaire moins heureux : Solatia <v\cto. 



316 TROIS BIENFAITEURS 

La dotation de l'Université de Paris, pourl'instruction gratuite, fut réglée, 
par arrêt du conseil (15 mars 1720), à 120 , 528 liv. formant le vingt- 
huitième effectif du produit delà Ferme générale des Postes et Messa- 
geries. Le mandement de Coflîn et la harangue de Rollin furent dignes 
du bienfai t. Les Etudes gratuites dans tous les Collèges de Paris et 
les traitemens des Professeurs , établis d'une manière fixe, honorable, 
sur le pied d'égalité entre tous les Collèges, furent donc un bienfait 
de la branche d'Orléans issue de Henri IV. Ce bienfait a duré jusqu'en 93, 
et, sous ce rapport , l'ancien régime est encore à regretter pour nous. 

Les derniers travaux de Coffîn furent sa harangue sur la Naissance 
du Dauphin (1729 ), les belles Hymnes qu'il composa, à la prière 
de M. de Vintimille , pour le Bréviaire de Paris adoptées aussi pour 
ceux de Blois, Coutances, Evreux et Seez ; enfin sa part de révision de 
Y Anti-Lucrèce du Cardinal de Polignac, sur la demande de l'Abbé de 
Rothelin, en collaboration avec Crévier et Le Beau. Ses OEuvres ont 
été recueillies en deux volumes (1755). La traduction de l'Ode sur le 
Yin de Champagne, par le Comte de Chevigné, a été publiée chez 
F. Didot (1825). La même pièce a été traduite en vers français par 
M. Mathieu, Professeur de Poésie latine et Doyen de la Faculté des 
Lettres de Dijon , ancien Professeur du Lycée de Reims. 

Coffîn, à soixante-treize ans, fut enlevé par une fluxion de poitrine, 
le 20 juin 1749. Il avait fait un legs considérable à son cher Collège de 
Beauvais, dont il avait été Principal pendant trente-six ans, et dont il 
avait souvent nourri les Boursiers à ses propres dépens. Sa charité 
s'étendait jusqu'aux pauvres villages des environs de Busancy. 

La Donation de Coffîn pour le grand Concours ne fut point une libé- 
ralité posthume. Malgré les avis de Rollin et malgré ses exemples, 
l'Université faisait encore si peu de cas de la Langue française, que la 
traduction du Latin en Français n'était récompensée, au Grand Concours 
universitaire , que dans la Troisième ou dernière classe admise à con- 
courir. Il y avait alors autant de hardiesse à introduire le Français dans 
l'Université qu'aujourd'hui l'Allemand et l'Anglais! L'ami de Rollin, 
voulut que l'étude de la Langue française ne fût pas négligée en Se- 
conde, et fit donation, dès la rentrée de 17&8-1749, pour deux Prix de 
Version latine, d'une rente de cinquante livres. 11 n'eut point, comme 
nous l'avons dit, le bonheur d'assister à la première distribution de ces 
prix. Il n'y eut pas non plus d'arrêt du Parlement pour exiger que 
mention fût faite de son nom. La reconnaissance publique en fit une 
loi qui a été respectée jusqu'en 1793 ! 



<fe 







IlIvS ECOLIERS DE PARIS. tl 



BERNARD COLLOT. 



Si le troisième fondateur du Grand Concours ne pont être justement 
comparé à ses deux prédécesseurs; si l'on ne sait guère de sa vie que 
le double bienfait de sa donation en faveur du Collège du Plessis et 
de son legs à l'Université, serait-il juste de vouer à l'oubli jusqu'à son 
nom? — Nous ne le pensons pas. 

Chanoine-honoraire de l'Eglise de Notre-Dame de Paris et Profes- 
seur-Emérite de l'Université de Paris, au Collège du Plessis, BERNARD 
COLLOT était aussi Doyen de la Tribu de Paru, la première des cinq 
Tribus composant la Nation de France, savoir : Tribus de Paris, de 
Sens, de Reims , de Tours et de Bourges. Soit qu'il possédât quelque 
bien de patrimoine , soit qu'il fut parvenu, dans sa longue et pénible 
carrière, à faire des économies, le vénérable Emérile du Plessis, voulut 
procéder en personne à la première répartition de bourses (ondées à 
ses frais, dans son Collège du Plessis, pour de pauvres Ecoliers de 
Troisième, Seconde et Rhétorique, choisis par voie de concours. Ces 
bourses au nombre de huit , dotées chacune d'une modique rente de 
trois cents livres, depuis l'an 1753, vinrent en aide à bon nombre de 
pauvres familles et contribuèrent à soutenir la renommée du Collège du 
Plessis. Celte fondation d'un simple professeur a été absorbée comme 
tant d'autres dans le gouffre révolutionnaire, et l'on ne voit guère au- 
jourd'hui de donations de ce genre faites par des particuliers. Des 
bourses données par le gouvernement, sans concours, sont-elles tou- 
jours préférables ? 

On déplorait dans l'Université l'affaiblissement des lettres grecques. 
Bernard Collot, par disposition testamentaire des & et 5 octobre 17 54, 
légua une rente de 420 livres, pour un Grand Prix à décerner annuelle- 
ment, à celui des « Troisièmes, Seconds et Rhétoriciens, qui, compo- 
sant à l'Université, aura le mieux mérité pour une traduction de la 
Langue grecque en français, lequel Prix ne pourra être remporte 
plus de deux fois par la même personne. » Le testateur étant décédé 
dans les premiers jours de janvier 1755, et le legs de 420 livres ayant 
été d'abord accepté par l'Université , les Comices universitaires du 
8 mars 1756, votèrent la non-observation de la lettre du testament, ei 
l'interprétation des vœux du testateur. Délibération du Parlement à ce 
sujet, avec consentement de l'héritier, Charles Collot Maîd e-ès-Ai is de 

21 



318 TROIS BIENFAITEURS DES ÉCOLIERS DE PARIS. 

l'Université; arrêt enfin du 29 mai 1758, ordonnant sur la demande de 
l'Université, la fondation de nouveaux Prix jugés nécessaires pour 
compléter l'œuvre de Le Gendre et Coftin, savoir des Prix de Version 
latine en Rhétorique, de Vers latins en Troisième, et quatre Prix 
pour chacune des classes inférieures, Quatrième, Cinquième et Sixième. 
La première distribution des Prix du Grand Concours ainsi complété, 
eut lieu en 1758. Il est à remarquer que le testateur ayant destiné la 
totalité de son legs à l'encouragement du Grec, il ne fut point fondé, en 
faveur de cette langue, un seul prix nouveau! Mais, le nom de ce 
troisième Bienfaiteur fut honorablement proclamé chaque année,. par 
injonction expresse du Parlement, arrêt signé : MOLE. 



LES CONCOURS GÉNÉRAUX 

AU XIX e SIÈCLE. 

Aboli en 1793, rétabli en 1801, suspendu en 1815, continué sans in- 
terruption depuis 1816, entre les Ecoles centrales (1801), entre les 
Lycées (1805), puis entre les Collèges royaux et particuliers de Paris 
et de Versailles ; honoré pour la première fois, après quatre-vingt-dix 
années , par la présence du souverain , l'an 1837 ; successivement 
agrandi, de telle sorte que le nombre des Prix qui était de U0 en 1793, 
et de 56 en 1805, a été de 86 en 1838, et que la dépense qui n'était en 
1789 que de Dix -huit cents livres (1), excède maintenant la somme de 

(i) Nous avons sous les yeux une des onze copies du compte délaillé de ces dépenses, 
pour l'an 1789. Nous y trouvons que les honoraires de M. Boucly, Régent de Troisième au 
Collège de Montaigu, pour le Discours par lui prononcé dans la salle d'assemblée, sont de 
200 livres. Cet article se trouve placé après celui de 5o livres payées au Sieur Ambe- 
zard, Trompette ordinaire du Roi, pour la symphonie. — Pour les Prix de l'année, achat de 
livres et reliures : 488 livres. — A la femme Mury , bouquetière, pour les couronnes, au 
nombre de cinquante, dont vingt en fleurs et le surplus en feuilles de laurier : 10 livres. — 
Aux sieurs Perrier et Dumez , appariteurs, et autres personnes employées par M. le Rec- 
teur pour faire le service des compositions aux Jacobins et aux Cordeliers et examens des 
boîtes à Louis-le-Grand, pour frais desdites compositions et examens : 227 livres. La 
Nouvelle Université a de moins à payer les honoraires de l'Orateur et les frais de la salle, 
s'éleva nt ensemble à "00 livres sur les tSoo livres de dépense-; de l'Ancienne Université. 



LLS CONCOURS GÉNÉRAUX AL XIX e SIECLE. 911 

/ iiuft mille francs i le Conoours général', ednune nous l'avons déjà dit, 
ne doit plu* .être désormais une solennité exclusivement parisienne. 
H s'élève aujourd'hui , par la généreuse inspiration , par la tentative 
hardie, d'un Ministre du Roi, à la hauteur d'une institution nationale, 
et la France est le seul pays on rien de pareil ait été essayé. 

Qu'on ne se presse pas de nous taxer de flatterie, car nous avons, 
sur ce sujet, de iristes vérités à dire ! 

L'instabilité des Grands Maîtres est un malheur pour l'Université. 
Neuf Ministres et onze Ministères, en huit ans, n'ont pas laissé le 
temps aux meilleures intentions d'être réalisées d'une manière com- 
plète et durable. .Mais de quelque côté et dans quelque temps que nous 
viennent les futurs successeurs de M. deSalvandy,la pensée de propager 
dans toute la France l'Emulation vive d'un Concours est une pensée 
grande, belle et libérale évidemment. La tentative était hardie, car les 
ditïieuliés d'exécution sont grandes, et si l'on doit pousser plus loin l'i- 
mitation de Paris, elle ne serait pas sans danger s'il n'est point fait 
d'amélioration à l'organisation du Concours actuel. 

Pour étendre sans crainte le Grand Concours de Paris aux Départe- 
meus, il faudrait, disons-le hautement, convaincus que nous sommes 
après vingt-cinq années d'expériences, qu'une réforme salutaire, indis- 
pensable, eût été préalablement opérée dans Paris même! 

Userait déplorable que les familles honnèlesetéclairéesfussent rédui- 
tes à regretter l'existence d'une institution qui a produit les Thomas, les 
J. Delille, les Laharpe, les Ilaiiy, les Guéroull, les Wailly, les Lemaire, 
lesJNoel, lesBurnouf, del'AncienneUniversilé,etavec lesNaudet, les Vic- 
tor Leclerc, les Villemain , les Victor Cousin , les Casimir Delavignc,les 
Salvandy, les Monlalivet, les DeJussieu, les Saint-Marc Girardin, d'au- 
tres Wailly, d'autres Lemaire, d'autres Burnouf, de l'Université Nouvelle. 
Mais le Concours n'est plus aujourd'hui ce qu'il fut autrefoispour nos pères, 
pour nos maîtres ou pour nos collègues ! Chaque année, l'introduction de 
quelque nouveau sujet d'épreuve donne immanquablement matière à de 
nouvelles combinaisons et , quand le succès couronne ces calculs , c'est 
un scandale! 

Dans Paris comme dans toute la France, pour les intelligences vives 
et vigoureuses d'en fans heureusement doués, tels que furent les hom- 
mes que nous venons de citer et beaucoup d'autres dont nous avons re- 
cueilli les noms(l), la conservation ou la fondation des Grands Concours 

[\] Le Vivre d'Honneur, première et deuxiemeaur.ee, 1837 et i838. 

21. 



320 LES CONCOURS GÉNÉKAUX AU XIX e SIÈCLE. 

de Paris et de France , sont utiles, sont nécessaires. Dupin aîné, Guizot , 
Lamartine, Thiers, Jouffroy, Billaudel, auraient certes brillé dans ces 
Concours, si l'appel fait aux Départemens n'eût pas commencé si tard. 
Mais cette vive excitation n'est bonne, à notre avis, pour l'enfant, pour 
l'adolescent, qu'à de certaines conditions que l'on oublie et qu'il serait 
temps de rétablir, car autrefois elles existaient. La loyauté dans le tra- 
vail est la probité de l'Ecolier! Une gloire d'enfans conquise par des 
combinaisons déloyales accuserait d'imprévoyance une institution qui 
offre toutes chances, toutes primes de gain, à des spéculations où de 
jeunes esprits pervertis sont les enjeux et les victimes. 

Extirper radicalement ces germes d'une corruption plus que jamais à 
craindre; ne pas honorer, ne pas même tolérer ceux qui précipitent 
la jeunesse dans cet agiotage de succès déloyalement préparés ; fermer 
résolument la lice aux SPÉCIALITÉS vaniteuses; réserver l'honneur du 
grand tournoi aux seuls combattans éprouvés, de force réelle et com- 
plète, munis d'armes bien égales, usage qui se perd de jour en jour; 
détruire ce funeste préjugé qu'il puisse y avoir du profit à manquer ses 
études pour obtenir, coûte que coûte, la plus chétive part de ces grands 
honneurs du Concours, honneurs si multipliés cependant que par certaines 
combinaisons connues et quelque faveur du hasard , il n'y a pas de 
médiocrité qui ne puisse y atteindre ; rehausser l'institution au lieu de 
l'affaiblir en l'abaissant; l'épurer en la simplifiant; enfin, adopter en 
même temps un mode nouveau d'exercices qui entretienne ou fasse 
naître l'émulation jusque dans ces derniers rangs de nos Élèves qui , 
pour ne point devoir aspirer à des triomphes aussi brillans, ne méritent 
pas cependant qu'on les dédaigne, qu'on les abandonne pendant toute 
cette fatale durée d'épreuves interrompant tout enseignement régulier : 
tel serait le service à rendre aux Familles de Paris et à toutes celles dont 
les enfans nous sont envoyés au chef-lieu de l'Université de France. 

Après ces utiles réformes dont il ne faut pas désespérer et qui seront 
très faciles quand on les voudra sérieusement, nous oserons dire aux 
Départemens que tous les amis des Lettres, des Sciences et d'une 
Education vraiment libérale , ont à féliciter le Grand-Maître qui, le 
premier, a proclamé qu'en fait d'émulation à exciter et de lalens à ré- 
compenser , Paris n'est pas toute la France ! 

A. Jarry de Mancy. 



v&evvvtoi&i&&&i*QQQièQiù<iàvv4&**è&v'*W99V9&9<èv**wù*fàki& 



UN BIENFAITEUR 



DES MAITRES - ES - ARTS DE PARIS, 



( A3CIEÏME UNIVERSITÉ.) 



Il ne manque rien à l'infortune de ce quatrième Bienfaiteur dcs^ 
Lettres dans l'Ancienne Université de Paris. Son nom, comme ceux des 
trois Fondateurs dont on vient de retracer l'histoire, a été enseveli 
dans un injuste oubli. Les fonds de sa donation ont été dissipés en- 
tièrement, à moins qu'il n'en reste aussi quelques débris dans la dotation 
nationale de l'Université de France. Sa fondation a été détruite , il y 
aura bientôt cinquante ans, et l'on ne peut guère espérer qu'un de ces 
jours on la relève. Une seule voix en réclame le rétablissement dans 
l'intérêt du jeune Professorat et pour l'honneur des Lettres classiques. 
Celte voix scra-t-elle entendue? 



COIGNARD (JEAN-BAPTISTE III). 



Il est heureux que pour les bonnes choses, comme trop souvent pour 
les mauvaises, quand l'exemple est une fois donné, il y ait des imita- 
teurs. L'arrêt du Parlement, en 17/iG, et la première célébration de la 
fondation de Le Gendre, en 1747, produisirent presque aussitôt une 
sorte de veine de belles fondations littéraires: la donation du Recteur 
Coffin, eu 17M), et, dès l'année suivante, celle de l'Imprimeur JEAN- 
BAPTISTE COIGNARD, ancien Elève de l'Université de Paris. 



322 UN BIENFAITEUR 

La destruction ou la dispersion de plusieurs registres des Conclu- 
sions de l'Ancienne Université ne nous a pas permis de remonter à 
l'acte même de cette fondation, qui dut être soumise à l'approbation et 
à l'acceptation des Quatre-Nations des Arts présidées par le Recteur, 
dans le courant de Tannée 1749 ou dans les premiers mois de 1750, 
puisque dans le programme imprimé de la distribution des Prix de 
cette année, nous lisons que, pour couronner l'œuvre de Le Gendre 
et de Coffin ( instar coronidis ), l'Université proclame le nom du 
Maîlre-ès-Arts ( Antoine Vicaire ), qui a mérite et obtenu le Prix 
d Éloquence latine , fondé par la libéralité de l'honorable Coignard 
(Jean-Baptiste), Imprimeur du Roi, autrefois Elève très chéri de 
l'Université (Alumtii olim carissimi) . Dans le programme de l'an 1791, 
le premier qui fut rédigé en langue française, pour la distribution des 
Prix du 1& Juillet , veille du second anniversaire de la prise de la Bas- 
tille , nous lisons que cet Imprimeur-Libraire , en mourant, avait voulu 
laisser à l'Université une marque éternelle de sa reconnaissance. » 

La donation du Typographe Coignard (Jean-Baptiste III) ne com- 
mença point, comme la citation de 1791 pourrait le faire croire, par 
une libéralité posthume. La famille de ce nom lient un rang distingué 
dans les Annales typographiques de la ville de Paris. L'œuvre chro- 
nologique (1) de Lottin qui remarque naïvement que ce s'il est des 
noms destinés à ne périr jamais , ce sont ceux des Imprimeurs et des 
Libraires, » mentionne quatre générations de Coignard de Paris , placés 
sur la ligne des Vascosan, des Vitré, etc., pour les belles éditions sorties 
de leurs presses. Charles Coignard (1644-1694) avait transmis son 
imprimerie à ses fils et petit-fils , Jean-Baptiste I (1658-1689) et Jean- 
Baptiste Il (1687-1737). Ce dernier fut Libraire et Imprimeur-ordi- 
naire du Roi et de l'Académie française, Consul (1723) et Syndic (1728). 
Son portrait peint par A. Pesne (1722) fut magnifiquement gravé de 
son vivant, par G. E. Petit (1732) : ce fut un monument de piété filiale, 
selon l'usage des familles opulentes et honorables de ce temps-là. 
Jean-Baptiste III (1717-1768) , qui avait décerné à son père cet hom- 
mage public, reçut le même honneur , mais ce ne fut point de ses en- 
fans. Il fut le dernier imprimeur de ce nom, à Paris, après avoir été 
comme son père Consul et Syndic (i746 et 1751) et de plus Secrétaire 
du Roi (1752). Son portrait peint par Voirieau, a été gravé, grand 

(i) Catalogue chronologique des Imprimeurs— Libraires de Pa-ris, depuis l'an t\~o J"? - 
nuVn i7^<). dédié à l'Université, pai A. M. Lottib rainé, in-S 



DES MAITUES i:S-AUTS DE PÀ11ÏS. 92$ 

in-folio, par Daullé, hommage de P. G. Le Mercier et sa femme 
Elisabeth Baudet, Imprimeurs-libraire» à Paris. GoigBard (Jeaa-Bapr 
liste III) mourut le 31 octobre 17GS , « Bienfaiteur de* Ouvrier*- 

[mprimeurs de Parie », dil le Catalogue, sans spécifier autrement 
Le bienfait. L'honorable Fondateur avait pu déjà reconnaître, après 
dix-huit années d'épreuves, l'utilité du Prie* d Eloquence latine offert 
par lui aux jeini s Mailres-es-Arts. Il voulut que coite fondation lui 
survécut. 

Une rente perpétuelle de trois cents livres fut en effet constituée dos 
deniers de Jean-Baptiste Coignard; pour formerchaque année un Prix de 
pareille somme a délivrer a l'auteur dn Discours latin qui serait déclaré 

le meilleur, au jugement de L'Université, sur un sujet que l'Université 
elle-même aurait publiquement proposé, (le sujet était indiqué dans un 
mandement du Recteur et de manière a donner aux concurrens toute 
facilité pour consacrer à ce travail le loisir même des vacances. Les 
Maitres-ès-Arls de l'Université éiaienlseulsadinisà concourir. Ces Prix 
offerts aux jeunes maîtres ne tardèrent pas à obtenir un assez grand 
éclat. Thomas, Jacques Delille, La Harpe, Maltor, Gardix-Du- 
mesml, Geoffroy le célèbre critique, Gueroult l'aîné, Champagne , 
Daireaux, Noël, ambitionnèrent les palmes de ces Concours qui four- 
nissaient aux jeunes talens une occasion de se faire connaître, et qui, 
sons ce rapport, seraient plus utiles encore de nos joui s qu'ils ne le 
furent au siècle dernier. 

Tant ([ne L'élude des Langues et des Littératures anciennes seront la 
base d'une solide instruction, sans exclure les élémens des Sciences et 
les notions des Languis vivantes, il sera désirable que la bonne Latinité 
soit honorée et conservée au moins dans l'Université qui est devenue son 
dernier asile. Or, quels encouragemens publics offrez-vous à nos jeunes 
Lauréats des Collèges royaux de France , qui puissent les engager à ne 
pas négliger ces belles langues antiques, bien dignes d'exercer encore 
chez nous d'autres Orateurs que des Enfans ? 

Nous avons dit ailleurs (1) comment la Harangue latine de l'An- 
cienne Université fut rétablie, en 1810, pour la Distribution des Prix 
du Grand Concours des Lycées de Paris-. Les vieux Universitaires , 
sans doute , se réjouirent de ce retour à la bonne Latinité. La flatterie 
s'empressa d'y trouver matière à louer le Génie des conquêtes. Ne fallait- 
il pas faire entendre à déjeunes Français lea Langage du Peuple ~fiotJ>, 

; i Le t vn '/'!/(>■ i/cnr, première année, i83^ , [>.:^c it>- 



324 UN BIENFAITEUR DES MAITRES-ÉS-ARTS DE PARIS. 

dit l'adulation officielle , ce quand les lois et les armes du Peuple français 
s'étendaient si loin en Europe»? Quoique cette prétention n'existe 
plus , la fondation antique du Discours latin doit être respectée 
comme un reste d'honneur dont les Lettres latines ne doivent pas 
être dépouillées. Mais pense- t-on sérieusement qu'un seul Discours 
latin , composé à Paris, soit d'une utilité bien réelle pour la conserva- 
tion de la pure Latinité dans toute l'Université de France? Quelle 
occasion offrez-vous par là de faire ses preuves en ce genre, à tout ce 
jeune Professorat, de Toulouse à Rouen, de Bordeaux à Strasbourg et 
de Rennes à Marseille! Autrefois par le legs d'un simple particulier, d'un 
modeste imprimeur, pour un prix et quelques mentions , dans la seule 
ville de Paris, car il ne s'agissait alors que de l'Université de Paris, il 
se révélait chaque année, de jeunes talens qui certes ne manqueraient pas 
à l'Université Nouvelle. L'honneur de prononcer, au nom de toute l'Uni- 
versité de France, la seule Harangue latine qui, de nos jours, se fasse 
écouter, ne serait-il pas assez glorieux pour être l'objet d'un autre Grand 
Concours entre tous les jeunes Professeurs de France , sur un sujet 
choisi par l'Université? Ce que l'Université impériale n'a fait qu'une 
seule fois, dans une vue politique (1), l'Université nationale, sous une dy- 
nastie amie des études fortes etvraies, ne devrait-elle pas l'instituer dans 
une vue littéraire et patriotique ! En effet, si les Départemensun jour l'em- 
portaient sur Paris dans cette lutte , doutez-vous que dans Paris même 
le vainqueur ne fût accueilli en triomphe? Ce serait le second degré 
d'un vrai Concours français ! Alors se réaliserait, pour les Maîtres 
comme pour les Elèves, cette belle devise universitaire de 1838, appli- 
quée à tout et à tous : « Au Plus Digne » / (Discours de M. Salvandy). 



A. Jarry de Mapjcy. 



(i) Mariage de Napoléon et de Marie-Louise (1810). 




3PIFJ: ©MET 



^^V)^®9'9^^'Jy-9^^9^Q^@9^^Sd99«99^9©©©^^9»d9rfyyto^ 



UN DES BIENFAITEURS 



DE LA VILLE DE PARIS. 



Le buste de PERRONET, pour Versailles, vient d'être eommandé en 
1838 ; parmi les Bienfaiteurs dont les images décorent déjà la façade 
de l'IIolel-de-Ville de Paris , la statue de Perronet a été érigée en 1837 î 
Il y avait alors plus de quarante années que Londres à ce sujet avait 
pris sur Paris l'avance, et que les Anglais avaient décerné à Perronet des 
marques d'honneur que cette nation ne prodigue pas facilement à nos 
grands hommes. A Copenhague et dans le Nord comme dans les con- 
trées du Sud , de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, on a conservé la mé- 
moire de Perronet , et cependant , il faut l'avouer , il ne serait pas 
diiïieile de trouver en France des personnes instruites qui convien- 
dront de bonne foi qu'elles ignoraient les droits d'un Français du nom 
de Perronet aux respects de l'Europe entière ! 



PERRONET ( JEAN-RODOLPHE ). 



Celui qui porta le dernier et honora le plus le titre de Premier In- 
génieur des Ponts-et-C haussées de France, PERRONET (Jeau-Ro- 
dolphe), né à Surène près de Paris , le 8 octobre 1708 , était fils d'un 
officier suisse au service de France. Sa famille était de Lausanne et 
s'est rendue recommandable par les talens et les vertus de plusieurs 
de ses membres. L'oncle de Perronet , Jean-Pierre de Crouzas s'est 
illustré dans les Lettres et les Sciences. Perronet était encore 
enfant quand il perdit son père qui laissait une veuve âgée et sans 



326 UN DES DIEXFAïTEUitS 

fortune. Il est à croire que le jeune Perronet fui excité par l'exemple 
de son oncle à étudier les Mathématiques. Dès l'âge de quinze ans , 
en travaillant presque seul , il s'était rendu déjà d'une grande force en 
géométrie. Un ancien ami de son père , le Maréchal de Berchiny, dé- 
termina sa mère aie laisser se présenteraux examens pour l'admission 
dans le Corps du Génie militaire. Il fui le premier des candidats pro- 
posés par les examinateurs, mais il n'y avait cette année-là que trois 
places à remplir et. l'on en disposa pour des fils d'Ingénieurs. Ce passe- 
droit devint, sans qu'on pût le prévoir, l'origine de la fortune de Jean- 
Rodolphe Perron et. 

Le peu d'aisance de sa mère ne lui permettait pas d'attendre une 
autre promotion. L'Architecture lui offrait une carrière moins brillante, 
mais plus prompte. Agé de dix-sept ans, il fut admis, en 1725, dans les 
bureaux de Debeausire , Architecte de la ville de Paris, qui l'employa à 
vérifier les toisés, régler les mémoires des ouvriers et surveiller les con- 
structions importantes qu'il avait sous sa direction. Le zèle et l'aptitude 
dont il fil preuve, son assiduité et son dévoûmenl, lui concilièrent bientôt 
l'amitié et l'entière confiance de son patron. Il fut chargé, malgré sa jeu- 
nesse, du projet et de la conduite du Grand-Égout, de la partie du quai 
qui forme Y Abreuvoir entre le pont Louis XVI et les Tuileries, et du 
trottoir en encorbellement du quai Pelletier, près du pont de Notre- 
Dame. Perronet supporta sans se plaindre ce noviciat de vingt années. 
Enfin, en 1745 , âgé de trente-sept ans, l'Elève architecte futjugé digne 
par l'Intendant des Finances, Trudaine le père, de passer au Corps des 
Ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, d'abord comme Inspecteur et bien- 
tôt après comme Ingénieur en chef de la généralité d'Alençon. 

Les meilleur s projets d'un Minisire exigent encore pour être accomplis 
l'apparition de l'homme capable de les exécuter! La pensée de fonder 
à Paris Y Ecole des Ponts-et-Chaussées appartient à l'Intendant Tru- 
daine. L'organisaiion de cetle Ecole, en 1747, quarante-huil ans avant 
Y Ecole Polytechnique , fut l'œuvre de Perronet. Il en rédigea les régie- 
raens qui furent adoptés depuis pour la fondation de plusieurs Ecoles 
étrangères. Rappelé d'Alençon, nommé Inspecteur-général et Directeur 
de l'École, Perronet reçut dans la même année le titre de Premier In- 
génieur des Poufs- et- Chaussées de France, Garde du Dépôt des Plans 
et Modèles, etc. La fondation de l'Ecole des Ponts et-Chanssécs fut un 
événement en Europe : des Ingénieurs de divers pays vinrent en suivre 
les' cours. Perronet, créateur de celte Ecole vraiment nationale, n'oublia 
jamais les difficultés qu'il avait eues lui même à surmonter dans sa jeunesse. 



DE LA VILLE DE PAULS. :v±l 

il lut pour les élèves Le père le plus tendre, le maître le plus zélé, le plus 
affectueux. Les plus pauvres d'entre eux étaient ceux ctoni il s'occupait 
avec le plus de sollicitude. Cbézy el Lamblardie partagèrent ses travaux 
comme Directeur. Perronet ne lii pas moins pour les Elèves de l'Ecole 
des Ponts-el-Chansftées, que Monge plus lard pour les Elèves des pre- 
mières années <l< l'Ecole Polytechnique. Leurs progrès étaient, au mi- 
lieu de ses grands travaux, le premier objet de ses pensées. Souvent il 
les appelait auprès do lui , séparément ou bien tous ensemble, et dans 
ses entretiens familiers, il s'appliquait sans cesse à élever leur âme, à 
étendre leurs idées. Les Élèves de Perronet, après un demi-siècle, se 
rappellent encore avec attendrissement ces conférences instructives. Le 
savant académicien De Prony,un des successeurs de Perronet, à la tète 
de l'Ecole des Ponls-et-Chaussées actuelle; le Pair de France Tarbé de 
Vauxclair; le vénérable Ingénieur Deschamp, ne parlent encore aujour- 
d'hui de Perronet qu'avec une vénération profonde. 

Si les sciences qui ont pour objet la prospérité des étals et le bien- 
être des populations , méritent d'être préférées à celles qui ne traitent 
le plus ordinairement que de l'art de détruire, Perronet n'eut point a 
regretter l'injustice qui l'avait éloigné du Génie militaire. 

Les progrès immenses qu'il fit faire; à l'art utile qu'il embrassa, fu- 
rent de véritables conquêtes, des victoires en temps de paix, des triom- 
phes qui n'étaient pas probables à ses compatriotes seulement. En 
théorie et en pratique, Perronet fut pour les Ponts-el-Chaussées un de 
ces génies créateurs dont l'apparition fait époque et qui donnent pour 
long-temps l'impulsion. 

Treize ponts ont été exécutés d'après ses plans, tous remarquables 
par des beautés qui leur sont propres, et quelques-uns d'entre eux sont 
des chefs-d'œuvre : tels sont ceux de Neuilly, de Pont-Sainte-Maxence 
et de Louis XVI ou de la Concorde à Paris. Le pont de Neuilly, pre- 
mier exemple d'un pont horizontal, lut commencé en 1768. Louis XV 
et toute la cour voulurent a-sisicr au décinlrement qui eut lieu le 22 sep- 
tembre 1772. La foule était immense , les ministres et les ambassadeurs 
étaient présens : c'était, en effet, un beau spectacle que la France don- 
nait aux étrangers. Le Pont Louis XVI, commencé en 1787, ne fut ter- 
miné qu'en 1792. Un Biographe a remarqué que dans le temps où Per- 
ronet, jeune encore, étudiait l'Architecture au Louvre, l'Académie avait 
proposé pour programme d'un concours de mois, le projet d'un pont à 
construire en face de la nouvelle église de la Madeleine, et Perronet 
avait remporté le prix. 



328 UN DES BIENFAITEURS 

Ce n'est point à ce genre de travaux que se réduisent les titres de 
Perronet à la reconnaissance publique. Il avait conçu l'idée de rendre 
navigable et d'amener à Paris la rivière d'Yvette, et trois volumes 
imprimés par ordre et aux frais du gouvernement, sont remplis de la 
description de travaux qu'il avait exécutés ou projetés. On y voit que , 
durant trente ans, dans la seule généralité de Paris , plus de six cents 
lieues de routes ont été ouvertes, rectifiées et plantées d'arbres; qu'une 
multitude de routes sinueuses et trop rapides ont été successivement 
élargies, adoucies et rendues accessibles à tous les genres de circula- 
tion ; enfin qu'avant 1790 , près de deux mille ponts de toute grandeur y 
étaient entretenus par le Corps des Ponts-et-Chaussées. (1) 

Perronet fut aussi l'inventeur de plusieurs machines ingénieuses 
dont il se servit long-temps lui-même avec succès , entre autres : une 
scie à receper les pieux sous l'eau ; un camion prismatique ou tombe- 
reau inversable qui se décharge de lui-même et qui a conservé le nom 
de l'inventeur; une drague p©ur curer les ports et les rivières; une 
Dlanchette portant un crayon mesurant exactement les angles , au 
moyen d'une alidade mobile ; une double pompe à mouvement conti- 
nu; enfin un Odomèlre applicable aux épuisemens et à toutes les ma- 
chines en usage dans les travaux publics. 

Nommé Inspecteur-général des Salines, en 1757, Perronet exerça les 
fonctions de cette charge jusqu'en 1786. Non moins connu pour sa 
loyauté et son désintéressement à toute épreuve, que pour ses talens 

(i) Ces grands travaux des Ponts-et-Chaussées d'autrefois sont encore surpassés de nos 
jours. L'Ecole fondée par Perronet n'est point déchue de son ancienne gloire et les meil- 
leurs Elèves de l'Ecole Polytechnique sont jaloux d'être admis dans la carrière des Ponts- 
et-Chaussées. Les services rendus à la France par cette administration sont immenses. 
L'industrie particulière, pour les colossales entreprises dont elle dispute au Gouvernement, 
non la gloire mais le profit , n'hésite pas à déclarer que les Ingénieurs de l'Etat sont les 
meilleurs qu'elle puisse désirer elle-même. C'est une des carrières , peu nombreuses main- 
tenant, où l'honneur tient lieu de richesses : car, sous ce rapport, nos Ingénieurs sont 
traités comme nos Magistrats. Aussi , la Direction suprême de ce corps utile et respecté 
a-t-elleété regardée comme un poste d'honneur, même par ceux de nos Hommes d'Etat 
qui étaient destinés à la plus haute fortune politique: le comte MOLE en est un illustre 
exemple que Napoléon à Sainte-Hélène avait prédit en termes si remarquables! Et l'on 
sait que le Directeur-Général actuel, le Conseiller d'Etat LEGRAND (B.A.V.), inscrit 
au Livre d'Honneur comme un des brillans Lauréats du Grand Concours des Lycées de 
Paris ( i8o5 ), n'est pas seulement distingué par ses talens d'Ingénieur et d'Orateur parle- 
mentaire, Biais encore par cette noble ardeur au travail dont Perronet a donné l'exemple. 



DE LA. VILLE DE PARIS. 329 

supérieurs , Perronet , dans tous les grands travaux qu'il dirigea, 
exerçait une autorité absolue, une sorte de dictature, qui n'excitèrent 

jamais aucune plainte même après la chute du pouvoir royal qu'il avait 
tklèlement servi. Cette large confiance, bien justifiée par les résultais, 
n'a pas faiblement contribué à faire donner à plusieurs constructions 
utiles de celle époque un caractère monumental de grandeur et de 
beauté qui honore le pays aux yeux des générations à venir. Une par- 
cimonie mesquine et surtout la méfiance avec les tracasseries qu'elle 
suscile, auraient opposé, en d'autres temps, mille obstacles à ce beau 
génie et l'auraient peut-être découragé ! 

Perronet avait des païens pauvres : il en fut le soutien et donnait à cha- 
cun selon ses besoins. Né sensible et bon , avec un premier abord assez 
froid, il avait le cœur aimant, mais il était assez réservé dans le choix 
de ses relations intimes. Sévère à lui-même, indulgent pour les autres ; 
patient et courageux, il savait allier à des manières pleines de dignité 
cette humeur douce et obligeante qui fait les bons amis , qui est le ca- 
ractère du vrai sage et qu'il n'est pas facile de conserver dans les hautes 
fonctions administratives. 

Par devoir et par goût, Perronet était très laborieux: sa vie fut 
sobre et régulière. Il se levait de très grand matin : habitude précieuse 
qui lui permettait de recevoir presque à toute heure de la journée les 
personnes qui se présentaient chez lui. Son lever matinal ne l'empê- 
chait pas de travailler le soir, souvent fort tard, et quelquefois toute la 
nuit. Indépendamment de ses travaux comme ingénieur, il entretenait 
une correspondance très étendue avec la France et l'étranger. L'impé- 
ratrice de Russie, le roi de Danemark, lui demandaient des plans et des 
ingénieurs pour les exécuter. 

Chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre des trois Académies 
des Sciences, d'Architecture et d'Agriculture de Paris; de celles de 
Rouen , de Dijon , de Lyon , de Metz ; de la Société royale de Londres ; 
des Académies de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Stockholm, des Ar- 
cades de Rome ; enfin un des membres fondateurs de la Société philanlro- 
pique de Paris, Perronet jouissait de ces distinctions, mais il était en- 
core plus touché de l'amour et de la vénération que lui témoignaient ses 
élèves et ses collègues. Le Corps des Ingénieurs des Ponts-et-Chaussées 
formait autour de lui comme une grande famille, dont il était le père en 
même temps que le chef et l'oracle. 

On raconte et il est facile de croire que ce fut pour cet homme ver- 
tueux un des beaux momens de sa vie, lorsque le Corps des Ingénieurs 



330 UN DES BIENFAITEURS DE LA VILLE DE PARIS. 

vint lui offrir, en témoignage de reconnaissance et d'amour, le beau buste 
en marbre qu'ils avaient fait exécuter secrètement, en recourant aux 
moyens les plus ingénieux pour obtenir une ressemblance parfaite. 
L'inscription disait beaucoup en trois mots : Palri carissimo Familia 
(1778). Perronet reçut cet hommage avec un attendrissement profond, 
mais ce fut pour léguer, dès le jour même , ce monument à l'Ecole des 
Ponts-et-Chaussées, avec sa bibliothèque et tousses modèles. Perronet 
avait alors soixante-dix ans, et Ton admirait sa verte et vigoureuse 
vieillesse. Quatre ans après, les Elèves de l'Ecole des Ponts-et-Chaus- 
sées, rivalisant avec leurs anciens, firent graver le portrait de Perronet, 
et l'inscription latine qui l'accompagne fut composée par Diderot que 
Perronet comptait parmi ses intimes amis, avecBuffon etBélidor(1782). 

Le dernier mémoire de Perronet, imprimé en 1793, traite des moyens 
à employer pour construire de grandes arches de pierre de deux cents 
jusqu'à cinq cents pieds d'ouverture, qui seraient destinées à franchir de 
profondes vallées, bordées de rochers escarpés. L'auteur accomplissait 
alors la quatre-vingt-cinquième année de son âge. • 

Il n'aurait manqué à la gloire de cet admirable vieillard que les 
épreuves de l'adversité : celles qui affligèrent ses derniers jours lui ren- 
dirent plus douce encore l'estime publique, dont il reçut des marques 
non équivoques. 

Au milieu des plus grandes fureurs de la révolution , on respecta ce 
vieux et fidèle serviteur d'une monarchie qui n'avait pas toujours confié 
les intérêts du pays en des mains aussi pures. Brisé par la douleur en- 
core plus que par son grand âge, le Premier' Ingénieur de France eut 
pour asile un des pavillons de celte même place voisine du beau pont, 
son chef-d'œuvre, qui avait reçu le nom de l'infortuné Louis XVI. Per- 
ronet ne survécut pas long-temps à la sanglante exécution qui eut lieu 
si près de sa demeure, le 21 janvier 1793. Il rendit le dernier soupir, 
le 27 février 1794, et sa mort, malgré les agitations de l'époque, excita 
d'universels regrets. 

La Société royale de Londres a fait placer, dans le local consacré à 
ses séances, le buste de PERRONET pour former le pendant à celui de 
notre FRANKLIN ! 

A. Jarry de Mancy, 

Fondateur de la Société Montyon et Franklin. 




IL A TOUJIR B'ATWHmt 



57 



„ - u u „ w y; w y - w - - - J 4£»?Ç g J y» £ 9> S*9 » 399© 99 99 4 9'^ 



LA TOUR-D'ATIVERGNE 



PIÎEIVJIEK GRENADIER DE I KANCE. 



Il est, dans l'histoire des peuples, quelques noms qui vivent toujours 
dans leurs souvenirs. Ces noms suffisent à l'éloge de eeux qui les ont 
portés : il ne reste pins au Biographe qu'à retracer la vie de ces hommes 
rares et à dire ce qu'ils ont fait. 

Théophile Malo CORRET DE LA TOUR-D' AUVERGNE naquit dans 
la ville de Carhaix, en breton Kera'és, dans le département du Finis- 
tère, le 23 décembre 17&3. 

Son père, Louis Corret de Kerbautîret, était petil-tils de Henri Corret, 
enfant naturel d'une demoiselle Corret et de Henri de la Tour-d'Auver- 
gne, duc de Bouillon, maréchal de France et père de Turenne. Henri 
Corret s'était réfugié dans la Basse-Bretagne, pendant les guerres ci- 
viles, et il y avait trouvé un asile contre la persécution. Ainsi la Bretague 
dut à l'accueil fait à un malheureux exilé, de devenir la patrie d'un 
guerrier citoyen, qui honora son époque, l'Armorique et la France, par 
son épéc, ses talens et ses vertus. 

Tl paraît que la famille Corret ignora long-temps son origine, ou 
qu'elle négligea de s'en prévaloir. Lors de la réformation générale de 
la noblesse de France, laite en 16G8, 1669, 1670 et 1671, par de hauts 
magistrats, délégués dans les provinces, on ne voit figuier, dans le ca- 
talogue de la noblesse de Bretagne, la famille de Théophile de la Tour- 
d'Auvergne, ni sous ce nom, ni sous ceux de Con-et, de Malo et de 
Kerbauffret. Ce fut seulement le 23 octobre 1779, que l'avant-dernier 
duc de Bouillon reconnut !e jeune Corret comme un rejeton de la maison 
de La Tour-d'Auvergne, et que dans un acte authentique il consigna 
celle déclaration, 

On peut croire, sans effort, que Théophile Corret fut moins enorgueilli 



332 LA TOUR-DAUVERGNE. 

de se trouver descendre d'une maison souveraine, que de compter le 
grand Turenne au nombre de ses aïeux. Il se vit petit-neveu de cet il- 
lustre guerrier, et se sentit grandi, non comme noble, mais comme 
homme et comme citoyen. Il avait un grand exemple à suivre, de rares 
vertus à imiter : il ne faillit point aux souvenirs qui élevaient son àme ; 
et déjà même il avait une ressemblance frappante avec Turenne dans 
les traits de son visage. 

On connaît peu les premières années de Théophile Corret. Il a cela de 
commun avec un grand nombre d'hommes célèbres. On sait que, dans 
son enfance, sa santé était délicate, son individu frêle, et qu'on le crut 
menacé d'éthisie. 

Envoyé au collège de Quimper, il fit ses études chez les Jésuites, et 
remporta souvent ces palmes des écoles, première noble joie de l'ado- 
lescence, dont le souvenir dure toute la vie, et qui furent, dans le jeune 
Corret, comme la première moisson de lauriers, qu'il devait faire si 
abondante et si pure, dans les guerres de sa patrie. 

Déjà, il était fier d'appartenir à une province dont les anciens habi- 
lans , appelés par César une nation superbe et trop haute pour la 
servitude , n'avaient cédé qu'après une longue résistance , et lorsque 
Rome achevait la soumission de l'univers. 

Le jeune Corret voyait aussi , avec orgueil, la Bretagne devenue, dans 
les temps modernes, le berceau des Beaumanoir et des Duguesclin, des 
Clisson et des La Noue, des Duguay-Trouin et de tant d'autres guerriers 
ou marins célèbres. 

Quand il sortit du collège, il continua l'ouvrage de ses maîtres et de- 
vint lui-même son instituteur. L'élude développait en lui le goût de l'é- 
tude. On le vit se livrer avec ardeur à la science de l'histoire ancienne 
et moderne, à celle des langues; à la recherche des origines gauloises; 
à l'investigation des antiquités de l'Armorique. Les Commentaires de 
César, le Livre de Tacite sur les Mœurs des Germains étaient particu- 
lièrement l'objet de ses méditations. Il découvrit que sa ville natale était 
une des plus anciennes cités de la Bretagne. Ker, en breton, signifie 
ville; dans cet idiome, Carhaix est appelée Keraës : il trouva que ce 
nom venait de Keraetius, ville d'Aétius, qui fut préfet de Rome dans 
les Gaules ; et à l'appui de cette opinion vint la découverte qu'il fit des 
ruines d'un aqueduc, d'une voie romaine et d'aulres monumens. 

Ainsi l'antiquaire précéda le guerrier. On le verra bientôt, et toujours 
depuis, dans les loisirs de la garnison, comme dans le tumulte des 
camps, ne déposer l'épée que pour ouvrir un livre : lire et combattre. 



LA TOUlt-U AlV ERGNE. :m 

ce sera toute sa vie; il ne cessera de montrer dans le guerrier le savant, 
et clans le savant le citoyen. 

Sa famille, par une sorte de pressentiment, l'avait destiné à suivre la 
carrière militaire. La malheureuse guerre de Sept-Ans, commencée en 
1755, allait bientôt s'achever au milieu des revers de nos armes. L'amour 
delà patrie et L'indignalton de son abaissement fermentaient dans le coeur 
du jeune Armoricain. Son enthousiasme était encore exalte pas le sou- 
venir des héros de l'antiquité. Soudain il interrompt ses études, se rend 
précipitamment à Brest, sollicite avec chaleur et obtient d'être; ad- 
mis dans un des régimens qui vont faire voile pour les Antilles. 
Mais, en ce moment même, le cabinet de Versailles signait faffiigeani 
traité de 1763, et achetait la paix par la ruine de notre marine, par la 
cession du Canada, par la perte de la domination française dans l'Hin- 
dostan, par l'admission d'un commissaire anglais à Dunkerque, s'indi- 
f/nant, dit Gilbert, d'ohéir à deux Rois, et par l'anéantissement de notre 
considération en Europe. 

Théophile Corret rentra triste dans ses foyers. Mais son faible tempé- 
rament s'était fortifié dans le voyage de Brest ; et ses parens, craignant 
pour lui les dangers d'une vie sédentaire, s'empressèrent de lui trouve.» 
un exercice utile. Ils le lirent entrer dans le corps des mousquetaires, 
le 3 avril 1767, jour mémorable où s'ouvrit devant lui la carrière qu'il 
ne devait quitter qu'avec la vie. 

II est vraisemblable qu'avant d'être formellement reconnu par le chef 
de la maison de Bouillon, il était déjà protégé par lui et qu'il dut à sa 
recommandation son entrée dans la Maison du Koi. 

Mais le corps des mousquetaires n'était ni une école de mœurs, ni un 
modèle pour la discipline. Ou vil alors, avec un élonnement où se nie- 
lait l'estime, le jeune compagnon de petits maîtres brillans et légers, 
dédaigner la vie aventureuse des boudoirs de Versailles et de Paris. Kl 
tandis que ses camarades couvraient leurs déréglemens d'une bravoure 
éprouvée, donnée pour excuse à leur frivolité, le mousquetaire bas-bre- 
ton s'appliquait, avec ardeur, dans la retraite, à l'étude des lettres et de:> 
sciences militaires. Homme de principes et de résolution, il ne s'accom- 
modait que d'innocentes distractions. Sévère pour lui-même, mais pour 
les autres indulgent, il était aimé et honoré de ses jeunes camarades 
qui, pour la plupart, légers, faibles et dissipés, s'égaraient, plutôt qu'ils 
ne se perdaient, hors du chemin de la vertu. 

Mais, soit que Théophile Corret ne reconnût pas assez l'âme du 
soldat dans ces jeunes gens, intrépides dans la guerre, et sybarite* 



334 LA TOUR-D'AUVERGNE. 

dans la paix; soir qu'il craign t pour lui-même l'entraînement et la con- 
tagion ; soit enfin qu'il ne trouvât dans le service militaire de la Maison 
du Roi, qu'une espèce de domesticité brillante, sans accord avec sa 
mâle simplicité, avec l'esprit guerrier des temps antiques dont il était 
animé, sa place lui parut mieux marquée dans un des vieux corps de 
l'infanterie française; et, après cinq mois de service dans les mousque- 
taires, il entra, le 7 septembre 1767, dans le régiment d'Angoumois, 
où, depuis cette époque jusqu'en 1784, il monta de grade en grade, à 
celui de capitaine de grenadiers. 

La paix régnait depuis trois ans : Corret en employa savamment les 
loisirs dans les garnisons, et dans les semestres qui le rendaient aux 
foyers domestiques. Par un exercice soutenu, par de fréquens voyages et 
de savantes explorations, il fortifia son tempérament soumis aux épreu- 
ves des saisons et aux influences de climats divers. Sa santé devint inalté- 
rable dans l'application régulière de ses facultés physiques et morales, 
dans la parfaite harmonie des forces de l'âme et de celles du corps. 

Ce fut l'époque de ses premières liaisons avec l'homme le plus savant 
de l'Armorique, Le Brigant, si profondément versé dans la connaissance 
des antiquités celtiques. Celte science occupait aussi le jeune Corret : 
il s'enfonça dans l'étude des langues, rechercha leur origine, les carac- 
tères qui leur étaient propres, leurs filiations, leurs révolutions et leurs 
curieuses analogies. C'est alors qu'il conçut le projet de son ouvrage sur 
les Origines gauloises, et celui d'un vaste Dictionnaire polyglotte en 
quarante langues, qu'il prépara dans de longues veilles, mais que sa 
vie de guerrier et des jours trop courts pour une entreprise aussi gigan- 
tesque, ne lui permirent pas de terminer. 

Lorsque éclata la révolution américaine, le bruit des premiers com- 
bats livrés pour la liberté dans le Nouveau-Monde, traversa rapide- 
ment les mers, et vint éveiller, dans la vieille Europe, un enthousiasme 
sympathique. 

Bientôt les Insurgens (tel était le nom qu'on donna d'abord aux An- 
glo Américains ) sentirent la nécessité d'engager des armes auxiliaires 
dans une cause qu'ils ne pouvaient seuls faire triompher. Ils envoyèrent 
en Europe des délégués qu'ils n'osaient encore appeler ambassadeurs. 
Ils choisirent pour agent à la cour de Versailles un ancien ouvrier im- 
primeur : cet homme jusque-là inconnu devait bientôt remplir l'Europe 
de son nom. C'était un savant modeste, un philantrope, un physicien, 
un homme d'état: c'était Fr.vnklin. Il n'avait point choisi pour domicile 
un des grands hôtels de Paris : il s'était retiré, sans faste et sans repré- 



LA TOUK-D'ALVERGNE. 331 

sentatiOD, dans une maison de village; et c'est dos hauteurs de Passy 
qu'il allait remuer le monde. Il n'avait d'autres décorations que ses 
cheveux blancs, d'autre costume que celui d'un fermier de Pensylvanie; 
mais une âme forte, des vues élevées, un esprit pénétrant, des mœurs 
simples et pures, et L'ascendant d'un génie fort uni à de mâles vertus, le 
révélèrent à la France ; et bientôt ce que la capitale avait d'hommes 
distingués dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, dans l'é- 
conomie politique, dans les premiers rangs et les hauts emplois de la 
société, alla visiter, écouter et admirer le sage de Passy. Il étonna les 
ministres, éclaira le gouvernement sur les intérêts de sa politique, et 
devint, sans s'en douter, et sans que personne parut d'abord s'en aper- 
cevoir, le moteur dirigeant des cabinets de Versailles et de Madrid. 

La France avait à venger ses défaites, à relever l'honneur de son pa- 
villon. Louis XVI entra dans les idées de Franklin, dans le sentiment 
général de la nation. L'indépendance américaine fut reconnue (1778), 
et des flottes et une armée allèrent aider un peuple nouveau dans sa 
lutte contre un pouvoir oppresseur. Ainsi, ce fut par la France que 
s'accomplit un grand événement plein d'avenir pour le monde : car il 
devait bientôt y amener les révolutions et les guerres de la liberté. 

Théophile Corret, que nous appellerons dorénavant La Tour-d'Auver- 
gne, venait d'être formellement reconnu par le duc de Bouillon, comme 
tenant par sa naissance à son illustre famille. Il eut voulu, à l'exemple 
de Lafayettc, aller, comme volontaire, combattre dans les champs amé- 
ricains : mais s'il ne put servir la cause de l'indépendance dans son 
berceau, il lui prêta son appui lorsque l'Espagne s'unit à la France 
contre l'Angleterre. Le duc de Crillon allait commencer la campagne 
de Minorque. La Tour-d'Auvergne demande et obtient, à la faveur d'un 
congé, de servir sous ses ordres. Il arrive sous les murs de Mahon, se 
présente au général comme simple volontaire, et marche sous le dra- 
peau espagnol qu'il devait plus lard combattre avec tant d'éclat. 

Il se distingue au siège mémorable de Mahon et dans de nombreux 
combats, cherchant toujours les grands périls et se précipitant dans les 
chaudes mêlées. 

Un peloton espagnol était vivement chargé par un parti anglais ; il 
s'élance sur le chef, le combat corps à corps, et le renverse mort à ses 
pieds. Le général Crillon l'embrasse, lui décerne l'épée de ce chef 
abattu ; et dans une lettre qu'il s'empresse d'écrire à la sœur du volon- 
taire français, il la félicite d'avoir un frère si digne et si vaillant. 

Cependant, bientôt les assiégés hasardent une sortie, et sont prompte- 



336 LA TOUR-D'AUVERGNE. 

ment repoussés. Un soldat anglais est resté blessé sur les glacis ; et non 
moins généreux que brave, La Tour-d'Auvergne court l'enlever sous le 
feu meurtrier de la place et le transporte au camp sur ses épaules. A cet 
aspect, le digne descendant du brave Crillon devine le héros dans le 
soldat. Il lui offre le commandement du corps nombreux des volon- 
taires : mais La Tour- d'Auvergne sent qu'il appartient tout entier à la 
France, et il refuse de s'aliéner au service de l'étranger. Néanmoins, 
rendant au général en chef estime pour estime, il accepta, le 22 janvier 
1782, le titre de son aide-de-camp, et servit en cetle qualité jusqu'à la 
fin de la campagne. 

La guerre pour la liberté durait dans le Nouveau-Monde depuis neuf 
ans, lorsque le cabinet anglais reconnut l'indépendance des Etals-Unis; 
la paix fut proclamée, le 25 novembre 1783, et La Tour-d'Auvergne 
rejoignit le régiment d'Angoumois. 

Pendant la paix, il partagea sa vie entre l'élude et le service mili- 
taire, entre la garnison et ses foyers. Il parcourut, infatigable explo- 
rateur, toutes les contrées de la Bretagne , cherchant , interrogeant ses 
monumens, observant les mœurs, les coutumes, le langage et recueil- 
lant les traditions. Les matériaux de ses Origines gauloises s'accumu- 
laient; il les enrichit du fruit de ses immenses lectures, des trésors de 
son érudition puisée dans les écrivains de tous les âges : c'était Bayard 
à la guerre, c'était Mabillon dans la paix. 

Au milieu de ses vastes travaux, il entretenait une correspondance 
suivie avec son ancien général, devenu son ami. Crillon le pressait de 
faire le voyage d'Espagne. Après avoir long-temps résisté, il céda enfin 
aux plus vives instances et partit pour Madrid. Le tendre accueil qu'il 
reçut de Crillon ne s'effaça plus de sa mémoire ; il aima toujours depuis 
à en causer avec ses amis. Mais aucune vanité ne déparait ces nobles 
souvenirs : ils ne vivaient en lui que par l'estime et la reconnaissance. 

La cour d'Espagne reçut aussi La Tour-d'Auvergne avec honneur, et 
le 5 mai 1786 , le volontaire de Mahon fut décoré de l'ordre militaire 
de Charles III. 

Au titre de chevalier était attachée une pension de mille livres. Le 
héros montra un rare exemple de désintéressement civique. Il refusa la 
pension, quoiqu'il fut pauvre ; et ce refus avait sa source dans les senti - 
mens les plus élevés. Il s'honorait d'avoir servi dans les rangs d'un 
peuple ami; mais il pensait ne pouvoir accepter de grâce que de sa pa- 
trie, et il repoussait l'idée d'être pensionnaire de l'étranger. Il se con- 
tenta donc d'accepter la croix qui n'imposait aucune obligation ; il pou- 



IX TOUR-D'AUVERGNE. 9$1 

vail trouver honorable de la porter: c'était une distinction toute mili- 
taire, un témoignage de la valeur guerrière donné, hors de son pays, à 
un soldat français. 

Bientôt la révolution de 1789 vint étonner le monde : La Tour-d'Au- 
vergne la salua de sa joie et de ses espérances; il en adopta les prin- 
cipes, et plus tard en déplora les excès. Quand nos frontières furent 
menacées, il courut les défendre; et tandis que les partis et les factions 
troublaient l'intérieur, son dévoùmcnt à la patrie, pur de tout emporte- 
ment déréglé dans sa conduite et dans ses opinions, lui montra sans cesse 
pour premier devoir la nécessité de repousser l'étranger, et de conserver 
du moins, irréprochable dans son éclat, la gloire de nos armes. 

Placé à l'avant-garde de l'armée des Alpes, que commandait le géné- 
ral Montesquieu, il se distingua dans les combats qui soumirent la Sa- 
voie , et entra le premier, l'épée à la main, dans les murs de Chambéry. 

Mais c'est dans l'armée des Pyrénées-Occidentales que La Tour-d'Au- 
vergne devait acquérir une renommée impérissable qui semble grandir 
encore sur sa tombe. Le général en chef Muller n'avait choisi , pour 
commander l'avant-garde, composée d'un corps de grenadiers, que le 
plus ancien de leurs capitaines : c'était La Tour-d'Auvergne. Bientôt ce 
corps fut appelé la Colonne infernale, parce que rien ne résistait à son 
effort, et que souvent l'avant-garde avait vaincu quand l'armée arrivait 
sur le champ de bataille. 

Au mois de mars 1793, la campagne est ouverte, La Tour-d'Auvergne 
se présente, avec ses grenadiers, à l'entrée du Val d'Aran. Les neiges 
qui couvrent les monts sont entassées dans des gorges étroites. Les ar- 
bres blanchis à leur cime s'y montrent comme ensevelis : c'est là qu'il 
faut pénétrer, et les passages sont impraticables. Les pionniers, armés 
de longues rames, s'avancent, battent, pour les affermir, les dernières 
couches des neiges amoncelées. La Tour-d'Auvergne, avec son avant- 
garde, s'élance dans ce frêle et périlleux chemin tracé sur des abîmes, 
et qui peut soudain s'affaisser et disparaître. Le passage merveilleux est 
effectué par le col glacé du Portillon. Un détachement espagnol tait 
rangé sur la plate-forme d'une église. Enjoué! crie La Tour-d'Auver- 
gne: soudain l'ennemi met bas les armes, et bientôt, par l'impétuosité 
du courage et par l'habileté des mouvemens ordonnés, les Espagnols 
sont chassés de la vallée d'Aran. 

Un mois s'était écoulé; La Tour-d'Auvergne se trouvait aux avant- 
posies avec cent cinquante grenadiers, et derrière cette poignée de 
braves se reposait l'armée , confiante d'ailleurs dans l'inaction de l'en- 



338 LA. TOUR D'AUVERGNE. 

nemi. Cependant, méditant une surprise, les Espagnols se rassemblent 
dans les ombres de la nuit ; ils s'avancent. Quand du haut du mamelon 
qu'occupent les grenadiers , La Tour-d'Auvergne découvre, aux pre- 
mières et douteuses clartés du jour, les bataillons ennemis en marche 
dans la plaine : « Camarades , s'écrie-t-il , les voici ! gardons notre poste, 
<c ou périssons î » Et soudain, tous, ont répété le même serment. Alors, 
unissant au courage la ruse, le capitaine, par l'étendue qu'il donne à 
son détachement, le fait croire plus nombreux. L'action s'engage, les 
munitions sont bientôt épuisées; La Tour-d'Auvergne fait battre la 
charge, culbute la cavalerie , soutient les eiforts de l'infanterie, et, par 
l'audace et la rapidité de ses mouvemens, donne aux corps placés en 
échelons derrière l'avant-garde, le temps de se réunir et d'arriver sur 
le champ du combat pour décider la victoire. 

Un château, gardé par des soldats , gênait les mouvemens de l'armée. 
La Tour-d'Auvergne est chargé d'enlever ce fort improvisé. Il se pré- 
sente sans artillerie devant d'épaisses murailles, avec quatre-vingt gre- 
nadiers qui demandent à voir l'ennemi en face. Il court et s'avance à 
leur tête jusqu'aux meurtrières d'où part un feu soutenu. Les grenadiers 
y engagent le bout de leurs fusils, croisent le feu des assiégés , le combat 
est terrible, trente grenadiers sont blessés : enfin la cour se remplit de tour- 
billons de fumée ; les assiégés ne peuvent ni respirer ni se reconnaître ; 
ils gagnent en désordre les appartenons élevés que bientôt la flamme at- 
teint et ravage : ils demandent à se rendre, et sont faits prisonniers. 
Après la prise de Fontarabie et le combat d'Heya( 1 er août 1794), 
l'armée espagnole opérait sa retraite, cherchant à prendre position 
pour couvrir la place importante de Saint-Sébastien. L'armée française 
poursuivait ses succès. Le 2 août, elle avait chassé l'ennemi des postes 
d'Hernani et du Passage , et s'approchait de Saint-Sébastien. Celte ville 
était défendue par de bonnes fortifications, par une nombreuse artil- 
lerie , et avait une garnison de 2000 hommes. 

Déjà les Français s'étaient emparés des hauteurs qui dominent la 
ville; mais ils ne pouvaient battre en brèche, n'ayant alors pour toute 
artillerie qu'une pièce de huit. Le général en chef mande La Tour-d'Au- 
vergne , et l'envoie seul dans la place. La Tour-d'Auvergne entend et 
parle l'espagnol comme plusieurs autres langues ; son éloquence est vive 
et persuasive. Il confère avec les alcades, harangue le peuple et épou- 
vante le gouverneur. Il annonce que les Français ont pris Fontarabie, que 
l'armée espagnole est vaincue, dispersée, et qu'une artillerie formidable 
va réduire en cendres la ville si elle refuse d'ouvrir ses portes. Il par- 



LA TOUR-D'AUVERGNE. 339 

toit et menaçait avec assurance : ce Mais, capiiaine, dit le gouverneur, 
vous n'avez pas tiré un seul coup de canon sur nia citadelle: faites-moi 
du moins l'honneur de la saluer. Sans cela , vous voyez bien queje ne 
puis vous la rendre. » 

« Eh bien ! on va vous satisfaire, » répond froidement La Tour-d'Au- 
vergne; il retourne au camp et fait tirer l'unique pièce des assiégeans. 
La place répond par un feu terrible; alors, l'intrépide parlementaire se 
présente de nouveau devant le gouverneur, le somme de rendre les 
clefs; la capitulation est signée le U août, et la garnison demeure pri- 
sonnière de guerre. 

La prise de Saint-Sébastien fut annoncée au comité de salut public 
par une lettre du général en chef Muller , qui envoya copie de la capi- 
tulation , signée du général Moncey , et approuvée par les représentans 
du peuple en mission, Pinet, Cavaignac et Garreau. Ces trois députés 
transmirent aussi leur relation ; et, le 11 août, Barère fit à la conven- 
tion nationale un rapport sur le brillant succès de nos armes, il annonça 
que l'armée des Pyrénées-Occidentales avait , dans l'espace de quelqnes 
jours, fait quatre à cinq mille prisonniers, pris trois cent cinquante à 
quatre cents pièces de canon, des magasins immenses, et vingt-cinq 
à trente navires richement chargés ; ces succès furent dus en grande 
partie au courage habile du commandant des grenadiers. (1) 

Pendant cette guerre d'Espagne, La Tour-d'Auvergne partagea les fa- 
ligueset le pain du soldat. On le vit s'imposer volontairement toutes le 
privations : il marchait nu-pieds quand les souliers manquaient à ses 
compagnons d'armes; comme eux, il couchait sur la paille ou sur la 
terre nue; dans les marches, il conduisait son cheval par la bride, et 
quand il voyait un grenadier trop fatigué : ce camarade , disait-il, monte 
sur mon cheval, je suis las de le conduire, » et il fallait obéir. Il était 
aimé pour sa bonté , estimé pour ses lumières et pour son courage que 
n'étonnait aucun danger; il entraînait par sa parole, par la confiance 
et par l'attachement qu'il inspirait ; il ne faisait point sentir son autorité: 
le dévoùment des soldats la rendait absolue. Plusieurs foison lui offrit, 
et toujours il refusa le grade de général. 

On ne peut retracer ici tous ses exploits dans la guerre : il resterait 
trop peu de place pour peindre sa vie de soldat , son désintéressement , 

(i) Loi-apport de Barère, les lettres du général en chef et des représentans du peuple 
en mission , lurent, ainsi que la capitulation, imprimés dans le Bulletin de la Convention, 
nationale ( n° 24), qui était quotidiennement affiché dans Paris. 



§48 LA TOUR -D'AUVERGNE. 

son humanité, ses autres vertus et son grand caractère. Citons rapide- 
ment quelques traits. 

L'armée française souffrait de la disette : des partis espagnols étalaient 
des vivres et des vins en abondance aux yeux de nos soldats séparés 
d'eux par une rivière , et aucun bateau pour la traverser n'était sur ses 
bords. «Qui veut dîner me suive! » dit gaîment La Tour-d'Auvergne, et 
il se jette à la nage, ses grenadiers le suivent, et les Espagnols, fuyant, 
abandonnent leurs provisions. 

Ayant, un jour, réuni à la colonne du centre tous ses grenadiers, il 
gravit, par les vallées du Basian, de hautes montagnes, emporta les re- 
doutes et fit huit à neuf mille prisonniers. A la suite de plusieurs mar- 
ches forcées , les belles fonderies d'Éguy et d'Obey-Retié , devinrent sa 
conquête : on les estimait 32 millions ; elles étaient défendues par les 
plus habiles tireurs de la Péninsule et par les miquelets catalans. 

Lescommencemens de celte guerre avaient eu quelquesmauvais jours 
pour nos armes; les Espagnols avaient forcé le camp de Sor , la retraite 
devenait difficile. La Tour-d'Auvergne n'était pas seulement le plus 
hrave des braves (c'est ainsi qu'on l'avait déjà surnommé), il était 
versé dans l'art de la guerre ; et , par l'habileté de ses manœuvres , il fa- 
cilita la retraite et dégagea l'armée. Ce beau fait d'armes fut retracé à 
la tribune de la Convention nationale, et le nom de La Tour-d'Auvergne 
honorablement proclamé dans la séance du huit mai 1793. (1) 

La Tour d'Auvergne allait au combat tête nue, tenant son manteau 
roulé sous le bras gauche. Ce manteau, qui lui servait d'oreiller pen- 
dant la nuit , et que les soldats prenaient pour signal de ralliement dans 
la mêlée, fut souvent atteint par !e feu de l'ennemi ; et comme le gre- 
nadier commandant n'était jamais lui-même blessé : « Notre capitaine, 
disaient-ils , a le don de charmer les balles. » 

Tandis que les factions et l'anarchie déchiraient la France, il disait 
aux officiers et aux soldats : ce Nous ne connaissons point de partis; 
nous savons que l'ennemi est là : voilà tout ce qu'il nous faut savoir. » 

Un jour qu'un des proconsuls envoyés aux armées , lui van- 
tait son crédit et lui offrait sa protection : ce Vous êtes donc bien puis- 
sant , lui dit le héros? — Sans doute. — Eh! bien, demandez pour moi... 
— un régiment? — une paire de souliers. » 

Tandis qu'il était question de le destituer comme noble, le délégué 
(run autre proconsul vint le sommer d'aller lui rendre ses hommages; 

(j) Voir le Monteur du n tuai. 



LA TOUR-D'AUVERGNE. 341 

il répondit : « Dis à ton maître que je ne fais la cour à personne, que 
je ne connais d'autre devoir que celui de combattre et de vaincre l'en- 
nemi ; et, s'il est tout puissant comme tu l'annonces , dis-lui de mettre 
l'Espagnol en fuite : je l'entends qui s'avance, et je vais faire battre la 
charge. »Mais la tyrannie révolutionnaire ne pouvait atteindre La Toui- 
d f Auvergne au milieu de ses grenadiers , qui auraient su le défendre et 
le garder. 

La paix fut signée avec l'Espagne, le 22 juillet 179/*. L'armée fran- 
çaise repassa les Pyrénées. Mais tous les lieux où La Tour-d'Auvergne 
avait campe ou combattu gardèrent le souvenir, qui n'est point encore 
effacé, de la simplicité de ses mœurs, de sa bravoure et de son huma- 
nité. On le vit , dans ces temps où la guerre à mort était déclarée, épar- 
gne!-, protéger les vaincus, faire respecter le sexe, la vieillesse et l'en- 
fance, et n'emporter de tant de combats d'autre butin que la gloire 
et son manteau criblé parles balles. 

Il s'était embarqué à Bayonne , où il fit imprimer ses Origines gau- 
loises , pour aller retrouver, dans le Finistère, le repos et l'obscurité de 
ses foyers. Mais le bâtiment qui le portait fut pris par les Anglais; et 
quoique La Tour-d'Auvergne ne s'y trouvât qu'en qualité de passager , il 
fut considéré comme prisonnier de guerre et transféré dans le comté de 
Cornouailles. Là, à l'aide du langage bas-breton, il put facilement en- 
tendre les habitans de cette contrée , ainsi que ceux du pays de Galles, 
et il écrivit à un des ses amis : ce Je suis encore avec les Celles. » 

Jusqu'alors l'épreuve du malheur avait manqué à sa vertu : il soutint 
celle épreuve sans y faillir. L'ordre avait été donné de lui arracher la 
cocarde aux trois couleurs. Il défendit d'une voix forte et sévère les 
droits du captif désarmé, et ses geôliers s'arrêtèrent avec respect, 
étonnés et confondus. Il donna aux prisonniers français l'exemple de 
la constance, et supporta avec dignilé son obscure infortune, comme 
il avait soutenu, avec modestie, sa renommée sur le théâtre de ses ex- 
ploits. Sans nouvelles de sa patrie, il aimait à célébrer, avec ses an- 
ciens frères d'armes, l'anniversaire des premières victoires de la Révolu- 
tion, et dans des banquets où tout manquait, excepté le pain et l'eau, 
retentissaient des chants patriotiques. 

En même temps, La Tour-d'Auvergne étudiait la langue: il interro- 
geait les monumens de Cornouailles et du pays de Galles ; il ressaisissait, 
dans la nuit des temps , sur des pierres gigantesques, brutes et sans in- 
scriptions, les traces presques effacées des peuples celtiques ; et sa con- 
viction profonde élail que la Grande-Bretagne devait son nom et son 



342 LA. TOUR-D'AUVERGNE. 

origine à la contrée que depuis elle avait, à tort, selon lui, appelée 
Petite-Bretagne. 

Echangé, après un an de captivité , La Tour-d'Auvergne revint dans 
sa patrie (1797), quand déjà, sur le bruit répandu de sa mort, il avait 
été remplacé dans son grade; il rentrait donc en France avec le titre 
d'officier réformé. Il eût pu réclamer contre celte erreur et facilement 
la faire réparer : il aima mieux l'oublier. 

Mais, quoique pauvre , il ne voulut pas laisser exister le témoignage 
d'une grande injustice que peut seule expliquer !e désordre anarcbique 
des mauvais jours de la Révolution. Tandis qu'il combattait avec tant 
de gloire sous les drapeaux de la République , son nom avait été inscrit 
sur la liste des émigrés. Il réclama, et obtint sa radiation. 

Il se retira dans une petite maison à Passy , reprit avec ardeur , 
l'étude de nos origines et vécut heureux au milieu des livres et des 
médailles, de quelques fleurs et de quelques amis. Son appartement était 
modeste, son habillement simple, sa vie frugale et laborieuse: il se 
réservait encore, dans de sévères. économies, les moyens de soulager 
Tin fortune. 

Cependant, un dévoûment rare et digne des temps antiques allait , 
dans l'âge du repos , le rejeter dans le tumulte des armes. Le savant 
breton Le Brigant, son compatriote et son ami, père de sept enfans, 
lui écrit pour le prier de faire exempter de la réquisition l'aîné qu'elle 
venait d'atteindre: c'était le compagnon nécessaire de ses longs ira- 
veaux, et alors l'unique appui de sa vieillesse. Mais La Tour-d'Auvergne 
ne veut pas priver, dans un temps de revers pour nos armes (1797), 
la France d'un défenseur: il ne sollicite pas l'exemption ; il demande 
à remplacer lui-même le jeune réquisitionnaire. Il part , mêlé dans les 
rangs des soldats qu'il avait commandés : mais l'estime des chefs le 
suit et le distingue ; il est dispensé de tout service qui n'est que pénible 
sans être périlleux. Il est invité à la table des généraux et surtout ap- 
pelé dans leurs conseils. Mais quand l'armée marche au combat , il 
rentre dans les rangs des grenadiers: il n'est plus que leur camarade 
et leur modèle. 

Après la rupture du traité de Campo-Formio , l'éclat de nos armes 
avait pâli. La campagne de l'an vu (1799) avait eu des commencemens 
sinistres. La République française troublée par des divisions intestines, 
l'harmonie détruite entre le Directoire et les deux Conseils législatifs, 
l'épuisement dés finances, l'inquiétude des esprits , la victoire devenue 
au dehors difficile» ou infidèle : tels étaient les tristes avant-coureur* 



LA TOUR-D'AUVERGIVE. »4« 

d'une révolution nouvelle j et ils semblaient ouvrir la voieà L'ambition 
d'un ehef qui révérait l'empire. 

Masséna et Lecourbe cherchaient à venger dans la Suisse, les dé- 
sastres de ritalie. L'épée de La Toor-d'Auvergne fut tirée dans tous 
les combats qui signalèrent celte campagne; et délivrèrent l'Helvétie. 
Pendant les courts repos de ces sanglantes journées , on vit , comme à 
l'ordinaire , dans La Tour-d'Auvergne, le savant délasser le guerrier. 
Placé en station à Windisch, il y reconnut une colonie romaine, l'an- 
cienne Vindonissa; il recueillit des médailles, interrogea des ruines; 
chercha les vestiges des temps antiques, toujours fidèle à la devise 
Gloriœ Majorum , que choisit l'Académie Celtique (1) , quand elle in- 
scrivit lors de sa formation , en tête de la liste de ses membres réside?is 
(1805) La ïour-d'Auvcrgne, cinq ans après sa mort ! 

Mais, si dans la guerre le repos de La Tour-d'Auvergne était Pétude, 
l'action était l'héroïsme. Il combattit aux premiers rangs à la reprise 
de Zurich. Les Russes vaincus, écrasés, refusaient de se rendre ; ils 
provoquaient par l'injure la fureur des soldats: le héros s'avance et parle 
dans leur langue qu'il entendait ; son éloquence est rapide comme le 
danger, et en même temps que par l'ascendant de sa mâle vertu , il re- 
tient l'exaspération du vainqueur, il parvient à faire accepter la vie 
aux vaincus. 

Cependant , la République en France allait finir son temps. La 
révolution du 18 brumaire avait tout changé. Le nom de République 
restait encore , mais il tendait de jour en jour à s'effacer dans l'empire. 

En janvier 1800 , La Tour-d'Auvergne fut nommé par le sénat con- 
servateur, Membre du Corps législatif, lors de la première organisation 
de cette assemblée ; mais , dans sa modestie, il refusa d'accepter sa no- 
mination , disant : « je ne sais pas faire les lois, je ne sais que les défen- 
dre:» et, le 28 janvier, sur son refus , que rien ne put vaincre , il fut 
remplacé par De Vismes. 

II est dans les destinées humaines de singuliers rapports de faits 
éloignés , qui étonnent quand ils sont accomplis et rapprochés. Avant 

(i) L'auteur decelte Notice a eu l'honneur d'appartenir à l'Académie Celtique, dont il 
fut le second Secrétaire perpétuel, et qui a compté parmi ses membres d'illustres guerriers , 
Kléber. Desaix, La Tour-d'Auvergne ; et quand cette Académie prit, en 1814» le l ' llre de 
Société Royale des antiquaires de France, il devint le premier Secrétaire perpétuel de cette 
réunion de savons dont les travaux, sans frivole et stérile éclat, ont toujours été utiles, 
et dont les Mémoires ont mérité l'estime de l'Europe savante. 



344 LA TOUR-D'AUVERGNE. 

la révolution, un habitant encore obscur de la ville de Carhaix est 
reconnu par un duc de Bouillon, comme descendant d'un de ses an- 
cêtres, qui vivait près de deux siècles auparavant. Ce citoyen se fait 
un nom dans les armes. La révolution éclale, et ce nom grandit encore. 
La noblesse est bientôt proscrite ; la liste des émigrés s'ouvre : la vente 
de leurs biens commence et se poursuit de toutes parts. La Tour-d'Au- 
vergne est devenu dans l'armée un héros populaire, et il rend à la mai- 
son illustre, qui naguère l'a reconnu, bien plus qu'il n'a reçu d'elle : son 
nom la protège, et de grands biens lui sont conservés ou rendus. Le duc 
de Bouillon veut, dans sa reconnaissance, assurer au héros une existence 
aisée dans une douce vieillesse. Il lui offre, il le presse d'accepter la 
terre de Beaumont-sur-Eure , qui vaut dix mille francs de rente. Mais 
La Tour-d'Auvsrgne ne veut pas perdre le mérite d'avoir obligé avec dé- 
sintéressement : il refuse; le duc presse encore; il insiste.. : la résolution 
de La Tour-d'Auvergne est irrévocable. Huit cents livres de rente 
composaient toute sa fortune : c'est beaucoup, disait-il, pour un grena- 
dier sous les armes. C'est assez pour un homme qui ne s'est pas 
fait de besoins dans la retraite. Il avait abandonné sa pension à une 
famille pauvre , et il écrivait à un de ses amis : k du pain , du lait , la 
liberté , et un cœur qui ne puisse jamais s'ouvrir à l'ambition, voilà 
l'objet de tous mes désirs ». Quand le discrédit rapide du papier-mon- 
naie vint trop sensiblement diminuer ses faibles ressources, il s'adressa 
au ministre de la guerre , qui , sur-le-champ , donna l'ordre de lui 
compter quatre cents écus. La Tour-d'Auvergne ne voulut prendre 
que cent vingt francs, et dit, en souriant: «si j'ai besoin encore, je re- 
viendrai. » 

Des traits pareils n'étaient guère dans les mœurs de son âge : ils 
rappellent la simplicité des temps antiques ; ils peuvent étonner de nos 
jours : mais comment s'empêcher de les admirer! 

Le 25 avril 1800 (5 floréal an vin), Carnot, alors ministre de la 
guerre , digne admirateur de tant de vertu unie à tant de gloire, écri- 
vit celle lettre mémorable que l'histoire doit conserver : 

Le Ministre de la guerre au Citoyen LATouR-d'AuvERGisE-CoRRET. 

ce En fixant mes regards sur les hommes dont l'armée s'honore, je 
vous ai vu, citoyen, et j'ai dit au premier consul : 

ce La Tour-d'Auvergne-Corret , né dans la famille de Turenne , a hé- 
rité de sa bravoure ei de ses vertus. 



LA TOUR-D'AUVERGNE. 140 

« C'est l'un dos plus anciens officiers do l'armée ; c'est céîni qui 
compte le plus d'actions d'éclat; partout les braves l'ont nommé le plus 
brave. 

« Modeste autant qu'intrépide, il ne s'est montré avide que de gloire, 
et a refusé tous les grades. 

Aux Pyrénées-Occidentales, le général commandant l'armée (Muller) 
rassembla toutes les compagnies de grenadiers, et pendant le reste de 
la guerre, ne leur donna point de chef. Le plus ancien capitaine devait 
commander : c'était La Tour-d'Auvergne. Il obéit , et bientôt ce corps 
fut nommé par les ennemis, la Colonne infernale. 

« Un de ses amis n'avait qu'un fils , dont les bras étaient nécessaires 
à sa subsistance : la conscription l'appelle. La Tour-d'Auvergne, brisé 
de fatigues, ne peut travailler, mais il peut encore se battre ; il vole à 
l'armée du Rhin, remplace le fils de son ami ; et pendant deux campa- 
gnes, le sac sur le dos, toujours au premier rang , il est à toutes les 
affaires, et anime les grenadiers par ses discours et son exemple. 

ce Pauvre, mais fier, il vient de refuser le don d'une terre que lui 
offrait le chef de sa famille. Ses mœurs sont simples, sa vie est sobre; 
il ne jouit que du modique traitement de capitaine à la suite , et ne se 
plaint pas. 

« Plein d'érudition, parlant toutes les langues, son érudition égale sa 
bravoure; et on lui doit l'ouvrage intéressant, intitulé : les Origines gau- 
loises. 

« Tant de vertus et de lalens appartiennent à l'histoire ; mais il ap- 
partient au premier Consul de la devancer. » 

« Le premier Consui, citoyen, a entendu ce précis avec l'émotion que j'é- 
prouvais moi-même ; il vous a nommé, sur-le-champ, Premier Grenadier 
des Armées de la République , et vous décerne un sabre d'honneur. 

« Salut et fraternité. » Signé : CARNOT. 

La Tour-d'Auvergne accepta le sabre d'honneur, et voulut refuser un 
litre nouveau dans l'histoire, créé pour lui , et qui ne sera jamais peut- 
être rétabli. Il écrivait à un de ses amis : ce Je n'eus jamais plus besoin 
de consolation que dans le moment où vous m'adressez des félicitations. 
Quelqu'un qui ne sut compter avec sa patrie que pour briguer l'hon- 
neur de la servir, et qui rangea toujours parmi les choses les plus in- 
différentes les éloges et les distinctions, pourrait-il n'être pas vivement 
affecté de voir attaché à ses faibles service, un prix aussi énorme, aussi 



346 LA TOUR-D'AUVERGNE. 

disproportionné? Supérieur aux craintes comme aux espérances, tout 
me fait un devoir de m'excuser d'accepter un titre qui , à mes yeux , 
ne paraît applicable à aucun soldat français, et surtout à un soldat atta- 
ché à un corps où Ton ne connut jamais ni premier ni dernier. Je suis 
trop jaloux de conserver des droits à l'estime des valeureux grenadiers 
et à leur amiiié, pour consentir à aliéner de moi leur cœur, en blessant 
leur délicatesse. Les voies où j'ai marché ont toujours été droites et 
faciles. J'attendais de mes services (si l'on y attachait un jour quelque 
prix) un salaire plus conforme à mes goûts et plus digne d'un homme 
de guerre : ou l'oubli, ou que l'on ne se les rappelât qu'à ma mort. » 

En écrivant ces lignes , La Tour-d'Auvergne s'était peint. Il ne put 
faire révoquer une distinction qui n'étonnait que lui-même ; et, dès ce 
moment, il arrêta dans sa pensée qu'une mort glorieuse pourrait seule la 
justifier. 

On lui avait laissé le choix du corps où il voudrait servir : il entra 
dans la Zi6 e demi-brigade comme simple grenadier, et fit partie de l'ar- 
mée du Danube qui ne tarda pas à être passé à la nage et sans pontons. 
Le général en chef Moreau gagna rapidement quatre batailles , à 
Biberach, à Memmingen sur Liller, à Dillingen ; il conquit la Souabe, 
une partie de la Bavière, et vengea, dans les plaines d'Hochstedt, l'an- 
cien revers de nos armes. 

Le général Kray était vivement poursuivi dans sa retraite. Le 27 juin 
Lecourbe l'atteignit au village d'Oberhausen, près de Neubourg. Le 
combat s'ouvre, la division du général Montrichard se trouve la pre- 
mière engagée et d'abord repoussée : mais, soutenue par la division 
Grandjean, elle reprend l'offensive. L'action est meurtrière et terri- 
ble : elle durait encore à dix heures du soir. Les munitions étaient épui- 
sées, mais non le courage ; on avait cessé de tirer, on ne se battait plus 
qu'à l'arme blanche, qu'avec la crosse des fusils. 

Ce fut dans cette horrible mêlée, dit le général Mathieu Dumas, que 
péril le premier grenadier de France, le brave La Tour-d'Auvergne, 
véritable preux, modèle de valeur et de vertus guerrières. Il combattait 
sur la colline d'Oberhausen : il aperçoit un hullan qui porte une ensei- 
gne, il s'élance pour la lui arracher; mais un autre hullan accourt et 
l'atteint au cœur avec sa lance. 

Deux mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis qu'il avait été 
nommé Premier Grenadier des Armées françaises quand il trouva la 
mort des braves qu'il cherchait, cl son dernier lit dans un champ de ba- 
taille: il y tomba comme Turenne son aïeul ; il lui avait ressemblé dans 



LA TOUa-D'AUYERGNE. 347 

sa vie, il lui ressembla dans sa mort. Cest ainsi que treize jours aupa- 
ravant (14 juin ittOu), Desaix était tombé vainqueur dans (es plaines de 
Marengo. 

Pour bien juger aujourd'hui à quelle hauteur de renommée La Tour- 
d'Auvergne se trouvait élevé, il suffira de lire cet ordre du jour du gé- 
néral eu chef (28 juin). 

Ordre du gênerai en chef de l'armée du Rhin (Mo revu). 

<c Mes camarades, 

« Le brave La Tour-d'Auvergne a trouvé une mort glorieuse. Les sol- 
dats à la tête desquels il combattit si souvent , lui doivent un témoi- 
gnage solennel de regret et d'admiration ; en conséquence , le général 
en chef ordonne : 

« 1° Les tambours des compagnies des grenadiers de toute l'armée, 
seront pendant trois jours voilés d'un crêpe noir. 

ce T Le nom de La Tour-d'Auvergne sera conservé à la tête du con- 
trôle de la compagnie de la 46 e demi-brigade où il avait choisi son 
rang. Sa place ne sera point remplie , l'effectif de celte compagnie ne 
sera plus dorénavant que de 82 hommes. 

ce 3° Il sera élevé un monument sur la hauteur en arrière d'Oberhau- 
sen, au lieu même où La Tour-d'Auvergne a été tué. Les restes du chef 
de brigade Forli , commandant la 46 e , et qui a reçu la mort à ses côtés, 
après avoir fait des prodiges de valeur, y seront aussi déposés. 

« k° Ce monument consacré aux vertus et au courage, est mis sous la 
sauve-garde de tous les pays. » 

ce Dessolles, chef de V état-major- général. » 

Et, en un jour, ce monument s'éleva, par la main des soldats, impro- 
visé comme nos victoires, durable comme leur souvenir, simple comme 
le héros dont il reçut la dépouille , au roulement de tous les tambours 
voilés, sur la colline d'Oberhausen. L'armée se remit en course, 
comme pour venger sa mort, elle même jour les Français entrèrent 
dans Munich, et Vienne menacée allait ouvrir ses portes, quand, peu 
de jours après (15 juillet), un armistice demandé par l'Autriche, vint 
suspendre le cours de nos victoires. 

Cependant l'ordre du jour de l'armée s'exécutait avec un religieux 
enthousiasme, digne des temps antiques. 



348 LA TOUK-D' AUVERGNE, 

Le deuil de l'armée du Danube devint celui de la France, et prit un 
caractère national. 

Un arrêté des Consuls , inséré au Bulletin des Lois , ordonne , le 20 
juillet 1800 , que le sabre d'honneur du Premier Grenadier des Armées 
françaises sera suspendu aux voûtes de l'église des Invalides, qu'on ap- 
pelait alors le Temple de Mars. 

Le lendemain (21 juillet), leTribunat arrête, à l'unanimité, que, 
ce sensible à la perte que l'armée française a faite dans la personne de 
son Premier Grenadier, voulant honorer à-la-fois le dévoùment et la 
modestie du brave La Tour-d' Auvergne, » le président prononcera son 
éloge et celui des guerriers morts pour la défense de la patrie , à l'an- 
niversaire de la fondation de la République. 

La veille de cette fêle ( 22 septembre ), par une coïncidence remar- 
quable , qu'il ne faut pas attribuer au hasard , le corps de Turenne, 
immortel aïeul de La Tour-d'Auvergne, qui était passé, de la sépulture 
des Rois, au Musée des monumens français, est transféré, avec pompe, 
sous le dôme des Invalides, en même temps que le sabre de son ar- 
rière-neveu est appendu au milieu des trophées dans le haut de la nef. 
Enfin le jour de ce grand anniversaire de la République ( le dernier 
qui dut être célébré avec le sentiment de sa durée ), en présence des 
trois Consuls , du Sénat , du Tribunat et du Corps Législatif , devant les 
Députés envoyés, au nombre de trois, par chaque département, l'éloge 
de La Tour-d' Auvergne se trouve mêlé à celui de Turenne , et brille au 
premier rang dans la commémoration des Guerriers français morts 
pour la défense de la patrie; et, ensuite, sur la place des Vic- 
toires, en présence du même cortège, le sénateur Garât lit l'éloge des 
généraux Kléber et Desaix, qui étaient tombés le même jour, l'un près 
des Pyramides, sur les bords du Nil; l'autre, au-delà des Alpes, dans 
les champs de Marengo ; et Napoléon pose la première pierre d'un mo- 
nument élevé à la mémoire de ces illustres guerriers. C'était encore le 
temps des fêtes nationales conçues dans de grandes pensées, et dont 
l'histoire gardera le souvenir. 

Bientôt la ville de Carhaix voulut consacrer, dans ses murs, la mé- 
moire du héros qu'elle avait vu naître ; et le 5 septembre 1801 , un ar- 
rêté des Consuls autorisa les habilans à lui élever un monument. 

Cinq ans s'étaient écoulés, la République avait fait place à l'Empire, 
et la 46 e demi-brigade, fière de posséder le cœur du Premier Grena- 
dier de France, entendait tous les jours, à l'appel , cette réponse su- 
blime : Mort atf champ d'honneur! et le lendemain, marchait au corn- 



U TOL'IW) AUVERGNE. 34» 

bal et à la victoire : rappelant ainsi que, dans l'antiquité, long-temps 
après la mort d'Ajax , les Locriens, quand ils allaient à la guerre , lais- 
saient vide, dans leurs rangs, la place de ce héros, et gagnaient, en son 
nom, des batailles. Cinq ans s'étaient écoulés, lorsque, le 30 mars 1805, 
un des fondateurs de l'Académie Celtique, M. Mangourit, dans la 
première séance de cette Société, termina un discours plein d'enthou- 
siasme , en ces termes : 

« Mettons eh rapport de gloire, et les braves qui défendent la Patrie, 
et les savans qui l'éclairent. Ne sommes-nous pas les compagnons de La 
Tour-d'Auvergne aussi bien que les grenadiers de la Zi6 e ? S'il est en- 
core le premier d'entre eux , qu'il soit aussi le premier d'entre nous ? 
Décernons au brave des braves la place due au savant illustre qui nous 
a fajt connaître nos origines. Que son esprit soit toujours présent aux 
séances de cette Académie ; qu'il dirige ses pensées ; qu'il conduise ses 
travaux. »... Et, sur-le-champ, les dispositions suivantes furent arrêtées : 

« Le nom de La Tour-d'Auvergne est placé à la tête des membres 
de l'Académie Celtique ; — lors des appels, son nom sera appelé le pre- 
mier. — Le général Dessoles, qui fit et signa l'ordre de l'armée , après 
le trépas de La Tour-d'Auvergne, est nommé membre régnicole de l'Aca- 
démie (1). »... Et, depuis ce jour, le nom de La Tour-d'Auvergne- 
Corret, « mort au champ d'honneur» , fut et resta le premier in- 
scrit sur la liste des membres résident. 

S'il est beaucoup de noms que conserve l'histoire, il en est peu qui 
vivent, avec une espèce de prestige , dans le cœur des peuples, et dont 
le souvenir ne s'efface jamais. Le tombeau que, dans sa course rapide, 
Varmée française éleva de ses mains, le 28 juin 1800, sur la colline 
d'Oberhausen, avait été toujours respecté par l'étranger, même au mi- 
lieu de ses revers : il n'avait ressenti que les outrages du temps, lors- 
qu'en 1837, le roi de Bavière a fait restaurer ce monument qu'un ordre 
du jour de l'armée du Danube avait déclaré mis sous la sauve-garde de 

(i) Indépendamment des généraux Kléber et Desaix, celle Académie comptait parmi ses 
membres : les maréchaux Brune et MacdonalJ , l'amiral Bruix , les généraux Menou , beur- 
nonville, Hédou ville, Miollis, Andréôssy, Pommereul , d'autres encore. La savante collée 
tion de Mémoires que l'Académie a publiés, et que la Société continue avec succès, est un 
dépôt précieux pour l'histoire des langues, des origines et des antiquités. Dans la salle des 
séances est toujours conservé, avec honneur, le buste de La Tour-d'Auvergne, modelé par 
Corbet, et d'après lequel a souvent été reproduit, par le burin, le portrait du Premier 
Grenadier de l'Armée française. Le portrait joint à cette notice a été gravé d'aprèi u» 
dessin inédit de Duplessis-Berlaux 

33 



350 1A TOUll D'AUVERGNE. 

tous les pays. « Le roi poète y a fait graver, pour inscription, deux vers 
allemands, dont voici la traduction : Celui qui meurt dans une lutte 
sacrée , trouve pour le repos une patrie , même dans la terre étran- 
gère. 

Il y a ici, dans les faits, quelque chose de grand et d'antique qui 
rappelle les plus belles Fies de Plutarque. 

Le cœur de La Tour-d'Auvergne qui avait été porté, avec la victoire , 
dans plusieurs capitales de l'Europe et jusque sous les murs du Kremlin 
par un vieux grenadier, sergent décoré de la &6 e demi-brigade (1) , fui 
déposé aux Invalides, après le licenciement de l'armée delà Loire, ei 
quand les régimens furent recomposés. Ensuite ce cœur, qui, ne bat- 
tant plus, avait fait battre encore pour la patrie et pour la gloire tant 
d'autres cœurs, fut transporté à la Chancellerie de la Légion d'Honneur; 
puis une comtesse de La Tour-d'Auvergne- Lauraguais obtint qu'il lui 
serait remis ; et, enfin, de nos jours , s'est élevé un long procès entre les 
membres de la famille de La Tour pour savoir auquel d'entre eux ce 
noble héritage devait appartenir. (2) 

Si les morts pouvaient sortir de leur tombeau, le Premier Grenadier 
de France eût dit à ceux qui se disputaient son cœur : ce Vivant , je 
n'ai jamais hésité à reconnaître que ma naissance illégitime ne me don- 
nait légalement aucun droit à me dire issu de la maison de Bouillon qui 
est celle de La Tour. Mais, si vous voulez que je vous appartienne, n'ou- 
bliez pas que j'appartiens aussi, et avant tout, à ma patrie et à l'armée. 
Laissez donc à ce qui reste de moi reprendre sa place dans le sanc- 
tuaire des braves , où , avec mon épée, repose le plus illustre de nos 
aïeux. -» 

VlLLENWE. 



(i) Ce brave, nommé MAZURIER, a servi depuis dans le 4*" régiment, et s'est retirée 
Angers. 

(a) Moniteur du i a juillet i838. 










m athm? ®% mmwMiï 



» 



QWitVUVV&b ■*'**•&* *VVVV**9ykUyvWQV1èV®vaVV-*ldV VU iï'j 



DESAULT ET BICHAT. 



Le 14 thermidor an x (2 août 1802), le Premier Consul BONAPARTE 
écrivait au Ministre de l'Intérieur : ( i) 

« Citoyen Ministre, je vous prie de taire placer à l'Hôtel-Dieu un 
marbre dédié à la Mémoire des Citoyens DESAULT et BICHAT, qui 
atteste la reconnaissance de leurs contemporains pour les services qu'ils 
ont rendus : l'un à la Chirurgie française, dont il est le restaurateur; 
l'autre à la Médecine qu'il a enrichie de plusieurs ouvrages utiles... 
Bichat eut agrandi le domaine de cette science si importante et si 
chère à l'humanité, si l'impitoyable mort ne l'eut frappé à vingt-huit x 
ans!... » 

La volonté du Premier Consul a été accomplie : ce marbre existe. 
Mais là ne s'arrêtait point la pensée de l'homme de génie. Dès-lors, ces 
deux grands noms , unis par le double lien de l'amitié et d'une fra- 
ternité de gloire, ne peuvent plus être séparés. 



DESAULT. 



Comme Ambroise Paré et comme Dupuytren , DESAULT ( Pierre- 
Joseph), né l'an 1744 , au fond d'une province, loin de Paris qui devait 
être le théâtre de sa gloire, eut pour parens de pauvres cultivateurs , du 

(i) Voir l'ouvrage intitulé: Le Consulat et L'Empire, par A. C. Thibaudeau , tome if) 
page 497. Paris , chez Jules Renouard 3 i835. 

2 à 



352 DESAULT. 

village de Magny-Vernais, près de Lure,en Franche-Comté. Des ennemis 
de Desault ont publié que ce grand Chirurgien n'avait point fait d'études 
classiques ; qu'à seize ans, il était parti de son village en aventurier, et 
qu'étant venu chercher fortune à Paris , il avait été réduit à remplir les 
plus abjectes fonctions de domesticité dans les amphithéâtres pour ap- 
prendre l'Anatomie. On ne voit pasce queses admirateurs auraient pu dire 
de plus pour rehausser sa gloire : mais ce récit, dicté par une basse et 
maladroite jalousie, est contraire à la vérité. Tl est certain que Desault 
n'eut pas l'honneur d'être si complètement son propre ouvrage; qui I 
reçut les premières notions de la langue latine d'un instituteur particu- 
lier de la petite ville de Lure ; qu'il entra au collège à douze ans; qu'il 
s'appliqua aux belles-lettres et surtout aux mathématiques. Il poussa 
même l'élude de cette dernière science plus loin que ne le font ordinai- 
rement les plus forts écoliers et assez pour être en état de composer sur 
l'ouvrage très abstrait de Borelli « De Motit Animalium , » un com- 
mentaire , qui aurait mérité d'être publié. Ces fortes études en mathé- 
matiques devaient bientôt offrir une précieuse ressource au jeune et 
pauvre Franc-Comtois. 

Desault venait de terminer, avec distinction , son cours de Philoso- 
phie. Ses parens, comme beaucoup de villageois de cette époque et 
même encore de nos jours, ne concevaient point que, pour un jeune 
homme qui a fait de bonnes études, il y eût d'autre carrière à suivre 
que celle de l'Eglise; mais Desault qui ne se trouvait point de disposi- 
tions à se faire prêtre, se sentait appelé à être Chirurgien. Sa vocation , 
son génie furent mis à une rude épreuve. Réduit à recevoir ses pre- 
mières leçons du praticien de son village, sa première découverte fut 
que ce maître était grossièrement ignorant. Sa résolution est bientôt 
prise. Muni d'une faible somme que ses parens ramassent avec peine, 
il se rend à Béfort. Pendant trois ans qu'il passe dans cette ville, il suit 
avec une ardeur qui ne se démentit jamais, la pratique de l'Hôpital mili- 
taire. Ce n'est pas, quoi qu'en ait dit Bichat, que les chefs de ce service 
militaire fussent des hommes d'un grand mérite, mais pour un élève tel 
que Desault, les véritables maîtres étaient la nature et le génie d'obser- 
vation, et il y avait à observer dans un vaste hospice, placé sur le pas- 
sage des troupes et à proximité du théâtre de nos guerres en Allemagne. 
Un Biographe, dont nous emprunterons souvent les récits (1), rap- 
porte qu'assistant lui-même à la clinique de Desault, il l'avait entendu 

(i) Article DES.UILT , dans la Biographie universelle, par FOUHNIER. 



DESAULT. 

raconter l'histoire de ses premiers pas dans la carrière et celle d< 

grands cas de chirurgie militaire qu'il avait étudiés à Béforl. Ainsi De- 
sault, n'ayant pas d'autre guide que son génie, avait observé dès ce 
temps avec une rare perspicacité les phénomènes qui se manifestent 
dans les blessures laites par des armes à feu, et lorsqu'il eut à donner 
ses soins, en 1789 et 1790, aux victimes des premiers combats de la ré- 
volution, il n'eut besoin que de mettre en pratique, après vingt cinq ans 
v d'intervalle, les premières observations de sa jeunesse et de ses débuts. 
N'ayant plus rien à apprendre de ses maîtres de Béforl, et d'ailleurs 
impatient de se transporter sur un plus vaste théâtre, Desault vint à 
Paris, en 1764, et parmi la foule des Elèves d'Antoine Petit, il se fil 
bientôt remarquer de ce maître célèbre. Toujours zélé et infatigable, il 
suivait à-la-fois les cours du Collège de Chirurgie, la pratique des 
grands hôpitaux, les leçons de Louis et de Sabatier. Les privations 
que sa pauvreté lui imposait ne ralentissaient point son ar.ieu» . Ser en- 
nemis ont ignoré ou n'ont pas voulu dire qu'il donna pour vivre des le- 
çons de mathématiques d'abord , puis il se sentit assez fort pour ouvrir 
un cours public d'Anatomie pour les Etudians. Il avait à peine vingt- 
deux ans (1766). Dans cet enseignement, il fit preuve de toute la iaga 
cité', de toute la solidité d'un maître consommé. Et cependant, Desault 
n'était pas orateur : un grasseyement désagréable, une diction dépour- 
vue d'élégance , eussent bientôt fatigué et rebuté ses auditeurs vo- 
lontaires, si la clarté de sa méthode, la justesse de ses expressions, la 
chaleur passionnée et communicative du jeune professeur n'eussent pas 
fait oublier toutes les incorrections de ces premières leçons improvisées. 
Il eut le bonheur de voir la foule des auditeurs se porter à son amphi- 
théâtre: les plus grands Chirurgiens du temps eurent la générosité de 
l'encourager par leurs suffrages. Mais ce beau succès devait éveiller la 
jalousie. On contesta au jeune professeur le droit d'y enseigner publi- 
quement, droit exclusivement attribué aux Membres de la Faculté de 
Médecine ou bien aux Chirurgiens de Saint-Cosme. Louis et Lamarti- 
nière s'honorèrent en prenant Desault sous leur protection. Louis , dont 
le cœur était aussi généreux que l'humeur irritable, donna le bel exem- 
ple de venir prendre place parmi les auditeurs du jeune professeur, en 
signe d'estime et d'affection. Desault n'en fut pas moins contraint, pour 
continuer ses cours, à emprunter le nom d'un des Médecins de la Fa- 
culté et à se donner pour son répétiteur! 

Un enseignement nouveau venait d'être fondé par ce jeune homme qui 
ne possédait pas même un titre ni le «boit d'enseigner. « la Méthode de 



3ô4 DESAULT. 

Desault , selon le jugement de son élève et de son ami , l'illustre Bichat, 
créa chez les Français X Anatomie chirurgicale- 

Un dernier coup que la jalousie réservait à Desault fut de répandre 
le bruit qu'il possédait, à la vérité, un certain talent de professeur, 
mais qu'il n'était point et ne serait jamais un bon Chirurgien ; qu'il sa- 
vait démontrer, mais qu'il ne saurait point opérer, qu'il ne l'oserait pas. 
Desault répondit à ces attaques par d'éclatans succès , par une pratique 
savante, hardie , heureuse : opérations nombreuses et difficiles , d'une 
réussite complète ; création d'instrumens et procédés entièrement nou- 
veaux , ou renouvelés avec tant d'habileté et tellement améliorés que 
leur mise en pratique équivalait à une création complète. Les détails 
purement scientifiques nous sembleraient ici peu convenables pour 
l'objet que nous nous proposons. 

Enfin la renommée de grand Chirurgien comme celle de grand Ana- 
tomiste n'étant plus contestée à Desault , la voix des Elèves et celle des 
maîtres le firent porter à la chaire de l'Ecole pratique quoiqu'il ne fût 
pas agrégé, étant resté jusqu'alors trop pauvre encore pour acquitter 
les frais de réception. Bientôt le Collège de l'Académie de Chirurgie le 
réclama : sa pauvreté faisait encore obstacle. Mais Louis était toujours 
là : cette fois ce fut de sa bourse qu'il aida Desault, et son protégé, après 
dix années de travaux fut reçu membre du Collège et de l'Académie de 
Chirurgie (1776) , puis de l'Académie rovale. On aime à raconter que 
Desault demanda et obtint pour présider à sa thèse de réception , Louis 
son bienfaiteur, dont il fit délicatement l'éloge en choisissant pour sujet 
de dissertation un procédé nouveau introduit par Louis dans la Chirur- 
gie française. Desault était reconnaissant mais brusque ; Louis avait 
i3on cœur et de grandes prétentions. On voudrait pouvoir ignorer que 
l'union entre ces deux hommes ne résista point à l'épreuve des années 
et de la rivalité dans une même profession. 

Tant de zèle et de dévoûment dans un homme qui ne se laissait point 
éblouir de sa propre gloire, durent contribuer à étendre chez les étran- 
gers la renommée de l'Ecole fondée par Desault. LesEtudians accou- 
raient alors aux leçons de cet illustre professeur, de joutes les parties de 
l'Europe, comme ils accourent aujourd'hui aux cours de la Faculté de 
Paris, de toutes les parties du monde. L'Italie et l'Espagne, l'Allema- 
gne et l'Angleterre, ont compté leurs plus illustres chirurgiens parmi 
les élèves de Desault. 

Dès sa jeunesse , Desault avait beaucoup observé et peu lu : quand il 
fut parvenu à la force de son talent, il cessa presque totalement de lire. 



DESAULT. 3*8 

« La Chirurgie fut pour Dcsuult une sorte d'inslincl, a dit Pcrcy, comme 
l'art de la guerre en fut un pour le grand Condc. » Faute de lecture , il 
arriva souvent à Desault de se croire inventeur d'idées déjà connues, et 
réellement il l'était, par une sorte d'ignorance à laquelle suppléait son 
génie. Les ennemis criaient au plagiat, mais sa bonne foi était incon- 
testable. Il ne connaissait, de l'antiquité, que les ouvrages d'Hippocrate. 

Nommé, en 1782, Chirurgien en chef de la Charité, Desault en six 
années d'expériences multipliées et de découvertes importantes fit faire à 
la Chirurgie d'immenses progrès et se trouva désigné par la voix publique 
pour la survivance devenue vacante à l'Hôtel-Dieu (1788). On cite 
encore à ce sujet, du même Louis, une belle parole et un acte honorable, 
ce J'ai à me plaindre de lui , mais je dois à ma conscience, je dois à l'in- 
térêt de l'humanité de déclarer qu'il est , à mon avis , le seul digne de 
remplir cette place » : telle fut la recommandation que Louis donna en 
faveur de Desault au magistrat de qui dépendait la nomination. La sur- 
vivance accordée à Desault ne fut pas de longue durée. La mort du 
vieux titulaire Moreau mit bientôt son adjoint en possession du litre 
comme des fonctions de Chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu. 

A partir de ce temps, Desault , comme après lui Dupuytren, tint le 
sceptre de la Chirurgie française. Toutes les grandes opérations qui 
s'offraient dans la pratique de la capitale lui étaient confiées : mais 
jamais les calculs de la cupidité ou de l'orgueil ne firent négliger à 
Desault ni le service de son Hôpital ni l'instruction de ses élèves. De- 
sault était marié; il avait une maison honorablement tenue, mais ja- 
mais il ne se dispensa d'aller régulièrement coucher dans la chambre 
qui lui était assignée à l'Hôtel-Dieu pour être à portée la nuit de donner 
de prompts secours aux malades ! Ce fait et les détails qui suivent (1), 
ne sont pas sans intérêt dans l'Histoire des Bienfaiteurs de t Humanité. 

De grand matin, toujours le premier dans les salles, Desault com- 
mençait sa visite. S'il y avait une opération à faire, il y procédait sous 
les yeux de ses nombreux élèves, et quand le malade avait reçu tous les 
soins qu'exige l'humanité , le maître dissertait sur le cas qui venait 
de se présenter, faisait connaître aux élèves les motifs qui avaient dé- 
terminé son opération , ceux qui lui avaient fait préférer telle méthode 
à telle autre : leçon clinique et théorique à-la-fois. Un élève était 
chargé de suivre le malade, de rédiger jour par jour l'histoire de son 
traitement. Lorsque le sujet était guéri, on le faisait venir dans l'amphi- 

O) Biographie universelle , tome Xï. 



3Ô6 UESALLÏ. 

théâtre pour le montrer aux élèves, et celui qui avait été chargé de sui- 
vre sa maladie eu lisait l'histoire que Desault commentait avec une ad- 
mirable sagacité. En cas de mort, même lecture publique, accompagnée 
ou suivie de l'exposé des causes auxquelles la mort était attribuée. Des 
personnes de toutes conditions , chez qui Desault ne pouvait se rendre, 
se faisaient porter auprès de lui, dans l'hospice, mais les pauvres y ve- 
naient en grand nombre, et pour eux , les consultations , les opérations 
même de la main du grand Chirurgien étaient gratuites. Après la con- 
sultation, la leçon de Chirurgie. Souvent midi sonnait , que Desault n'a- 
vait pas encore quitté son amphithéâtre , et c'était alors seulement qu'il 
se transportait dans les maisons particulières où le faisait appeler sa 
grande renommée. Dès six heures du soir, il rentrait dans son hôpital 
pour n'en plus sortir de la journée et de la nuit. Seconde visite et leçon 
du soir à l'amphithéâtre, ordinairement sur l'Anatomie et la Théorie de 
opérations chirurgicales. 

Le défaut d'érudition et une sorte de dédain pour la Médecine qu'il 
ignorait, n'empêchaient point Desault d'être honoré comme le premier 
Chirurgien d'Europe, quand la révolution française éclata. La carrière 
que Desault parcourait avec tant de gloire ne fut pas celle qui dut souf- 
frir le plus des malheurs de ces temps. Les fureurs même de la guerre 
x civile et étrangère n'ont pas été sans contribuer aux progrès de la Chi- 
rurgie^). Nommé, en 1788, membre du Conseil de Santé chargé d< 
l'examen des Chirurgiens militaires, Desault fut appelé, par élection, 
au Comité de Santé des armées, dès le commencement de la guerre 
en 1792. Mais son zèle et son humanité ne le préservèrent point d. 
l'honneur et du danger d'être traité comme les hommes les plus ver- 
tueux et les meilleurs patriotes. Dénoncé par Chaumette , il est arrêté , 
le 28 mai 1793, pendant sa leçon même, et traîné dans les cachots. Ses 
élèves étaient consternés , ses malades désespérés : mais la rumeur 
qu'avait excité cette violence força bientôt le trop fameux Comité 
de Sûreté générale à relâcher au moins celui de qui dépendait la vie 
(Je tant de malheureux blessés, parmi lesquels on eut soin de faire re- 
marquer que l'on comptait un grand nombre de patriotes. Desault 
avait manqué trois nuits à l'Hôtel-Dieu : il les avait passées en prison. 
Qn le rendit, enfin, à ses blessés et à ses Elèves. 

(i) Le Journal de Chirurgie dont la rédaction fut entreprise par les Élèves de Desault, 
contenant les observations recueillies dans sa Clinique de l'Hôtel-Dieu, fut commmeme 
en 1791. 



DESALI/r. **1 

Dans le renversement de toutes les institutions, môme des plus utiles, 
la Faculté de Médecine elle Collège de Chirurgie avaient été suppri- 
més; Y Ecole de Santé, créée en 1794, réunissant les deux corps, de- 
puis si lnng-temps séparés et rivaux, Desault fut maintenu en posses- 
sion de la première chaire de l'enseignement chirurgical en France. 
Mais la réunion de la Médecine et de la Chirurgie lui paraissait une 
atteinte mortelle à l'art qu'il professait. Les émeutes révolutionnaires 
achevaient de le plonger dans une tristesse et un abattement dont il ne 
pouvait se défendre. Appelé auprès du jeune fils de Louis XVI, mou- 
rant dans son cachot, Desault s'empressa de prodiguer au prince infor- 
tuné des soins inutiles. Y avait-il du courage dans cette conduite? L'é- 
vénement put le faire croire. Atteint lui-même d'une fièvre ataxiquequi 
débuta par un délire , Desault succomba en deux jours, et expira le 
î er juin 1795, à l'âge de cinquante-et-un ans! (1) 

On a fait un crime à Desault d'une certaine rusticité dans ses ma- 
nières : elles étaient celles d'un homme qui n'avait jamais fréquenté les 
salons et qui faisait plus de cas d'une rude franchise que d'une élégante 
urbanité. La pratique de l'art de guérir lui paraissait œuvre d'hu- 
manité plutôt que matière à politesse. Il réservait pour ses malades 
tous les ménagemens, toutes les formes de douceur, que pouvait admet- 
tre son caractère vif et impatient. 

Desault devenu célèbre ne considéra point le rapide passage de la 
pauvreté à la richesse comme la plus belle récompense de ses efforts' et 
de son génie. Grand et généreux, avant tout il s'honorait de ses travaux 
comme d'une mission d'humanité ! Il avait un excellent cœur , mais 
il était brusque, bourru même: aussi ses Elèves l'appelaienl-ils Le 
Bouitu Bienfaisant ! 

Il ne reste de Desault qu'un Mémoire lu à l'Académie de Chirurgie 
et sa Thèse latine de réception. Il lisait peu ; il écrivit encore moins, 
mais il laissait après lui, pour prendre soin de sa mémoire, son élève, 
l'immortel BICHAT ! 

(i) Choppart, ami de Desault qu'il remplaça auprès du jeune prince, fut frappé 
de mort subite, et le prince lui-même succomba, le 8 juin 1795, huit jours après 
Desault. 



SS8 BICHAT. 



BICHAT. 



BICHAT (Marie-François-Xavier) était né aussi dans un village 
loin de Paris, à Thoirette, Département de l'Ain, le 11 novembre 1771, 
de Jean-Baptiste Bichat , docteur en médecine, et de Marie-Rose Bichat. 
Il est remarquable que Bichat, comme Desault, fut destiné dès son 
enfance à l'état ecclésiastique. Les premiers succès qu'il avait rempor- 
tés au collège de Nantua le firent envoyer à Lyon dans un séminaire. 
Fils de médecin, Bichat n'obtint qu'à force de supplications ce qui a fait 
le désespoir de plus d'un homme de génie, ce fut de ne pas être forcé à 
embrasser une autre profession que celle de son père. 

Le séminariste de Lyon , libre enfin d'abandonner la théologie pour 
les études médicales, suit d'abord les cours d'Anatomie et de Chirurgie 
de Marc- Antoine Petit, Chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Lyon. Cet illustre 
et habile professeur qui remarqua l'assiduité et le zèle du jeune Bichat, 
lui trouva bientôt assez de talent pour l'admettre à partager ses travaux 
et l'associer à son enseignement, avant sa vingtième année accomplie. 
11 était dans la destinée de Bichat d'être aimé de ses maîtres : mais ja- 
mais élève ne se montra plus digne de cette affection et de cette con- 
fiance! Bichat, parmi les plus grands génies de tous les pays et de tous 
les temps , est encore un des plus illustres modèles de dévoûment et 
et de reconnaissance î 

Quand il éclate une révolution à Paris, Lyon ne tarde pas à en res- 
sentir le contre-coup. Toutes les horreurs de la guerre civile accablè- 
rent cette malheureuse cité, à l'époque dite de La Terreur. Après le 
siège de Lyon où tant de victimes succombèrent, Bichat plus heureux 
que l'abbé Rozier (1), échappa aux bombes des assiégeans et à la mi- 
traille des agens révolutionnaires après la victoire, et parvint à gagner 
Paris , vers la fin de 1793. 

Dans la foule des Elèves que la renommée de Desault attirait à 
l'Hôtel-Dieu et que la puissance de son enseignement y retenait, Bichat 
ne pouvait pas tarder à mériter, comme à Lyon, l'attention du maître. 

(i) Tué par une bombe au moment où il venait de panser des blessés ( Hommes utiles f 
vollection de l'an 1 835.) 



BICHAT 359 

Le hasard fournit bientôt au provincial nouveau venu, l'occasion de se 
Caire connaître. 

On a vu que, chaque jour, au cours de Desault, la leçon commençait 
par un résumé analytique des documens présentés la veille. Le lende- 
main d'une leçon que le professeur avait consacrée à une dissertation 
sur la fracture de la clavicule, dont le traitement rappelait un des plus 
beaux titres de Desault en Chirurgie, l'Élève chargé de la récapitula- 
lion se trouve absent. Pour le remplacer, le Chirurgien en second fait un 
appel aux nombreux auditeurs : Bichat se présente, et par l'exactitude 
de l'analyse qu'il donne, l'ordre qu'il conserve dans son résumé, la soli- 
dité de ses raisonnemens , la finesse de ses vues qui , présentées avec 
modestie , tendaient à perfectionner le procédé et démontrait la puis- 
sance d'intelligence avec laquelle l'ensemble et les détails de la leçon 
avaient été saisis, le rapporteur improvisé révèle à ses condisciples toute 
sa supériorité. Desault, instruit de ce qui s'était passé dans cette 
séance mémorable, témoigna le plus vif désir de connaître Bichat. 
Quelques instans d'entretien suffirent à ces deux hommes, entraînés l'un 
vers l'autre par une sympathie si vive. 

Desault adopta avec enthousiasme pour compagnon d'études, pour 
son émule et pour son ami, et traita comme son fils l'ancien élève de 
Petit : Bichat ne perdait pas au change. 

Dans la nouvelle position qui lui était offerte, doué d'une grande 
facilité et s'appuyant déjà sur des études immenses, Bichat eut con- 
science de sa force et n'eut plus qu'un désir, celui de justifier l'estime et 
la confiance que lui témoignait Desault. Pour donner une idée de son 
ardeur au travail , nous transcrivons celte citation de Buisson , qui fut 
lui-même un des élèves distingués de Bichat : ce L'unique délassement 
que Bichat se permît , c'était de varier ses occupations. Outre le ser- 
vice de Chirurgien externe qu'il faisait à l'Hôtel-Dieu, il était chargé de 
visiter tous les jours au-dehors une partie des malades de Desault, de 
l'accompagner partout pour le seconder dans ses opérations , de répon- 
dre par écrit à un grand nombre de consultations envoyées des dépar- 
temens , et lorsque la journée avait été employée en des travaux sem- 
blables, une partie de la nuit se passait encore à aider Desault dans ses 
recherches sur divers points de Chirurgie. Cet illustre praticien avait 
entrepris un cours fort étendu de maladies des os. Avant chaque leçon, 
il devait être présenté une exposition méthodique de la doctrine des 
difterens auteurs, depuis Hippocrate, sur le point qui allait être traité. 
Çichai fut encore chargé de ce travail surajoute à tant d'autres. Sa faei- 



3(50 BICHAT- 

lité prodigieuse lui faisait trouver encore quelques moniens de libelle, 
et ces momens si courts, il les employait soit à perfectionner par la dis- 
section ses connaissances anatomiques, soit à s'exercer aux opérations, 
soit à discuter avec ses amis quelque point chirurgical ou physiolo- 
gique. 

Telles étaient les occupations qui absorbaient tous les momens de 
Bichat, lorsque une mort inattendue vint frapper Desault(1795). La vive 
et profonde douleur dont Bichat fut pénétré par cette perle, ne s'exhala 
point en de stériles gémissemens. La veuve de son maître et de son ami 
reçut de lui toutes les consolations du fils le plus tendre : le fils de 
Desault, homme médiocre, fut traité comme un frère , par cet homme 
de génie, dont la piété vraiment filiale prépare pour l'illustre mort le 
plus beau monument ! Dans le quatrième volume du Journal de Chi- 
rurgie, Bichat paie un premier tribut d'éloges à la mémoire de son 
maître et de son ami ; mais bientôt il fait plus. Dans le monde médical 
on savait que Desault n'avait point écrit, et deux volumes paraissent, 
deux ans après sa mort (1797), sous ce titre : Œuvres chirurgicales de 
Desault, ou Tableau de sa Doctrine et de sa Pratique dans le Trai- 
tement des Maladies externes ; c'est le grand Chirurgien qui revit par 
les souvenirs et les travaux de son Elève. 

Il reste bien peu de jours encore à Bichat pour accomplir sa glorieuse 
et courte carrière, mais il va marquer chaque année par d'immortelles 
œuvres. On peut déjà qualifier ainsi les Mémoires dont il enrichit, en 
1796, le Recueil de la Société Médicale d'Émulation. Son brillant essor 
en Physiologie et en Médecine est marqué par le volume qu'il publie 
en 1799, sur les principes de Desault, pour faire suite aux deux volumes 
de 1797. Il avait commencé à professer, dans l'hiver de 1797, XAnato- 
mie et la Chirurgie opératoire. A ces deux cours , l'année suivante 
(1798), il en ajouta un de Physiologie. Ce fut deux années après, que 
par son Traité des Membranes (1800), Bichat mérita de fixer l'atten- 
tion de tous les savans français et étrangers. Ses Recherches physiolo- 
giques sur la Vie et la Mort (1800) n'eurent pas moins de succès; enfin 
parut XAnatomie générale appliquée à la Physiologie et à la Méde- 
cine (1801) : c'est là le grand litre de gloire de Bichat; œuvre capitale, 
immense progrès qui faisait concevoir de si brillâmes espérances, sitôt 
détruites par une mort prématurée ! 

Dès l'année 1800, déjà premier Médecin de l'IIôtel-Dieu de Paris, à 
vingt-huit ans, à l'âge où Napoléon s'était élancé le plus grand général 
du siècle, Bichat ne s'était pas montré moins grand en Médecine qu'en 



BICHAT. 36! 

Physiologie. Il porta dans la pratique médicale cette même méthode 
d'observation et d'expérience qui l'avait fait marcher si rapidement 
dans les éludes physiologiques. On retrouve bien l'Élève deDesault dans 
ces paroles que Bichat prononçait peu de temps avant d'expirer: « Si 
je suis allé si vite, c'est que j'ai peu lu. Les livres ne doivent être que le 
mémorial des faits : or, en est-il besoin dans une science où les maté- 
riaux sont toujours près de nous , où nous avons les livres vivans , en 
quelque sorte, les morts et les malades? » Il ne faudrait pas cependant 
adopter ces paroles dans une signification trop exclusive. Comment re- 
noncer à étudier les livres de Bichat lui-même ï 

Le vaste génie de Bichat lui permettait d'entreprendre et de mener 
de front tous les travaux qui auraient paru exiger les facultés de plu- 
sieurs hommes supérieurs. II était l'homme capable de faire compren- 
dre à Desault que l'union de la Médecine et de la Chirurgie n'était pas 
un fléau pour la science. Il avait commencé un traité à'Analomie des 
triptive qui fut achevé par deux de ses Élèves les plus distingués, 
Buisson et Roux. Toujours infatigable , il voulait aussi , d'après sa mé- 
thode, donner à la matière médicale l'exactitude qui lui manquait. Il se 
proposait d'étudier isolément l'influence des médicamens sur les pro- 
priétés vitales, ensuite de les administrer deux à deux, trois à trois, en 
notant les effets de leurs combinaisons. Quarante jeunes gens le secon- 
daient dans cette entreprise qui fut le sujet d'un cours qu'il ne put 
terminer. 

Les qualités morales de Bichat le faisaient aimer autant qu'on l'admi- 
rait. Toujours disposé à recevoir les objections, il se rendait sans peine 
quand elles lui paraissaient raisonnables : sa bonté naturelle, la doucenr 
de son caractère lui permettaient d'écouler sans impatience même celles 
qu'il n'adoptait pas. Bichat avait conservé un sentiment si vrai et si 
profond de reconnaissance pour les bienfaits de ses deux maîtres, 
Marc-Antoine Petit et Desault , qu'il se faisait un devoir d'agir de 
même avec ceux de ses Élèves que leur peu de fonune pouvait arrêter 
dans leur carrière. Son désintéressement, sa générosité achevaient de 
lui gagner les cœurs. Il faisait d'ailleurs un bon choix dans ceux qu'il 
admettait à son intime confiance. Tous les jeunes étudiansdont il s'était 
entouré devaient se placer un jour parmi nos plus illustres maîtres! 

Les étrangers ne l'estimaient pas moins que les nationaux. Le der- 
nier Élève de la grande Ecole de Leyde , le célèbre Sandifort avait déjà 
dit : « Dans six ans votre Bichat aura dépassé notre Boërhaave»! Aussi 
que de regrets à sa mort ! 



362 K1CHAT. 

Ce ftit au moment où il allait triompher de tous les obstacles, lorsqu'il 
se proposait d'enseigner en même temps les cinq branches fondamen- 
tales de l'Art de guérir (Anatomie , Physiologie , Médecine , Anatomie 
pathologique et Matière médicale) , qu'une chute faite sur l'escalier de 
l'Hôtel-Dieu lui suscita une fièvre putride-maligne dont il puisait d'ail- 
leurs continuellement le germe dans ses innombrables dissections (en 
six mois, il ouvrit plus de six cents cadavres) et dans les amphithéâtres 
où il ne cessait de surveiller, même pendant l'été, les pièces d' Anatomie 
pathologique, soumises à la macération. Il succomba (1) entre les bras 
de sa mère d'adoption, de la veuve de son ancien maître, le 3 thermidor 
an x (22 juillet 1802). 

Corvisart, âme noble et sans envie, écrivit au Premier Consul, lors- 
que Bichat eut rendu le dernier soupir : « Bichat vient de mourir.... Il 
est resté sur un champ de bataille qui veut aussi du courage et qui 
compte plus d'une victime. Personne en si peu de temps n'a fait tant de 
choses et aussi bien.... ! » Ce fut le Ministre de l'Intérieur qui reçut la 
réponse du Premier Consul à cette lettre de Corvisart. On voit encore à 
l'Hôtel-Dieu la table de marbre portant les noms réunis de DESAULT 
et BICHAT ! La Ville de Paris a depuis donné le nom de Bichat à l'une 
de ses rues. Le Département de l'Ain lui a consacré un monument : 
David a fait son buste< Mais ce n'est pas assez , la France lui doit une 
statue et réalise ce vœu d'un éloquent biographe de Bichat. (2) 

Letalenet , D. M. P. 



(i) BICHAT, né en 1771, e« mort à tren!e-et-un ans, et non pasà vingt-huit, comme le 
croyait le Premier Consul. 

(1) Article BICHAT, parle Docteur ISID. BOURDON, dans le Dictionnaire de la. 
Conversation où l'article DESAULT est omis. 




JJΠ(SKIE m 



W&M&1iQÙ&VV.-VV&*V*VV*i*VQ»V*»*&it'*li'*&Wto i è'i*Vi***'è& 



JECKER 



Jusque vers la fin du siècle dernier, l'Angleterre , la Reine des mers , 
fut aussi la première nation pour la fabrication des instrumens de ma- 
thématiques et d'astronomie appliqués à la marine. A cette époque, le 
célèbre Ramsden avait poussé à un haut degré de perfection cette bran- 
che delà mécanique, d'une si grande importance pour les expéditions 
maritimes. Londres vendait à tous les navigateurs de l'Europe les in- 
strumens dont ils avaient besoin , à des prix exorbitans. La France 
comme toutes les autres nations, était tributaire de sa rivale, pour cette 
partie indispensable de l'équipement de ses vaisseaux, lorsqu'un Fran- 
çais, d'abord disciple et bientôt émule de Ramsden, osa disputer à l'An- 
gleterre un monopole consacré par de longues années de possession. 

JECKER (François-Antoine) naquit à Hirtzfelden, près de Colmar 
(Haut-Rhin), le 14 novembre 1765. Son père était un honnête cultiva- 
teur connu pour sa probité et ses mœurs patriarcales. Les premières 
années du jeune Jecker se passèrent à la campagne , au milieu de ses 
bons parens dont il partageait les travaux. Encore enfant et dès son dé- 
but dans la petite école de son village , Jecker avait manifesté les plus 
heureuses dispositions pour les arts mécaniques. Tout le temps qu'il 
pouvait dérober aux occupations rustiques de chaque jour, il l'em- 
ployait à étudier quelques livres de science qu'il avait pu se procurer. 
Il ne se bornait point à lire, il s'exerçait à imaginer des machines et à 
les exécuter. Vainement son père essaya-t-il de lui inspirer le goût de 
l'agriculture , et de le fixer dans son pays natal ; le jeune mécanicien 
entraîné par sa vocation brûlait du désir de quitter son village , pour 
aller s'instruire dans une grande ville. Enfin à l'âge de dix-neuf ans, 
Jecker obtint, non sans peine, la permission de se rendre à Besançon, 
où deux de ses oncles étaient établis. Ils étaient musiciens et tout le 



864 JI'XKEK. 

charme de leur art ne put détourner leur neveu de son irrésistible pen- 
chant. Il sollicita comme une grâce la permission de se placer ap- 
prenti chez un mécanicien. C'est là qu'il puisa les premières notions 
positives delà profession qu'il devait exercer avec gloire. Jusqu'alors 
le pauvre villageois livré à lui-même , sans guide , sans maître , n'avait 
pu acquérir qu'une idée bien imparfaite des sciences physiques et de la 
mécanique. Au bout d'un an, Jecker en savait plus que son maître et 
avait épuisé les ressources scientifiques de Besançon. Alors il voulut 
venir à Paris. Mais, nous l'avons dit, la France était alors bien infé- 
rieure à l'Angleterre pour toutes les branches de la mécanique. Jecker 
s'embarque pour Londres en 1786 et va se présenter au premier des 
mécaniciens de la Grande-Bretagne, à Ramsden. 

Celui-ci n'admit point de prime abord et sans examen dans ses ateliers 
notre jeune compatriote-, mais il reconnut en lui une intelligence si 
vive et si nette , et un amour si vrai de son art, qu'il le prit en affec- 
tion et n'eut plus rien de caché pour lui. En peu de temps, le maître 
et l'élève devinrent amis pour la vie. Ramsden était alors à l'apogée de 
son talent et de sa renommée. Il avait accompli ses travaux les plus 
remarquables et approchait du terme de sa carrière. Enfin la So- 
ciété Royale de Londres venait de le recevoir dans son sein. On sent 
combien l'exemple de Ramsden et sa protection durent être précieux 
pour le jeune apprenti. Pendant six années qu'il passa auprès de son 
illustre ami, Jecker travailla sans relâche, approfondit les mystères de 
la science, s'initia à toutes les découvertes récentes et se lia avec plu- 
sieurs mécaniciens distingués. 

En 1792 , il revient en France, riche de savoir et d'espérances , prêt à 
employer au service de sa patrie son expérience et son talent. Coulomb, 
Lagrange , Monge , Carnot, Darcet, tendent les mains au jeune artiste. 
Sous leurs auspices, il présente au Bureau de Consultation des Arts, 
une machine propre à diviser les lignes droites en parties égales et le 
dessin d'une autre machine pour tailler la vis de toutes sortes de pas 
avec une très grande régularité. Une récompense de trois mille francs 
lui est accordée par le bureau. Encouragé par ce premier succès et par 
les avis bienveillans de plusieurs savans célèbres , Jecker ne se promit 
rien moins que de réaliser le rêve de sa jeunesse, que d'exécuter les plans 
qu'il avait mûris avec une laborieuse patience depuis huit ans. Il veut 
affranchir son pays du tribut qu'il paie, ainsi que toute l'Europe, à l'An- 
gleterre. Il va s'adonner exclusivement à la fabrication d'instrumens de 
mathématiques et fonder une manufacture sur le modèle de celle de son 



JECKER 305 

ancien maître lîamsden : mais loul-ù-coup la réquisition l'enlève a ses 
travaux et le force d'ajourner ses projets. 

Aux armées, Jecker se fait remarquer par son courage et ses talens. 
Ses connaissances théoriques et pratiques lui font donner en très peu 
de temps le grade de capitaine du génie» et il serait sans doute par- 
venu aux premiers rangs dans celle arme, mais il se sentait appelé à 
remplir une autre mission. Il demanda son congé dès qu'il put le faire 
honorablement, et revint à Paris reprendre avec ardeur ses travaux. 

Dès-lors la vie de Jecker n'est qu'une longue suite d'inventions ou 
d'importations. Il organise sur une vaste échelle, dans un des quar- 
tiers populeux de la capitale, une fabrique d'instrumens d'astronomie, 
de géodésie et d'optique. Il enseigne à une classe nombreuse d'ou- 
vriers, dont il devient le bienfaiteur et le père, l'art tout nouveau 
pour nos mécaniciens fiançais de fabriquer des instrumens de pré- 
cision. Sous ses ordres s'exécutent successivement plusieurs machines 
dont la rare perfection excite l'admiration des hommes de l'art. 

A la chute des assignats, lorsque les monnaies reparurent, le plus 
souvent rognées et altérées , Jecker rendit un service immense au 
commerce par l'invention d'un nouveau Pèse- Monnaies , d'une exac- 
titude si rigoureuse qu'il était facile de constater, avec leur secours, 
les plus légères altérations. Plus de quatre-vingt mille de ces instru- 
mens se vendirent en peu de temps : jusqu'alors l'Angleterre en avait 
conservé la fabrication exclusive. 

EnlSOl, Jecker obtient une médaille d'honneur à l'exposition des pro- 
duits de l'industrie française. A l'exposition suivante, en 1806, il re- 
çoit une nouvelle médaille de première classe, en argent. Enfin en 
quelques années, la maison de Jecker e^t devenue célèbre non-seu- 
lement en France, mais chez l'étranger. C'est lui qui approvisionne 
nos flottes d'instrumens nautiques ; sa réputation est européenne. 

Le 3 août 1812, l'Institut impérial de France sanctionne d'une 
manière solennelle la renommée que Jecker s'est acquise comme opti- 
cien et comme ingénieur. Il avait soumis au jugement de l'Institut une 
machine pour diviser le cercle et ses parties, inventée par Ramsden, 
mais remarquablement perfectionnée par lui ; une machine entière- 
ment nouvelle pour tailler la vis ; un instrument également nouveau 
pour tailler les verres plans à faces parallèles, et plusieurs autres ou- 
vrages de mérite. Les conclusions du rapport rédigé par les commis- 
saires de la classe des sciences physiques et mathématiques accordent 
à Jecker cet éloge si honorable , dans ces temps de lutte contre les 

24 



:m JECKER. 

Anglais, que « ses efforts, en abaissant les prix de fabrication, contri- 
buaient à fournir d'instrumens nautiques toute celte brave et labo- 
rieuse jeunesse, qui s'empressait avec un enthousiasme si louable à 
servir sur les vaisseaux de l'état. » Suivent les signatures de MM. Arago, 
Burckardl, Rossel , Lévêque et Delambre. 

Les Anglais eux-mêmes ne purent s'empêcher de rendre témoignage 
au talent de Jecker. En 1815, le major-général Brisbane lui écrivit une 
lettre flâneuse dans laquelle il le félicitait de sesbrillans succès. Nous- 
même, nous avons eu occasion récemment d'entendre en Angleterre des 
hommes de l'art parler de notre Jecker avec respect et admiration, non 
sans ajouter toutefois que l'Anglais Ramsden avait été son maître. 

En 1819, Jecker reçut pour la quatrième fois une médaille et il fut 
breveté de confirmation à toutes les expositions suivantes : en 1823, 
1827 et 1834. De nouveaux baromètres et de beaux instrumens de géo- 
désie valurent à Jecker les félicitations de tous les connaisseurs. 

Dans cette vie laborieuse et honorable, il n'y eut pas une journée per- 
due. Jecker, dans l'âge du repos , déployait encore toute l'activité et 
1 ardeur de ses jeunes années , quand il fut soudainement enlevé par 
une congestion cérébrale, le 30 septembre 1836, à soixante-neuf ans. 

Jecker , bienfaiteur de l'industrie , le fut aussi de ses ouvriers : ils 
perdirent en lui le meilleur des amis ; ils le révéraient comme leur père. 
Ils lui rendirent pieusement les derniers devoirs et prononcèrent sur sa 
tombe de touchans adieux qui prouvent mieux que tout autre témoi- 
gnage, combien ils l'avaient trouvé bon et généreux. Ils rappelèrent en 
cette occasion solennelle un de ces traits qui n'ont pas besoin de com- 
mentaire et que tous les journaux se sont empressés de raconter, ce Un 
jour , un des ouvriers de Jecker se blessa grièvement en terminant un 
instrument ; il fut obligé d'interrompre son travail, et resta long-temps 
incapable de gagner le pain de sa famille. Informé de la détresse de son 
ouvrier, Jecker va le trouver, le console et lui dit en déposant une 
somme d'argent entre ses mains : ccjTenez , voilà ce que la personne pour 
laquelle vous avez fabriqué l'instrument qui vous a blessé m'a chargé 
de vous remettre. » Et le secret du bienfaiteur fut tellement gardé , que- 
son nom ne fut connu et prononcé que sur sa tombfe 



Arthur Barker 




wlaxïy'h&m*. 



Utt1*£99999tf9aaOU0V9Ud9e9O9»ftd&O0999eO99ttO09UdUO4* 



BEAUVISAGE. 



BEAUVISAGE ( Antoine Jean) naquit à Paris le 5 mai 1786. Son 
père était teinturier dégraisseur rue Meslay; il eut pour mère la fille 
du sculpteur Coypel qui a laissé quelques morceaux estimés des gens 
degofit : la chaire de Saint-Eustache ,par exemple , une fontaine située 
près de cette église , et de nombreux travaux dans la cour du Louvre- 
Celte femme avait de l'élévation dans l'esprit : presque toujours malade, 
elle ne put instruire son enfant comme elle eût voulu le faire , mais 
avant de mourir, elle jeta du moins dans son jeune cœur le germe des 
vertus qui y fructifièrent , et qu'il n'a jamais démenties. Il la perdit le 
jour de la fêle des Rois , et il lui garda un si tendre , un si constant 
souvenir, que jamais celte aimable solennité de famille n'a élé célébrée 
chez lui ; à l'âgé de quarante-neuf ans , la seule vue des pâtisseries 
que les marchands mettent en étalage ce jour-là , lui faisait encore 
verser des larmes. 

Ouvrier teinturier à dix-huit ans, sachant à peine lire, écrire, cal- 
culer, mais rangé et fort sage , il allait quelquefois se délasser de ses 
rudes travaux et recevoir d'utiles conseils, dans une respectable fa- 
mille qui l'aimait et le guidait. Il parla un jour à M. et Madame Dupré , 
ses vieux amis, d'une ceriaine science {la Chimie) donton lui avait conté 
des choses merveilleuses, et qui donnait la théorie des opérations aux- 
quelles il se livrait, sans les comprendre. M. Dupré lui conseilla devoir 
un pharmacien , mais le digne apothicaire posa deux conditions que le 
pauvre jeune homme dut rejeter, savoir : un certain nombre d'années 
d'apprentissage , et une somme d'argent pour la pension. Les Dupré 
découvrirent alors qu'ils connaissaient indirectement Vauquelin, déjà 
en réputation comme chimisle. Vauquelin reçut fort bien son nouvel 
élève; mais hélas! à cette époque j la science ne se donnait point gra- 

84. 



308 BEAUVISAGE 

tuitement comme de nos jours ; il faut bien croire aussi que les savans 
n étaient pas désintéressés comme ils le sont aujourd'hui. Comment 
acheter des livres prodigieusement chers? Comment payer Cent cin- 
quante francs au professeur, quand on gagne juste quarante sous par 
jour? Souvent, le garçon chargé de percevoir venait avertir le pauvre 
élève et même Y exercer jusque sur les gradins de l'amphithéâtre. Il 
fallait cependant s'exécuter ou renoncer à cette belle science qui ex- 
pliquait si bien les choses ; il fallait renoncer à l'avenir brillant qu'on 
avait rêvé ! Combien d'hommes plus illustres assurément que ne le sera 
Beauvisage, se sont trouvés plongés dans ces cruelles angoisses et ont 
lutté courageusement avec la misère! Mais c'est là que se révèlent les 
organisations fortes et puissantes ; tous les genres de génie, même celui 
de l'ordre le plus humble , se raidissent contre les obstacles , et finissent 
par terrasser leur implacable ennemi. Le cccur manqua presque à Beau- 
visage , qui songea un instant au théâtre où son physique et son organe 
auraient pu réussir ; la gloire militaire vint aussi le tenler , car la 
France en moissonnait largement alors. Mais il fit deux découvertes 
qui le rendirent à la science et à l'industrie : d'abord un bon camarade 
qui lui prêta quelque argent ; ensuite il avisa deux superbes boucles 
qui brillaient fort inutilement à sa chaussure ; les boucles furent aus- 
sitôt converties en numéraire et l'on peut supposer avec quelle fierté 
il rentra à l'amphithéâtre. Mais la Chimie lui faisait perdre beaucoup 
de temps, disait-on , dans son atelier^ où son enthousiasme pour la 
science paraissait une folie ; de là , des tracasseries sans cesse renais- 
santes. On se sépara, et il alla travailler chez un nommé Gonin dont ii 
devint plus tard le concurrent. Gonin et ses ouvriers le reçurent à mer- 
veille j sa capacité naissante, sa façon expéditive de travailler, quelques 
essais déjà fort ingénieux , lui attirèrent une certaine considération 
parmi ses camarades , bonnes gens passablement grossiers , dont les 
politesses n'étaient pas toujours de son goût. 

Saint Maurice est le patron des teinturiers ; or, pour se ménager les 
ressources nécessaires à la célébration de sa fête, on ne manquait pas 
alors de faire une visite bien polie chez les pratiques, puis on partageait 
fraternellement. Beauvisage se tenait à l'écart dnns ces sortes de cir- 
constances : toutefois ses refus de prendre sa part de la collecte bles- 
saient si peu ses compagnons, qu'un jour de Saint Maurice, ils vinrent 
le trouver au lit où le retenait une grave indisposition, et laissèrent 
chez lui , malgré lui , une somme qui ne lui fut pas cependant inutile , 
mais qui lui causa long-temps des scrupules : ce gain ne lui paraissait 



BKAUvTSAGE. aou 

pas légitime, et il tenta de vains efforts pour obtenir qu'on renonçai à 
un usage flétrissant pour la classe ouvrière. Bientôt Vaiiquelin le lit 
entrer à la célèbre manufacture des Gobelins, dont le directeur lîoard 
le prit en amitié. Mais ne trouvant pas là de grandes chances de succès, 
il partit pour Amiens, où il établit de grands perfectionnemens chez un 
teinturier, dont la conduite fat très injuste, bien que- ce jeune homme lui 
eût donné le moyen de mieux teindre les alépines. La vengeance de l'ou- 
vrier se borna à céder aux instances des manufacturiers d'Amiens, qui, 
apprenant son départ , vinrent le prier de leur livrer ses procédés, ce 
qu'il lit. A Reims , il parvint aussi à embellir quelques tissus de cette 
célèbre fabrique : il rêvait toujours améliorations et perfectionnemens, 
lorsque les évènemens de 1813 le ramenèrent à Paris. 

Jusqu'ici, Beauvisage est un ouvrier intelligent qui s'agite dans son 
impuissance, et qui consume inutilement, au service de gens sans 
portée, les facultés créatrices dont la nature et l'étude l'ont doté. A 
Paris, un homme le comprendra; et cet homme, c'est Ternaux; Ter- 
naux qui a rendu de si immenses services à l'industrie française ; Ter- 
naux que l'Angleterre nous enviait, qu'elle eût richement récompensé 
s'il eût été son enfant, et qui est mort pauvre, ruiné, parmi nous!... 

Ternaux fit du jeune ouvrier un chef de maison et le commandita 
long-temps. 

Voilà donc Beauvisage établi , avec deux cuves seulement, dans une 
petite rue de la Cité, et son début est un chef-d'œuvre. Les mérinos 
ne se coloraient alors qu'en rouge, vert, bleu ou violet; à force de 
recherches, d'essais, et surtout de persévérance, il arrive à donner 
à ce beau tissu les nuances les plus variées et les plus élégantes. On 
commence à citer son nom ; on vient le voir, on lui donne du travail , 
il ne peut suffire aux commandes : il faut qu'il s'agrandisse. Ses pro- 
cédés, dont il ne fait pas grand mystère, se répandent rapidement ; on 
établit de nouvelles teintureries en grand dans la capitale, et c'est de 
ce moment que date l'importance qu'a prise cette industrie. Les An- 
glais employaient économiquement la lack-dye dans la teinture en rouge, 
mais ils cachaient soigneusement leur procédé. La Société d'Encoura- 
gement proposa un prix. Beauvisage travailla de concert avec Roard 
pendant plus d'une année ; mais leurs efforts furent vains, et ils avaient 
décidé que cela était impossible, lorsque seul, après de nouveaux 
essais, il trouva enfin le secret et la médaille fut conquise. Dès ce 
moment, l'emploi de la lack-dye devint général , et depuis cette épo- 
que, le prix de la cochenille, qu'elle remplace pour un grand nombre 



370 BEAUVISAGE. 

de teintes ponceau et écarlale, a baissé de 80 pour cent. L'apprêt des 
tissus devint ensuite l'objet de ses éludes favorites; il s'en est occupé 
jusqu'au dernier jour ; souvent il interrompait son sommeil pour pren- 
dre des notes. C'est ainsi qu'il fit de grands progrès dans l'objet de 
ses recherches, lorsqu'il eut découvert que l'état dans lequel un tissu 
est saisi par une forte chaleur humide, ne peut être changé que par 
une chaleur plus intense. Cette théorie se répandit et contribua au 
perfectionnement des étoffes françaises. Les rivaux de Beauvisage pro- 
fitèrent de sa découverte ; mais ils lui rendirent toujours cette justice 
qu'il était demeuré supérieur dans l'application, attendu qu'il amélio- 
rait sans cesse par mille procédés de détail. 

L'an 182& vint jeter un grand trouble dans son industrie : une déci- 
sion, qu'il attribuait à quelques animosités politiques , statuait sur un 
percement de rue qui n'estpas encore effectué en 1838. 11 lui fallut donc 
perdre toutes les dépenses de mise en œuvre qu'il venait de faire sur 
la foi d'un bail de douze années. Il lui fallut transporter ailleurs 
ses ateliers, et cela dans un moment fâcheux, car les rhumatis- 
mes l'avaient quasi perclus, et il ne marchait qu'avec des béquilles. 
Il créa cependant à l'île Saint-Louis un nouvel établissement sur un 
système tout-à-fait neuf, et qui n'avait pas encore été adopté pour la 
teinture : le chauffage à la vapeur. Il s'y donna tant de peines, que, 
tout en guérissant ses douleurs nerveuses, il contracta une inflamma- 
tion d'estomac très grave. Plusieurs médecins de ses amis tentè- 
rent vainement de l'en délivrer. Use mil alors à s'étudier et à se traiter 
lui-même , et tout en se livrant à des travaux inouïs , il parvint , à force 
de soins et en suivant le régime alimentaire le plus sévère , à recouvrer 
la santé. 

A son retour d'un voyage qu'il fit en Angleterre, en 1823, Beauvi- 
sage appliqua à son usine , une multitude de perfectionnemens qu'il 
avait plutôt devinés qu'appris chez nos habiles voisins. Il imita plu- 
sieurs de leurs apprêts, et les améliora encore ; car, ce qu'on ne veut 
pas toujours admettre en France, et ce qui est cependant vrai, c'est 
que nous l'emportons dans l'apprêt de plusieurs tissus ; les Anglais le 
savent et beaucoup en conviennent. Beauvisage avait vu une petile 
machine à-peu-près délaissée , parce qu'elle était imparfaite. Le prin- 
cipe cependant était bon , il le saisit, et il lui dut en partie la douceur, 
le velouté , le soutien , le brillant ou le mat qu'il donnait à la plupart 
des tissus qu'il avait à traiter. Plus tard, il envoya aussi son fils aîné 
en Angleterre , et lui donna des instructions qui prouvent toute la sa- 



BEAUVISAGE. .37 1 

^acitc de ses vues industrielles. Il eut le boa esprit d'initier de bonne 
heure s<-s trois lils et son frère à tous ses procédés , et dans les der- 
niers temps de sa vie, les travaux de sa maison forent si habilement 
divisés qu'il n'avait plus qu'une surveillance générale a exercer. Il put 
alors se livrer le soir à quelques délassemens , à la musique, par 
exemple , qu'il aimait avec passion ; ou bien , à l'étude de l'anatomie , 
de la physiologie, de la phrénologie. Il suivait assidûment les cours 
d'anatomie du savant docteur Auzoux. 

A la lin <le 183/*, il créa la belle teinturerie de Daours, prèsd'A- 
miens. Des calculs très prévoyans le conduisirent à chercher un point 
central au milieu de grandes industries du nord de la France, où la 
main d'œuvre et le combustible moins cher lui permissent de taire 
bien et à des prix avantageux. En moins de deux ans , le pauvre village 
de Daours a changé d'aspect: des maisons plus propres s'y construi- 
sent, l'aisance s'y répand avec le travail. La population consommait 
peu de viande : on y tue maintenant une forte quantité de bétail ; des 
marchands, des ouvriers s'y établissent tous les jours. Toutefois, les 
tracasseries municipales n'ont pas manqué à Beauvisage qui s'en est 
tiré avec l'appui du maire et de quelques habitans éclairés ; son esprit 
ferme et conciliant à-la-fois a ramené le reste, tout au moins, à la to- 
lérance. N'oublions pas qu'en 1829, il provoqua en France, la fabri- 
cation des Lastings, déjà connue des Anglais ; qu'il parvint à donner à 
ce joli tissu, un apprêt pour lequel il n'a jamais eu de rivaux , pas plus 
que dans celui des Bombazines et des Cache miriennes . On peut dire 
sans exagération qu'il y excellait. 

Nous avons suivi Beauvisage dans sa carrière d'ouvrier et de chef 
d'industrie; il est temps de le considérer maintenant, comme chef de 
famille, car n'était-il pas un père pour ses nombreux ouvriers? C'est 
surtout par le bien qu'il leur a fait que nous prétendons le louer, que 
nous voulons le signaler comme un homme rare et tout-à-fait remar- 
quable. « Mes mains que vous voyez blanches à cette heure, nous di- 
sait-il un jour, ont été noires à force de les plonger dans la teinture ; 
toutes les fois qu'un ouvrier m'adresse la parole , ce souvenir me revient 
à l'esprit, et je cherche aie traiter comme j'aurais voulu qu'on me traitât 
alors moi-même! » Avec de tels sentimens, avec la bonté naturelle et 
l'esprit d'équité qui le caractérisait, avec ce besoin de perfectionne- 
ment et d'amélioration dont il se sentait tourmenté sans cesse et qui ne 
donnait point de relâche à sa pensée, Beauvisage devait être nécessaire- 
ment conduit à généraliser les bienveillantes, les généreuses disposi- 



372 BEAUVISAGE. 

tions que l'ouvrier isolé trouvait toujours chez lui. Ce fut la terrible 
époque du choléra qui surtout donna l'éveil à sa sollicitude. Il était 
malade, et dans un de ces instans où Dieu, sans doute, trouve le 
cœur de l'homme disposé par la douleur à recevoir de pieuses et tou- 
chantes inspirations, il résolut, si le fléau épargnait sa chère famille, 
de signaler sa reconnaissance par quelque bonne œuvre dont ses ou- 
vriers seraient l'objet. Que serait-ce ? Il n'en savait rien lui-même , et 
l'on comprend que chez un homme de ce caractère , ceci était une affaire 
de sentiment, beaucoup plus que le calcul raisonné d'un esprit philo- 
sophique. Il connaissait la classe ouvrière; il avait vu de près l'igno- 
rance , la débauche , l'ivrognerie de tant de créatures humaines aban- 
données sans guide aux impulsions désordonnées; il avait vu la 
profonde misère et les larmes des pauvres mères et de leurs petits en- 
fans , délaissés durant les joies grossières d'un père égaré : tout cela 
remuait son cœur et l'inondait de compassion. 

Il pensa que ce qu'il y avait de plus urgent était de relever leur esprit 
par un peu d'instruction, et de les distraire au moyen de la science dont 
l'acquisition, quelque minime qu'elle soit, flatte toujours et dégoûte 
de la taverne. Son ami, le docteur Ratier, homme de talent et de cœur, 
lui vint en aide, et le seconda généreusement dans cette noble entre- 
prise. Une méthode nouvelle (1) , dont ailleurs on a pu faire abus, mais 
qui produisit ici de merveilleux résultats , excita la curiosité et stimula 
l'émulation. Tous les ouvriers furent invités à suivre des cours de lec- 
ture, d'écriture, de calcul, de français, d'allemand et même de musi- 
que vocale ; aucun d'eux n'y fut contraint,mais ces braves gens connais- 
saient leur chef; il possédait toute leur confiance: ce qu'il proposait 
était toujours admis sans difficulté, parce que l'expérience leur avait 
appris que ce qu'il voulait d'eux était bien dans leur intérêt. Du reste, 
il avait fait de son côté nombre d'expériences fâcheuses qui ne l'arrêtè- 
rent pas ; il avait éprouvé qu'en général ses ouvriers les plus habiles lui 
étaient le moins attachés , et que ceux qu'il payait le plus, ceux à qui il 
avait rendu le plus de services, se montraient souvent ingrats; mais il 
passait outre, et mettait gaîment tout cela sur le compte des faiblesses 
humaines. Après avoir pourvu à l'instruction de ses ouvriers, après avoir 
fait bien des dépenses pour disposer de vastes salles où ils suivaient 
des cours, pour organiser une gymnastique où ils se récréaient, il s'oc- 
cupa de leur moralité, de leur éducation. Beauvisage, homme parfaite- 

(i) Celle de M. Jaeotot. 



BEAtJVISAGE. 171 

nient pur et honnête, n'avait pas tout ce qu'il fallait pour établir un 
choix très éclairé dans les doctrines. On prêcha à ses ouvriers , et avec 
talent, une philosophie qui n'est pat la notre, et que nous ne saurions 
approuver; mais il estime vérité bien constante, c'est qu'en matière d'ou- 
vriers surtout , la seule intention (et nous nous plaisons à reconnaître 
qu'il n'en fut jamais de plus loyale), la simple volonté de bien faire est 
immédiatement suivie d'heureux résultats. Déplus, et par lui-même, 
Beauvisage multipliait les prières, les avis, les sages conseils; il encou- 
rageait à l'économie par de petites primes, il expliquait la caisse d'épar- 
gnes, et déterminait souvent à y placer par un faible don fait à propos; 
il décernait des prix que le premier magistrat de Paris, M. de Rambu- 
leau , venait donner avec une adroite solennité. Plus d'une fois , les ou- 
vriers se précipitèrent dans les bras de celui qu'ils nommaient naïve- 
ment leur Père, et la foule attendrie battait des mains î 

Vous savez qu'il y a une variété de gens d'esprit incapables de sortir 
de leur froid et fainéant égoïsme , heureux au logis, bien chauffés et 
bien vêtus, qui prenant philosophiquement leur parti sur les souffrances 
de la classe ouvrière et poursuivant de leurs railleries les tentatives 
de la bienfaisance, ont grand'pilié des hommes pourvus de cœur et 
d'entrailles. Habiles à saisir le ridicule où H n'est pas, ils font rire aux 
dépens de ce qu'ils prennent pour de la niaiserie; ils parviennent au 
moins à découvrir dans la forme de quoi parodier le fond et honnir 
la vertu la plus pure. Beauvisage n'échappa point à leurs traits, mais il 
y demeura fort insensible ; il lit même à une autre espèce d'antagonis- 
tes, celle qui n'estime les choses qu'en raison du profit qu'elles procu- 
rent, il fit une réponse remarquable et digne d'être méditée par qui- 
conque a sous ses ordres un commis ou un ouvrier. On lui demandait 
(avec cette fine ironie que vous savez) combien tout cela lui rapportait 
pour cent? « Beaucoup , dit-il. Lorsque j'ai commencé à m'occuper du 
sort de mes ouvriers , je n'avais songé en aucune façon à mes intérêts ; 
maintenant, je continuerais par spéculation ce que j'avais fait d'abord 
par philantropie. Ce que j'ai gagné , le voici : à la place d'ouvriers né- 
gligens, maladroits ou malveillans, je me suis fait des Collaborateurs 
zélés, inlelligens, consciencieux. J'ai gagné que mes ateliers fussent 
toujours au grand complet , malgré les lundis, le carnaval et les agita- 
tions de la place publique. Il sufiit d'un simple avertissement pour qu'à 
l'heure précise chacun soit à son poste, et vous savez aussi bien que 
moi, ce que c'est que cent ouvriers perdant chacun un quart d'heure par 
jour ! De là, économie de Temps, ^Ustensiles, de Matémaux , profit 



374 BEAUVISAGE. 

réel, je pense ; sans compter ma réputation d'exactitude et de soins 
dans les commandes qui me sont confiées. »... ! 

Beauvisage n'avait point adopté ce moyen par choix, par calcul, 
mais son caractère et ses dispositions aimantes l'y conduisirent na- 
turellement. Aussi, combien était vraie et profonde la sympathie qui 
régnait entre ses ouvriers et lui ! 

Le 25 mai 1836, à six heures du matin, les travaux commençaient dans 
les ateliers de l'île Saint-Louis, lorsque tout à-coup le bruit se répand 
qu'un messager vient d'arriver , et qu'il annonce un grand malheur. 
La veille au soir, on avait vu Beauvisage plein de vie et de santé, et 
l'on apprend qu'il est mort! L'essieu d'une voiture surchargée s'est 
brisé, le coup a été si violent et la commotion si forte, que le malheu- 
reux a péri subitement ! Ah î vous qui demandez ce qu'on gagne à être 
bon et généreux , que n'avez-vous pu être témoins de la douleur géné- 
rale ! Tous abandonnent leurs travaux : les uns demeurent immobiles et 
stupéfaits, les autres se laissent aller aux cris et aux gémissemens; un 
vieux ouvrier, assis par terre , verse des larmes en silence ; toute la 
population de l'île est consternée. 

Le lendemain, la dépouille mortelle arriva de Villeneuve-sous-Dam- 
martin, théâtre de la catastrophe, et ce fut un nouveau concert de re- 
grets et de sanglots. Le surlendemain, l'église de Saint-Louis-en-1'île 
ne pouvait contenir la foule des amis, des confrères, des députations 
de sociétés bienfaisantes dont le défunt était membre, des généraux, 
des fonctionnaires publics, des députés, des pairs de France, qui ve- 
naient faire des funérailles de prince à un modeste industriel. Les ou- 
vriers voulurent porter son corps à l'église; ils sollicitèrent et obtinrent 
la permission de traîner le char funèbre jusqu'au cimetière , à travers 
une grande affluence de peuple , qui admirait et commentait ce beau 
et touchant spectacle î 



Louis Leclerc. 

Extrait de La Fronce industrielle. — 1S° 2 3. — 3 e année. 







/JRlflilTiEIL 



QVGQQ®9QWVQ99VV&Q1*9UVitV9M9i>Q1>V99®1èQQ99iâ**9iè» 



MARTINEL. 



C'est dans les rangs de l'armée, parmi cette classe d'hommes qui , 
dans l'intérêt de la patrie qu'ils ont à défendre, sont voués par la loi à 
la condition de consommer sans rien produire, à la nécessité d'user des 
armes qui portent la mort et la destruction, que nous trouvons aujour- 
d'hui un homme utile, un héros d'humanité, un militaire assez heureux 
pour n'avoir jamais employé qu'au salut de ses semblables l'admirable 
courage, le sang froid et la force physique peu commune dont l'a doué la 
nature. 

MARTINEL (Mathieu) est né le 30 mai 1799 , au village de Hom- 
bourg-le-Bas, département de la Moselle : il est fils d'un ancien capi- 
taine, mort en combattant pour la patrie dans les guerres de notre pre- 
mière révolution ; et il avait pour oncle le général Ordener, ancien 
gouverneur du palais de Compiègne. Il fut élevé dans son village par 
sa mère et par son aïeule maternelle, femme vénérable dont il ne parle 
jamais qu'avec attendrissement, et dont les sages leçons surent inspi- 
rer l'enthousiasme de la vertu à un jeune cœur déjà si bien préparé par 
la nature à la pratiquer. 

Dès l'âge de dix ans le jeune Martinel annonça ce qu'Userait capable 
défaire un jour, en sauvant d'un incendie, au péril de sa vie et avec 
des efforts inouïs, une chèvre nécessaire à l'existence d'une pauvre fa- 
mille juive. Cette action lui fit donner par ses jeunes camarades le sur- 
nom de Père à la Chèvre; et dans le pays, par allusion à son jeune 
mérite et aux touchantes vertus de sa mère et de son aïeule, on lui 
appliqua le proverbe allemand, qui signifie : « La pomme ne tombe pas 
loin de l'arbre. » 

Martinel avait quinze ans lorsqu'en 181&des hordes de Tartares fran- 
chirait nos frontières, et se répandirent dans l'Alsace et dans la Lor- 
raine. Les habitans de Hombourg-Ie-Bas et de tous les villages de la 



376 MARTINEL. 

Moselle avaient pris les armes et se tenaient embusqués dans les bois. 
Martinel qui setait armé comme les hommes faits, aperçoit entre For- 
bach et Sarrebruck un Cosaque en vedette, qui avait mis pied à terre et 
déposé sa lance. Il l'ajuste avec son fusil, lui arrache son pistolet, mais 
trop humain pour tuer un homme qui ne peut se défendre, il le somme 
en allemand de se rendre, et l'oblige à marcher devant lui jusqu'à Rous 
sebrick, où il remet son prisonnier au maire de ce village. 

A seize ans et demi, Martinel s'enrôla, le 30 janvier 1816, dans la 
légion de la Moselle : il avait à peine quatre pieds onze pouces. Malheu- 
reusement pour lui le temps n'était plus où l'avancement militaire était 
rapide. L'Europe était en paix, grâce à l'humiliation de la France ; et 
pendant les quatorze années que dura encore la restauration, Martinel 
ne fut employé dans aucune des trois expéditions militaires qui signa- 
lèrent les règnes de Louis XVIII et de Charles X. Il n'est allé ni en Es- 
pagne, ni en Morée, ni en Algérie. Condamné ainsi à rester perpétuel- 
lement en garnison, il ennoblit cette vie si oisive par une conduite par- 
faite qui lui valut l'estime de ses chefs, et par des traits d'héroïsme 
plutôt civil que militaire, qui sont devenus pour lui l'occasion d'une 
honorable et touchante célébrité. 

Nommé caporal le 2/* juin 1819, sergent le 1 er janvier 1820, sergent 
de grenadiers le 1 er août 1821, il obtint son congé de libération le 26 
mai 1822 : il avait servi six ans dans l'infanterie, et sa taille s'étant pro- 
digieusement élevée, il put, le 26 juin de la même année, entrer comme 
enrôlé volontaire dans le 1 er régiment de cuirassiers de la garde royale, 
où son excellente conduite le fit élever au grade de brigadier, le 26 sep- 
tembre suivant, puis de maréchal-des-logis, le 11 juin 1830. 

Je vais donner le récit des actions de vertu et de courage qui durant 
cet intervalle de quatorze ans, le tirent distinguer, non-seulement de 
ses chefs, mais de ses concitoyens-, et l'on reconnaîtra que de pareils 
actes valent bien cette bravouie au prix de laquelle s'achètent les 
plus belles palmes militaires. 

En 1816, à Melz, Martinel soustrait à la brutalité de ses camarades une 
jeune femme qui, ayant laissé passer l'heure de la fermeture des portes, 
s'était vue forcée de se réfugier dans le corps-de-garde du poste de l'a- 
vancée de la Porte des Allemands. 

Une action analogue en 1817, à Neufbrisach où il avait pris parti 
pour déjeunes paysans insultés par ses camarades, lui suscite un duel 
avec le plus arrogant de ces soldats, et Martinel lui donne une leron, 
en le blessant au bras. 



MARTINEL. 

Ce ne fut pas la dernière qu'il fut dans le cas de donner a des mili- 
taires trop enclins à abuser de la puissance du sabre. Quatre soldais de 
la garnison de Schelestadt volaient des légumes dans un jardin (1818) , 
Martine! qui les surprend les force à lâcher leur proie, et provoque en 
duel par un de ces maraudeurs, il lui abat un doigt. 

La même année, dans la même ville, l'on voit notre soldat-modèle 
proléger celte fois ses camarades contre des paysans ameutés. Dans i<- 
conflit, une vieille femme arrache un fusil à un jeune soldat et lui lance 
un coup de baïonnette ; Martinel détourne heureusement larme. Deve- 
nue furieuse, la vieille tire son couteau et se jette tête baissée sur tous 
les militaires qui s'avancent au nom de la loi. Martinel, toujours maître 
de lui, supporte patiemment les outrages de la multitude: il prouve 
dans cette circonstance, par sa fermeté et sa modération, qu'il comprend 
tout ce qu'il faut de vertu au soldat placé devant l'émeute. (1) 

En 1820, à Strasbourg, il sauve un chasseur à chevalet un maréchal- 
des-logis qui étaient sur le point de se noyer dans le Rhin, près du 
pont de Kehl. Peu de tempsaprès, il parvient àretirerde l'eau lesergent 
Freilag qui , voulant sauver une petite fille tombée dans la rivière d'Ill, 
était sur le point d'être entraîné lui-même sous la roue d'un moulin. 

La même année, un violent incendie éclata dans la caserne occupée 
par la légion de la Moselle. Le feu s'était communiqué dans une cham- 
bre où étaient entassés pêle-mêle des effets d'équipement et de la 
paille. Martinel veut pénétrer dans la chambre incendiée. Les flammes 
l'obligent à reculer; alors il entre dans une chambre conliguë, où se 
trouve une porte de communication momentanément condamnée; il 
brise cette porte à coups de banc , pénètre dans la chambre qui est le 
foyer de l'incendie, malgré la fumée qui le suffoque, malgré la flamme 
qui brûle ses cheveux et ses vêlemens. Bientôt il se rappelle qu'un baril 
de poudre et mille paquets de cartouches sont déposés dans un cabinet 
attenant à cette chambre, et qu'au dessus on a placé l'infirmerie du ré- 
giment dans laquelle neuf militaires gardent le lit. Il voit un amas de 
papiers prendre feu dans ce cabinet aux cartouches : quelques secondes 
encore, et la poudre va faire explosion. Martinel avance courageuse- 
ment, il éteint en les foulant aux pieds les papiers allumés, puis sans 
perdre un instant , court à la fenêtre , appelle ceux qui n'ont pas osé le 
suivre et demande de l'eau. Bientôt la chambre est inondée et les neuf 
soldats couchés dans l'infirmerie sont sauvés. 

(i) Ici j'emprunte les expressions du rapport fait par M. Lebrun au nom do I Aca- 
démie française sur les Prix-Montyon , clans la séauoe publique du 9 août i.S3v 



378 MARTINEL. 

En 1821, étant en garnison à Arras, Martinet montra le même sang- 
froid et la même intrépidité dans un incendie qui menaçait de consumer 
un des quartiers de cette ville. 

Tous les genres de vertu honorèrent la vie de ce modèle du soldat fran- 
çais. Etant en 1829 brigadier au 1 er régiment de cuirassiers de la garde, 
il escortait avec quatre hommes de son régiment une voiture chargée 
de fourrages ; il aperçoit à terre un sac d'argent contenant 5000 francs, 
le ramasse, et malgré l'avis contraire de ses camarades, il restitue ce 
sac à la paysanne qui, à vingt pas de là , vient tout éplorée aborder les 
cuirassiers, réclamant le sac qui était tombé de la voiture. Elle offre 
une récompense; les soldats acceptent, mais par une délicatesse qui 
l'élève au-dessus de ses égaux , Marlinel refuse d'y prendre part. 

J'ai suivi jusqu'à la révolution de juillet la vie militaire de Martinet. 
Tous les régimens de la garde ayant alors été licenciés, il passa avec 
son grade de maréchal-des-logis, au 1 er régiment de cuirassiers en 
garnison à Tours le 6 août 1830 , et fut successivement durant le cours 
de ce même mois, promu au grade de maréchal-des-logis chef le 19, 
puis à celui d'adjudant sous-oiïîcier le 28. Arrivé à sa 17 e année de 
service, sans avoir fait la guerre, il fit enfin en 1833 la courte campa- 
gne de Belgique où son corps ne donna point. Mais durant celte seconde 
partie de sa carrière, il trouva encore l'occasion de se signaler par de 
nouveaux actes d'humanité. 

En 183&, à Nancy , il se dévoue avec un courage héroïque dans deux 
incendies ; et dans un jour de fête où toute la population encom- 
brait les rues , il arrête seul , à l'entrée du faubourg de Saint-Pierre , 
un cheval fougueux emportant au milieu de la foule épouvantée un char- 
à-bancs à neuf places ; et par ce trait de courage et de vigueur il sauve 
la vie à plusieurs personnes. 

La même année, se rendant dans sa famille, il avait pris place à 
côté du conducteur de la diligence de Nancy à Strasbourg. A la des- 
cente de la côte de Lunéville, le porteur s'abat, le postillon a la jambe 
cassée : si la voilure fait encore un pas il est brisé sous les roues. Mar- 
linel avec une intrépidité et un bonheur qui tiennent du prodige, 
s'élance de sa place sur l'un des chevaux lancés au galop, et par- 
vient sans se blesser à arrêter la voiture et à relever le malheureux 
postillon. 

Un dernier trait a rendu européen le nom de Martinel : c'est le cou- 
rage et le bonheur non moins grand, avec lesquels, le 1 k juin 1837, il 
parvint à sauver neuf personnes dans le désastre du Champ-de-Mars, 



MARÏINEL. 379 

qui est venu attrister les réjouissances célébrées à l'occasion du mariage 
de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans. 

Après la fêle terminée, la foule pressée de sortir du Chanip-<1<- 
Mars, avait obstrué le passage de la grille voisine de l'EcoIe-Militaire. 
Une femme suffoquée tombe et sa chute entraîne celle de plusieurs 
personnes que la foule croissante écrase sous ses pieds. De là un affreux 
désordre, des cris de détresse, desmourans, des morts, et au milieu de 
tout cela d'atroces filous qui profitent du tumulte pour dépouiller les 
femmes de leurs bijoux en leur déchirant cruellement les oreilles, en 
leur meurtrissant le cou. L'adjudant Martinet alors caserne à l'École - 
Militaire avec son régiment, accourt, se jette au-devant de la foule qu'il 
cherche à repousser de ses efforts, de sa voix , de ses prières, pour ren- 
dre plus libre le passage et pour en retirer les victimes. Mais la foule 
épouvantée est sourde à ses avis : elle pousse toujours en avant, s'amon- 
celle déplus en plus et accroît le péril de tous les efforts qu'elle fait pour 
en sortir. Dans la lutte, un if illuminé se renverse et barre le chemin. Vai- 
nement Martinel , aidé de quelques cuirassiers, s'efforce d'arracher à 
une mort imminente les malheureux renversés et blessés. Il a bientôt 
compris qu'il n'existe qu'un moyen de prévenir de plus grands désas- 
tres : c'est de couper la foule au-dedans de la grille. Il court au quar- 
tier du régiment, on sonne à cheval; il n'attend pas lui-même que les 
hommes de garde soient prêts, car il n'y a pas un seul moment à per- 
dre. Entraînant sur ses pas quelques cuirassiers, il se jette à pied dans 
l'intérieur du Champ-de-Mars, se fait jour à travers la foule , qu'il 
écarte de toute la force qu'ajoute à sa vigueur ordinaire le sentiment de 
la mission qu'il s'est donnée. Il pénètre enfin au fort du péril, guidant 
le cuirassier Spenlé, qui seul de ses camarades a pu continuer à le sui- 
vre ; et là, s'adossant à la foule , il travaille avec une admirable éner- 
gie à dégager le passage, à relever ceux qui ne sont plus, à sauver ceux 
qui respirent encore. Un vieil invalide évanoui, un jeune soldat, sont 
emportés dans ses bras et arrachés par lui à la mort; puis successive- 
ment un jeune garçon , une femme , une petite fille, neuf personnes en- 
fin. On le voit sortir, rentrer sans cesse; en retirant les victimes de la 
foule il a failli y rester : n'importe î II revient pour en chercher encore ; 
épuisé, haletant, il poursuit sa tâche héroïque au péril continuel de sa 
vie, donnant à tous l'élan, encourageant tout le monde de sa voix 
comme de son exemple, (l) 

(î) Extrait du rapport déjà cité de M. Lebrun. 



380 MARTINEL. 

Les récompenses que les hommes de la trempe de Marlinel ne re- 
cherchent jamais, mais qui inspirent aux autres une noble émulation , 
ne se firent pas attendre. Le k juillet, ce sous-officier reçut de M. Ber- 
nard , ministre de la guerre, une lettre des plus flatteuses. Le mardi 
9 août, l'Académie française décerna au brave Marlinel le grand prix 
Montyon ; enfin le 6 octobre suivant, dans une grande revue aux 
Tuileries , le Roi lui remit lui-même la décoration de la Légion- 
d'Honneur. 

Depuis cette époque, Martinel, en garnison à Melun, a trouvé de 
nouveau l'occasion de signaler son courage et sa vertu humanitaires. 
Lors de l'incendie qui éclata le 10 avril 1838, dans des messageries de 
M. Duclos , ce sous-officier, spontanément et sans attendre l'ordre de 
ses chefs, conduisit 15 cuirassiers sur le théâtre de ce sinistre, etcontri- 
bua par sa force et son adresse à préserver de l'incendie les greniers 
à foin de cet établissement situé au centre de la ville. La compagnie 
d'assurance contre l'incendie a décerné à Martinel une médaille d'en- 
couragement. 

Il y a peu de semaines encore(septembre 1838), pour sauver des femmes 
qui allaient verser en voiture, Martinel qui était en cabriolet, aux environs 
deMelun, s'est élancé à leur secours. Il lésa préservéesde tout mal ; mais 
lui-même a reçu à la jambe trois blessures, qui l'ont forcé à garder le 
lit et à rester au dépôt au moment où le 1 er régiment de cuirassiers 
quittait le chef-lieu du département de Seine-et-Marne. 

Martinel , sans jamais avoir vu l'ennemi , est couvert de blessures 
comme s'il avait assisté à cent batailles. Il faut l'entendre lui-même, pour 
connaître avec quelle simplicité modeste il parle de ses belles actions, 
de ses prodiges de courage ; il voudrait se soustraire à la louange : car 
il ne comprend pas que l'on puisse agir autrement qu'il n'a fait ; pour 
lui l'héroïsme d'humanité n'est pas une vertu , c'est une dette qu'il faut 
payer à ses semblables. 

Un homme qui se connaît en bravoure et en vertu, M. de la Roche- 
Jacquelin, présentant Martinel à son épouse, disait de lui: « C'est un 
nouveau La Tour-d' Auvergne. » Que pourrais-je ajouter à un si bel 



éloge? 



Ch. Du Rozoir.